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La prostitution dans les villes françaises au XVe siècle - article ; n°1 ; vol.35, pg 68-84

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Communications - Année 1982 - Volume 35 - Numéro 1 - Pages 68-84
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1982
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Jacques Rossiaud
La prostitution dans les villes françaises au XVe siècle
In: Communications, 35, 1982. pp. 68-84.
Citer ce document / Cite this document :
Rossiaud Jacques. La prostitution dans les villes françaises au XVe siècle. In: Communications, 35, 1982. pp. 68-84.
doi : 10.3406/comm.1982.1523
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1982_num_35_1_1523Jacques Rossiaud
Prostitution, sexualité, société
dans les villes françaises au xve siècle
Nous savons aujourd'hui que, dans les bonnes villes du XV* siècle, la
prostitution n'était pas seulement tolérée ou secrète; il existait en effet,
même en des agglomérations fort médiocres, des prostibula publica
appartenant à la communauté ou bien dépendant de l'autorité seigneuriale
lorsque la ville n'avait ni corps ni collège. Parfois (à Avignon ou Paris, par
exemple) la « grande maison » était remplacée par un ou plusieurs espaces
officiellement réservés à la prostitution publique. Grande bâtisse, cour
entourée de chambres, « bonne carrière » ou ensemble de rues bordées de
loges et de tavernes, la diversité d'aspect des lieux ne change rien à
l'essentiel : tous sont des espaces protégés où s'exerce officiellement la
fornication. En revanche, il n'est pas inutile de remarquer que certaines
villes ont fait édifier ou entretiennent un prostibulum qui se présente
comme une vaste demeure, alors même que leur domaine public est presque
inexistant, et que les conseillers ne se préoccupent guère des locaux de
l'école. Ordinairement, le bordel est baillé à ferme à une tenancière
(l'abbesse) qui a théoriquement le monopole de la prostitution, doit
recruter et surveiller les filles, faire respecter certaines règles, et rapporter
aux autorités les propos des clients que l'on ne connaît pas. L'abbesse,
fermière des revenus municipaux, est également un agent de renseignement
fort précieux.
Il existe dans chaque agglomération de quelque importance, en plus du
bordel public, un certain nombre d'étuves ou établissements de bains qui,
sauf exception, comportent plus de chambres que de cuves. Chaque quartier
a ses bains, modestes ou confortables. Leurs salles communes permettent
des réunions joyeuses, leurs cuisines sont bien pourvues en pâtés et en vins
et leurs chambres abondamment garnies de jeunes servantes. Malgré tous
les règlements, les étuves servent de maisons de rendez-vous et sont les
centres d'une prostitution notoire et permanente : les véritables maisons de
tolérance du temps.
Mais l'on voit surgir encore, en dehors même de ces lieux et, à vrai dire,
inégalement répartis dans la ville, ce que les contemporains appellent des
« bordelages privés » tenus par des maquerelles, hôtesses et entremetteuses
qui ont à leur disposition — soit entretenues sous leur toit, soit disponibles à
tout moment — une, deux ou trois filles. Il existait, à Dijon, en 1485, dix-
huit de ces centres, tolérés par le voisinage et nullement en marge de la
vie sociale, puisque treize d'entre eux étaient « dirigés » par des veuves
ou des épouses d'artisans qui exerçaient normalement leur métier
(ils étaient laboureurs, boulangers, charpentiers, vignerons et tonne-
68 La prostitution dans les villes françaises au XV siècle
liers) et ne se situaient pas aux derniers degrés de la hiérarchie sociale.
Ces femmes utilisaient pour leur trafic des « filles légères » qui
travaillaient aussi pour leur propre compte, allaient d'hôtel en hôtel,
racolaient dans les tavernes, sur les marchés ou dans les rues, quand elles
ne s'offraient pas sur la place d'embauché. C'est cette troupe changeante de
prostituées secrètes ou occasionnelles qui, périodiquement, se gonflait de
nouvelles venues ou de vagabondes attirées par les gros travaux agricoles,
les foires, les entrées princières ou les fêtes.
L'étonnant n'est pas l'omniprésence de la prostituée, figure depuis
longtemps familière de la rue médiévale, mais bien plutôt la coexistence de
ces cercles concentriques, d'une prostitution occasionnelle, tolérée puis
notoire, enfin publique, la grande maison se dressant à l'une des croisées
cardinales de l'espace politique urbain.
Les autorités ont-elles voulu moraliser la vie urbaine en réduisant les
filles en un « ghetto » municipal et sont-elles incapables de faire respecter
leur loi ? Les conseils veillent bien à ce que soient observées certaines règles
sanitaires : on ferme en temps pestiféré le prostibulum ou les étuves, tout
comme on prohibe les rassemblements commerciaux ou les danses
générales. Quant aux anciens interdits de temps,' ils ont presque disparu. Il
est significatif que certains baux de prostibula soient délivrés à Carême
entrant; cela montre que très anciennement l'interdit de Carême était
respecté. L'ancienne fermière partie, la nouvelle avait le temps de
s'installer, de recruter les filles avant de rouvrir la maison après les fêtes
pascales. Nous n'en sommes plus là : à Arles ou Dijon, les seules périodes
pendant lesquelles les filles font retraite et pendant lesquelles le tenancier
est indemnisé pour le manque à gagner, sont les fêtes de la Nativité et de la
Semaine Sainte. Le reste du temps, la maison est ouverte, dimanche
compris, la tenancière devant veiller à ce que l'on ne s'ébatte point durant
l'office solennel. A Dijon au moins, il ne semble pas que la fréquentation du
prostibulum le dimanche de Pentecôte ait paru scandaleuse.
L'observation des interdits sociaux pesant sur les filles publiques semble
également très partielle et bien souvent oubliée. Les marques d'infamie qui
faisaient de la prostituée une « intouchable » que l'on devait aussitôt
reconnaître pour s'en écarter ne sont plus guère en usage. On rappelle,
certes, dans les statuts avignonnais de 1441, que les meretrices doivent
obligatoirement acheter les mets qu'elles ont pu, au marché, toucher de
leurs mains; mais ces statuts reprennent en grande partie ceux du xiir siècle,
et l'on peut douter de leur application quand on sait que, dans les villes
languedociennes toutes proches (à Nîmes en particulier), les filles
publiques, lors de la Charité majeure (le jour de l'Ascension), pétrissaient
elles-mêmes des gâteaux que les consuls recevaient publiquement afin de les
offrir aux pauvres.
De la même manière, on veut obliger les filles publiques à porter une
« enseigne » (une aiguillette), à sortir « en cheveux », à renoncer aux
fourrures rares ou aux ceintures précieuses, mais ces prescriptions
vestimentaires prennent place dans le cadre d'ordonnances somptuaires
dont la destination générale restreint singulièrement la portée et dont le
fréquent renouvellement atteste suffisamment l'inefficacité.
69 Jacques Rossiaud
Quant aux limites spatiales, elles paraissent bien distendues ; prostïbula
ou bonnes rues ne sont pas des lieux clos. Les prostituées publiques
« gagnent leur aventure » dans les rues, les tavernes, sur la place ou aux
portes des églises. Manifestement, les autorités ne cherchent pas à les
enfermer et elles font preuve d'un laxisme identique à l'égard de la
prostitution tolérée (et cela à Saint-Flour comme à Dijon, Lyon ou
Avignon). A tel point que ce sont parfois les filles de la grande maison qui,
inquiètes d'une concurrence déloyale, plaident auprès du procureur ou du
conseil pour faire interdire un bordelage privé...
Bien sûr, de temps à autre, à la suite d'une mortalité, d'une mauvaise
récolte, de l'arrivée d'un grand prédicateur, on fait preuve de velléités
purificatrices : on ordonne aux concubines et aux filles secrètes de quitter la
ville et l'on feint de découvrir les crimes des maquerelles ou les turpitudes
des étuvistes. Mais, entre 1440 et 1480-1490, ces flambées moralisatrices
sont rares, et, lorsqu'elles se produisent, la dénonciation de la luxure n'est
qu'un préalable parmi beaucoup d'autres à la réforme des mœurs. S'agit-il
d'une année calamiteuse? On expulse pêle-mêle les pauvres, les vagabonds,
les ribauds et les filles. S'agit-il d'une prédication apocalyptique? On veut
tout à la fois réprimer la fornication, interdire le jeu, les blasphèmes, les
vilains serments, chasser les marchands des cimetières, abolir les marchés
tenus les jours de fête, engager les clercs à une irréprochable conduite et les
citoyens à une vie de dévotion. L'influence de ces grandes prédications est
en raison inverse de leurs ambitions. Le grand « saint homme » parti, la vie
reprend son cours, inchangée.
Il existe certes une répression périodique de la prostitution secrète ou
même tolérée; parfois les habitants d'une rue «honnête» dénoncent les
scandales et le mauvais exemple; alors le conseil intervient, mollement.
Mais, quand les procès sont entrepris, les maquerellages ont plusieurs
années d'existence et ne cessent pas pour autant. Lorsque les autorités de la
rue, du quartier ou de la ville attaquent une tenancière, une maquerelle qui,
depuis longtemps, exercent notoirement leur activité, c'est qu'elles ont
contre celles-ci des accusations plus graves que la simple prostitution : des
rixes sanglantes se sont produites, des menaces ont été proférées contre les
voisins ou contre les notables...
Enfin, la fréquentation des étuves ou du prostibulum n'entraîne aucun
déshonneur. On n'y va point en se cachant. On trouve, en ces lieux, des
hommes de toutes conditions, plus aisés dans les étuves que dans le bordel —
lequel n'est certainement pas le repaire des pauvres ou des vagabonds, car
on doit y payer et la fille et le vin. Mais les trois quarts de ces hommes
résident dans la ville même. Sans doute les autorités surveillent-elles les
inconnus qui s'y installent, s'inquiètent-elles quand un étranger ou un trop
jeune fils hante l'endroit trop longuement. Quant aux autres, jeunes fils,
compagnons ou valets, ils ont coutume de s'y « ébattre », comme « toute
manière de gens », reconnaissent les honorables qui préfèrent les voir là
que dans un tripot clandestin. La dépense y est moindre, et le danger aussi.
De plus, on connaît bien les filles, elles ne sont guère inquiétantes.
Le monde des prostituées n'est pas, en effet, celui des étrangères ou des
vagabondes. Les deux tiers des filles dijonnaises étaient nées dans la ville ou
70 La prostitution dans les villes françaises au XV siècle
venaient des campagnes bourguignonnes. Elles avaient les mêmes origines
que les autres habitants et seules 15 % d'entre elles ne faisaient que passer
ou suivaient des compagnons d'aventure. Elles étaient pour les quatre
cinquièmes des filles ou des veuves d'artisans ou de manouvriers. La
misère, la fragilité familiale les avaient rendues tôt vulnérables; pour
presque toutes le « métier » avait commencé vers dix-sept ans, et près de la
moitié d'entre elles y avaient été contraintes par violence; elles avaient
débuté par une prostitution occasionnelle, alliant le travail à la journée et
l'abandon à un ou plusieurs compagnons dont elles étaient les concubines
éphémères ou les servantes obligées. Achetées ou recrutées par les
maquerelles, elles devenaient ensuite chambrières de bains publics puis, tôt
ou tard, échouaient dans la grande maison, soit parce que les tenancières
d'étuves ne voulaient plus d'elles, soit parce qu'elles y étaient conduites par
leurs ruffians, par les autorités municipales ou par les filles publiques
elles-mêmes.
Car, si les proxénètes ne manquent pas (l'exemple vient de haut et les
officiers municipaux ou princiers chargés de faire respecter les règlements
sont souvent des protecteurs notoires), le maquerellage est bien, avant tout,
une affaire féminine. Les accusations, les pièces de procédure, le langage
même en témoignent. Certes les bélîtres, les compagnons vagabonds et
mendiants sont à l'occasion protecteurs de ribaudes qui vivent « sur le
bonhomme » autant que de leur corps. Quelquefois aussi de petits groupes
de valets protègent ou exploitent les filles des faubourgs, mais ils ne font pas
partie du monde de la délinquance ou de la marginalité. La plupart des
filles secrètes ou publiques ont un « ami », un « fiancé » qui peuvent prélever
une partie des gains, mais ils ne sont pas oiseux, ne sont pas organisés en
bandes et ne vivent pas du seul proxénétisme. Il me semble fort révélateur
que le jargon des coquillards n'ait comporté aucun terme concernant la
prostitution ou le proxénétisme, activités tellement publiques qu'elles
n'avaient nul besoin de l'écran protecteur des langues secrètes ou des
sociétés parallèles. Ainsi que l'a remarqué M.-Th. Lorcin, le vocabulaire des
fabliaux, pourtant fort cru, est en ce domaine d'une assez grande
imprécision (le mot « ruffian » désigne également le débauché, et le bélître
comme le houlier sont avant tout des mendiants), et le seul souteneur
campé dans ces œuvres, fils d'une maquerelle et sans grand caractère,
n'intervient dans l'action que pour se faire rouler par sa mère... Mais
retenons ce propos, justement noté par J. Favier; il éclaire très vivement les
conditions de la prostitution publique à Paris dans les dernières années du
XIV* siècle. Des filles pouvaient reprocher à l'une d'elles son attitude qu'elles
jugeaient scandaleuse : elle « soutenait » un homme. Elles l'engagèrent donc
à 1 épouser en loyal mariage... Ainsi c'était la femme qui « soutenait » et non
l'homme, et la normalité, dans ce milieu des filles parisiennes (rassem
blant, rappelons-le, des femmes qui, à Dijon ou à Lyon, auraient relevé à la
fois de la prostitution publique et de la prostitution tolérée), c'était l'état
conjugal dont il n'y a pas lieu de mettre en doute la « légalité » car, dans ces
strates sociales comme dans nombre de faubourgs ou de quartiers
populaires, c'était le voisinage qui reconnaissait — nous y reviendrons — la
conjugalité.
71 Jacques Rossiaud
II existait des souteneurs, bien sûr, mais, s'ils semblent n'avoir joué
qu'un rôle effacé, c'est peut-être que les filles qui avaient franchi le pas de la
prostitution publique avaient un « statut », qu'elles étaient protégées par la
communauté et que, au moins entre les années 1440 et 1490, la ville étant
relativement prospère, il y avait sans doute plus d'inconvénients que
d'avantages à se faire houlier, du moins à temps plein. C'est certainement
aussi parce que les filles avaient un sens de la solidarité naturellement
fondé sur celui de leurs intérêts. Leur commune détresse, leur vie collective
les rendaient parfois assez fortes pour agir en groupe et pour aller, lorsque
les affaires n'étaient pas très bonnes, faire la chasse aux filles secrètes. Elles
usaient à l'égard des nouvelles venues des rites du compagnonnage, leur
imposaient une « bienvenue », buvaient ensemble le « vin du métier »,
qualifiaient leur abbesse de « mère » à l'imitation des compagnons
itinérants qui appelaient ainsi l'hôtesse ayant charge de les accueillir. Les
contraintes matérielles, les traditions reçues des plus anciennes, les règles
imposées par la ville développaient chez elles une certaine mentalité
« corporatiste ». Elles prêtaient serment aux autorités, versaient hebdoma
dairement quelques deniers au guet de nuit qui était censé les protéger,
participaient aux dépenses communes, prenaient leur repas ensemble, soit
dans la maison, soit dans les tavernes proches, devaient enfin observer
quelques règles professionnelles qui leur étaient inculquées par l'abbesse ou
bien émanaient de leurs propres usages : elles ne pouvaient pas accueillir
ensemble deux parents, devaient (théoriquement) se refuser aux hommes
mariés de la ville ou aux trop jeunes fils, et sans doute n'acceptaient-elles de
mettre leur corps au service de leurs clients que pour des relations sans
détours. Car dans le prostibulum ou dans les étuves les plus notoirement
prostibulaires, tout semble s'être déroulé fort simplement. Quand des
voisins « scandalisés » dénoncent les « turpitudes » qui se déroulent non loin
de leur hôtel et se risquent à les décrire, que découvre-t-on? Des ébats où les
partenaires sont nus... Quand ces mêmes voisins font de Jeanne Saignant,
tenancière dijonnaise, l'incarnation de la luxure et de la perversité, que
rapportent-ils de son comportement scandaleux? On l'avait vue, un jour,
faire l'amour debout, et, d'autres fois, observer les « gracieuses contenances
qui se faisaient es chambres » de son hôtel. Mais ces « gracieuses
contenances » étaient celles de couples éphémères qui, dans la très relative
discrétion d'une chambre, vivaient leur aventure « selon nature ». Les lieux
de la prostitution publique ne semblent pas avoir été des espaces de
transgression. Dans la littérature des fabliaux, il en était ainsi, déjà, tout
XIV* comme siècle dans étudiées la réalité par R. Lavoye. quotidienne Toutes des les relations petites villes judiciaires provençales dijonnaises du
conduisent à une même impression : celle d'une sexualité tranquille
correspondant bien à l'érotisme contenu dans les recueils de devinettes
obscènes compilées au milieu du xv* siècle les pays bourguignons. Rien
ne paraît différencier les comportements des fornicateurs qui se rendent
dans le prostibulum poussés par « nature » de ceux des époux ou des
concubins dans l'intimité de leurs hôtels.
Les normes des relations sexuelles dans le bordel ou les étuves ne
contreviennent apparemment en rien aux normes des relations conjugales.
72 La prostitution dans les villes françaises au XV siècle
Sur ce plan, la prostituée ne s'oppose pas à la famille. Elle ne contredit ni ne
subvertit Tordre conjugal. Dans les transpositions littéraires, elle surgit
même parfois pour venir en aide à une famille en détresse. Auxiliaire de la
famille? C'est bien ainsi d'abord que la considéraient les notables.
Dans la ville du xv* siècle, les représentations de la famille dominent les
monuments publics, les lieux de la dévotion et les rassemblements de
voisins. Les automates juchés sur les tours d'horloge expriment à tout
venant les hiérarchies familiales; les retables des chapelles de confréries
content l'histoire d'une Sainte Famille que les peintres figurent selon les
modèles contemporains ; toutes les fêtes de quartier s'ordonnent comme des
fêtes familiales et, au centre de la table de banquet, trônent un roi et une
reine éphémères, faux mariés entourés de leurs enfants. La communauté
tout entière s'imagine comme un vaste rassemblement de chefs de feux. Ces
feux forment les cellules sociales élémentaires autour desquelles tout
s'organise. L'imaginaire urbain - les grands traumatismes démographiq
ues renforcent encore ce trait - est avant tout un imaginaire familial.
Si les images de la famille reviennent avec une telle insistance, ce n'est
pas seulement parce que celle-ci est le lieu des partages et des solidarités les
plus fortes, mais parce qu'elle est également le signe visible de l'enrac
inement et de la réussite, tout à la fois modèle inébranlable et réalité sans
cesse menacée par les pestes et les turbulences.
Car le mariage est toujours, malgré un assouplissement dont il faudrait
pouvoir mesurer l'ampleur, une « victoire sociale » (P. Toubert). Autant que
nous puissions en juger d'après quelques analyses ponctuelles (à Reims ou
Dijon), les hommes, même lorsque la population parvint à son niveau le
plus bas (entre 1420 et 1450), se mariaient à un âge relativement tardif:
vers vingt-quatre - vingt-cinq ans dans les strates médianes et inférieures
de la société urbaine. A leur premier mariage, les époux ne semblent pas
avoir été beaucoup plus âgés que leur femme, rares étant les familles
capables de doter leur fille à l'âge présumé idéal pour le mariage, disons
vers quinze ans. En revanche, conséquence des épidémies et de la
surmortalité féminine, les ruptures de couples étaient très fréquentes et les
secondes ou troisièmes noces fort nombreuses. Celles-ci accentuaient les
inégalités d'âge, et il n'était pas rare de voir des conjoints séparés par dix,
quinze ou vingt années. Dans la négociation complexe que représentait le
mariage, en dehors même de la richesse, de l'origine ethnique ou
professionnelle, la fraîcheur de la femme constituait, surtout pour l'homme
installé, et pour des raisons faciles à comprendre, un élément fondamental
de l'union. A l'inverse, de jeunes veuves — à supposer qu'elles aient eu
véritablement une liberté de choix — pouvaient, entre deux éligibles,
pencher pour le plus mûr, associant dans cette décision des considérations
de sécurité immédiate à des calculs plus lointains.
Plus concrètement, 30 % des Dijonnais âgés de trente à trente-neuf ans
avaient une femme de huit à seize ans leur cadette, et 15 % des
quadragénaires ou des quinquagénaires une compagne de vingt à trente ans
plus jeune. Ils avaient donc choisi leur épouse dans un groupe d'âge où ils
entraient en concurrence avec les jeunes, et plus d'un tiers des filles à
73 Jacques Rossiaud
marier ou des femmes remariables étaient ainsi retenues par les hommes
établis ou âgés. Tel était le modèle conjugal reproduit par les images ou les
groupes sculptés et qui répondait bien aux traditions du gouvernement de la
famille, à la révérence obligée de la jeune femme envers l'autorité maritale,
aux nécessités de la descendance et aux préoccupations d'un époux songeant
à assurer sa vieillesse.
Cette société des hommes établis se heurtait naturellement à bien des
turbulences : en premier lieu, à celles des célibataires, des jeunes qui
eurent, peut-être au lendemain des grandes récurrences pesteuses, une
conscience avivée de la vulnérabilité de leur état. Chroniqueurs et médecins
notaient tous que les adolescents étaient plus sensibles que d'autres à la
maladie et l'on savait que les adultes installés recueillaient les moissons de
la mort. Sans doute, ainsi que l'a montré P. Desportes, y aurait-il quelque
témérité à se représenter les sociétés de ce temps comme à dominante
juvénile. Néanmoins, même à un moment où les rangs des jeunes avaient
été particulièrement creusés par les mortalités antérieures, à Reims, en
1422, les jeunes mâles âgés de quinze à vingt-cinq ans comptaient, dans la
paroisse Saint-Pierre (pourtant aisée), pour 60 % des adultes mariés ou en
âge de remariage (de vingt-cinq à quarante-cinq ans), sans même parler des
soixante-sept gars de douze à quinze ans dont les comportements n'étaient
pas sans donner quelques soucis aux chefs d'hôtels. Il serait faux de parler
d'une seule « jeunesse » : les fils des familles de bourgeois ou même de
médiocres, n'étaient pas confrontés aux mêmes problèmes que les apprentis
ou les jeunes salariés. Néanmoins tous connaissaient des contraintes
lourdes et impatiemment supportées. L'apprentissage donnait bien accès à
un milieu familial mais ne signifiait en rien intégration à la famille. Il
impliquait une lourde tutelle, l'assujettissement à une discipline imposée en
dehors même des heures de travail, par le maître - passe encore -, mais
parfois aussi par la femme du maître, souvent guère plus âgée que les
apprentis ou les compagnons qu'elle commandait en son logis. Les jeunes
fils subissaient l'autorité parentale mais, conséquence du mariage relat
ivement tardif, le père passait le seuil de la vieillesse quand le fils sortait de
l'adolescence, ou bien celui-ci devait obéir à un parâtre ou une marâtre et
cohabiter avec les rejetons d'un premier lit.
Tous enfin ne pouvaient demeurer insensibles - au moins temporaire
ment -, aux inégalités de l'ordre conjugal, à leur exclusion de la vie
municipale, des charges et du pouvoir. Beaucoup — travailleurs des arts
mécaniques — étaient arrivés récemment dans la ville (à l'âge de
l'apprentissage ou de l'embauche), et ces jeunes immigrés cherchaient à
s'agréger à des gars de leur condition et de leur origine. Les uns
à échapper aux dépendances en partant à l'aventure : ils allaient « hanter les
pays » ou bien « voir le monde » de ville en ville; les autres, plus nombreux,
cherchaient l'aventure dans la ville même. La nuit venue, à l'heure où les
chefs d'hôtels calfeutraient leurs huis, où les tavernes et les tripots devaient
fermer leurs portes et où seules les patrouilles du guet étaient en droit de
parcourir les rues, les jeunes fuyant l'atmosphère étouffante d'une chambre
sans lumière où cohabitaient parents, enfants et serviteurs, brisaient leur
isolement et leur ennui, et retrouvaient dehors leurs compagnons. On
74 La prostitution dans les villes françaises au XV siècle
allait* en petite bande, boire, jouer aux dés, régler ses comptes à une bande
rivale, narguer les autorités, exercer sa justice, effrayer le bourgeois,
rejoindre une fille complice ou en terroriser une autre.
Il arrivait, en effet, que l'équipée nocturne se terminât en rixe et, plus
souvent, par l'agression d'une femme. On peut estimer qu'une vingtaine de
« viols publics » (sont appelés ainsi les viols commis en dehors du milieu
domestique ou des officines prostibulaires) étaient annuellement commis à
Dijon. Les quatre cinquièmes d'entre eux des agressions collectives.
Les auteurs de ces attaques, nous les connaissons bien : ce sont des fils ou
des valets résidant régulièrement dans la ville. Une agression sur dix
seulement est imputable à des hommes de main ou à des marginaux. Ces
groupes de violeurs comprenaient parfois jusqu'à dix ou quinze membres,
mais le plus souvent cinq ou six : compagnons à marier, âgés de dix-huit à
vingt-cinq ans, d'un même métier ou de professions connexes, et qui
suivaient un ou deux individus plus expérimentés. Si l'un des participants
avait déjà eu affaire à la justice, les autres n'étaient pas des spécialistes de la
violence sexuelle. La bande nocturne n'avait rien d'un gang, n'était pas
marquée d'une délinquance particulière; elle prolongeait seulement les
solidarités quotidiennes. Pas plus que leurs agresseurs, les victimes
n'étaient des marginales. Il s'agissait de servantes, de filles de manouvriers
ou d'artisans pauvres ou bien de veuves et de femmes temporairement
isolées : les premières avaient de seize à vingt ans, les autres rarement plus
de vingt-cinq ans.
Les attaques se déroulaient presque toujours de la même manière : fort
rarement dans la rue, où, le soir, les femmes ne se hasardaient pas, même
accompagnées. Presque toujours les jeunes forçaient la porte d'une maison,
tandis que leurs complices jetaient des pierres dans les volets des voisins
afin de les empêcher d'intervenir; ils faisaient irruption dans la chambre et
là, mêlaient les invites obscènes aux insultes et aux coups, puis violaient la
fille sur place ou bien l'entraînaient, terrorisée, dans une maison où l'on
savait être tranquille. On avait parfois, dans les nuits précédentes, « tocqué
à l'huis » ou mené grand tapage, bon prétexte pour diffamer une fille ou une
femme que le voisinage pouvait alors suspecter, ce qui facilitait ensuite
l'agression.
Certaines de ces violences pouvaient paraître « légitimes » - le viol d'une
prostituée n'étant pas assimilé au rapt — et il est bien certain que
quelques-unes des Dijonnaises qui furent ainsi enlevées avaient fait « folie
de leur corps », pratiqué une prostitution occasionnelle ou été, quelque
temps, concubines de prêtres. Les compagnons entendaient bien se servir
d'elles sans payer : déshonnêtes, elles devaient être communes à tous. Le
« jeu » était cependant fort cruel quand il avait pour cible une fille qui,
anciennement et par pauvreté, avait dû faire commerce de son corps, mais
s'était efforcée, depuis, de vivre de son travail et de « regagner son
honneur ». Des violences identiques étaient commises envers des femmes
que rien ne permettait de suspecter, hormis leur éloignement du domicile
familial : leur seul crime était alors d'avoir enfreint une règle fondament
ale, la 8édentarité. Ces mêmes agressions frappaient des jeunes femmes
dont la situation était tenue pour irrégulière: les unes parce qu'elles
75 Jacques Rossiaud
avaient fui le domicile d'un mari brutal ou dissipateur de biens, d'autres
parce qu'elles demeuraient seules ou bien partageaient la chambre d'une
compagne... Ces « chasses joyeuses » étaient enfin dirigées contre des filles
qui travaillaient à la journée, allaient donc d'hôtel en hôtel, trois jours ici,
quelques semaines là, et offraient ainsi prise à toutes les suspicions.
D'avance, les compagnons agresseurs culpabilisent leur victime en la
traitant de putain; ils agissent au nom d'une morale et se présentent en
justiciers. Et c'est bien Te trait dominant de cette violence : elle procède
d'une ségrégation ordinaire et d'une conception fort sommaire selon
laquelle la fille ne peut être que pure ou publique. Peut-être aussi la
participation à un acte violent, en ce domaine comme en d'autres, est-il un
moyen d'affirmation de soi dans les bandes nocturnes, une épreuve. Mais,
chez les compagnons pauvres et les fils misérables, l'attaque exprime des
pulsions plus profondes encore : le refus d'un ordre. On disait de certaines
jeunes servantes qu'elles étaient « tenues » par leur maître, des chambrières
de prêtres, et parfois de robins, qu'elles étaient des « ribaudes », et enfin que
les femmes dont le mari était absent devaient « faire plaisir aux
compagnons ». Par le viol, on marquait la jeune veuve ou la fille à marier en
la faisant déchoir; souillée, elle était de moindre prix sur le marché du
mariage; même innocente, elle voyait se réduire dangereusement ,1a
distance qui la séparait des « filles abandonnées ». Si elle demeurait dans la
ville, elle risquait fort de retomber aux mains des compagnons, puis d'avoir
à servir dans les étuves prostibulaires. Si elle partait dans une autre ville,
elle prenait le chemin fort risqué de l'itinérance et donc de l'aventure.
Menace pour l'ordre conjugal? Ces agressions demeuraient, dans
l'ensemble, contenues en d'étroites limites sociales. Très rares étaient les
épouses d'artisans aisés ou de marchands ainsi agressées. C'est pourquoi les
autorités municipales ne s'inquiétaient pas outre mesure de violences qui
déchiraient surtout les humbles. A l'extrême limite, ces agressions étaient
utiles : elles entretenaient les discordes. Mais à la condition express qu'elles
ne débordassent point leur terrain habituel.
Les notables des conseils de ville adoptèrent donc, face à ces turbulences,
une triple politique.
1. La justice urbaine ne cherchait pas à s'imposer, elle poussait à
l'arbitrage, n'intervenait que sur plainte : la plupart de ces affaires de
mœurs n'allaient donc pas devant la justice et surtout les procédures
commencées se terminaient rarement par une sentence. Sauf lorsque la
victime était une femme d'état ou bien enfant. Pour le reste, le
procureur incitait à un accord et laissait aux solidarités de paroisse, de
quartier ou de métier, le soin de régler, avec ou sans son aide, le montant
des compositions. A eux de sanctionner les coupables, de maintenir la paix
et de veiller à la pureté des mœurs. On sait que, dans toutes les confréries,
les adhérents s'engageaient sous peine d'exclusion à se porter aide mutuelle
et à observer les arbitrages rendus par les bayles ou les courriers.
2. C'est dans le but de contenir la violence tout en donnant aux jeunes le
moyen d'exprimer leurs rancœurs et de donner libre cours à leurs « folies »
que les autorités urbaines favorisèrent et encadrèrent les confréries
joyeuses, encore dites « abbayes de jeunesse ». Solidarités fondamentales,
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