La spécialisation régionale des gouverneurs romains : le cas de l'Orient au Haut-Empire (27 av. J.-C.-235 ap. J.-C.) - article ; n°2 ; vol.30, pg 57-99

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Dialogues d'histoire ancienne - Année 2004 - Volume 30 - Numéro 2 - Pages 57-99
Résumé : La spécialisation régionale ne faisait pas partie des principes fondamentaux de l'administration romaine, même en Orient, malgré sa spécificité culturelle. Il est donc difficile de définir le profil du spécialiste de l'Orient mais la présence d'une majorité de postes provinciaux exercés en Orient peut paraître un repère satisfaisant. Au Haut-Empire, parmi les gouverneurs des provinces orientales, seul un sixième était dans ce cas au moment de leur nomination, un tiers au vu de l'ensemble de la carrière. L'existence de ces spécialistes s'explique par l'impact des événements, les destinées et préférences des gouverneurs, non par l'application systématique d'un principe.
Abstract: The regional specialization was not a fundamental principle of Roman administration, even in Orient, in spite of his cultural originality. So, it is difficult to define the profile of the specialist of the Orient but the fact that the majority of the provincial offices were held in Orient can seem a satisfactory mark. In the Early Empire, among the governors of oriental provinces, it was the case for only one sixth of them at the time of their appointment, one third if we take into account the whole of their career. The existence of this specialists can be explained by the impact of events, fate and preferences of governors, not by the systematic application of a principle.
43 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2004
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Christophe Badel
La spécialisation régionale des gouverneurs romains : le cas de
l'Orient au Haut-Empire (27 av. J.-C.-235 ap. J.-C.)
In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 30 N°2, 2004. pp. 57-99.
Résumé : La spécialisation régionale ne faisait pas partie des principes fondamentaux de l'administration romaine, même en
Orient, malgré sa spécificité culturelle. Il est donc difficile de définir le profil du spécialiste de l'Orient mais la présence d'une
majorité de postes provinciaux exercés en Orient peut paraître un repère satisfaisant. Au Haut-Empire, parmi les gouverneurs
des provinces orientales, seul un sixième était dans ce cas au moment de leur nomination, un tiers au vu de l'ensemble de la
carrière. L'existence de ces "spécialistes" s'explique par l'impact des événements, les destinées et préférences des gouverneurs,
non par l'application systématique d'un principe.
Abstract
Abstract: The regional specialization was not a fundamental principle of Roman administration, even in Orient, in spite of his
cultural originality. So, it is difficult to define the profile of the specialist of the Orient but the fact that the majority of the provincial
offices were held in Orient can seem a satisfactory mark. In the Early Empire, among the governors of oriental provinces, it was
the case for only one sixth of them at the time of their appointment, one third if we take into account the whole of their career. The
existence of this "specialists" can be explained by the impact of events, fate and preferences of governors, not by the systematic
application of a principle.
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Badel Christophe. La spécialisation régionale des gouverneurs romains : le cas de l'Orient au Haut-Empire (27 av. J.-C.-235 ap.
J.-C.). In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 30 N°2, 2004. pp. 57-99.
doi : 10.3406/dha.2004.2681
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/dha_0755-7256_2004_num_30_2_2681Dialogues ti'hbtoiiv ancienne 30/2, 2004, 57-99
La spécialisation régionale des gouverneurs romains :
le cas de l'Orient au Haut-Empire (27 av. J.-C.-235 ap. J.-C.)
Christophe Badel*
Depuis les travaux de C. Nicolet sur les liens entre géographie et polit
ique dans le monde romain, les romanisants se montrent très sensibles aux
implications administratives du regard que l'État romain portait sur son terri
toire1. Toutefois, cet intérêt s'est peu porté jusqu'ici sur sa dimension humaine,
la gestion du personnel administratif. Dans le cadre d'un Etat de vaste étendue
comme l'était l'Empire romain, cette question pose le problème du "monde de
l'administrateur" au sens spatial du terme. Les horizons territoriaux de l'admi
nistrateur se confondaient-ils avec les limites de l'Empire, ou se polarisaient-ils
sur certaines zones ? En d'autres termes, la spécialisation régionale constituait-
elle un facteur important modelant les contours du "monde de l'administra
teur" ? Dans leur analyse des carrières des sénateurs, les prosopographes em
ploient certes souvent la notion de spécialisation régionale comme schéma
explicatif, mais ce concept est rarement défini ou explicité. Les travaux pion
niers de R. K. Sherk ont été seulement repris récemment par M. Žyromski avant
d'être critiqués par W. Eck2.
Pour mesurer le rôle de la spécialisation régionale dans le fonctionne
ment de l'administration romaine au Haut-Empire, l'Orient offre un terrain
* Professeur à l'Université de Haute-Bretagne Rennes II.
1 C. Nicolet, L'Inventaire du Momie. Géo^rapliie et politique tiux origines de l'Empire romain, Paris,
19SS.
2 R. K. Sherk, "Specialization in the provinces of Germany", Historici XX, 1971, p. 110-121.
M. Žyromski, in the roman of Moesia in the time of principáte", Athenaeum
1991, p. 59-102. Id., "The question of specialization in the roman administrative system. The case of
Pannonia", Eos LXXX1I1, 1995, p. 337-353. Leurs conclusions ont été contestées par VV. Eck,
"Spezialisierung in der staatlichen Administration des Romischen Reiches in der Hohen Kaiserzeit",
Administration, Prosopo^rapln/ and Appointment Policies in the Roman Empire, L. De Blois (éd.),
Amsterdam, 2001, p. 13-18.
DHA 30/2, 2004 Chri>topJic fítuicl 58
particulièrement intéressant en raison de sa spécificité culturelle. L'Orient était
de culture grecque, non latine, et le grec représentait la langue la plus employée
par l'administration, même si le latin n'était pas absent. Au contraire des cultu
res des autres peuples soumis par Rome, l'hellénisme jouissait par ailleurs d'un
prestige égal, voire supérieur, à la culture latine. Selon nos conceptions modern
es, une originalité culturelle si forte ne pouvait qu'entraîner une gestion parti
culière du personnel envoyé dans la région. Pour vérifier cette assertion, nous
n'allons pas considérer l'ensemble des administrateurs, mais nous concentrer
sur les plus importants d'entre eux, les gouverneurs de provinces. En raison des
enjeux politiques et militaires liés à leurs postes, les nominations de gouver
neurs constituent en effet des "événements" décisifs pour évaluer les divers
critères de choix mis en œuvre par les dirigeants romains. Elles sont donc
le plus à même de faire comprendre les principes fondamentaux du système
administratif.
1) LA SPÉCIALISATION ORIENTALE :
UNE NOTION ABSENTE DES SOURCES LITTÉRAIRES
Dans ce sujet, comme dans tout autre, il faut d'abord commencer par
donner la parole aux Romains. Quel discours tiennent-ils sur la spécialisation
orientale ? Quelle définition donnent-ils du spécialiste de l'Orient ? Sur le fond,
le thème de la spécialisation régionale pose un problème d'histoire des repré
sentations, puisqu'il faut établir les schémas conceptuels qui guidaient l'action
des dirigeants romains. À partir de cette "idée romaine", nous pourrons ensuite
interroger le corpus prosopographique des gouverneurs romains.
- La spécialisation régionale : un principe administratif ?
À peine formulé, un tel projet tourne court, car les sources littéraires ne
tiennent pas de discours sur la spécialisation régionale des sénateurs romains.
Cette notion ne fait pas en effet partie des compétences évoquées à propos des
administrateurs. Lorsqu'ils dressent la liste des qualités de leurs gouvernants,
les auteurs romains mentionnent un ensemble hétérogène d'aptitudes techni
ques et de vertus morales : don d'éloquence et courage militaire, fidélité et pré
voyance, modération et compétence juridique3. Mais ils n'inscrivent pas ces
3 Sur l'ensemble des qualités requises des gouverneurs romains : A. Bérenger-Badel, dans ce
numéro, p. 35-5d.
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La spécialisation régionale des gouverneurs romains : le cas de l'Orient.. 59
diverses formes de compétence dans un contexte spatial. On ne note aucune
sensibilité à la dimension territoriale de la question.
Les tableaux généraux des politiques impériales en matière de personnel
sont très révélateurs de cette conception. Résumant les nominations de l'empe
reur Tibère (14-37), l'historien Tacite note avec satisfaction : "en conférant les
charges, il avait égard à la noblesse des ancêtres, à la gloire militaire, à l'éclat
des talents civils, en sorte qu'on s'accordait en général à penser qu'il n'aurait pu
faire de meilleurs choix"4. Ce passage résume la pensée romaine sur les critères
honorables de choix, qui place la naissance au même rang que les compétences
civiles et militaires. Ces compétences, militia et domi artes, sont détaillées plus
précisément dans un texte d'Hérodien, historien grec du IIIe siècle, dans sa pré
sentation du "bon gouvernement" de l'empereur Sévère Alexandre (222-235).
"On confia les activités politiques et judiciaires aux personnages les plus
renommés pour leur éloquence et leur connaissance de la loi, et les activités
militaires à des gens qui avaient fait leurs preuves et s'étaient illustrés par leur
sens de la discipline et leurs capacités guerrières'*"1. Par la formule domi arlcs, les
Romains désignaient essentiellement l'éloquence et les capacités juridiques. Les
compétences militaires les plus prisées sont l'expérience et le sens de la disci
pline. Ces "miroirs" du bon prince développent clairement un discours romain
sur la compétence mais ne rangent pas la spécialisation régionale parmi les
principes fondamentaux de nomination.
Lorsque ces principes sont appliqués à des cas personnels, le discours
s'avère identique. C'est ce que montrent les lettres de recommandation en
HL'
voyées à l'empereur ou à cies amis par deux sénateurs du Pline et siècle,
Fronton'1. Ils célèbrent à l'envie les qualités morales et intellectuelles de leurs
protégés, sans oublier les liens d'amitié qui les unissent. Les notations sur la
compétence mentionnent essentiellement les dons oratoires et, beaucoup plus
rarement, le talent militaire. La référence à une quelconque expérience régionale
est absente. Il est vrai que ces lettres ne concernent pas précisément des gou
verneurs de province. L'une d'entre elles, cependant, est généralement considé-
4 Aim. IV, 6 : maihiabnlqite honores, nobilitotem inaiorum, claritudinem militiae, inlustres demi artes
spcctnndo, ut sa tis consfarct non nlios potiores fuisse. Trad. P. Wuillcumier, CUF, Paris, 1975.
5 Hérod., VI, 1, 4 : Tác. те ïïpâÇeiç. âjiâaaç, te ai' xàç Stoinianç. xàç. \ièv jwP.iiiicàç к a Г àyopaio-uç,
ève^n'piaav toÎç. èni Âoyoiç еОоокгцштакмс mí vó|icov è^neipoiç. тас ôè отрстотшс toîç
e'ÇrraoOfïai те mí ейбокцхгцтооп' èv ейтактенс те mí лоАгщшк npâÇeaiv. Trad. D. Roques,
La Roue à Livres, Paris, 1990.
b A. Bérenger-Badel, "Les critères de compétence dans les lettres de recommandation de Fronton
et Pline le Jeune", REL 78, 2000, p. 164-179.
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rée comme une recommandation pour l'obtention d'un gouvernement de pro
vince. Dans une lettre à Trajan, Pline le Jeune célèbre ainsi T. Prifernius Paetus
Rosianus Geminus, qui fut son questeur lorsque lui-même était consul : "Je puis
être discret dans la louange, persuadé que son intégrité, son honnêteté et son
zèle (industriel) te sont bien connus non seulement par les charges qu'il a
occupées à Rome sous tes yeux, mais aussi par le temps où il a servi avec toi
(conunilitiimi)"7. Ce sénateur gouverna par la suite deux provinces orientales,
l'Achaïe et la Cappadoce. Nous ne savons pas si la démarche de Pline fut cou
ronnée de succès, ni même quelle province était alors en jeu, car la carrière de
Rosianus Geminus n'est pas entièrement connue8. Mais le texte est très éclairant
sur les qualités qui pouvaient entraîner la décision impériale. L'empereur est
très sensible à Yimiustria, à l'activité déployée par le sénateur dans ses fonctions
antérieures, qu'il a pu vérifier de ses propres yeux. Les compétences
administratives sont clairement évoquées et associées à l'expérience militaire,
car la référence au coinmilitium, au compagnonnage guerrier, est sans doute une
allusion à la guerre germanique de 96-97, que Rosianus Geminus fit auprès de
Trajan. De compétence régionale, il n'est point question4.
L'étude sémantique du terme peritus confirme cette impression. C'est le
mot latin qui correspond le mieux au concept moderne de "compétent" ou cle
"spécialiste". Employé dans des contextes très divers, il peut qualifier des com
pétences très techniques, très "subalternes" aux yeux d'un aristocrate romain,
comme celles du médecin, de l'astrologue ou du navigateur10. À propos des
gouvernants, nous retrouvons les compétences classiques déjà mentionnées. La
vertu militaire apparaît, de loin, la spécialité la plus souvent associée au terme
peritus. Chez les auteurs impériaux, les grands généraux de la République ont
droit à ce qualificatif, Pompée, dux hello peritissiiuus, comme son adversaire,
Sertorius, utendi revendique exercitus peritusu. Les empereurs en sont tout aussi
parés, tel Tibère, choisi comme successeur par Auguste en raison de ses talents
£/'., X, 26, 2 Purciorcm me in huidnndo faeil, quod spero tibi et integritatem cins et probitatem
et indiistriam non soluni ex eius honoribus, quos in urbe sub ociilis tuis gessit, veruni etiam ex commilitio
esse notissimam. Trad. M. Durry, CUF, Paris, 1948. La lettre date environ de 110.
8 Pour une vision globale de sa carrière 13. Rémy, Les carrières sénatoriales dans les provinces
romaines d'Anatolie au haut-Empire (M т>. J.-C.-2S4 ap. f.-C), Istanbul-Paris, 1989, p. 211-213.
4 Commentaire de la lettre : A. N. Sherwin-White, The Letters of Pliny. A Historical and Social
Commentant, Oxford, 1966, p. 402 et 595-596.
10 Módocin Sénèque, Ad Luc, 95, 21. Astrologue : Juvenal, Sat., VI, 586. Marin Frontin, Strat., 111,
13,6.
Pompée Velleius, 29, 3. Sertorius Aulu Celle, XV, 22, 1.
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spécialisation régionale des gouverneurs romains : le cas de l'Orient.. 61 La
militaires selon Suétone, peritissimus rei militarist. La compétence juridique est
de même souvent mentionnée, à tel point que la formule iuris periti devint cou
rante pour désigner les grands juristes de l'Empire13. Mais le terme n'est jamais
associé à une compétence régionale clans les textes latins du Haut-Empire.
Tout au plus peut-on citer un passage ambigu d'une source ambiguë,
l'Histoire Auguste, recueil de biographies des empereurs des 1Г et 111° siècles,
rédigé à la fin du IV1' siècle. Le texte se trouve dans la biographie d'un empereur
du Haut-Empire, Sévère Alexandre, mais le biographe, qui ne disposait pas de
sources détaillées sur ce souverain, a inventé la majorité des faits rapportés. Son
discours reflète donc le vocabulaire et les conceptions de la fin de l'Antiquité14.
Le système administratif a par ailleurs profondément changé au Bas-Empire.
Son analyse n'en est pas moins éclairante pour notre propos. Décrivant le fon
ctionnement du conseil du prince, le biographe rapporte : "en revanche s'il
s'agissait des problèmes militaires, il consultait clés soldats âgés, des vieillards,
des hommes de mérite, des hommes connaissant le terrain (loconnn peritos), la
stratégie et le service en campagne, ainsi que tous les gens cultivés, surtout ceux
spécialisés en histoire, et il leur demandait ce qu'avaient fait, dans des cas sem
blables à ceux dont on discutait, les généraux en chef d'autrefois, qu'ils fussent
Romains ou de pays étrangers"15. La formule loeorum peritus aurait pu nous
fournir le fil rouge d'une compétence régionale, si elle avait été présente clans
les sources du Haut-Empire. Cette mention indique que les Romains pouvaient
être sensibles à une expérience régionale dans certains cas, en l'espèce la prépa
ration d'une campagne militaire. Mais le passage n'évoque pas la nomination
des gouverneurs, ni même des généraux. Les spécialistes en question sont
en fait des experts, convoqués au conseil lors de l'élaboration de plans str
atégiques, et mis sur le même plan que les historiens. Comme les historiens,
ils jouent le rôle de mémoire de l'Empire, et ne sont pas des exécutants de la
politique impériale.
12 T/7>., 21,5.
13 Compétence juridique Horace, Sût., I, 1, 9. Valère Maxime, V, 8, 3 ; VIII, 7, 1. Pline, £/»., X, 6, 1.
Juvenal, Sat., I, 128.
14 Sur cette biographie M. A. Villacampa Rubio, El valor historien de la Vita Alexandři Severi en los
S. H. A, Saragosse, 19S8; C. Bertrand-Dagcnbach, Alexandre Sévère et l'Histoire Auguste, Bruxelles,
1990.
1:1 Al. Sev., 16, 3: si vero de re militari, militnresveteres et senes bene merit os et loeorum peritos ne
bellorum et castrorum et omnes littenitos et maxime cos, qui historian! norant, requirens, quid in talibus
causis, quelles in diseeptatione versabantur, veleres imperalores vel Romani vel exterarum gentium fecissent.
Trad. A. Chastagnol, Histoire Auguste, Bouquins, Paris, 1994.
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62 Cliristoplie Bad cl
- Une réalité sous-jaceute ? : le dossier d'Africain
On pourra toutefois reprocher aux textes présentant les grands principes
administratifs un caractère trop général et allusif. Des documents plus circons
tanciés sur la carrière et l'activité des gouverneurs sont peut-être plus suscept
ibles de mentionner le rôle de la spécialisation régionale. Nous disposons en
la matière d'un ouvrage unique, La Vie d'Africain, rédigée par Tacite en 98.
Gouverneur de Bretagne (77-84), Cn. lulius Agricola se signala par ses conquêt
es et fut rappelé par l'empereur Domitien, qui désapprouvait son action. Après
sa mort, en 93, son gendre Tacite écrivit sa biographie, inspirée de l'éloge funè
bre prononcé lors des funérailles. Par la description de son action, Tacite dresse
le portrait du gouverneur idéal u\ Agricola manifeste en effet les vertus canoni
ques clu bon gouverneur, telles que la littérature latine nous les a transmises. Il
possède capacités judiciaires et militaires, courage et modération, tous éléments
composant la compétence administrative aux yeux des Romains17.
Tacite retrace minutieusement sa carrière, ce qui permet de comprendre
la logique de son ascension. Lorsqu'il présente ses nominations aux gou
vernements provinciaux, il ne les explique pas par une expérience régionale. Il
rapporte ainsi sa nomination en Aquitaine, province qu'il gouverna avant la
Bretagne : "Lorsqu'il revint de son commandement de légion, le divin Vespasien
le mit au nombre des patriciens, et, ensuite, le chargea du gouvernement de la
province d'Aquitaine, fonction brillante entre toutes par son importance et l'e
spoir du consulat que lui destinait l'empereur"18. Agricola commandait aupara
vant une légion en Bretagne, mais Tacite n'intègre pas cette promotion dans une
logique régionale, qui associerait la Bretagne et la Gaule14. Il est seulement sen
sible à une logique hiérarchique, qui insiste sur le prestige de la province et son
rôle de marche-pied pour le consulat. Quant à l'accession au gouvernement de
Bretagne, elle découle bien de la valeur du héros, mais sans dimension régio
nale : "il resta dans ce gouvernement (l'Aquitaine) moins de trois années et fut
bientôt rappelé dans la perspective d'un consulat, l'opinion générale ajoutant
qu'on allait lui donner le de la Bretagne, sans qu'il en eût rien dit
1(1 Principaux commentaires : R. M. Ogilvie et I. Richmond, Coniclii Taciti, De Vita Agricolae,
Oxford, 1967 ; H. Heubner, Kommentar zimi Agricole des Tacilus, Gottingen, 1984.
'' L'analyse de son action comme gouverneur d'Aquitaine, province précédant la Bretagne dans
sa carrière, présente un condensé de ces qualités (IX).
liS IX, 1 Rez'ertentein ah legation? legionis divus Vespnsinnus inter patricios ndscivit ; ne deinde provinciae
Ai]uitnnine prtieposuit splcndidnc inpriini* dignitntis adminishatione ne spe eonsnhitus, cui destinarat. Trad,
d'après P. Grimai, Pléiade, Paris, 1990.
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lui-même, mais parce qu'il semblait en être capable (pnr)"2[). Le terme par impli
que qu'Agricola est à la hauteur de la fonction décernée, renvoyant à une idée
générale de la compétence, sans autre précision.
Toutefois, Tacite détaille à deux reprises l'expérience acquise en Bretagne
dans sa jeunesse. 11 y fit en effet son service militaire comme tribun de légion
puis y revint commander la XX° légion une dizaine d'années plus tard21. Pour
certains historiens modernes, cette expérience antérieure explique clairement sa
nomination ultérieure comme gouverneur de la province22. En réalité, Tacite
n'affirme jamais explicitement une telle chose. À propos de son tribunát mili
taire, il insiste sur l'expérience (usus) acquise lors des révoltes des Bretons, mais
il s'agit d'une expérience militaire, non de l'expérience de la Bretagne en elle-
même23. Quant à la légation de légion, elle permet à Agricola de déployer ses
vertus, mais elles sont surtout diplomatiques, puisqu'elles concernent ses rap
ports avec son supérieur hiérarchique, le gouverneur de la province. Modérant
son ardeur, Agricola sait se montrer déférent avec les deux gouverneurs qu'il
sert et leur attribue les mérites des victoires que lui-même a remportées. C'est à
cette seule occasion que la Vita qualifie son héros de peritus, pour désigner son
attitude de respect envers son chef {peritus obsequï)2*. Le texte reste muet
en revanche sur ses rapports avec les Bretons et la connaissance des réalités
locales qu'il a pu acquérir.
14 Sur la carrière ď Agricola A. R. Birley, The Fasti of Roman Britain, Oxford, 1981, p. 73-82.
20 IX, 7 Minus tricnniuui in en legatioue dctctitus ac statim ad span consulatus revocatus est, comitautc
opinionc Britanniam ci provinciam dari, nullis in hoc ipsius sermonibus, sed quia par videbntur. Trad.
P. Grimai, Pléiade, Paris, 1490.
21 Tribunát militaire V. Légation de légion : VIII. Le tribunát militaire date de 60, et la légation
de légion de 70-73 (A. R. Birley, op. cil. p. 76-77).
22 A. R. Birley, op. cit. p. 394, note qu'il est le seul légat de Bretagne à y avoir auparavant tenu
le tribunát militaire et la légation de légion.
23 V, 4 Quac cunctn ctsi consiliis duetuque alterius agebantur, ac summa rcrum et reciperntae provinciae
gloriae in ducem ccssit,artcin et usiun et sliiuulos addidere iuveni ... Même si tout cela fut mené d'après
les plans et sous la conduite d'un autre et si la responsabilité générale et la gloire d'avoir récupéré la
province appartinrent au chef, le jeune homme n'en retira pas moins du savoir-faire, de la pratique
et de l'enthousiasme ... Trad. P. Grimai, Pléiade, Paris, 1990.
24 Vil], 1 Praccrat tune Brilanniae Vcttius Bolanus, placidius qmim feroei provincia dignum est;
temperavit Agricola vim sunm ardorcmque compescuit, ne incrcsccrct, peritus obsequi eruditusque utilia
honestis miscerc. À la tête de la Bretagne se trouvait alors Vettius Bolanus, qui gouvernait avec plus
de douceur que ne le méritait une province encore farouche ; Agricola tempéra l'énergie qui lui était
propre et modéra son ardeur, pour ne pas se mettre en valeur, habile à obéir et savant dans l'art
d'unir l'utile et le devoir (Trad. P. Grimai, Pléiade, Paris, 1990). Les autres occurrences du terme
dans la Vita concernent des militaires (V, 2 ; XXII, 2) ou des courtisans (XLII, 2).
DMA 30/2, 2004 Christophe Badel 64
Aux yeux de Tacite, il est bien évident que ces expériences préparent les
triomphes futurs d'Agrieola en Bretagne. On ne peut totalement exclure qu'elles
fassent référence implicitement à une compétence régionale, mais cet aspect
n'est jamais mis en avant par l'historien. Elles interviennent dans le cadre d'une
formation générale, tant sur le plan technique que moral. Au reste, l'insistance
sur ces épisodes bretons s'inscrit dans une construction rhétorique classique,
marquant la progression d'Agrieola vers son glorieux destin. L'analyse détaillée
d'un cas d'espèce procure donc la même impression que l'approche globale :
pour les dirigeants romains, la spécialisation régionale ne constituait pas un
principe fondamental, digne d'être formalisé et conceptualisé.
- L'Orient : une zone particulière aux yeux de l'État romain ?
Muets sur la spécialisation régionale en général, les textes ne sont év
idemment pas plus bavards sur la spécialisation orientale en particulier. L'usage
du grec conférait certes une originalité culturelle à la zone, mais l'enjeu réside
dans le passage du domaine culturel au domaine administratif. La conscience
de l'originalité culturelle de l'Orient a-t-elle entraîné la vision d'une spécificité
administrative, nécessitant l'envoi d'un personnel particulier ?
Précisons d'abord que le vocabulaire administratif romain ne connaissait
pas de terme destiné à englober l'ensemble de la zone. À l'époque classique, le
mot latin Oriens possédait un sens très vague et pouvait désigner autant un
point cardinal qu'un territoire aux contours variables : il n'avait en tout cas
aucune valeur administrative. Certes, sous le règne d'Auguste, les documents
officiels prirent l'habitude d'employer l'expression trausmariuae provinciae pour
qualifier les territoires orientaux placés sous l'autorité des corégents du
prince2?. Mais la formule disparut dès le règne de Tibère et ne résumait pas
l'identité de la région par un contenu précis, puisqu'elle se contentait de les
définir comme les territoires situés à l'Est de la mer Ionienne. Il est possible que
l'appréhension de la zone comme une unité administrative ait été l'héritage de
la période d'Antoine et que l'éloignement de son souvenir ait du même coup
effacé cette sensibilité. Une simple conjoncture politique aurait été l'origine de
son apparition, non pas une logique administrative profonde. Quoi qu'il en soit,
cette catégorie administrative disparut de la scène après Tibère.
25 P. Arnaud, "Traiisiiiiiriiuh' provincial.' : réflexions sur les limites géographiques et sur la nature des
pouvoirs en Orient des "co-régents" sous les règnes d'Auguste et de Tibère", CCG 5, 1994, p. 221-252.
F. Hurlet, Les collègues du prince sous Auguste et Tibère, Rome, 1997, p. 264-269.
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La spécialisation régionale des gouverneurs romains : le cas de l'Orient.. . 65
Le cœur de l'identité culturelle de la région, In langue, ne posait pas de
problème fondamental aux sénateurs romains. Leur éducation en fit des indivi
dus bilingues, à partir de la fin de la République. Les aristocrates romains ap
prenaient le grec dès leur enfance, souvent dès leur naissance. Les parents choi
sissaient en effet des nourrices orientales, et les nourrissons assimilaient le grec
tout en suçant leur lait. Il est possible que cette initiation précoce ait fait du grec
la langue de l'intimité et de l'affectivité chez les élites. Le problème des emper
eurs romains ne fut pas de favoriser l'apprentissage du grec chez les sénateurs,
mais au contraire de le réprimer26. Au début de l'Empire, l'usage du grec
se généralisait lors des séances du Sénat, et le traditionaliste Tibère (14-37) veilla
à le restreindre en expurgeant le texte d'un sénatus-consulte d'un mot grec et en
interdisant à un centurion de témoigner en grec devant l'assemblée27. Il est cer
tes vraisemblable que tous les sénateurs n'aient pas été également doués dans le
maniement du grec. Il est tout aussi vraisemblable que les administrés hellé-
nophones aient été parfois critiques ou moqueurs envers les défauts et lacunes
IIP' un linguistiques de leurs gouvernants. Au début du siècle, Philostrate,
sophiste oriental proche de la cour des Sévères, rapporte dans un roman l'anec
dote d'un gouverneur d'Achaïe incompris de ses administrés et berné par son
appariteur, à cause de l'ignorance de la langue24. La notation est précieuse,
puisqu'elle nous livre le jugement d'un gouverné. Elle n'en est pas moins éclai
rante sur la démarche d'un État romain, qui n'avait pas hésité à nommer gou
verneur d'une province orientale un sénateur notoirement déficient en grec29.
Outre la langue, peut-on repérer d'autres caractéristiques qui auraient
établi la spécificité administrative de l'Orient aux yeux des dirigeants romains ?
La lecture des textes ne permet pas d'en saisir et la notion d'une "compétence
orientale" n'apparaît pas dans les récits de nomination des gouverneurs. Deux
2(1 H. -I. Marron, Histoire de l'éducation dans l'Antiquité, II, Paris, 1948, p. 47-61. J. Kaimio, The
Romans and the Greek Language, Helsinki, 1979. M. Dubuisson, "Y a-t-il une politique linguistique
romaine ?", Ktètna 7, 1982, p. 187-210. B. Roehette, Le latin dans le inonde grec. Recherches sur la
diffusion de la langue et des lettres latines dans les provinces hellénophoues de l'Empire romain, Bruxelles,
1997, p. 61-63. Voir aussi clans ce même numéro A. Bérenger-Baclel, p. 35-56.
2/ Va 1ère Maxime, II, 2, 2-3. Suétone, Tib., 71, 1. Sur la politique de Tibère ]. Kaimio, op. cit. p. 132-
133 ; M. Dubuisson, "Purisme et politique Suétone, Tibère et le grec au Sénat", Hommages à Jozef
Veremans (Coll. Latomus 193), Bruxelles, 1986, p. 109-120.
28 Philostrate, Vie d'Apollonios de Tyane, V, 36. 11 s'agit d'un roman, racontant la vie d'un thaumat
urge, Apollonios de Tyane, sous le règne de Vespasien, mais Philostrate reprend des éléments
historiques pour légitimer la fiction (A. Billault, L'Utiivers de Philostrate, Coll. Latomus 252,
Bruxelles, 2000, p. 85-104). Voir J. Kaimio, op. cit. p. 117-118.
2g B. Roehette, op. cit. p. 103-104.
DHA 30/2, 2004