Le double mouton du siège vacant de Cambrai (13 septembre-21 novembre 1368) - article ; n°157 ; vol.6, pg 407-426

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Revue numismatique - Année 2001 - Volume 6 - Numéro 157 - Pages 407-426
Résumé. — Les chanoines du chapitre de Cambrai firent frapper des doubles moutons d'or pendant un siège vacant au cours de la seconde moitié du XIVe siècle. L'analyse métro- logique des émissions de moutons d'or en France et des moutons et doubles moutons dans les Pays-Bas, basée sur les textes monétaires, permet de situer cette émission entre le 13 septembre 1368 et le 21 novembre 1368 et de proposer ime chronologie des différentes émissions.
Summary. — A double mouton was struck during a Sede Vacante at Cambrai in the second part of the 14th century. The litterary evidence and a metrological study of the moutons struck by the king of France and those minted in the Low Countries allow us to conclude that this Sede Vacante double mouton was struck during the period between 13 September 1368 and 21 November 1368 and to propose a chronology of the different emissions.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2001
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Langue Français
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Jean Elsen
Le double mouton du siège vacant de Cambrai (13 septembre-
21 novembre 1368)
In: Revue numismatique, 6e série - Tome 157, année 2001 pp. 407-426.
Résumé
Résumé. — Les chanoines du chapitre de Cambrai firent frapper des doubles moutons d'or pendant un siège vacant au cours de
la seconde moitié du XIVe siècle. L'analyse métro- logique des émissions de d'or en France et des moutons et doubles
moutons dans les Pays-Bas, basée sur les textes monétaires, permet de situer cette émission entre le 13 septembre 1368 et le
21 novembre 1368 et de proposer ime chronologie des différentes émissions.
Abstract
Summary. — A double mouton was struck during a Sede Vacante at Cambrai in the second part of the 14th century. The litterary
evidence and a metrological study of the moutons struck by the king of France and those minted in the Low Countries allow us to
conclude that this Sede Vacante double mouton was struck during the period between 13 September 1368 and 21 November
1368 and to propose a chronology of the different emissions.
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Elsen Jean. Le double mouton du siège vacant de Cambrai (13 septembre-21 novembre 1368). In: Revue numismatique, 6e
série - Tome 157, année 2001 pp. 407-426.
doi : 10.3406/numi.2001.2335
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/numi_0484-8942_2001_num_6_157_2335ELSEN* Jean
LE DOUBLE MOUTON
DU SIÈGE VACANT DE CAMBRAI
(13 SEPTEMBRE-21 NOVEMBRE 1368)'
d'or Résumé. pendant un — Les siège chanoines vacant au du cours chapitre de la seconde de Cambrai moitié firent du XIVe frapper siècle. des doubles L'analyse moutons métro-
logique des émissions de moutons d'or en France et des moutons et doubles moutons dans
les Pays-Bas, basée sur les textes monétaires, permet de situer cette émission entre le 13
septembre 1368 et le 21 novembre 1368 et de proposer ime chronologie des différentes
émissions.
Summary. — A double mouton was struck during a Sede Vacante at Cambrai in the sec
ond part of the 14th century. The litterary evidence and a metrological study of the moutons
struck by the king of France and those minted in the Low Countries allow us to conclude
that this Sede Vacante double mouton was struck during the period between 13 September
1368 and 21 November 1368 and to propose a chronology of the different emissions.
Avant de traiter des doubles moutons de Cambrai, il convient de faire
un rapide résumé de la frappe des royaux et de leurs imitations.
Pour mettre un terme à l'affaiblissement de la monnaie d'or, le roi de
France Jean le Bon fit frapper une nouvelle monnaie d'or à partir du 17
janvier 1355. Les types s'inspiraient de ceux de l'agnel créé sous Phi
lippe le Bel. Au droit était représenté, dans une épicycloïde, l'agneau de
Dieu à gauche, la tête tournée à droite, devant une longue croix portant une
bannière. La légende circulaire était Agnus Dei Qui Tollis Peccata Mundi
Miserere Nobis (« Agneau de Dieu, toi qui rachètes les péchés du monde,
prends pitié de nous »). En dessous du mouton se lisait Ioh(annes) Rex. Au
revers, dans un quadrilobe angle cantonné de huit petits lis, figurait une
croix fleuronnée cantonnée de quatre lis accompagnée de la très chrétien-
* Avenue de Tervueren, 65 - В 1040 Bruxelles.
1 Ce texte a fait l'objet d'une communication lors de la réunion conjointe de la Sociét
é royale de numismatique de Belgique et de la Société de numismatique du Nord de la
France, qui s'est tenue à Cambrai le 24 septembre 2000. Je remercie Françoise Dumas,
Marc Bompaire et Michel Dhénin qui ont bien voulu me faire part de leurs précieux comm
entaires.
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ne légende des laudes, introduite par saint Louis sur les monnaies d'or
françaises, Christus Vincit Christus Régnât Christus Imperat2.
Ces moutons étaient d'or fin (24 carats) et taillés à 52 au marc de Paris.
Le marc de Paris était l'unité pondérale du royaume français et des Pays-
Bas au XIVe siècle. Il servait à la pesée des métaux précieux. Le marc de
Troyes et le marc des marchés représentaient la même unité pondérale dont
la masse3 théorique était 245 g4. « Taillé à 52 au marc » signifiait qu'à part
ir d'un marc d'or de 245 g, il fallait frapper 52 moutons ayant une masse
théorique de 4,71 g.
Le 20 juin 1356, un an et demi après l'émission du mouton royal, le
comte de Flandre Louis de Male (1346-1384) ordonnait de faire frapper
des moutons d'or aux mêmes conditions que ceux du roi de France, leur
cours devant être le même que celui des moutons français (soit 28 gros de
Flandre). La production commença le 12 juillet suivant5. L'atelier monét
aire de Dordrecht faisait de même au nom du comte de Hollande Guillau-
2 H. Hoffmann, Les monnaies royales de France depuis Hugues Capetjusqu 'à Louis
XVI, Paris, 1878, p. 38, 3 et pi. 19, 3 [= Hoffmann] ; Lafaurie n° 294 ; Duplessy, n° 291.
3 Sur l'emploi du mot masse, résultat de la pesée, au lieu de poids, l'objet servant à
peser, voir J. Elsen, Masses, poids, balances, pesées, dans Jean Elsen, liste 153, mai-juin
1993, p. 6 (= Masses, poids). Rappelons que le poids est la force avec laquelle la masse est
attirée vers le centre de la terre. En d'autres termes, la masse, grandeur constante (inva
riable), subit l'action de la pesanteur (une force) qui peut varier d'un endroit de la terre à
l'autre (qui dépend de l'altitude, des conditions atmosphériques...). La confusion s'accroît
lorsque des poids-objets interviennent dans des études de métrologie pondérale. Pour évi
ter des expressions comme «le poids du poids», certains auteurs ont ressenti la nécessité
d'employer deux mots pour désigner les poids-objets (poids, weights) et les résultats des
mesures pondérales ou pesées (masse, mass). Ainsi, le spécialiste de métrologie mésopota-
mienne, M.A. Powell Jr., utilisa-t-il, à travers toutes ses publications, le mot mass (standard
of mass, norm of mass) pour le distinguer de celui de weight désignant le poids-objet. Voir
M.A. Powell Jr., Ancient Mesopotamian Weight Metrology : Methods, Problems and Pers
pectives, dans M.A. Powell Jr. et R.H. Sack (éd.), Studies in Honor of Tom B. Jones, Neu-
kirchen-Vluyn, 1979 (= Alter Orient und Altes Testament, 203), p. 72, 75, 77, 81 : « In
Mesopotamia, as in Egypt, stone was the preferred material for standard weights » (p. 72),
« some weights will have identical descriptions » (p. 81), « the mass of the object should
be determined to the necessary degree of accuracy (within one half of one procent of the
original mass » (p. 81).
4 L'incertitude relative sur les pesées, les longueurs des bras des balances et les masses
des poids étant de l'ordre du pourcent, l'indication de la masse théorique du marc au-delà
du g n'a pas de sens. Voir J. Elsen, Masses, poids, p. 12-15. Ignorant le problème de l'i
ncertitude sur les mesures et les pesées, E. Aerts et E. Van Cauwenberghe proposaient,
récemment encore, la masse théorique du marc à 4 chiffres après la virgule, voir Organisa-
tie en techniek van de muntfabricage in de Zuidelijke Nederlanden tijdens het Ancien Regi
me, Jaarboek van het Europees Genootschap voor Munt- en Penningkunde, 1987, p. 51.
5 O. Elsen, La monnaie des comtes de Flandre Louis de Nevers et Louis de Male
d'après les comptes et les ordonnances monétaires, RBN 1995, p. 97 (= La monnaie des
comtes de Flandre).
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me V (III de Hainaut, 1356-1389) à partir du 21 juillet 1357 6, ainsi que
l'atelier de Vilvorde, sans doute la même année, pour le compte des ducs
de Brabant, Jeanne et Wenceslas.
En France, ce fut probablement la hausse du cours de l'or qui empêcha
la poursuite de la frappe du mouton au nom de Jean le Bon \ La réforme
française du 22 août 1358 remplaçant le mouton par le royal fut sans doute
partiellement imposée par le renchérissement du prix de l'or et la diminut
ion rapide du seigneuriage comme ce fut le cas en Flandre (voir
Annexe 1). Il fut décidé de frapper une monnaie d'or fin plus légère (66 au
6 Les relations commerciales entre la France et les Pays-Bas septentrionaux s'étaient
sensiblement développées au cours des XIIIe et XIVe siècles, à tel point que la monnaie d'or
française, le vieil écu, ainsi que le système pondéral français lui-même dominaient non seu
lement en Flandre mais aussi en Brabant et en Hollande. Voir à ce sujet Z.W. Sneller, Le
développement du commerce entre les Pays-Bas septentrionaux et la France jusqu'au
milieu du XVe siècle, Revue du Nord, 8, 1922, p. 5-32 ; H. Enno van Gelder, Het hol-
landse muntwezen onder het huis Wittelsbach, Jaarboek van het Koninklijk Nederlandsch
Genootschap voor Munt- en Penningkunde, 1952, p. 3-4 et n. 14 (= Het hollandse munt
wezen).
7 Marc Bompaire (lettre du 13 décembre 2000) m'exprima sa réticence à voir un lien
aussi immédiat entre la succession des émissions françaises et la hausse du prix de l'or, en
rappelant que les tableaux de E. Fournial, Histoire monétaire de l'occident médiéval,
Paris, 1970, « montrent pour cette période une tendance à la baisse du ratio or/argent offi
ciel ». En Flandre, le ratio or/argent calculé à partir des prix payés à l'achat de l'or dans
l'atelier indique cependant une tendance à la hausse entre 1354 et 1362 suivie d'une bais
se en 1364 : en décembre 1354, 11,4 : 1, en juin 1356, 11,9 : 1, en novembre 1357, 12 : 1,
le 31 décembre 1362, 12,6 : 1, en 1365, 11,1 : 1. Les ratios calculés à partir des cours des
monnaies émises (ratio légal ou officiel) sont tous inférieurs à ceux pratiqués à l'achat du
métal, qui devaient correspondre à ceux du marché (ratio commercial) : en décembre 1354,
10,4 : 1, en juin 1356, 10,8 : 1, en octobre 1359, 10,8 : 1, le 31 décembre 1362, 11,0 : 1,
en 1 365, 1 0,6 : 1 . Ces ratios ont été calculés à partir de la publication des comptes et ordon
nances par O. Elsen, La monnaie des comtes de Flandre, p. 94, 97, 106, 108, 1 17, 125. En
Flandre comme en France, les retenues étaient moins fortes sur les monnaies d'or que sur
les monnaies d'argent. Celles-ci reçurent un cours forcé, ce qui provoqua la hausse du cours
des d'or exprimé en monnaie de compte ou en monnaies d'argent, leur thésauri
sation ou leur exportation. Les experts du comte de Flandre avaient grand mal à com
prendre et à maîtriser ce processus. Dans l'Annexe 1, nous avons tenté de mettre en évi
dence la hausse du prix de l'or pendant la période concernée. Ces ratios et leur tendance
haussière ne devaient pas différer fortement de ceux pratiqués à Paris, à quelques jours de
distance de Bruges et de Gand. Le ratio or/argent mentionné par Fournial, p. 103 subit
d'ailleurs une hausse pendant la période 1355-1358. Il est à 7,78 : 1 en janvier 1355 et à
9,89 : 1 en août 1358. Sensiblement plus bas qu'à Gand en 1355, le ratio de Paris s'est fo
rtement rapproché du ratio gantois vers 1358 : 9,89 : 1 à Paris pour environ 10,8 : 1 à Gand
(Fournial semble pourtant hésiter devant ses données. À la p. 103, il écrit : « Ces chiffres
sont surprenants »). L'ordonnance royale du 28 décembre 1355 confirmant la frappe de
moutons d'or fin à 52 au marc à 20 s. p. ou 25 s. t., donne cependant une information pré
cieuse : « le marc d'or fin à 1 1 marcs d'argent ». F. de Saulcy, Recueil de documents relat
ifs à l'histoire des monnaies frappées par les rois de France depuis Philippe II jusqu'à
François Ier, t. 1, Paris, 1879, p. 351 (= Recueil de documents). Ce ratio, proche de celui
pratiqué en Flandre, nous paraît plus fiable que ceux mentionnés par Fournial.
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marc) que le mouton qui garderait le même cours légal de 20 sous de pari-
sis (une livre parisis) ou 25 sous tournois : le royal. Le contenu d'or fin par
sou tournois passa de 0,188 g pour le mouton à 0,148 g pour le royal. Il
s'agissait donc d'un affaiblissement de plus de 20 % (52/66 = 0,79) dû en
grande partie à la perte de valeur de la monnaie d'argent et donc du sou de
compte mais également à une hausse du métal jaune.
Dès le 15 avril 1359, le royal vit sa masse également diminuée8. Les
pièces de la seconde émission furent taillées à 69 au marc ou 3,55 g, ce qui
correspondait à 0,142 g d'or fin par sou tournois. La diminution de valeur
en or du nouveau royal était de 4,35 %9. Malgré ce nouvel affaiblissement,
la frappe du royal fut rapidement abandonnée, encore en 1359 10. Le royal,
dont le cours avait été officiellement fixé à 25 sous tournois, vit sa valeur
réelle (en s. t.) fortement monter dans les transactions entre marchands, ce
qui rendait impossible la poursuite de sa frappe aux mêmes conditions et
au même cours ". Lors de la stabilisation monétaire de 1360, fut décidée la
frappe d'une monnaie d'or plus lourde dont la valeur fut fixée à 20 sous
ou une livre tournois grâce à un renforcement de la monnaie d'argent. Le
5 décembre 1360, le royal fut remplacé par le franc à cheval, taillé à 63 au
marc d'or fin (3,89 g) 12, soit 0,194 g d'or fin par sou tournois. Le 12
décembre, son cours (commercial) était 16 s. p. ou 20 s. t., le 16 janvier
1361, 16 s. 2 d. p., le 21 janvier 16 s. 3 d. p., le 25 janvier 16 s. 4 d. p., le
4 février 16 s. 6 d. p., le 10 février 16 s. 8 d. p. Le 10 mars, le franc valait
18 s. p., le 26 mars 20 s. p. et le 23 avril 21 s. p. Cette hausse constante et
immédiate exprimait en partie la pression sur le cours de la monnaie d'or
à cause de la surévaluation de la monnaie d'argent.
8 Lafaurie, n° 296 a ; Duplessy, n° 293 A.
9 1 - 66/69 = 1 - 0,9565 = 0,0435 ou 4,35 %.
10 En Flandre également, la frappe des royaux, identiques à ceux de la première émis
sion du roi (24 carats, 66 au marc, 3,71 g), commencée en novembre 1359, fut rapidement
interrompue, dès février 1360. La production resta très faible : environ 18 000 royaux à
Gand pendant la période du 9 novembre 1359 au 8 février 1360 et environ 810 à
Malines entre le 1 1 décembre 1359 et le 18 février 1360. Cette monnaie n'a pas été retrou
vée.
1 1 Les cours réels des monnaies d'or sont difficilement mesurables en cette période de
grandes mutations des d'argent. Les cours réels publiés par M. Bompaire et F.
Dumas, Annexe O, p. 636-637, indiquent une hausse constante de 20 s. p. ou 25 s. t. le 10
mars 1359 à 36 s. p. ou 45 s. t. le 1er juin, puis de 24 s. p. ou 30 s. t. le 5 juin (ce qui semble
correspondre à un rehaussement de moite de la valeur de la monnaie d'argent), à 48 s. p.
ou 60 s. t. le 27 août, 72 s. p. ou 90 s. t. le 26 octobre, et près de 96 s. p. ou 120 s. t. le 23
novembre (ce qui reflète un triplement de la valeur du contenu de fin de la monnaie d'ar
gent). Ces hausses dues en grande partie à la perte de valeur de la monnaie d'argent (de son
contenu de fin), expriment aussi la hausse du prix d'achat de l'or dans les ateliers monét
aires.
n° 297 ; Duplessy, n° 294. 12 Lafaurie,
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En Flandre, la hausse du prix de l'or ne provoqua pas l'abandon de la
frappe du mouton. Louis de Maie décida d'en maintenir la frappe mais de
l'affaiblir13. Le 24 août 1358, la masse du mouton flamand fut légèrement
diminuée de 4,71 g (52 au marc) à 4,67 g (52 et demi au marc) puis, le 8
février 1360, à 4,62 g (53 au marc). Le titre fut également abaissé pro
gressivement de 24 à 23 carats et demi, puis à 23 carats un quart. Le 8
février 1360, le titre était tombé à 22 carats un quart, le 16 septembre 1361
à 21 carats et demi. Le 12 septembre 1363, le titre passa à 19 carats et demi
et la masse à 4,58 g (53 et demi au marc). Lorsque la frappe du mouton
flamand fut abandonnée en mars 1364, il avait été dévalué de plus de 20%
par rapport à la pièce frappée en 1356 14.
La même évolution est observée en Hollande 15 et en Brabant. Les mout
ons brabançons virent leur titre et leur masse diminuer comme en Flandre,
mais la frappe se poursuivit plus longtemps dans l'atelier ducal, installé à
Vilvorde, probablement jusqu'en 1368, et à Dordrecht jusqu'en mai
1368 16. Grâce aux comptes monétaires de Flandre, nous savons que, pour
la période du 8 février 1366 au 31 octobre 1366, le titre des moutons bra
bançons en circulation en 1366 était 18 carats (0,750) 17. Les comptes fl
amands mentionnent le titre des moutons brabançons car ceux-ci étaient
fondus en grandes quantités pour frapper les monnaies d'or flamandes. La
guerre économique sévissait déjà. Toujours d'après ces mêmes comptes,
nous savons que le titre des moutons brabançons fut abaissé à 17 carats en
1367 ou au début de 1368.
À Cambrai, le mouton d'or fut introduit sous l'évêque Pierre d'André
(1349-1368). Le Cabinet des Médailles de Paris possède un exemplaire de
cette monnaie très rare 18. La légende diffère de la légende habituelle. Au
droit, on lit Petrus Dei Providencia Episcopus et Cornes et, sous les pattes
du mouton, CAM-АСЕ, contraction de Cameracense. Au revers, la légen
de est également différente : Christe Ihesu Fili Dei Vivi Miserere Nobis
13 Ce n'est qu'un an après le roi de France, à partir du 4 décembre 1361, que le comte
de Flandre fit frapper des grandes quantités de francs ou cavaliers d'or à 24 carats mais à
63 et demi au marc alors que les francs royaux étaient taillés à 63 au marc. Voir O. Elsen,
La monnaie des comtes de Flandre, p. 174-175.
14 (19,5 x 245 g/53,5)/(24 x 245 g/52) = 0,79. Voir O. Elsen, La monnaie des comtes
de Flandre, p. 130.
15 Alors qu'en France toute modification du titre de la monnaie d'or se répercutait sur
sa valeur en livres, sous et deniers tournois, le cours du mouton hollandais resta fixé à 28
gros malgré la baisse de son titre qui diminua dans les mêmes proportions que la valeur en
argent fin du gros hollandais. La monnaie de compte, la livre, sou et denier de gros, fluc
tuait ainsi avec le contenu d'argent fin du gros hollandais. H. Enno van Gelder, Het hol-
landse muntwezen, p. 4-5.
16 H. Enno van Gelder, Het hollandse muntwezen, p. 5.
17 O. Elsen, La monnaie des comtes de Flandre, p. 130.
18 BNF 616 (4,58 g).
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(« Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, aie pitié de nous ») 19. La masse de
l'exemplaire du Cabinet des Médailles de Paris (4,58 g) correspond à une
taille de 53 et demi au marc. Le titre du mouton de Cambrai était 23
carats20. Or un texte royal du 23 janvier 1358 mentionne ces « mauvais »
deniers d'or « contrefaits » de 23 carats, plus légers que ceux du roi :
« d'or à l'escu, pour la mauvaiseté et contrefaçon qui est en yceux,
mailles de Florence et de Cambray, et toutes autres... »21 Le mouton de
Pierre d'André est donc antérieur à 1358.
Le choix d'autres légendes que les légendes royales (afin d'éviter tout
conflit avec l'administration royale) suggère d'ailleurs que le mouton de
Cambrai fut frappé pendant la période d'émission du mouton de Jean le
Bon, avant la création du royal d'or le 22 août 1358. De plus, le fait qu'un
cours de 25 sous tournois lui fut communiqué à l'émission22 plutôt en gros de Flandre, incite à voir le mouton de Cambrai comme une
imitation du mouton royal plutôt que comme une imitation du mouton des
Pays-Bas. La valeur de 0,176 g d'or par sou tournois le situe dans les
années 1356-1358. À ce cours du sou tournois, le mouton royal en circu
lation devait valoir intrinsèquement 25 s. t. x (24/23) x (53,5/52) = 26 s. 10
d. t. ou 21 s. 6 d. p. Or, selon la liste publiée par Bompaire et Dumas23, un
cours de cet ordre était en vigueur vers la fin octobre 1356. Le 1er octobre,
le mouton royal était évalué sur le marché à 18 s. 8 d. p., le 12 octobre à
20 s. p., le 24 octobre à 21 s. 4 d. p., le 27 octobre à 22 s. 8 d. p. Nous pro
posons donc de placer la date de création du mouton de l'évêque Pierre
vers la fin du mois d'octobre 1356. Il suivrait ainsi de trois mois le mout
on de Flandre. Le prix d'achat du métal proposé ne dut pas avoir le suc
cès escompté auprès des marchands de métal dont l'arrivée à Cambrai fut
sans doute problématique. La grande rareté de cette monnaie semble indi
quer en tout cas que son émission fut de courte durée et que son existence
éphémère eut pour effet de voir les documents cambrésiens mentionner
des moutons étrangers. En 1361, des changeurs qui avaient établi un chan
ge dans leur maison, alors que le change était le privilège de l'évêque,
furent en effet condamnés à payer au prélat une amende de 32 florins au
mouton monnaie de Flandre 24. Florin était devenu synonyme de monnaie
d'or25 et l'amende était stipulée en moutons d'or de Flandre. De même, en
19 C. Robert, Numismatique de Cambrai, Paris, 1861, pi. 14, n° 4 [= Numismatique
de Cambrai].
20 G. Le Franc, L'aloi d'or des monnaies à Cambrai, Revue du Nord, 58, 230, p. 510.
21 F. de Saulcy, Recueil de documents, p. 378.
22 G. Le Franc, L'aloi d'or des à Revue du Nord, 58, 230, p. 510.
23 M. Bompaire et F. Dumas, Annexe O, p. 635.
24 H. Dubrulle, Cambrai à la fin du moyen âge (XIIIe-XVIe siècles), Lille, 1904, p. 206.
25 Le 18 janvier 1355, « à l'heure de Vespre », le roi fit commander aux changeurs
« qu'ils ne prinssent ou minssent, en quelque manière que se fut, aucuns florins quels qu'ils
fussent, escus ou autres, fors au m(arc). pour billon, et que nul florin n'aura cours dorese-
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1360-1362, le montant dû pour réparer les portes d'une maison de la rue
de Beaurepaire fut payé en moutons du Roy tandis que la revente des
dîmes de la Warache (Garance) se fit en moutons de Bruges26. L'émission
des moutons de Pierre d'André avait été si brève que les amendes, les prix
de réparation et les prix de vente étaient exprimés à Cambrai en moutons
étrangers. Dans d'autres régions de France, des sommes étaient parfois st
ipulées et réglées dans une monnaie ancienne ou étrangère, même dans
l'administration du prince émetteur27.
Venons-en maintenant au double mouton d'or, qui est une création bra
bançonne. Les Recettes Générales de Brabant nous apprennent qu'à partir
de novembre 1366, l'atelier de Vilvorde frappa des doubles moutons à la
titulature IOH DUX (Iohannes Dux). Ils étaient probablement taillés à 37
un quart au marc (6,58 g), étant donné qu'un premier groupe de doubles
moutons se situe à 6,55 g, 6,53 g, 6,52 g, 6,49 g28. Les monnaies d'or
représentaient une grande valeur et leur masse était certainement contrô
lée pièce par pièce. Nous ne connaissons que peu de mentions de masses
individuelles pour le XIVe siècle mais, dès le XVe siècle, des livres de
changeurs stipulent la masse des monnaies (pezon) 29 en deniers et en
grains 30. Le remède autorisé à la frappe étant également très faible, les
masses des doubles moutons se trouvent donc concentrées en petits
groupes compacts près de la masse théorique, fonction de la taille. Ces
navant, fors seulement le denr d'or fin à l'aignel, pour 20. s. pars la pièce». F. de Saulcy,
Recueil de documents, p. 327, et la lettre patente du 24 janvier 1355 mentionnait l'envoi de
«6 paires de fers à or, du coing des florins à l'aignel» (p. 328).
26 P. Briffaut, Le coût de la vie à Cambrai de 1360 à 1362, Mémoires de la Société
d'Émulation de Cambrai, 96, 1982, p. 94.
27 Nous devons cette information à Marc Bompaire (lettre du 13 décembre 2000).
28 Cabinet des Médailles de Paris, n° d'inv. BNF 118 (6,55 g) ; Cabinet des Médailles
de Bruxelles (6,53 g) ; Cabinet des Médailles de Bruxelles, n° d'inv. 640 (6,52 g) ; Coll.
Trampitsch = Crédit de la Bourse, vente, 31-5-1990, 230 (6,49 g).
29 M. Bompaire, Les monnayages d'or du XVe siècle, le témoignage d'un livre de
changeur languedocien, BSNAF, 1992, p. 356.
30 Le marc de Paris était divisé en 192 deniers (pondéraux) et le denier en 24 grains.
La masse du denier était 1,28 g et celle du grain 0,053 g. C'est le grain de Paris ou « grain
de blé ». La subdivision pondérale du denier fut adoptée pour exprimer la qualité de l'ar
gent, le fin étant à 12 deniers ou 288 grains tandis que, pour l'or, le fin était à 24 carats, le
carat se divisant en 12 grains. Ainsi, la masse du mouton d'or de Jean le Bon était donnée
à iij d. xvj. gr. ou 3 deniers 16 grains. F. de Saulcy, Histoire monétaire de Jean le Bon, roi
de France, Paris, 1880, p. 35 ; Id., Recueil de documents, 1. 1, p. 406 ; R. Serrure, Quelques
mots sur les moutons & les doubles moutons d'or de Jeanne et Wenceslas ducs de Brabant,
Bulletin de numismatique, 5, 1898, p. 97-98 (= Quelques mots sur les moutons). Cette
masse de 88 grains correspond à 245 g x 88/(192 x 24) = 4,68 g. La faible différence par
rapport à la masse théorique (245 g/52 = 4,71 g) est une partie du remède autorisé à la frap
pe : 4.608 grains - 52 x 88 grains = 4.608 grains - 4.576 grains = 32 grains ou 32/4.608 =
0,007 soit 0,7 %.
RN2001,p. 407-426 JeanElsen 414
doubles moutons furent frappés à 24 carats et reçurent une valeur de cours
légèrement inférieure à celle de deux moutons affaiblis 31. Les textes
contemporains parlent d'ailleurs de duplex mutonus, doubles motions et
dubbel mottoenen, que ce soit en Brabant, en Hollande ou en Flandre 32.
L'affirmation de Chalon et de Chestret selon laquelle le « grand mouton
d'or qui dérive des aignels français, était vulgairement appelé double mout
on d'or, bien que le poids n'en fut pas deux fois celui du petit mouton »33
est erronée. Elle est basée sur le rapport pondéral des deux monnaies sans
tenir compte de leur titre. L'estimation récente de Duplessy qui interprétait
les « grands » moutons comme des moutons et demi34 ne peut pas non plus
être retenue. Même en les comparant aux moutons d'or fin français, le rap
port ne dépasse pas en effet 1,4 : 52/37,25 = 6,58 g/4,71 g = 1,396.
Après ces premiers doubles moutons, de nouveaux moutons furent
frappés en Brabant. Nous avons vu que leur titre fut abaissé à 17 carats en
1367 ou au début de 1368 35, leur taille restant inchangée à 54 au marc ou
4,54 g. Nous n'avons pas observé une taille plus élevée. Leur contenu de
fin (245 g x 17)/(54 x 24) = 3,21 g, soit 0,1 15 g d'or par gros, était infé
rieur à celui des premiers doubles moutons. L'étape suivante était logique
ment une nouvelle émission du double mouton. Le maintien du titre à 24
carats obligeait les ducs de Brabant à augmenter la taille (autrement dit à
réduire la masse). Cette réduction pondérale eut lieu en juin 1368 ou un
peu plus tôt. En effet, le heaume d'or de Flandre, la grosse monnaie d'or
31 Entre le 8 février et le 31 octobre 1366, le titre des moutons de Brabant, achetés et
fondus en grandes quantités dans les ateliers monétaires flamands grâce à une forte réduc
tion du seigneuriage du comte, était 18 carats (0,750). O. Elsen, La monnaie des comtes
de Flandre, p. 130. Pour une taille de 54 au marc ou 4,54 g, la masse d'or fin contenue dans
le mouton brabançon était (18/24) x 245 g/54 = 3,40 g ou 0,122 g par gros de compte, pour
une valeur des moutons de 1366 fort probablement fixée en Brabant à 28 gros comme elle
le fut en Flandre à partir de juin 1356 et en Hollande, encore après 1360, où elle restait
d'ailleurs figée à cette valeur. Le contenu de fin en or diminuait ainsi en même temps que
celui en argent du gros. H. Enno van Gelder, Het hollandse muntwezen, p. 4. En
novembre 1366, l'atelier de Vilvorde émit des doubles moutons dont la valeur était fixée à
2 moutons ou 56 gros soit 0,1 17 g d'or par gros : (245 g/37,25 x 56) = 6,58 g/56 ou 0,1 17 g
par gros. Le remplacement du mouton affaibli par un double mouton d'or fin correspond
ait ainsi à un nouvel affaiblissement.
32 H. Enno van Gelder, Het hollandse muntwezen, p. 5 ; J. Ghyssens, Choix de textes
antérieurs à 1400 relatifs aux monnaies des Pays-Bas du Sud, Louvain-la-Neuve, 1997, p.
75, document 29 (= Choix de textes).
33 R. Chalon, Recherches sur les monnaies des comtes de Hainaut, Bruxelles, 1848,
p. 77 ; Baron J. de Chestret de Haneffe, Numismatique de la principauté de Liège et de
ses dépendances (Bouillon, Looz), Bruxelles, 1888, p. 165. A. De Witte, Histoire monét
aire des comtes de Louvain, duc de Brabant et marquis du Saint-Empire, Anvers, 1894-
1899, 3 vol., p. 150 (= Histoire monétaire).
34 J. Duplessy, Les trésors monétaires médiévaux et modernes découverts en France,
II : (1223-1385), Paris, 1995, p. 20.
RN2001,p. 407-426 Le double mouton du siège vacant de Cambrai 415
du voisin flamand, introduite le 19 décembre 1367 à 35 un quart au marc
(6,95 g), à 24 carats et au cours de 54 gros36, fut affaibli le 18 juin 1368 et
passa de 35 un quart à 36 un quart au marc, le titre restant maintenu à 24
carats, soit un affaiblissement de 2,8 %. L'ordonnance de Louis de Maie
du 18 juin 1368 mentionne la fonte des « premiers doubbles moutons »37.
Le texte sous-entend que des doubles moutons frappés après les « premiers
» avaient déjà été émis avant le 18 juin 1368. Une marque devrait pouvoir
les distinguer des premiers doubles moutons.
Les nouveaux doubles moutons furent probablement taillés à 39 un
quart au marc ou 6,24 g. Un second groupe de masses se trouve en effet à
6,27 g, 6,25 g, 6,24 g, 6,15 g. Cette taille de 39 un quart au marc est effe
ctivement mentionnée dans le compte de la Recette Générale de Brabant du
24 juin 1370 : pour la période du 24 juin 1368 au 5 septembre 1369, la taille
était 39 un quart38. Au cours de 56 gros, le fin en or était 245 g / (39,25 x
56) = 0,1 1 1 g par gros, ce qui correspond à un nouvel affaiblissement. Du
5 septembre au 17 octobre 1369, les Recettes Générales indiquent une taille
de 40 un quart au marc (6,09 g) ou 0,109 g d'or fin par gros39 ; du 17
octobre 1369 au 24 décembre 1369, elle passa à 41 trois quarts au marc
(5,87 g) puis à 42 au marc du 24 décembre 1369 au 24 juin 1370 (5,83 g)40.
Ces masses sont vérifiées par une série de doubles moutons pesés : 5,85 g,
5,83 g, 5,83 g, 5,82 g, 5,81 g. Le titre du double mouton fut maintenu à 24
carats car aucune diminution de l'aloi n'est signalée dans le document41.
Le cours du mouton passa probablement de 28 gros à 27 gros le 17
octobre 1369 42. A la nouvelle taille de 41 trois quarts au marc et à 24
carats, le double mouton contenait en effet 245 g/41,75 = 5,87 g d'or fin.
Si la valeur du gros restait inchangée entre septembre et décembre 1369
(0,1087 g d'or fin), le nouveau double mouton valait 5,87 g/0,1087 g = 54
gros soit 27 gros pour un mouton. Comme celles du mouton avant lui, les
émissions du double mouton étaient donc perturbées par les aléas des fluc
tuations du cours de l'or, en hausse constante43.
35 A.G.R., Comptes en rouleaux, 811.
36 O. Elsen, La monnaie des comtes de Flandre, p. 131.
37 Lille, Arch. dép. du Nord., В 1567, fol. 53 r°/v°. O. Elsen, La monnaie des comtes
de Flandre, p. 134.
38 Recettes Générales de Brabant, Registres 2354-2358 cités par A. De Witte, Histoi
re monétaire, p. 139 ; R. Serrure, Quelques mots sur les moutons, p. 97 ; J. Ghyssens,
Choix de textes, p. 75.
39 245 g/(40,25 x 56) = 0,1087 g d'or fin par gros.
40 R. Serrure, Quelques mots sur les moutons, p. 97.
41 J. Ghyssens, Choix de textes, p. 75 ; R. Serrure, Quelques mots sur les moutons,
p. 97.
42 En 1366, le mouton de Brabant était compté à 28 gros en Hollande. H. Enno van
Gelder, Het hollandse muntwezen, p. 25. En Flandre, le cours du heaume fut fixé à 54 gros
flamands le 19 décembre 1367. O. Elsen, La monnaie des comtes de Flandre, p. 131.
43 La masse d'or fin représentée par le gros de compte diminuait constamment.
RM 2001, p. 407-426