Le marché immobilier locatif à Montréal, 1731 à 1831 - article ; n°3 ; vol.14, pg 299-330
33 pages
Français
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Le marché immobilier locatif à Montréal, 1731 à 1831 - article ; n°3 ; vol.14, pg 299-330

-

Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
33 pages
Français

Description

Histoire & Mesure - Année 1999 - Volume 14 - Numéro 3 - Pages 299-330
The Montreal Real Estate Market, 1731-1831. Research Methodology Based upon Notary Public Records As the preindustrial period gave way to the first industrial revolution Montreal shifted from a city of real estate owners to a city of renters. The sole direct evidence of this change comes from the leases established by notaries public, from which a time frame may be constructed and an analysis made of the developpement of a rental market. The study evaluates the representativity of the sources by providing the major critical methodological elements, both internal and external. The informational content of the leases, the potential and the limits they offer to research are examined. Their representativity is weighed in the light of general demographic data available to researchers.
Au cours du passage de la période préindustrielle à la première révolution industrielle, Montréal, au Canada, passe du statut de ville de propriétaires à celui de ville de locataires. Les baux passés chez les notaires demeurent les seuls témoins directs permettant de proposer des bornes chronologiques à ce phénomène et d’analyser l’évolution du marché de la location immobilière. L’article vise à évaluer la représentativité de cette source en fournissant les principaux éléments méthodologiques de critique interne et externe. Le contenu informationnel des baux et les possibilités qu’il offre à la recherche, y est analysé, de même que les lacunes de la documentation. La représentativité du corpus est également estimée en rapport avec les données générales démographiques dont disposent les chercheurs.
32 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1999
Nombre de lectures 30
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Exrait

Daniel Massicotte
Le marché immobilier locatif à Montréal, 1731 à 1831
In: Histoire & Mesure, 1999 volume 14 - n°3-4. pp. 299-330.
Abstract
The Montreal Real Estate Market, 1731-1831. Research Methodology Based upon Notary Public Records
As the preindustrial period gave way to the first industrial revolution Montreal shifted from a city of real estate owners to a city of
renters. The sole direct evidence of this change comes from the leases established by notaries public, from which a time frame
may be constructed and an analysis made of the developpement of a rental market. The study evaluates the representativity of
the sources by providing the major critical methodological elements, both internal and external. The informational content of the
leases, the potential and the limits they offer to research are examined. Their representativity is weighed in the light of general
demographic data available to researchers.
Résumé
Au cours du passage de la période préindustrielle à la première révolution industrielle, Montréal, au Canada, passe du statut de
ville de propriétaires à celui de ville de locataires. Les baux passés chez les notaires demeurent les seuls témoins directs
permettant de proposer des bornes chronologiques à ce phénomène et d’analyser l’évolution du marché de la location
immobilière. L’article vise à évaluer la représentativité de cette source en fournissant les principaux éléments méthodologiques
de critique interne et externe. Le contenu informationnel des baux et les possibilités qu’il offre à la recherche, y est analysé, de
même que les lacunes de la documentation. La représentativité du corpus est également estimée en rapport avec les données
générales démographiques dont disposent les chercheurs.
Citer ce document / Cite this document :
Massicotte Daniel. Le marché immobilier locatif à Montréal, 1731 à 1831. In: Histoire & Mesure, 1999 volume 14 - n°3-4. pp.
299-330.
doi : 10.3406/hism.1999.1513
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hism_0982-1783_1999_num_14_3_1513Histoire & Mesure, 1999, XIV-3/4, 299-330
Daniel Massicotte*
Le marché immobilier locatif à Montréal,
1731-1831.
Méthodologie d'une enquête à partir des baux notariés 1
Résumé. Au cours du passage de la période préindustrielle à la première révolution
industrielle, Montréal, au Canada, passe du statut de ville de propriétaires à celui de ville de
locataires. Les baux passés chez les notaires demeurent les seuls témoins directs permettant de
proposer des bornes chronologiques à ce phénomène et d'analyser l'évolution du marché de
la location immobilière. L'article vise à évaluer la représentativité de cette source en
fournissant les principaux éléments méthodologiques de critique interne et externe. Le contenu
informationnel des baux et les possibilités qu'il offre à la recherche, y est analysé, de même
que les lacunes de la documentation. La représentativité du corpus est également estimée en
rapport avec les données générales démographiques dont disposent les chercheurs.
Abstract. The Montreal Real Estate Market, 1731-1831. Research Methodology Based
upon Notary Public Records. As the preindustrial period gave way to the first industrial
revolution Montreal shifted from a city of real estate owners to a city of renters. The sole
direct evidence of this change comes from the leases established by notaries public, from
which a time frame may be constructed and an analysis made of the development of a rental
market. The study evaluates the representativity of the sources by providing the major critical
methodological elements, both internal and external. The informational content of the leases,
the potential and the limits they offer to research are examined. Their representativity is
weighed in the light of general demographic data available to researchers.
Depuis sa fondation à l'époque de la Nouvelle-France, Montréal
connaissait une très lente croissance démographique et économique 2. À la
fin de cette période préindustrielle, elle rompt avec un siècle et demi de ce
régime de croisière et entre dans une phase de transformations majeures
qui marque son histoire et en ont fait une ville en voie d'industrialisation.
* Cégep Saint- Jean-sur-Richelieu, 30 boulevard du Séminaire, CP 1018, Saint- Jean-
sur-Richelieu, Québec — Canada J3B 7B1. e-mail : dept.histoire@cstjean.qc.ca
1 . Cet article est tiré de notre recherche doctorale intitulée Montréal et son marché
immobilier locatif de 1731 à 1831 : Stratification sociale, ségrégation spatiale et
transition vers le capitalisme (Université de Montréal, septembre 1994, 565 p.). L'auteur
désire exprimer sa gratitude aux professeurs John A. Dickinson et Pierre Tousignant pour
leur appui, leur encadrement et leurs judicieux conseils lors de la rédaction de la thèse.
Cette recherche a été rendue possible grâce à l'appui financier de la Société canadienne
d'hypothèques et de logement (SCHL).
2. Voir L. Dechêne, 1973.
299 Histoire & Mesure, 1999, XIV-3/4
Avec le tournant du XIXe siècle, en particulier, toute une série
d'événements s'enchaînent pour offrir à la future métropole du Canada les
préconditions à son industrialisation. À l'Ouest, le peuplement du bassin
ontarien, la culture du blé au Haut-Canada et l'exploitation forestière dans
la région de l'Outaouais contribuent à situer Montréal dans un courant
d'échange continental et atlantique. Grâce à l'immigration britannique,
Montréal connaît pour la première fois une croissance de sa population
rapide et continue. En résultent un brassage ethnique et démographique et
la constitution d'un premier véritable bassin de consommateurs. Grâce aux
immigrants, Montréal expérimente sa première véritable phase d'urbanis
ation. L'économie de Montréal entre alors dans une transition majeure
caractérisée par la diversification de ses activités et par la modernisation.
Les premiers ateliers, correspondant à une production de type capitaliste,
destinés à répondre à des besoins de masse se mettent en place et
annoncent le système de la fabrique. La société montréalaise, de plus en
plus hiérarchisée, est désormais engagée dans un mouvement de polarisa
tion où le fossé entre les riches et les pauvres s'agrandit. Le réaménage
ment urbain et la modernisation des transports viennent compléter le
tableau et contribuer à faire de Montréal une ville en voie d'industrialisa
tion 3.
Certes, l'emplacement de Montréal l'orientait d'emblée vers une
vocation commerciale et positionnée dans le mouvement d'échange entre
Yhinterland nord-américain et l'Europe. Mais, Montréal en vient aussi à
desservir une zone rurale qui s'étend jusqu'au Nord des États-Unis. Au
cours de la période étudiée, on assiste d'ailleurs à la mise en place d'un
marché intérieur et d'un marché extérieur, que la révolution des transports
accélère au début du XIXe siècle. Si Montréal évolue à l'intérieur du
monde atlantique et du rapport colonial et en subit bien souvent les effets,
sa croissance est également déterminée par le rythme de l'occupation du
sol dans la campagne environnante et dans la péninsule ontarienne.
Car, bien que le blé haut-canadien et le bois de la vallée de l'Outaouais
se soient graduellement substitués depuis la fin du XVIIIe siècle à la
fourrure de l'Ouest comme produits moteurs destinés à l'exportation, ce
que l'on constate surtout c'est que le tournant du XIXe siècle amène une
véritable diversification des activités économiques à Montréal qui repose
en grande partie sur le développement d'un marché intérieur. Les paysans
qui viennent s'établir dans les campagnes du haut Saint-Laurent, et les
immigrants qui voyagent et s'y installent, en viennent à former un
important bassin de consommateurs et de producteurs.
3. Pour une appréciation plus approfondie des transformations qui ont cours à
Montréal au tournant du XIXe siècle, voir D. Massicotte, 1999.
300 Daniel Massicotte
Entre le premier quart du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle,
l'étude de sa composition professionnelle indique que Montréal passe
d'une ville de services à une ville de fabrication où les travailleurs sans
qualification et en formation prennent la plus grande place aux côtés des
gens de métiers. Dans ce contexte de grand changement, Montréal connaît
aussi une mutation profonde du mode d'habitat de ses habitants car, de
ville de propriétaires, elle devient ville de locataires. De cela, les archives
disponibles peuvent difficilement rendre compte car elles n'offrent aucun
recensement véritable avant le XIXe siècle, avant 1825 en fait. Pour les
XVIIe et XVIIIe siècles, il n'y a pratiquement aucune façon d'embrasser
directement la structure sociale de la ville.
Heureusement, a survécu un document réunissant les procès-verbaux
des perquisitions effectuées en 1741 par la Compagnie des Indes qui peut
être utilisé en guise de recensement4. Ce document permet d'évaluer à
environ 35 % la proportion des locataires 5. Presque un siècle plus tard, le
remarquable recensement de 1825 indique une hausse considérable de la
proportion de locataires, qui se situe dorénavant autour de 70 % 6. Entre
1741 et 1825, Montréal est donc passée d'un mode d'occupation à un autre.
C'est là une problématique d'histoire sociale et économique d'autant plus
intéressante qu'elle accompagne le passage du Montréal préindustriel au
Montréal de la première révolution industrielle. Signalons que la cité
connaît, en cela, une évolution tout à fait semblable aux autres grandes
villes nord-américaines de l'époque, comme Boston, Philadelphie et New
York, qui voient aussi leurs proportions de locataires basculer et atteindre
les 80 % au cours de la même période 7. Devant un phénomène aussi
majeur et assez largement répandu, il est apparu nécessaire d'établir une
chronologie plus précise et d'étudier les mécanismes, la structure et
l'évolution de ce marché particulier. Or, mis à part les deux « recense
ments » précités, le seul autre type de document qui puisse nous livrer des
informations est le bail à loyer, qu'il soit passé devant notaire ou sous seing
privé. Ce sont donc les archives notariales qu'il faut examiner et analyser.
4. En effet, en 1741 la Compagnie des Indes procède à des perquisitions afin de
préserver son monopole sur l'exportation de castor du Canada et l'importation de
marchandises fabriquées hors de la Nouvelle-France. Menacée par le trafic clandestin
avec les colonies, la Compagnie des Indes obtient la permission de visiter les magasins
et les résidences privées « afin de confisquer les dites marchandises et de les brûler
publiquement ». D'ailleurs, le manuscrit porte le titre « Recensement fait en cette ville
par la Compagnie des Indes pour les indiennes et autres effets prohibés pour être marqués
en vertu de l'ordonnance de messieurs le Gouverneur et Intendant ». Voir É.-Z.
Massicotte, 1921.
5. Voir D. Massicotte, 1990.
6. Voir J.-P. Bernard, P.-A. Linteau et J.-C. Robert, 1973.
7. Voir B. Blackmar, 1979 ; G. B. Nash, 1987 ; S. V. Salinger & С. Wetherell,
1985.
301 Histoire & Mesure, 1999, XIV-3/4
1. Bilan historiographique
L'immobilier au Québec
Jusqu'à ces dernières années, les recherches historiques québécoises
et canadiennes portant spécifiquement sur les questions foncières et le
logement se sont surtout concentrées sur la période industrielle de la
seconde moitié du XIXe siècle et de la première du xxe siècle 8. Qu'elles
s'intéressent directement ou indirectement à ces questions, elles ont
généralement en commun de fouiller l'évolution du logement et des
conditions de vie de la population à cette époque. Si quelques travaux font
exception à cette règle en s 'intéressant à la période préindustrielle, il
demeure qu'ils nous instruisent peu ou pas du tout sur la question du
logement locatif.
Ainsi, bien qu'elle souligne le fort pourcentage de locataires en 1825
et l'opposition ville-faubourgs au niveau de la construction domiciliaire,
l'étude de J.-C. Robert et P. -A. Linteau sur la propriété montréalaise vise
plus spécifiquement à souligner l'importance du capital foncier chez les
investisseurs canadiens-français 9. S 'intéressant au quartier Saint-Roch à
Québec, L. Dechêne examine davantage la cession de parcelles de terrain
par un promoteur grâce à une rente à long terme (appelée bail d'héritage
ou rente constituée) que la location immobilière à court terme liant un
propriétaire à son locataire 10. Étudiant avec minutie le développement et
la propriété foncière du faubourg Saint-Laurent de sa naissance à 1810, de
même que l'utilisation de la rente constituée, A. Stewart n'a pas poursuivi
ses travaux vers les locataires et l'immobilier locatif11. Quant à la
recherche d'envergure menée par le Centre canadien d'architecture pour le
projet d'exposition Montréal, ville fortifiée au XVIIIe siècle, ses résultats
sont semblables en ce sens qu'elle porte spécifiquement sur l'évolution
foncière de la ville intra-muros de 1717 à 1805 et qu'elle relègue les
locataires dans l'ombre. Dans l'étude d'A. Stewart intitulée : « Reconstit
ution de la ville fortifiée du XVIIIe siècle » l'analyse de la distribution des
fonctions urbaines à partir des métiers et professions des individus fournit
une vision partielle de la situation montréalaise puisqu'elle ne porte que
sur la propriété, résidentielle ou locative. Comme elle inclut les propriét
aires ne résidant pas sur place et exclut les nombreux locataires, les
8. Voir H. B. Ames, 1972 [1897]; J.-C. Robert, 1977; T. Copp, 1978; M.
Bella Vance & J.-D. Gronoff, 1980 ; M. H. Сноко, 1980 ; P. -A. Linteau, 1981 ; D. B.
Hanna & S. Olson, 1983 ; В. Bradbury, 1984 ; D. В. Hanna, 1986 ; S. Hertzog &
R. D. Lewis, 1986 ; G. Lauzon, 1989.
9. P.-A. Linteau & J.-C. Robert, 1974.
10. L. Dechêne, 1981.
11. A. M. Stewart, 1988. Sur la rente constituée, voir pp. 179-203.
302 Daniel Massicotte
conclusions à tirer d'une telle cartographie restent limitées, même si elle
rend compte de certaines tendances de population 12. On le voit, les
questions entourant les locataires et la location immobilière demeurent
encore les parents pauvres de la plupart des travaux ayant pour cadre le
milieu urbain au Québec.
Heureusement, la question du logement dans la ville de Québec durant
le régime français a fait l'objet d'une publication récente. Il s'agit de la
publication d'Y. Desloges 13 qui repose à la fois sur les inventaires après
décès, sur de nombreux recensements, et sur l'analyse de quelque
1 300 baux de location passés à Québec de 1690 à 1759. C'est la seule
étude à l'heure actuelle qui aborde directement la question de l'immobilier
locatif et qui s'appuie en partie sur les baux de location. Mais, malgré son
intérêt indéniable, l'ouvrage d'Y. Desloges ne constitue pas une analyse
spécifique du marché immobilier locatif de Québec à l'époque de la
Nouvelle-France. L'exploitation des baux à loyer notariés tient en très peu
de pages (une trentaine tout au plus) et, surtout, aucune analyse de la
représentativité de cette source n'est esquissée. La critique du bail à loyer
notarié restait donc à faire.
Les archives nationales
Comme la fonction notariale n'existe pas dans la Common law
britannique, nous ne retrouvons pas de registres de notaires en Angleterre,
aux États-Unis et au Canada anglais. Il faut donc se tourner vers les
travaux faits en France, un pays où le droit romain a joué un rôle
important, pour obtenir une première évaluation des baux notariés. Là,
l'intérêt accru pour les archives notariales a stimulé dès les années 1950 les
études à caractère socio-économique liées à la question du logement,
comme en font foi les travaux sur la ville de Paris de M. Jurgens,
P. Couperie, E. Le Roy Ladurie, D. Roche, J.-P. Babelon, A. Daumard 14,
et celles de M. Garden sur Lyon, de H. Neveux sur Cambrai, de M. El
Kordi sur Bayeux, de J.-C. Perrot sur Caen et de J.-P. Bardet sur Rouen 15.
De cette production historiographique, ce qui retient principalement
l'attention, c'est la controverse entourant l'utilisation des baux à loyer.
Ainsi, selon A. Daumard,
« les baux conclus devant notaire présentent le même inconvé
nient que les actes de vente (ils sont dispersés et, faute d'instrument de
12. A. Stewart, 1992.
13. Y. Desloges, 1991.
14. Voir P. Couperie & M. Jurgens, 1962 ; E. Le Roy Ladurie & P. Couperie,
1973 ; D. Roche, 1981 ; J.-P. Babelon, 1977 ; A. Daumard, 1965.
15. Voir M. Garden, 1970 ; H. Neveux, 1971 ; M. El Kordi, 1970 ; J.-C. Perrot,
1975 ; J.-P. Bardet, 1983 ; M. Lescure,1982..
303 Histoire & Mesure, 1999, XIV-3/4
travail, la documentation est très difficilement utilisable) et de plus ils
constituent une série fort incomplète car beaucoup de baux étaient
passés sous seing privé » 16.
Et J.-C. Perrot de renchérir à ce sujet.
« Les baux notariés sont à proscrire pour leur laconisme descriptif
qui exclut toute référence aux transformations ; on loue une maison
telle qu'elle se présente et dans un état au demeurant censé bien connu
du preneur. En outre, l'éparpillement des sources à travers d'énormes
minutiers enlève tout espoir de suivre localement le sort des mêmes
héritages » 17.
A. Daumard, J.-C. Perrot et la majorité des chercheurs français
privilégièrent les matrices fiscales et les comptes des communautés qui ne
présentent pas les lacunes reprochées aux baux. Rares sont les auteurs,
semble-t-il, qui cherchèrent à intégrer les baux à loyer. Mais il faut
mentionner le cas de J.-R Bardet qui, outre les registres fiscaux de 1713 et
de 1771, les comptes des séries ecclésiastiques et hospitalières, utilisa
également ce qu'il appelle les « pièces diverses » dont les baux qui, selon
lui, « présentent un grand intérêt » 18.
Dans cette tentative de réhabilitation des baux à loyer notariés,
E. Le Roy Ladurie et P. Couperie ont réalisé une étude sur l'évolution des
loyers parisiens. Selon eux,
« les séries de registres des communautés ont donc fourni, comme
on sait, la substance de nombreux travaux sur les courbes de longue
durée des prix, des rentes, des salaires, des dîmes. Dans cette
prolifération de graphiques, le secteur des loyers citadins est demeuré
l'un des parents pauvres [...] les difficultés d'identification des
maisons, les problèmes posés par le vieillissement de celles-ci ont
souvent découragé la recherche sur les baux citadins, avant même
qu'elle soit entreprise. En outre, l'énormité de la documentation
semble avoir paralysé les chercheurs [...]. Il semble, cependant, que le
moment soit venu pour une nouvelle approche du problème : les
techniques modernes issues des ordinateurs permettent une véritable
révolution historiographique ; elles autorisent le traitement exhaustif
d'un très grand nombre de données » 19.
Après avoir dressé une courbe des loyers parisiens de 1420 à 1782 à
l'aide des archives des communautés, E. Le Roy Ladurie et P. Couperie
ont identifié des moments précis de cette courbe, correspondant à des
périodes de hausse ou de baisse des loyers, puis ils ont réalisé des sondages
au Minutier central totalisant un stock de plus de 23 000 baux. La
16. A. Daumard, 1965, pp. 57-58
17. J.-C. Perrot, 1975, p. 615.
18. J.-P. Bardet, 1971, p. 326.
19. E. Le Roy Ladurie & P. couperie, pp. 116-117.
304 Daniel Massicotte
comparaison de la courbe et des sondages épisodiques indiquait des
valeurs moyennes et des variations annuelles concordantes.
« En utilisant l'ordinateur, nous avons pu mettre en œuvre, par
dizaines de milliers, les données contenues dans notre corpus docu
mentaire ; et nous avons pu tirer de l'ensemble ainsi ordonné des
séries qui, à l'examen, se sont révélées résistantes à la critique,
puisqu'elles étaient compatibles les unes avec les autres » 20.
Toutes ces enquêtes françaises posent donc la question de la fiabilité,
de la validité du bail à loyer dans la recherche historique.
2. Le traitement des baux montréalais
La méthode
Pour notre recherche, nous nous proposions d'effectuer une étude
diachronique du marché immobilier locatif à Montréal de 1731 à 1831. Les
deux objectifs s 'articulant à notre problématique étaient, en premier lieu,
d'identifier les facteurs internes et externes qui influencent le marché
immobilier locatif à l'époque préindustrielle (et face aux premières
manifestations de la Première révolution industrielle) et, deuxièmement,
de comprendre au moins en partie l'évolution de la stratification sociale et
de l'organisation spatiale à Montréal à travers l'analyse de ce marché.
Dans cet article, nous voulons montrer comment les baux de location, pris
individuellement ou en série, peuvent aider à répondre à ces deux objectifs.
Pour mener parfaitement cette enquête, il aurait fallu établir une base
de population comprenant l'ensemble des effectifs des immeubles locatifs,
avec la succession de leurs locataires et de leurs propriétaires, et ce pour
toute la période étudiée. À partir de cette population, il aurait été possible
de procéder à un échantillonnage aléatoire de type probabiliste pour
chaque année jugée significative. Cette méthode nous aurait permis de
préciser avec exactitude le degré de représentativité de l'échantillon
retenu. Malheureusement, une telle façon de procéder est peu fréquente en
histoire. L'historien ne peut travailler qu'avec les documents qui ont
survécu à travers le temps. Seuls témoins des époques antérieures, les
sources en histoire préindustrielle sont souvent lacunaires, en particulier
lorsque l'on s'intéresse à la masse des anonymes qui ont laissé peu de
traces. Notre étude n'a pas échappé à cette importante contrainte, d'autant
qu'elle se situe, dans l'histoire de Montréal, au cours de la période
pré-statistique.
20. E. Le Roy Ladurie & P. couperie, p. 117.
305 Histoire & Mesure, 1999, XIV- 3/4
Contrairement aux villes américaines préindustrielles et à la ville de
Québec, qui sont généralement bien pourvues en recensements et en
enquêtes sur le logement à l'époque considérée, la ville de Montréal n'est
pas avantagée sur ce point. Mis à part les recensements déjà mentionnés,
aucune source nominative ne fournit un instantané de la population
comprenant les propriétaires, les locataires et les maisons locatives. Et
même si nous avions disposé de telles sources, il est loin d'être sûr que
nous aurions pu dresser une base de population satisfaisante étant donné
l'hétérogénéité des enquêtes statistiques menées à l'époque préindustrielle.
Heureusement, pour toute la période à l'étude, nous disposions de la
riche série des actes produits par les notaires, dont la plupart, au Canada,
nous sont parvenus dans un état plus que satisfaisant malgré un certain
nombre de pièces manquantes. Comme beaucoup de locations immobilièr
es ont été enregistrées chez les notaires, cette masse documentaire a
constitué une source essentielle pour aborder le marché locatif.
L'exploitation de la source notariale nous a conduit toutefois vers un
échantillonnage de type non probabiliste, où la représentativité est beau
coup plus difficile à mesurer. En utilisant spécifiquement les baux de
location, nous avons effectué un tri orienté vers les groupes de locataires
et de propriétaires faisant partie de la clientèle des notaires. Cette
recherche de « portraits-types », ou échantillonnage typique, est fréquente
en sciences humaines et en histoire lorsqu'il y a impossibilité de rejoindre
l'ensemble de la population visée par la recherche.
Pour exploiter le « bail à loyer et prix d'argent », deux étapes ont été
envisagées. Dans un premier temps, il s'agissait de repérer l'ensemble des
cas de location rencontrés au cours de la période. Dans un deuxième
temps, il fallait identifier les sous-périodes offrant le plus grand intérêt et
procéder au dépouillement proprement dit des baux de location. Ainsi,
grâce à une recherche longitudinale, la première étape visait à retracer
l'évolution du phénomène de location à Montréal de 1731 à 1831. Grâce
à une recherche transversale, c'est-à-dire en effectuant des coupes espa
cées dans le temps, la seconde étape visait à recueillir une information
détaillée permettant d'approfondir l'analyse des changements. Ces deux
étapes ont permis de construire deux corpus de taille et de qualité
différentes.
Premier corpus : les cas de location de 1731 à 1831
Pour bâtir le premier corpus, il a fallu relever systématiquement, à
l'aide des Inventaires des greffes des notaires publiés et non publiés, toutes
les inscriptions stipulant un « bail à loyer » (ou simplement « bail » dans
306 Daniel Massicotte
Graphique l. Évolution des baux à loyer notariés, 1731-1831
Nombre de baux
600
500
400
300
200
100
1731 1741 1751 1761 1771 1781 1791 1801 1811 1821 1831
Sources : ANQM, archives notariales.
les cas les moins précis) pour chacun des notaires ayant exercé à Montréal
de 1731 à 1831 21. Au total, 11 123 cas de location ont été dénombrés de
cette façon (Cf. Graphique 1).
Pour analyser toute la période envisagée, il était impensable de
dépouiller la totalité des contrats de location. Pour ne pas abandonner le
projet d'une vision macroscopique de l'évolution du logement montréal
ais, nous avons choisi de réduire les objectifs initiaux de cette première
étape, tout en optant pour une exploitation maximale des données
recueillies, c'est-à-dire les noms des bailleurs et des preneurs, leur ethnie
et la date des actes.
Comme certains notaires ne spécifient pas toujours la nature et le lieu
de la location dans leur répertoire, la liste des cas de location se trouvait
encombrée de baux à ferme, baux de mobilier, baux de vaches et autres cas
semblables, ainsi que des baux ne concernant pas la ville et ses faubourgs.
Il était impossible d'éliminer ces actes parasites sans se lancer dans le
dépouillement proprement dit. Quelle proportion du corpus se trouvait
concernée ? Le dépouillement complet des baux des neuf sous-périodes
lors de la deuxième étape de recherche a permis de mieux l'évaluer.
21. Nous avons aussi ajouté les quelques cas de location retrouvés dans un document
conservé aux Archives du Séminaire de Saint-Sulpice à Montréal et intitulé « Baux à
ferme et loyer et Conventions ». Voir ASSSM, A 2 E 1, document 109, armoire 19.
307

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents