Le Portugal face à l'immigration - article ; n°1 ; vol.12, pg 121-139

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1996 - Volume 12 - Numéro 1 - Pages 121-139
Le Portugal face à l'immigration
Pierre GUIBENTIF
La sociologie portugaise n'a découvert l'immigration que récemment. L'émergence de ce thème est liée à une évolution des flux migratoires, ainsi qu 'au resserrement des liens entre le Portugal et les autres pays de l'Europe Occidentale. Cet article rend compte de cette nouvelle étape en proposant un inventaire des recherches concernant les flux, les situations vécues par les migrants, et les politiques adoptées par l'Etat portugais face à ces flux et à ces situations.
Portugal Face to Immigration
Pierre GUIBENTIF
Immigration has been just recently discovered by the Portuguese sociology. The emergence of the issue is related to changes of the migratory flows, as well as the strengthening of the links between Portugal and the other Western European countries. The article analyses this last stage in the history of migration sociology in Portugal, by reviewing the researches carried out of migration sociology in Portugal by reviewing the researches carried out on flows and social situations of migrants, and on public policies aiming at responding to these flows and situations.
Portugal frente a la inmigración
Pierre GUIBENTIF
La sociología portuguesa solo descubrió hace poco tiempo a la inmigración. La emergencia de este tema tiene que ver con la evolución de las corrientes migratorias, pero también con el reforzamiento de los lazos entre Portugal y los otros países de Europa Occidental. Este articulo presenta a esta nueva etapa de la sociología de las migraciones en Portugal, proponiendo un inventario de las investigaciones sobre estas corrientes, de las situaciones vividas por los migrantes y de las políticas adoptadas por el Estado portugués frente a estos.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
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Monsieur Pierre Guibentif
Le Portugal face à l'immigration
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 12 N°1. Espagne, Portugal, Grèce, pays d'immrigration.
pp. 121-139.
Résumé
Pierre GUIBENTIF
La sociologie portugaise n'a découvert l'immigration que récemment. L'émergence de ce thème est liée à une évolution des flux
migratoires, ainsi qu 'au resserrement des liens entre le Portugal et les autres pays de l'Europe Occidentale. Cet article rend
compte de cette nouvelle étape en proposant un inventaire des recherches concernant les flux, les situations vécues par les
migrants, et les politiques adoptées par l'Etat portugais face à ces flux et à ces situations.
Abstract
Portugal Face to Immigration
Pierre GUIBENTIF
Immigration has been just recently discovered by the Portuguese sociology. The emergence of the issue is related to changes of
the migratory flows, as well as the strengthening of the links between Portugal and the other Western European countries. The
article analyses this last stage in the history of migration sociology in Portugal, by reviewing the researches carried out of
migration sociology in Portugal by reviewing the researches carried out on flows and social situations of migrants, and on public
policies aiming at responding to these flows and situations.
Resumen
Portugal frente a la inmigración
Pierre GUIBENTIF
La sociología portuguesa solo descubrió hace poco tiempo a la inmigración. La emergencia de este tema tiene que ver con la
evolución de las corrientes migratorias, pero también con el reforzamiento de los lazos entre Portugal y los otros países de
Europa Occidental. Este articulo presenta a esta nueva etapa de la sociología de las migraciones en Portugal, proponiendo un
inventario de las investigaciones sobre estas corrientes, de las situaciones vividas por los migrantes y de las políticas adoptadas
por el Estado portugués frente a estos.
Citer ce document / Cite this document :
Guibentif Pierre. Le Portugal face à l'immigration. In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 12 N°1. Espagne,
Portugal, Grèce, pays d'immrigration. pp. 121-139.
doi : 10.3406/remi.1996.1501
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1996_num_12_1_1501Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 12 - N° 1
1996
Le Portugal face à l'immigration
Pierre GUIBENTIF
La recherche menée au Portugal sur les migrations interna
tionales a connu, au fil des dernières décennies, de profondes mutations. Elle prend
son essor vers la fin des années soixante, à la suite de la vague d'émigration portu
gaise vers l'Europe d'outre-Pyrénées, et tout particulièrement vers la France. L'enjeu
était alors de développer une recherche critique, face à un traitement administratif des
informations fortement conditionné par la nature autoritaire du régime politique
(Almeida et Barreto, 1970). Il s'agissait également, par des données recueillies et
interprétées selon les méthodes et concepts des sciences sociales, de mettre en di
scussion les figures romantiques de «l'émigrant», telles qu'elles hantaient l'imagi
naire portugais (Serrâo, 1972 ; Godinho, 1978). Ainsi s'ouvre une période au cours
de laquelle l'attention va porter principalement sur la situation des communautés por
tugaises émigrées à l'étranger (voir notamment Rocha-Trindade, 1973, Cordeiro et
Verhaeren, 1977). Au cours de la première moitié des années quatre-vingt, on assis
te à l'émergence d'un nouveau thème, qui absorbera progressivement une grande part
de l'effort de recherche : le retour des migrants au pays d'origine (Poinard, 1979 ,
Silva et ah, 1984). Cette évolution est l'occasion d'un renforcement de la coopérat
ion entre chercheurs portugais et étrangers (voir notamment le recueil organisé par
Paiva, 1985). Il est lié à l'importance qu'a pris en Europe la question des retours, dès
la fin des années soixante dix, dans les pays d'immigration d'abord, puis dans les
pays d'émigration. Plus récemment, à la fin des années quatre- vingt, par un revir
ement plus marqué que le précédent, la recherche se réoriente vers les populations
étrangères immigrées au Portugal (voir notamment Esteves, org., 1991). Enfin, s'il est
possible de formuler une appréciation de la situation présente, on pourrait parler d'un
certain effacement des questions migratoires, qui cesseraient d'occuper une place pri
vilégiée dans l'agenda de la sociologie portugaise1. Un peu comme si les change
ments successifs qui viennent d'être rappelés, imposés à une communauté scienti
fique aux effectifs et moyens d'action assez limités (Almeida, 1992), avaient rendu
nécessaire un temps de répit. Le moment est donc favorable pour faire le point2. C'est
le propos de cet article, qui porte plus particulièrement sur l'immigration3. Pierre GUIBENTIF 122
Si l'on prend le terme d'immigration dans un sens large - population se dépla
çant vers un pays pour s'y installer - il peut renvoyer, aujourd'hui au Portugal, à trois
réalités qu'il convient de distinguer nettement : l'immigration étrangère, les retours
au pays des emigrants portugais, et enfin, phénomène conjoncturel, encore que d'une
ampleur considérable, les retours des anciennes colonies, après que celles-ci eurent
accédé à l'indépendance.
La distinction entre ces trois phénomènes est marquée par la langue portugaise
elle-même. Le mot «immigration » (imigraçâo), d'ailleurs rarement employé jusqu'à
ces dernières années, ne désigne, sauf spécification expresse, que les populations
immigrées d'origine étrangère. Le retour des emigrants, s'il peut être appelé retorno,
est plus volontiers désigné par le mot regresso, mot qui n'est en principe pas employé
pour les retours des anciennes colonies. Pour parler de l'émigrant qui revient, on
maintiendra généralement le terme emigrante, tandis que la personne qui est revenue
des anciennes colonies sera, elle, toujours désignée par le terme retornado.
Des trois phénomènes ainsi délimités, c'est indiscutablement l'immigration
étrangère qui, actuellement au Portugal, retient le plus l'attention. Il paraît cependant
indiqué de ne pas ignorer les deux autres phénomènes, et de replacer
étrangère dans le contexte plus large des flux d'entrée au Portugal. Les trois types de
migration seront donc en principe pris en considération dans chacun des trois points
qui suivent - flux et effectifs, situations, réponse politique - encore que les retours des
emigrantes et retornados ne fassent l'objet que de mentions relativement brèves.
Pour conclure cette présentation, une remarque encore sur la bibliographie di
sponible au Portugal en matière d'immigration étrangère4. L'ouvrage qui offre une
analyse d'ensemble du phénomène (Esteves, org., 1991 5) date déjà quelque peu. De
nouvelles données statistiques ont été publiées depuis ; notamment, outre les stati
stiques démographiques annuelles, les statistiques du recensement effectué en 1991
(INE, 1993-1994). Ces données mériteraient d'être soumises au même travail de
lecture critique que celui proposé dans l'ouvrage cité. Un travail qui, à ce jour, n'a
encore donné lieu a aucune publication. Certaines de ces données seront ici ment
ionnées, sans qu'il soit possible, pour ce qui les concerne, de confronter chiffres et
commentaires.
FLUX ET EFFECTIFS
L'IMMIGRATION ÉTRANGÈRE
On ne dispose de données statistiques sur la population étrangère résidant au
Portugal que depuis l'année 1960. De cette date à 1968, le volume global de la popul
ation étrangère autorisée à résider au Portugal a présenté une relative stabilité, de
l'ordre de 20 000 personnes. Entre 1969 et 1976, l'évolution est plus irrégulière, le
niveau moyen se rapprochant des 30 000. C'est à partir de 1976 que la tendance à la
hausse s'affirme nettement, avec une augmentation continue de cette population, qui
atteint près de 160 000 en 1994 (INE, Estatisticas Demogrâficas 1994)*. Ces chiffres
doivent être corrigés par la prise en compte des étrangers séjournant au Portugal sans
disposer d'une autorisation de résidence. L'estimation la plus récente que l'on
trouve dans la bibliographie sociologique concerne l'année 1988. Le nombre des
étrangers en situation irrégulière est alors évalué à environ 60.000 (Esteves, org., Portugal face à l'immigration 123 Le
1991 , p. 29). L'évolution ultérieure de ce chiffre est difficile à apprécier. En effet, une
importante opération de régularisation s'est déroulée entre 1992 et 1993 (voir plus
bas). Quel qu'ait été l'impact de cette opération, elle fait obstacle à une extrapolation
linéaire du nombre des clandestins.
Il serait intéressant de pouvoir comparer les chiffres de l'immigration étrangère
avec ceux de l'émigration, ne serait-ce que pour pouvoir apprécier la pertinence de
l'affirmation, que l'on a fréquemment pu entendre ces dernières années, selon laquell
e le Portugal, de pays d'émigration, serait maintenant devenu un pays d'immigrat
ion. La comparaison directe n'est cependant pas possible. En effet, les données sur
l'émigration portent sur les flux - le volume annuel des sorties -, tandis que celles sur
l'immigration sur les effectifs7. Elles sont exprimées en nombre total des
résidents en situation régulière, nombre fourni par le Service des étrangers et des
frontières, qui est chargé d'attribuer les autorisations de résidence permanente (voir
plus bas)8. Il n'existe pas de statistiques des entrées annuelles.
On peut tenter, sur la base des chiffres présentés ci-dessus, de formuler une est
imation des entrées par années. Si l'on fait abstraction des entrées clandestines, le
volume annuel des entrées, pour la période qui va de 1976 à 1993, devrait se situer
aux alentours des 1 0.000 9. Dans cet ordre de grandeur, le volume annuel de l'immi
gration vient ainsi se rapprocher de celui de l'émigration. On estime en effet que le
nombre annuel des sorties permanentes oscillerait, depuis le milieu des années 80,
entre 10.000 et 20.000 10. Ce qui a pu inspirer la formule selon laquelle on assisterait
aujourd'hui à une «inversion des flux migratoires internationaux impliquant le
Portugal» (Esteves, org., 1991, p. 19).
Il faut ici noter que, pour l'année 1994, on enregistrerait une augmentation de
près de 25 000 de la population étrangère résidante, le nombre de personnes bénéfi
ciant d'une autorisation de résidence passant de 131 593 à 157 073. Ce chiffre, qui
n'est pas encore commenté par la littérature sociologique disponible, mérite cepen
dant d'être interprété avec prudence. Il pourrait être en partie lié à l'opération de
régularisation des immigrés clandestins menée peu de temps auparavant.
Quant à la provenance de l'immigration au Portugal11, un pays se détache nett
ement de tous les autres, le Cap Vert, avec, en 1994, près de 36 000 titulaires d'auto
risation de résidence. Des autres pays représentés, onze fournissent des contingents
de quelques milliers. Parmi ceux-ci figurent, d'une part, les quatre autres pays afri
cains d'expression portugaise : l'Angola, la Guinée Bissau, le Mozambique et Sâo
Tome. Le nombre des ressortissants de ces pays autorisés à résider au Portugal
s'élève, en chiffres arrondis, respectivement à 13 500, 10 800, 4 200 et 3 800. Parmi
les autres pays qui fournissent d'importants contingents, on trouve également le
Brésil (18 600), le Royaume-Uni (10 700), l'Espagne (8 500), les Etats-Unis (8 300),
l'Allemagne (6 800), le Venezuela (4 900), la France (4 400) et le Canada (2 400). Il
s'agit ici toujours de chiffres arrondis, ne comprenant que les personnes dont la situa
tion est régularisée12.
L'augmentation signalée plus haut concerne, dans une mesure il est vrai variable,
toutes les provenances. Dans les années 70, les flux recensés officiellement en pro
venance des pays africains d'expression portugaise se distinguent nettement des
autres, les entrées n'étant signalées qu'à partir de 1975, pour connaître dès lors une Pierre GUIBENTIF 124
croissance particulièrement rapide. Cela tient au fait que les personnes en prove
nance de ces pays ne sont recensées comme immigrants que depuis que leurs pays
d'origine ont accédé à l'indépendance. L'immigration réelle en provenance de ces
pays, et semble-t-il principalement en provenance du Cap- Vert, débute bien avant
l'indépendance, plus précisément vers le milieu des années 60. Les Capverdiens
viennent alors combler le déficit de main-d'œuvre causé par l'émigration des
Portugais vers les autres pays européens (Esteves, org., 1991, p. 20 ; Perista et
Pimenta, 1993, p. 434 ; Saint-Maurice, 1994, pp. 115 ss.)13.
Pour les années plus récentes, le comportement des flux varie considérablement
d'une provenance à l'autre. On s'en tiendra ici à une comparaison entre les années
1988 (dernière année étudiée in Esteves, org., 1991) et 1994 (dernières données di
sponibles : INE, Estatisticas Demogrâficas 1994). Cette permet de dis
tinguer trois cas de figure. Les quatre communautés qui connaissent la plus forte aug
mentation proportionnelle sont les Brésiliens (de 9 300 à 1 8 600), les Angolais (de
4 400 à 13 600), les ressortissants de Guinée-Bissau (de 3 000 à 10 800) et de Sâo
Tome e Principe (de 1 700 à 3 800). Les communautés originaires de pays européens
connaissent une augmentation se situant entre les 50 % et 80 % environ (exemples :
la France de 2 800 à 4 400 ; le Royaume-Uni de 7 100 à 10 700). La communauté
capverdienne augmente dans une proportion similaire (de 27 000 à 36 000). Les
autres communautés connaissent une croissance plus modérée.
Quant à la distribution de l'immigration au Portugal, il semblerait que l'on puis
se distinguer quatre cas assez différents. L'immigration en provenance des pays afr
icains d'expression portugaise se concentre dans la région de Lisbonne (85 %)
(Esteves, org., 1991, p. 44). L'immigration en provenance d'outre- Atlantique se
répartit sur l'ensemble des régions de forte émigration (l'ensemble du Portugal, à
l'exception de l'Alentejo), ce qui permet de considérer que l'on assiste à un flux de
réaction à l'émigration portugaise (Esteves, org., 1991, p. 46). Une moitié de l'im
migration en provenance du Royaume-Uni et des Pays-Bas se fixe en Algarve, ce qui
correspond pour une grande part à des retraités venus s'installer dans cette région en
raison de son agrément et du coût de la vie relativement bas. L'immigration des
autres pays européens se fixe majoritairement dans la région de Lisbonne, encore que
de manière moins exclusive que l'immigration africaine (Esteves, org., 1991, p. 35).
LES RETOURS DES EMIGRANTS
L'idée du retour de 1' emigrant au pays, fortune faite, jouerait un rôle important
dans l'imaginaire portugais (Pereira, 1993, p. 10). Dans les faits, les retours ont long
temps représenté un phénomène que Joel Serrâo qualifiait, il y a vingt ans, «d'insi
gnifiant» (Serrâo, 1974, p. 39). Bien qu'il n'existe pas de statistiques officielles
(Peixoto, 1993c, p. 35) et qu'il ait toujours été difficile de les quantifier précisément,
on sait que leur nombre a considérablement augmenté au cours des années 70 14. Le
nombre annuel des retours aurait atteint au début des années 80 approximativement
55 000 (Peixoto, 1993a, p. 852). Cette augmentation tient principalement aux retours
en provenance des pays européens15. Elle est sans doute liée aux politiques d'encou
ragement au retour adoptées par les pays accueillant les communautés portugaises les
plus nombreuses, c'est-à-dire la France16 et l'Allemagne17. Portugal face à l'immigration 125 Le
Des prévisions avancées dans la première moitié des années 80 envisagent jus
qu'en 1990 un volume annuel de retour se situant entre 36 000 et 74 000 (Conim,
1985, p. 58). La réalité n'a pas confirmé ces prévisions. Il semblerait que le nombre
des retours ait à nouveau baissé au cours des dernières années pour se situer entre
20 000 et 33 000 (Peixoto, 1993c, pp. 52 ss.).
Les retours auxquels on assiste lors de la vague de la fin des années 70 s'orien
tent vers l'ensemble des régions ayant connu par ailleurs une forte émigration, c'est-
à-dire principalement les districts situés au nord du Tage (Conim, 1985, pp. 32 et ss.).
LE RAPATRIEMENT DES RETORNADOS
II s'agit là d'un phénomène unique dans le temps. Il mérite cependant d'être
mentionné, en raison de son impact sur le développement social et économique du
pays au cours des années qui ont suivi la Révolution d'avril 1974, et des marques
qu'il a laissées, au Portugal, dans les représentations sociales concernant les migrat
ions. Ainsi, le souvenir qu'a laissé ce rapatriement explique l'appréhension avec
laquelle on a suivi, au Portugal, le processus de transition politique en Afrique du
Sud. On craignait un retour massif des Portugais installés dans ce pays18.
Le rapatriement de personnes fuyant la guerre civile qui éclate en Angola et au
Mozambique au lendemain de l'indépendance concerne environ un demi million de
personnes. Les retornados s'installent souvent dans leur région d'origine, ce qui
signifie une distribution sur l'ensemble du territoire métropolitain. Une part import
ante s'oriente cependant vers les deux principaux pôles de développement du pays,
à savoir les régions de Lisbonne et Setûbal, d'une part, et Porto et Aveiro, d'autre part
(Pires étal, 1987, pp. 57 ss.).
LES SITUATIONS DES MIGRANTS
L'IMMIGRATION ÉTRANGÈRE
II faut ici distinguer nettement deux types de situations. Il existe, d'une part, une
immigration pauvre, originaire principalement des pays africains d'expression portu
gaise, surtout du Cap Vert et de Guinée Bissau, et, d'autre part, une immigration
aisée, provenant principalement d'Europe et d'outre- Atlantique. La différence entre
ces deux populations se manifeste notamment dans le type de logement (les logements
précaires - roulottes, bidonvilles etc. - sont nettement plus fréquents chez la première
que chez la seconde), de l'équipement domestique (souvent incomplet chez la pre
mière) ou encore du niveau de formation (en moyenne plus bas chez la première)19.
Pour faire bref, on peut dire que l'immigration de la première catégorie se trou
ve, au Portugal, dans une situation analogue à celle de l'émigration portugaise dans
le reste de l'Europe. Sa économique et sociale est cependant, globalement,
d'un niveau encore inférieur (notamment si l'on considère des critères comme la
sécurité sur le lieu de travail, la salubrité des zones d'habitation, ou encore le niveau
des salaires). On retrouve en particulier les problèmes du travail clandestin, ou
encore de la forte représentation de cette population dans les professions à haut
risque (en particulier dans le secteur de la construction)20. Pierre GUIBENTIF 126
La situation sociale de cette catégorie d'immigrés au Portugal est le principal
objet des travaux portugais les plus récents en matière migratoire. Ceux-ci mettent
plus particulièrement en évidence les facteurs de différenciation interne (prove
nances, trajectoires migratoires antérieures, stratification sociale ; Machado, 1994a ;
Saint-Maurice, 1994), la précarité des conditions de vie des moins favorisés (Bruto
da Costa et Pimenta, 1991 ; Perista et Pimenta, 1993), les modalités de politisation
(Machado, 1993), ou encore la gestion de l'identité (Saint-Maurice, 1994).
Dans le cas de l'immigration aisée, il faut opérer une distinction supplémentaire.
Il existe, d'une part, une population liée aux représentations diplomatiques et consul
aires d'Etats tiers, ainsi qu'à l'installation au Portugal de filiales d'entreprises
étrangères. D'autre part, quelques milliers d'étrangers provenant en particulier du
Royaume-Uni et des Pays-Bas se sont installés au Portugal pour leur retraite
(Esteves, org., 1991, pp. 35 et 56). Il n'existe pas, en l'état actuel de la bibliographie,
de caractérisation sociologique plus précise de ces deux populations.
LES EXPÉRIENCES DE RETOUR
Les données disponibles sur les retours21 permettent de distinguer trois situations
typiques.
Un premier cas de figure est celui des migrants qui rentrent au pays une fois
atteint l'âge de la retraite. Ceux-ci viennent généralement s'installer dans leur région
d'origine, souvent dans la maison qu'ils ont construite au cours de leur période
d'émigration. Ce que l'on sait de cette catégorie de personnes permet d'avancer qu'il
s'agit d'une population qui se retrouve dans une situation relativement favorable, du
moins comparée avec celle des personnes habitant les mêmes régions et qui n'ont pas
émigré. La réinsertion sociale pose peu de problèmes, puisqu'il s'agit de personnes
qui ont entretenu leurs liens avec l'endroit tout au long de la période d'émigration.
Matériellement, ils rapportent tout un équipement personnel acquis dans le pays
d'emploi. Enfin, la rente qu'ils touchent de l'étranger est généralement supérieure à
celles que reçoivent dans leur région ceux qui n'ont cotisé qu'au Portugal. La pers
pective de ces rentes relativement élevées aurait d'ailleurs en elle-même, dans cer
tains cas, constitué un motif d'émigration (Wall, 1993, p. 190). Selon certains obser
vateurs, la situation favorable de ces personnes aurait été une des raisons
pour lesquelles le gouvernement portugais a peu développé l'appui aux emigrants
revenant au pays22. Toutefois, cette population vient s'installer dans des régions - on
pense ici surtout aux districts de l'intérieur du pays - pauvres et sous-équipées, qui
souffrent en particulier de leur isolement par rapport aux grands pôles de développe
ment économique du Littoral. Même si cet état de fait connaît une évolution sensible
depuis l'adhésion du Portugal à la Communauté Européenne, il engendre pour les
emigrants revenant au pays de nombreux problèmes.
Un deuxième cas de figure est celui de l'émigré qui revient au pays encore en âge
d'exercer une activité lucrative. On pense ici notamment à l'émigrant qui revient afin
de créer ou de développer sa propre entreprise. Ce cas serait pourtant rare23. Un grand
nombre semble bien plutôt être rentré, pour ainsi dire, de guerre lasse (inadaptation
à la vie à l'étranger, nostalgie, etc.). Sans entrer ici dans le débat concernant les
conséquences économiques et sociales de ce type de retour, il faut relever que les Portugal face à l'immigration 127 Le
recherches menées jusqu'ici portent à tempérer les pronostics souvent trop optimistes
associés aux politiques de retour de la fin des années 70 et du début des années 80 24.
Un troisième cas de figure est celui de 1' emigrant qui revient prématurément au
pays en raison d'une incapacité de travail partielle ou complète. Cas relativement
fréquent, du fait de la dureté des métiers exercés par les Portugais dans les pays
d'emploi, et des conditions de sécurité déficientes sur les chantiers employant la
main-d'œuvre étrangère25.
L'INTÉGRATION DES RETORNADOS
Les études menées sur l'intégration des retornados dans la société métropolitai
ne confirment l'appréciation qu'ont pu en faire les observateurs des événements qui
ont suivi la Révolution : elle s'est opérée sans heurt, les retornados ayant pour la plu
part retrouvé, dans des délais assez brefs, des situations équivalentes à celles occu
pées par les Portugais résidents, à niveau social égal. Cette issue favorable du pro
cessus de rapatriement tiendrait au fait qu'une majorité des retornados présentait,
d'une part, un niveau de formation supérieur à la moyenne portugaise, et, d'autre
part, n'avait émigré qu'assez récemment vers les colonies, conservant donc de bons
appuis au Portugal. Deux faits liés aux conditions dans lesquelles s'était déroulé le
processus de colonisation, relancé dans les années 60 (Pires et al., 1987 ; Pires,
1990).
LES REPONSES POLITIQUES
S'il existe une littérature assez abondante sur l'émigration portugaise et divers
travaux sur l'immigration au Portugal, la recherche sociologique accorde relativ
ement peu d'attention aux réactions de l'Etat portugais face à ces mouvements migrat
oires. Les textes analysant les politiques liées à l'émigration et aux retours sont
rares26. Les politiques adoptées face à l'immigration ne représentent encore que ce
que l'on pourrait appeler un thème accessoire27.
Ce domaine mériterait pourtant d'être mieux exploré. Il est certes permis d'ad
mettre qu'au long des dernières décennies, les mesures prises en la matière par l'Etat
portugais n'ont eu que des effets marginaux sur les flux migratoires (Poinard, 1988).
Leurs effets sur la situation matérielle des migrants à l'étranger sont déjà plus diffi
cile à évaluer. Quant à leurs effets que l'on pourrait appeler «symboliques», pour
reprendre un concept proposé par la sociologie du droit, c'est-à-dire leurs effets dans
l'ordre des représentations sociales, ils sont loin d'être négligeables. Non seulement
leurs effets sur les représentations sociales en général, mais également sur la format
ion de la connaissance sociologique elle-même. Il suffit dans l'immédiat de rappel
er l'importance des statistiques officielles pour le travail sociologique, soit en tant
que telles, soit en tant que point de départ d'un travail spécifique d'analyse critique28.
Il vaut donc la peine d'examiner ici les politiques migratoires de l'Etat portugais,
sous l'angle à la fois des orientations de principe et des instruments de mise en
œuvre. On étudiera non seulement les politiques face à l'immigration29, mais égale
ment, encore que plus sommairement30, les politiques face à l'émigration. En effet, Pierre GUIBENTIF 128
quelles que soient les ruptures qui séparent les premières des secondes, la prise en
compte des secondes est propre à faciliter à divers égard la compréhension des pre
mières.
LE CHANGEMENT DES ORIENTATIONS POLITIQUES GÉNÉRALES
L'émigration a longtemps été le seul problème migratoire face auquel les autori
tés portugaises considéraient devoir se déterminer. Par un remarquable renversement,
confirmé par des transformations organisationnelles qui seront examinées ci-dessous,
le principal problème est devenu, depuis quelques années, celui de l'immigration.
Rappelons qu'en matières d'émigration, l'Etat portugais a longtemps (de l'av
ènement de la première République à la Révolution d'avril 1974) assumé une poli
tique répressive, érigeant l'émigration clandestine en délit et attribuant de manière
discrétionnaire les autorisations de sortie. Dès les années 60, cependant, les difficul
tés vécues par les populations émigrées suscitent l'inquiétude de certains respon
sables des services compétents (Rocha-Trindade, 1981). La Révolution d'avril 1974
sera l'occasion de rompre définitivement avec le primat accordé jusqu'ici à la répres
sion. A la suite de la Révolution et de la décolonisation, le Portugal sort de son is
olement et intensifie sa politique de participation aux organisations internationales et
de rapprochement du reste de l'Europe. C'est au cours des dernières années 70 que
seront ratifiées notamment les conventions de l'OIT et du Conseil de l'Europe
concernant la protection des travailleurs migrants (Guibentif, 1995, pp. 249 ss.). La
question sociale devient le thème majeur de la politique migratoire portugaise
quelques années plus tard, à un moment où la politique migratoire vient elle-même
occuper une place prioritaire dans l'agenda national, c'est-à-dire au début
des années 80. Parmi les problèmes qui retiennent l'attention du gouvernement au
cours de cette période figurent, entre autres, les difficultés liées aux retours.
Par la suite, au cours des années 80, les thèmes de l'émigration et du retour
comme problèmes sociaux passent progressivement à l' arrière-plan. Le discours gou
vernemental tend à porter exclusivement sur les «communautés portugaises», et sur
la nécessité d'entretenir les liens, notamment culturels, entre celles-ci et le pays
d'origine. Selon une formule employée en novembre 1987 par le secrétaire d'Etat
chargé de ce ressort, désormais «le Portugal n'est pas un pays a" emigrants, mais une
patrie de communautés»31 .
Le thème de l'immigration surgit brusquement au début des années 90. Au
départ, on peut très sommairement distinguer deux types de discours. Le gouverne
ment (constitué à l'époque entièrement par le PSD - centre droit -, qui détenait alors
la majorité absolue au Parlement) invoquait ce thème dans le contexte de son effort
général de modernisation du pays, effort qui visait à réduire l'écart entre le Portugal
et le reste de l'Europe32. En vue notamment de la ratification des accords de
Schengen33, il tenait à assurer un meilleur contrôle des frontières et des populations
étrangères résidantes34.
Le principal parti d'opposition, le parti socialiste, entendait pour sa part mettre
en évidence les poches de pauvreté qu'aurait laisser subsister un développement
socialement mal équilibré, et dénonçait la situation de misère et de marginalisation
sociale que connaît une part importante des populations originaires des pays africains Portugal face à l'immigration 129 Le
d'expression portugaise35. Par la suite, le gouvernement du PSD ne laissera pas le
monopole de la question sociale à l'opposition. On trouve ainsi au journal officiel
une résolution du conseil des ministres, prise le 15 mai 1993, «approuvant des
mesures d'appui aux immigrants et aux communautés ethniques»36.
Au-delà des divergences qui ont pu apparaître sur le thème de l'immigration, une
forme de consensus se crée sur le constat suivant : jusqu'ici pays d'émigration, le
Portugal serait devenu un pays d'immigration37. Le consensus est tel que les ques
tions migratoires n'occuperont qu'une place très marginale dans les débats de la cam
pagne législative d'automne 1995. Sur une question connexe, pourtant, le parti social
iste s'efforcera de marquer sa différence : les rapports entre le Portugal et les autres
Etats lusophones, rapports que le gouvernement antérieur est accusé d'avoir négligé,
en accordant un privilège excessif aux engagements européens du Portugal38.
LES TRANSFORMATIONS DES INSTITUTIONS
C'est peu après la guerre, en 1947, qu'est créée la Junta da Emigraçâo, un orga
nisme à partir duquel s'est développé l'appareil d'appui à l'émigration qui fonction
nera jusqu'à ces dernières années39. La Junta da Emigraçâo - qui deviendra le
Secrétariat de l'Emigration lorsque Caetano succédera à Salazar40 - a notamment
pour tâche d'accorder les autorisations d'émigration, sur la base desquelles les can
didats à l'émigration peuvent demander un passeport d' emigrant qui leur permettra
de quitter le territoire portugais. A la suite de la Révolution d'avril 1974, un nouveau
secrétariat d'Etat à l'émigration est créé41, dont dépendent désormais les services de
l'ancien secrétariat de l'émigration, distribués, selon une organisation arrêtée en
décembre 1974, entre une Direction Générale de l'Emigration et un Institut de
l'Emigration42. En 1980, la de disparaît, absorbée
par l'Institut, lequel est désormais appelé Institut d'Appui à l'Emigration et aux
Communautés Portugaises43. Signifîcativement, l'Institut reçoit alors une nouvelle
fonction, celle «d'étudier les problèmes de l'insertion des emigrants et des membres
de leurs familles et proposer les mesures appropriées pour faciliter leur réinsertion
dans la société portugaise». Les liens entre le Portugal et les communautés émigrées
sont institutionnalisés en 1980 par la création d'un nouveau Conseil des
Communautés Portugaises, entité au sein de laquelle se réunissent des représentants
des communautés installées dans différents pays du monde44. Ce conseil se réunira
à diverses reprises au cours des années 80 45.
Les premiers signes d'une réorientation de la politique d'appui à l'émigration se
manifestent vers la fin des années 80. Le budget du secrétariat d'Etat est réduit, et les
rencontres du conseil des communautés se font plus espacées. Parmi les rares signes
contraires, on peut signaler la création, en 1987, d'une Commission Interministérielle
pour l'Emigration et les Communautés Portugaises46 . Dans 1' enumeration des
tâches de celle-ci, on remarquera que la question du retour n'est plus mentionnée
expressément.
Enfin, en février 1994, l'ensemble du ministère portugais des Affaires Etrangères
est réorganisé. A cette occasion, le gouvernement décrète la dissolution de l'Institut
d'appui à l'émigration et aux communautés portugaises. Le Secrétariat d'Etat subs
iste, ainsi que, plus discrètement, le conseil des communautés et la commission
interministérielle47.