Le rôle des prescriptions médicamenteuses dans la société française du XVIIIe siècle - article ; n°3 ; vol.20, pg 321-337

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Histoire, économie et société - Année 2001 - Volume 20 - Numéro 3 - Pages 321-337
Abstract In order to evaluate the existence of a potential gap between current society's medicalization and that from the past, the analysis of an original corpus ofxvmth century's prescriptions has been used as prescriptions themselves formalize the relationship between the patient and the physician. The analysis of the above mentional corpus was carried out taking into account that the implication of the three main actors (prescribing physician, patient and pharmacist) is reflected in the prescription itself This led us to consider the form of the prescription within the context of the seek for recognition of the medical profession 's social status at this period of time. We have beforehand excluded the analysis of the therapeutic adequacy of the prescriptions and we have concentrated on the work of appearances reflected by the redaction of the medical prescription. We noted the identification of the three actors defined above, and we have considered the prescription 's recipient. As for the form itself, we have considered the language used, including the tongue, as well the gra- phism and the writing style. The initial goal of prescriptions is of course remedies' prescription, and so have we noticed the kind of prescribed remedies, the preparation that was recommended, and the kind of prescribed remedies, the operating mode if any, as well as any accompanying recommendations. We noticed, as a result, the premises of an evolution towards a standardisation of the prescriptions. Yesterday like today, the medical prescription ends the singular seminar , and is ever its sole perceptible representation at the XVIIIth century. The medical prescription allowed and still allows to segregate profane and professional by formalising an unbalanced relationship between those who own a certain knowledge and those to whom it is applied; that latter asking to being prescribed by people whose status ascertains a reasuring médicalisation of the society.
Résumé La mesure d'un écart entre la médicalisation actuelle et celle d'autrefois peut se lire à travers l'analyse d'un corpus original d'ordonnances du XVIIIe siècle parce que l'utilisation des ordonnances formalise le circuit entre un malade et un soignant. L'analyse de ce corpus a été conduite en partant du principe que l'implication des trois acteurs par lesquels transite l'ordonnance (prescripteur, malade, pharmacien) peut se cristalliser autour de ce document. Cela nous a conduit à replacer le problème de la forme des ordonnances dans le contexte de recherche de reconnaissance du statut des professions médicales de l'époque. Dans cette optique, nous avons d'emblée écarté la notion de pertinence thérapeutique, en nous concentrant sur le «travail des apparences» réalisé lors de la rédaction de l'ordonnance. Nous avons donc relevé l'identification éventuelle sur les ordonnances des acteurs que nous avons définis, et nous nous sommes interrogés sur le ou les destinataires de l'ordonnance. En ce qui concerne la forme proprement dite, nous avons examiné le langage utilisé - aussi bien la langue que le graphisme et le style de la rédaction. La vocation première des ordonnances étant la prescription de remèdes, nous avons relevé les genres de remèdes prescrits et le mode d'exécution préconisé, ainsi que les types de précisions qui accompagnent les prescriptions. Nous avons constaté l'esquisse d'une évolution vers une pratique standardisée. Hier comme aujourd'hui, l'ordonnance clôt le colloque singulier, et en constitue de surcroît la seule trace au XVIIIe siècle. L'ordonnance permettait et permet toujours de distinguer les profanes des professionnels par la formalisation d'un rapport déséquilibré entre les tenants d'un savoir et ceux sur lesquels il s'applique; ces derniers demandant à ce qu'un traitement leur soit prescrit par des personnes dont le statut reflète une médicalisation rassurante de la société.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2001
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Pascale Gramain-Kibleur
Le rôle des prescriptions médicamenteuses dans la société
française du XVIIIe siècle
In: Histoire, économie et société. 2001, 20e année, n°3. pp. 321-337.
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Gramain-Kibleur Pascale. Le rôle des prescriptions médicamenteuses dans la société française du XVIIIe siècle. In: Histoire,
économie et société. 2001, 20e année, n°3. pp. 321-337.
doi : 10.3406/hes.2001.2229
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_2001_num_20_3_2229Résumé
Résumé La mesure d'un écart entre la médicalisation actuelle et celle d'autrefois peut se lire à travers
l'analyse d'un corpus original d'ordonnances du XVIIIe siècle parce que l'utilisation des ordonnances
formalise le circuit entre un malade et un soignant. L'analyse de ce corpus a été conduite en partant du
principe que l'implication des trois acteurs par lesquels transite l'ordonnance (prescripteur, malade,
pharmacien) peut se cristalliser autour de ce document. Cela nous a conduit à replacer le problème de
la forme des ordonnances dans le contexte de recherche de reconnaissance du statut des professions
médicales de l'époque. Dans cette optique, nous avons d'emblée écarté la notion de pertinence
thérapeutique, en nous concentrant sur le «travail des apparences» réalisé lors de la rédaction de
l'ordonnance. Nous avons donc relevé l'identification éventuelle sur les ordonnances des acteurs que
nous avons définis, et nous nous sommes interrogés sur le ou les destinataires de l'ordonnance. En ce
qui concerne la forme proprement dite, nous avons examiné le langage utilisé - aussi bien la langue que
le graphisme et le style de la rédaction. La vocation première des ordonnances étant la prescription de
remèdes, nous avons relevé les genres de remèdes prescrits et le mode d'exécution préconisé, ainsi
que les types de précisions qui accompagnent les prescriptions. Nous avons constaté l'esquisse d'une
évolution vers une pratique standardisée. Hier comme aujourd'hui, l'ordonnance clôt le colloque
singulier, et en constitue de surcroît la seule trace au XVIIIe siècle. L'ordonnance permettait et permet
toujours de distinguer les profanes des professionnels par la formalisation d'un rapport déséquilibré
entre les tenants d'un savoir et ceux sur lesquels il s'applique; ces derniers demandant à ce qu'un
traitement leur soit prescrit par des personnes dont le statut reflète une médicalisation rassurante de la
société.
Abstract In order to evaluate the existence of a potential gap between current society's medicalization
and that from the past, the analysis of an original corpus ofxvmth century's prescriptions has been used
as prescriptions themselves formalize the relationship between the patient and the physician. The
analysis of the above mentional corpus was carried out taking into account that the implication of the
three main actors (prescribing physician, patient and pharmacist) is reflected in the prescription itself
This led us to consider the form of the prescription within the context of the seek for recognition of the
medical profession 's social status at this period of time. We have beforehand excluded the analysis of
the therapeutic adequacy of the prescriptions and we have concentrated on the "work of appearances"
reflected by the redaction of the medical prescription. We noted the identification of the three actors
defined above, and we have considered the prescription 's recipient. As for the form itself, we have
considered the language used, including the tongue, as well the gra- phism and the writing style. The
initial goal of prescriptions is of course remedies' prescription, and so have we noticed the kind of
prescribed remedies, the preparation that was recommended, and the kind of prescribed remedies, the
operating mode if any, as well as any accompanying recommendations. We noticed, as a result, the
premises of an evolution towards a standardisation of the prescriptions. Yesterday like today, the
medical prescription ends the "singular seminar" , and is ever its sole perceptible representation at the
XVIIIth century. The medical prescription allowed and still allows to segregate profane and professional
by formalising an unbalanced relationship between those who own a certain knowledge and those to
whom it is applied; that latter asking to being prescribed by people whose status ascertains a reasuring
médicalisation of the society.LE RÔLE DES PRESCRIPTIONS MÉDICAMENTEUSES
DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DU XVIIIe SIÈCLE
par Pascale GRAMAIN-KIBLEUR
Résumé
La mesure d'un écart entre la médicalisation actuelle et celle d'autrefois peut se lire à travers
l'analyse d'un corpus original d'ordonnances du XVIIIe siècle parce que l'utilisation des ordonnanc
es formalise le circuit entre un malade et un soignant. L'analyse de ce corpus a été conduite en par
tant du principe que l'implication des trois acteurs par lesquels transite l'ordonnance (prescripteur,
malade, pharmacien) peut se cristalliser autour de ce document. Cela nous a conduit à replacer le
problème de la forme des ordonnances dans le contexte de recherche de reconnaissance du statut des
professions médicales de l'époque. Dans cette optique, nous avons d'emblée écarté la notion de per
tinence thérapeutique, en nous concentrant sur le «travail des apparences» réalisé lors de la rédac
tion de l'ordonnance. Nous avons donc relevé l'identification éventuelle sur les ordonnances des
acteurs que nous avons définis, et nous nous sommes interrogés sur le ou les destinataires de l'o
rdonnance. En ce qui concerne la forme proprement dite, nous avons examiné le langage utilisé -
aussi bien la langue que le graphisme et le style de la rédaction. La vocation première des ordonnanc
es étant la prescription de remèdes, nous avons relevé les genres de remèdes prescrits et le mode
d'exécution préconisé, ainsi que les types de précisions qui accompagnent les prescriptions. Nous
avons constaté l'esquisse d'une évolution vers une pratique standardisée. Hier comme aujourd'hui,
l'ordonnance clôt le colloque singulier, et en constitue de surcroît la seule trace au XVIIIe siècle.
L'ordonnance permettait et permet toujours de distinguer les profanes des professionnels par la for
malisation d'un rapport déséquilibré entre les tenants d'un savoir et ceux sur lesquels il s'applique;
ces derniers demandant à ce qu'un traitement leur soit prescrit par des personnes dont le statut reflète
une médicalisation rassurante de la société.
Abstract
In order to evaluate the existence of a potential gap between current society's medicalization
and that from the past, the analysis of an original corpus ofxvmth century's prescriptions has been
used as prescriptions themselves formalize the relationship between the patient and the physician.
The analysis of the above mentional corpus was carried out taking into account that the implication
of the three main actors (prescribing physician, patient and pharmacist) is reflected in the prescrip
tion itself This led us to consider the form of the prescription within the context of the seek for re
cognition of the medical profession 's social status at this period of time. We have beforehand
excluded the analysis of the therapeutic adequacy of the prescriptions and we have concentrated on
appearances" reflected by the redaction of the medical prescription. We noted the the "work of
identification of the three actors defined above, and we have considered the prescription 's recipient.
As for the form itself, we have considered the language used, including the tongue, as well the gra-
phism and the writing style. The initial goal of prescriptions is of course remedies' s prescription,
and so have we noticed the kind of prescribed remedies, the preparation that was recommended,
and the kind of prescribed remedies, the operating mode if any, as well as any accompanying r
ecommendations. We noticed, as a result, the premises of an evolution towards a standardisation of
the prescriptions. Yesterday like today, the medical prescription ends the " singular seminar" , and
is ever its sole perceptible representation at the XVlIIth century. The medical prescription allowed
and still allows to segregate profane and professional by formalising an unbalanced relationship
between those who own a certain knowledge and those to whom it is applied; that latter asking to
being prescribed by people whose status ascertains a reasuring médicalisation of the society.
HES 2001 (20e année, n° 3) 322 Histoire Économie et Société
La médicalisation de la société française, telle que nous pouvons l'observer
aujourd'hui, s'exprime dans un document banalisé, l'ordonnance, fruit d'un acte socio-
normé, la prescription médicale. L'origine de cette pratique date au plus de quelques
siècles, à partir du moment où médecins et apothicaires représentèrent officiellement
deux professions distinctes. Toutefois, l'utilisation massive des prescriptions
médicamenteuses ne tient pas qu'à une spécialisation intra-professionnelle. Elle
dépend de la panoplie thérapeutique et de l'accès des populations au circuit médical
officiel. Elle est également fonction de l'appréciation portée par les patients sur les
différents itinéraires thérapeutiques possibles: traditions ancestrales, recours au sacré,
tant païen que chrétien, appel à la médecine des simples ou à des recettes dites de
bonne femme, pratiques de sorcellerie, savante et officielle.
Au xvine siècle, parce que seules une petite majorité d'hommes et une large minor
ité de femmes savent lire et écrire et n'ont pas de ce fait besoin d'un tiers pour
déchiffrer des ordonnances, il est certain que peu de soignés recourent à la pratique de
l'ordonnance et à son circuit du soigné au médecin, du médecin à l'apothicaire et
enfin de l'apothicaire au soigné. Quant à leur capacité à saisir le sens du texte, il est à
présent difficile, voire impossible, à deux ou trois siècles de distance, de l'apprécier,
faute de disposer des réactions propres aux soignés. Pour autant, ces ordonnances per
mettent de se faire une opinion sur les présupposés et sur les intentions du corps
médical.
La mesure d'un écart entre la médicalisation actuelle et celle d'autrefois (1740-
1780 essentiellement) peut se lire à travers une analyse du corpus d'ordonnances
anciennes qui a été constitué. Un premier indice de cet écart tient à la notion de temps
et d'espace propres au XVIIIe siècle et à notre époque. Élément jugé indispensable, hier
comme aujourd'hui, la date est constamment mentionnée. Elle constitue une preuve
formelle de l'acte médical, diagnostic et traitement inclus, lequel débouche sur la
rédaction d'une ordonnance. En second lieu, elle permet un suivi éventuel de l'état de
santé du patient et, si nécessaire, constitue un document utile en cas de contestation de
l'intervention du prescripteur et/ou de ses honoraires. Il en va autrement du lieu indi
qué sur l'ordonnance : s'il figure toujours à présent, il est absent dans les deux-tiers
des cas en ce qui concerne le corpus analysé. Sans que l'on sache, au surplus, si cette
mention du lieu correspond au domicile du patient ou bien au cabinet du prescripteur.
Au demeurant, voilà qui semble prouver que le lieu de la scène relève de l'invisible
quotidien, d'une banalité qui - pour autant - n'est pas exempte de signification puis
que l'on sait par ailleurs que l'aire d'exercice des prescripteurs était réduite, tout
comme l'aire de résidence de leur clientèle. Soit un argument de poids pour les pres
cripteurs d'alors qui revendiquaient leur proximité avec leurs patients et la qualité
spécifique de leurs interventions, tout comme les « médecins de famille » du XXe siècle.
Un second indice de cette différence entre la pratique de l'ordonnance d'hier et
d'aujourd'hui tient à la manière d'identifier les trois acteurs de ce triangle inégalitaire
de communication: l'observateur acteur prescripteur médical, l'apothicaire acteur
délivreur de l'ordonnance, le soigné acteur observé médicamenté.
Un troisième et dernier indice de cet écart réside dans la nature du message que
contient l'ordonnance médicale, qu'il s'agisse non seulement de la langue, du langage,
du style de mais aussi du rôle qu'est appelé à jouer chacun des trois
acteurs, sans oublier un (ou une) proche du patient lorsqu'il (elle) remplit un rôle
d'« aide-soignant ».
HES 2001 (20e année, n° 3) Le rôle des prescriptions médicamenteuses 323
Les différences que l'on peut observer aujourd'hui ne tiennent pas seulement à une
répartition plus large des professionnels de santé, mais aussi par le fait que les
« recettes » à exécuter chez soi sont devenues très rares, ce qui indique que le degré
de médicalisation a progressé pendant les derniers siècles, ce qui ne constitue certes
pas une découverte. L'état des sciences médicales et pharmaceutiques (sophistication
de l'arsenal thérapeutique) et les conditions d'accès aux thérapeutiques (couverture
médicale) ont été bouleversés. Cependant c'est bien toujours l'ordonnance qui repré
sente le lien entre thérapeutes et soignés. Il nous semblerait alors instructif d'envisager
les discordances avec la fin du XIXe siècle ou le début du XXe en effectuant le même
type d'étude sur des ordonnances. Les ordonnances reflètent en effet les changements
scientifiques et sociaux et constituent la matrice où se fabrique la relation socio-théra
peutique.
Le corpus d'ordonnances constitué représente un ensemble unique et inédit, ra
ssemblé auprès des dépôts des archives départementales françaises, des archives natio
nales et des archives médicales des hôpitaux civils et militaires, ainsi que de celles des
facultés et académies médicales. Un appel auprès des Ordres des médecins et pharmac
iens et des sociétés historiques de médecine pour tenter de retrouver ce type de docu
ments dans des fonds privés n'a pas permis d'augmenter le corpus. Il comprend donc
45 ordonnances pour la période 1701-1796. Environ 70 % d'entre elles proviennent
des années 1741 à 1780, 15 % du début du siècle (1701-1740) et 15 % de la fin du
siècle (1781-1796). Onze ordonnances du corpus ne sont pas précisément datées.
Leur origine géographique n'est pas moins marquée: 70 % sont issues de la moitié
méridionale de la France, avec une représentation plus accentuée pour l'Ouest du pays.
À cela rien de surprenant: les archives ont été mieux conservées ou du moins détruites
par faits de guerre au sud de la Loire ou même de la Seine. En second lieu, la densité
médicale (médecins/population) est plus forte dans de sud que dans le nord à la fin du
XVIIIe siècle (tout comme aujourd'hui). Enfin, la période 1741-1780, où se trouve con
centrée la forte majorité des ordonnances retrouvées, s'avère non seulement la plus
paisible (politiquement et militairement parlant), mais aussi la plus riche, si l'on consi
dère la mise en place de structures de mieux en mieux organisées destinées à l'évalua
tion des remèdes (1752 : commission de Sénac, 1772 : Commission Royale de
Médecine, 1778 : Société Royale de Médecine).
De la sorte, l'origine variée et majoritairement méridionale de ces ordonnances
médicales tout comme leur regroupement entre 1740 et 1780, leur identification au
sein d'une seule et même catégorie de circuit thérapeutique (ordonnance émise par un
membre du corps médical, et de caractère strictement professionnel) permettent de
considérer, faute de mieux, (car « l'historien travaille sur traces », Michel Vovelle)
que l'échantillon aléatoire tel qu'il a été constitué, s'il n'est pas véritablement repré
sentatif au sens sociologique, constitue l'unique chance de représenter une pratique
médicale, qui, si elle reste le fait d'une minorité, bénéficie d'un statut officiel et est
affichée comme la seule voulue et reconnue par le Droit.
Qui mieux est, le corpus constitué recèle un seul et même type de documents:
« l'ordonnance ». Avant d'aller plus loin, il nous semble indispensable de préciser ce
que nous entendons par ordonnance. Il s'agit d'un document écrit par un seul médecin,
et d'ordre strictement professionnel. Ont été cependant conservées, outre ces ordon
nances, deux consultes (rédigées par plusieurs médecins) et six lettres à connotation
personnelle. Elles ont été intégrées dans notre corpus en raison de la présence d'autres
critères qui permettent d'identifier une ordonnance:
HES 2001 (20= année, n° 3) Histoire Économie et Société 324
- la présence d'une formule en latin, ou en français, où figurent des chiffres spéci
fiques, un R barré ou un autre signe en tête de la formule; la présence d'un
traitement;
- la description des relations cause-effet entre la cause de la maladie et l'état du
malade, avec éventuellement une justification du remède proposé;
- la présence de recommandations quant à la posologie, le moment et la modalité
de la prise du remède;
- l'identification du médecin prescripteur en tant que tel ou par sa signature;
- la référence à un malade déterminé, même s'il n'est pas identifié.
Hier comme aujourd'hui, émise par un prescripteur, l'ordonnance transite entre les
mains d'un malade ou d'un tiers afin d'être honorée par un pharmacien. L'implication
de ces trois catégories d'acteurs au cours du circuit thérapeutique peut se cristalliser
autour de ce document, parce qu'elle implique des enjeux en plaçant le prescripteur en
position de savoir et de pouvoir, et à un moindre degré l'apothicaire, tandis que le
malade, ou plutôt sa maladie, constitue l'objet repéré par le savoir et traité par l'appli
cation d'un pouvoir de façon confraternelle. Nous nous proposons de nous interroger
sur les rapports entre ces enjeux et la forme des ordonnances. Nous excluons d'emblée
la question de leur pertinence thérapeutique.
Le circuit que nous avons évoqué peut être représenté par un schéma:
médecin > malade > apothicaire
ordonnance ordonnance
médicament
II s'agit là d'un schéma de communication déséquilibré entre les trois acteurs: le
malade est au centre du circuit, mais son action appartient à l'évidence au domaine
commercial, sa contribution au domaine scientifique lui échappe totalement, puisque
l'observation dont il sera éventuellement l'objet ne lui sera pas systématiquement (loin
s'en faut) communiquée. Au reste, l'influence du malade sur le médecin et sur l'apo
thicaire n'est pas formalisée. Le malade et sa maladie constituent donc l'objet et le
sujet observés (passifs), le prescripteur représente le savoir et le pouvoir (actifs), et
l'apothicaire, le savoir et la technique (passif aux yeux des médecins, actif aux siens
propres).
Le malade et l'ordonnance constituent le lien entre le médecin - ou plus exacte
ment le prescripteur - et l'apothicaire qui n'ont pas de rapports directs entre eux.
Voilà qui ouvre la porte aux suspicions et fantasmes sur les souhaits et attitudes des
uns et des autres. Pareil circuit est alors source de conflits ; en outre, l'ordonnance est
un document écrit, ce qui a des implications pour ce qui est de l'importance de sa
présentation et de sa rédaction. Enfin, un contrôle de l'apothicaire sur les ordonnances,
à l'insu du médecin, est possible dans ce type de circuit: la suspicion en est d'autant
renforcée.
Le malade est comme ballotté entre ces deux professions. Il en constitue l'enjeu et
la justification, sans que l'on connaisse son point de vue à ce propos.
HES 2001 (20e année, n° 3) rôle des prescriptions médicamenteuses 325 Le
L'identification des acteurs
Dans la grande majorité des cas, le médecin ne s'adresse pas directement au malad
e. L'ordonnance est adressée à un tiers: pharmacien ou soignant: « L'ordonnance du
médecin n'enjoint qu'à ceux qui sont employés pour le malade, auquel le conseil est
donné » 1.
Lorsqu'elle est adressée à un tiers non identifié, ou lorsque le prescripteur évoque
le malade à la troisième personne, il est possible que l'ordonnance soit en fait adressée
au pharmacien, mais, à sa lecture, on peut subodorer que c'est pour l'exécuteur de
l'ordonnance: celui qui se chargera de contacter le pharmacien et ensuite d'administrer
le remède et d'assurer les soins.
Le malade n'est donc pas en charge de son traitement. Ce peut être pour des rai
sons de place dans la société : « la marquise de... » ne s'habillant pas seule, ne prépa
re pas non plus ses médicaments. Dans les cas du postillon et du valet de chambre, le
médecin évoque le malade à la troisième personne. Plusieurs explications, qui ne
s'excluent pas les unes des autres peuvent être avancées: les domestiques profitent des
relations médicales de leurs maîtres, et/ou un interprète est nécessaire: le malade peut
être analphabète. Une autre explication possible est celle d'une préoccupation d'imput
ation de facture, le maître est solvable et peut avoir une attitude paternaliste envers
son personnel. Le montant des honoraires est en effet élevé comme l'attestent plu
sieurs auteurs 2.
Quoi qu'il en soit, le malade est considéré comme incapable de comprendre le
message, parce que trop pratique et matériel ou trop technique, ou encore parce que
son état physique et/ou psychologique ne lui permet pas de se prendre en charge.
De ce fait, la connaissance consignée sur l'ordonnance est d'autant plus exacte,
donc valable, qu'elle est précise.
Le prescripteur est identifié par sa signature: 37 prescripteurs sur les 45 ont signé.
Cette attitude largement majoritaire reste valable pendant tout le siècle. D'après l'arrêt
du 23 juillet 1748, toute ordonnance médicale doit en effet être datée et signée 3. Or,
dans le corpus étudié, le nom du prescripteur est indiqué en dehors de la signature 8 cas contre 38. La règle établie reçoit donc une faible application. La reconnais
sance du praticien a lieu lors de la consultation. Lui-même s'identifie par sa signature,
sans qu'il éprouve le besoin de se désigner davantage. Une telle attitude traduit la
proximité du médecin par rapport au(x) destinataire(s) de l'ordonnance: d'abord pro
bablement le pharmacien, ensuite le malade.
Le médecin prescripteur est identifié comme tel par les initiales MD, le plus sou
vent après la signature, dans 11 cas contre 33. Pour les autres, il est probable que les
prescripteurs étaient des chirurgiens. On ne peut exclure pour autant qu'ils aient appar
tenu à d'autres professions de santé (apothicaires, vétérinaires, herboristes), voire
qu'ils ne soient pas des professionnels identifiés (charlatans au sens large). Enfin, le
nom du prescripteur suffit le plus souvent, vraisemblablement. Car, bien souvent, à
l'intérieur des professions de santé, tout le monde (il est si petit...) se connaît.
1. M** docteur en médecine de la faculté de Montpellier, Formules médicinales de l'Hôtel-Dieu de
Paris, 1753.
2. Tissot, Avií au peuple sur sa santé, 1761; Lebrun, Médecins, saints et sorciers aux XVlf et XVIIIe
siècles, Temps actuels, 1983, p. 86-88; Esquisse d'une histoire de la médecine et de la chirurgie, trad, de
l'anglais de Block, Paris, 1798.
3. Statuts de la Faculté de Médecine de Paris, art. 79 (sur 83), entre 1750 et 1753
HES 2001 (20e année, n° 3) 326 Histoire Économie et Société
L'ordonnance doit donc pouvoir être identifiée en tant que production d'un prescrip
teur donné, distinct de ses confrères.
En ce qui concerne le malade, son nom est mentionné dans 24 cas contre 21.
Si la recommandation de la Faculté de médecine de Paris d'indiquer le nom du
malade n'est pas suivie dans la moitié des cas, c'est peut-être que cette information est
évidente parce qu'elle est donnée oralement par la personne qui apporte l'ordonnance
chez le pharmacien. L'identification du malade a lieu, comme pour le médecin, lors de
la consultation.
L'anonymat des ordonnances peut correspondre à une préoccupation de confidentia
lité. En revanche, lorsque les médecins identifient les malades, ils affirment la desti
nation spécifique de leur ordonnance pour cette personne, ce qui, éventuellement,
permet aussi d'éviter une utilisation frauduleuse de la prescription.
- L'âge du malade est mentionné dans cinq cas contre 40. Le pharmacien n'aurait
donc pas à adapter les doses en fonction de l'âge, le médecin est censé l'avoir déjà
fait. Le pharmacien ne peut donc a priori pas non plus vérifier que cet élément a bien
été pris en compte. Mais plus probablement il ne s'agit pas là d'une préoccupation
courante.
- Le sexe du malade est mentionné dans 41 cas contre quatre, mais cette identifica
tion est possible au vu de la désignation du (de la) malade (Madame ou Monsieur, ou
l'article le désignant).
- La catégorie socioprofessionnelle (mutatis mutandis) du malade est mentionnée
parfois par une identification claire des malades au sein de la société :
« fils de»: 1720 et 1778, «femme de»: 1763 et 1778, « valet de chambre de»:
1768, « postillon de »: pas de date, «la marquise de... »: 1787.
Situé par rapport à une autre personne - ou bien pour eux -, les individus s'inscri
vent dans la société en fonction de leur état et de leurs liens familiaux ou professionn
els. Beaucoup sont donc soignés en tant que « personne attachée à une autre
personne », la relation médecin/malade faisant alors intervenir un troisième acteur.
Sociale, cette sorte d'identification n'est pas non plus médicalement anodine: la
maladie est considérée comme liée au milieu social. Cette suspicion prévaudra encore
au XIXe siècle, notamment lors de l'épidémie de choléra4. Les maladies des pauvres ne
sont pas celles des riches, d'où l'instauration dès la fin du siècle des officiers de santé,
suffisants pour les campagnes dont les habitants sont censés avoir des maladies moins
sophistiquées parce qu'ayant une vie plus simple, et plus saine.
L'apothicaire n'est jamais identifié. Le malade est, comme aujourd'hui, libre de
faire exécuter l'ordonnance chez le pharmacien de son choix, même si la densité (une
centaine pour Paris) 5 des officines rendait alors cette liberté toute relative.
Le contenu du message
En envisageant le langage de l'ordonnance, nous nous proposons d'étudier quels
moyens graphiques le prescripteur utilise dans ses ordonnances, pour qui et dans quel
but. Cela comprend la langue, le style, les caractères utilisés.
4. F. Delaporte, Le savoir de la maladie, PUF, 1990.
5. B. De Hillerin, Les maîtres apothicaires de Paris, mémoire de maîtrise, Paris I, 1976.
HES 2001 (20e année, n° 3) Le rôle des prescriptions médicamenteuses 327
Tous les documents sont rédigés en français. Cependant, en ce qui concerne la
langue employée dans les formules, vingt-quatre sont en français, cinq en latin (seize
n'ont pas de formule). La distinction ainsi opérée par les prescripteurs entre le texte
général et celui des formules révèle une utilisation multi-usages des ordonnances: un
message est adressé au pharmacien afin qu'il exécute ce qui est prescrit, et ce message
est nettement différencié par la langue latine, un autre est adressé au responsable de
l'application du traitement. Ce responsable peut être le malade lui-même ou la person
ne qui est chargée de ses soins. Autrement dit, la science est une boîte noire 6, l'utilisa
teur n'a pas à comprendre son mécanisme; en revanche, il doit pouvoir l'appliquer
correctement dans un double but: pour son bénéfice propre et pour la gloire de la
science. Que le médecin ressente le besoin d'exclure le malade de la connaissance du
secret de la préparation peut aussi correspondre à une crainte: celle d'un savoir diss
éminé et donc d'une perte de pouvoir.
Ce petit échantillon ne permet pas de discerner une attitude pour une région ou une
époque particulières, mais de remarquer que jusque dans les dernières années
de l'Ancien régime, si la pratique courante était de rédiger les ordonnances en fran
çais, il était cependant admis de rédiger les formules en latin.
L'utilisation de la langue nationale permet la participation aux soins et un partage
relatif du savoir médical; relatif parce que si ceux à qui les ordonnances sont destinées
sont majoritairement des citadins plus ou moins lettrés et aptes à en comprendre au
moins une partie, le fait même que les populations rurales et illettrées n'aient que
rarement accès aux ordonnances des médecins exclut de ce partage l'immense majorité
des français. Par ailleurs, les prescripteurs sont issus de milieux alphabétisés, ont suivi
des études dans les grandes villes. Ils entendent se démarquer socialement des charla
tans et du peuple, et ce ostensiblement, afin de pouvoir opérer une ascension sociale.
Dans cet esprit, ils n'entendent pas s'approprier les savoirs et usages des malades,
mais obtenir l'effet inverse, c'est-à-dire imposer leurs traitements et au-delà leur pro
fession. L'ordonnance, document écrit, s'oppose aussi aux recommandations orales
des charlatans (ne pas laisser de traces, et incapacité de part et d'autre à utiliser
l'écrit). C'est donc une communication en sens unique, à rapprocher d'un but d'unifor
misation des pratiques médicales individuelles permettant le rattachement à un groupe
identifié: les médecins. Ainsi, nous n'avons pas rencontré d'ordonnance rédigée en
patois, langue du vulgaire par excellence, et se rattachant à la tradition orale.
Aux XVIIe et xviir siècles, le médecin peut donc rédiger ses ordonnances en latin
ou en français. Mais le choix qui est fait n'est pas anodin, et une véritable querelle a
lieu entre ceux qui utilisent l'une ou l'autre langue.
Les arguments donnés dans divers documents en faveur du latin pour la rédaction
des ordonnances sont les suivants :
- la Faculté de médecine de Paris, dans ses commentaires entre 1750 et 1753
indique que les ordonnances doivent être rédigées en latin. Cette recommandation l'attitude passéiste et conformiste qui est la règle de la Faculté au XVIIIe
siècle ;
- si les malades et leurs proches comprennent ce qui est écrit, ils vont pouvoir
discuter le bien-fondé des remèdes prescrits, et donc remettre en cause l'autorité du
médecin: « il y a mille circonstances où nous sommes obligés de cacher notre marche
6. B. Latour, La science en action, Gallimard, 1985.
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au vulgaire, afin que par préjugé il ne s'oppose pas à nos indications » 7. « Les formul
es sont ordinairement en latin pour éviter aux malades la connaissance [qui leur est
inutile] de ce qu'ils doivent prendre » 8. Par ailleurs, il peut y avoir une mauvaise inter
prétation potentiellement dangereuse pour le malade si l'ordonnance est en français ;
- l'utilisation du latin permet la différenciation d'avec les empiriques qui ne savent
pas cette langue. De nombreuses personnes en effet se mêlent de médecine, et des
ordonnances en français ne peuvent qu'aggraver ce phénomène: « ceux qui l'ignorent
[le latin] écrivent en leur langage, on voit d'ailleurs aujourd'hui plus de formules écri
tes par les charlatans, par les femmes, etc. que par de vrais Médecins. On ignore le
sujet de cette décadence de la médecine » 9. La pratique du latin est un gage de
sérieux, celle du français est d'autant plus dommageable pour les praticiens qu'ils sont
alors considérés comme des charlatans 10;
- cet attachement au latin peut aussi être lié au respect des traditions renforcé par
la conscience d'une science non sûre, réconfortée et affermie par les Anciens, et par le
besoin intellectuel d'appuyer sa compétence sur un savoir concret et non partagé, qui
les oppose aux charlatans. Il s'agit donc de l'affirmation d'un savoir propre duquel le
malade est exclu mais qu'il doit reconnaître, ce qui correspond, nous l'avons mentionn
é, à la crainte de la diffusion du savoir, et donc du pouvoir médical;
- L'utilisation du latin en impose au public et le conduit à admirer le médecin: « il
y a des gens qui estiment ce qui est difficile, et ont une sorte de respect pour ce qui
est obscur. Les hommes en général sont plus frappés d'admiration pour les choses qui
leur sont voilées; c'est pourquoi il y en a qui sont dans l'opinion que, pour inspirer
plus de confiance à la médecine, il faut tenir l'art caché, et user de tradition, comme
d'une espèce de cabale » n.
Les arguments de ceux qui sont pour la rédaction en français sont les suivants :
- l'utilisation d'une langue morte s'oppose au progrès et à la civilisation qui en
découle: «ce sont des reflets de la barbarie où se trouvent d'abord les nations dans
leur origine, que laisser les connaissances humaines enveloppées dans les difficultés
d'une langue morte »;
- la médecine n'a rien à gagner à s'envelopper de mystère, car, frère de l'ignoranc
e, il ne permet pas son épanouissement. La reconnaissance du caractère rationnel et
donc scientifique de la médecine et de la nécessité de professionnels formés doit repo
ser sur des fondements solides, autrement dit bien compris. C'est un moyen intelligent
de renforcer la médecine face aux charlatans : « ils pensent que c'est avilir la médec
ine, que de la mettre à portée de tout le monde. Cette pensée n'est pas honorable; il
faut, pour procurer à la médecine la confiance qu'elle mérite, que les médecins y aient
confiance eux-mêmes [...] Il y a sur cela un préjugé généralement répandu, qui est
également préjudiciable aux médecins et aux malades ; il rend les médecins odieux, et
les malades déraisonnables » n\
7. BN ms. 6319 (1): Gilibert, L'anarchie médicale ou la médecine considérée comme nuisible à la
santé, Neuchatel, 1772, p. 55.
8. Julliot, Dictionnaire interprète de matière médicale, Paris, 1768.
9. Idem.
10. BN ms. 6319 (1), op. cit.
1 1. M** docteur en médecine de la faculté de Montpellier, Formules médicinales de l'Hôtel-Dieu de Paris, 1753.
12. Idem.
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