Le visage de l

Le visage de l'histoire. L'armée des ombres et la figuration de la résistance au cinéma - article ; n°1 ; vol.72, pg 79-88

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Vingtième Siècle. Revue d'histoire - Année 2001 - Volume 72 - Numéro 1 - Pages 79-88
Le visage de l'histoire. L'Armée des ombres et la figuration de la Résistance au cinéma, Vincent Guigueno.
Film inspiré du récit de Joseph Kessel, L'Armée des ombres ne constitue pas un film sur la Résistance, mais présente une réflexion sur les termes de sa figuration. Melville n'était sans doute pas mal placé pour proposer cette réflexion, comme cinéaste, bien sûr, mais comme résistant également - encore que son itinéraire, durant les années sombres, soit difficile à retracer. Le film, à sa sortie, fut mal reçu, en raison notamment d'une approche jugée gaulliste. Le décalage temporel nous montre pourtant que cette œuvre reste rebelle à toute classification. Tout en étant largement fidèle au récit de Kessel, elle élimine toute référence au politique, choisit de présenter la Résistance dans la variété de ses membres - qu'unit toutefois la mort qui les attend. Elle se caractérise surtout par une sobriété proche de l'épure qui évite, notamment, de transfigurer les résistants en héros. Melville, au demeurant, préfère filmer les hommes dans la délibération plutôt que dans l'action - une approche qui tranche avec les partis pris retenus par Claude Berri dans Lucie Aubrac. Les acteurs - connus - n'en sont pas moins devenus, aux yeux des spectateurs, l'incarnation symbolique mais vivante des résistants qui forgèrent l'armée des ombres.
The Face of History. The Army of the Shadows and the Cinematographic Representation of the Resistance, Vincent Guigueno.
Le visage de l'histoire. A film inspired by foseph Kessel's accounting, The Army of the Shadows is not a film on the Resistance, but presents thinking on the terms of its representations. Melville was undoubtedly in a good position to propose this thinking, as a filmmaker of course but also as a resistant, even though his itinerary during the dark years was hard to follow. When it came out the film was not well received, mainly because of an approach deemed too-Gaullist. The time lag shows, however, that this work resists classification. While it is largely faithful to Kessel's story, it eliminates any reference to politics, choosing to present the Resistance in terms of the variety of its members united in the death they are expecting. The film is characterized by a sobriety close to an outline that manages not to transfigure the resistants into heroes. Melville, incidentally, preferred to film people in debate rather than in action - an approach that differed from the choices Claude Berri mode in Lucie Aubrac. In the eyes of the viewers, the well-known actors embodied symbolically but forcefully the resistants that formed the army of the shadows.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Vincent Guigueno
Le visage de l'histoire. L'armée des ombres et la figuration de la
résistance au cinéma
In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°72, octobre-décembre 2001. pp. 79-88.
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Guigueno Vincent. Le visage de l'histoire. L'armée des ombres et la figuration de la résistance au cinéma. In: Vingtième Siècle.
Revue d'histoire. N°72, octobre-décembre 2001. pp. 79-88.
doi : 10.3406/xxs.2001.1414
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_2001_num_72_1_1414Résumé
Le visage de l'histoire. L'Armée des ombres et la figuration de la Résistance au cinéma, Vincent
Guigueno.
Film inspiré du récit de Joseph Kessel, L'Armée des ombres ne constitue pas un film sur la Résistance,
mais présente une réflexion sur les termes de sa figuration. Melville n'était sans doute pas mal placé
pour proposer cette réflexion, comme cinéaste, bien sûr, mais comme résistant également - encore que
son itinéraire, durant les années sombres, soit difficile à retracer. Le film, à sa sortie, fut mal reçu, en
raison notamment d'une approche jugée gaulliste. Le décalage temporel nous montre pourtant que
cette œuvre reste rebelle à toute classification. Tout en étant largement fidèle au récit de Kessel, elle
élimine toute référence au politique, choisit de présenter la Résistance dans la variété de ses membres
- qu'unit toutefois la mort qui les attend. Elle se caractérise surtout par une sobriété proche de l'épure
qui évite, notamment, de transfigurer les résistants en héros. Melville, au demeurant, préfère filmer les
hommes dans la délibération plutôt que dans l'action - une approche qui tranche avec les partis pris
retenus par Claude Berri dans Lucie Aubrac. Les acteurs - connus - n'en sont pas moins devenus, aux
yeux des spectateurs, l'incarnation symbolique mais vivante des résistants qui forgèrent l'armée des
ombres.
Abstract
The Face of History. The Army of the Shadows and the Cinematographic Representation of the
Resistance, Vincent Guigueno.
Le visage de l'histoire. A film inspired by foseph Kessel's accounting, "The Army of the Shadows" is not
a film on the Resistance, but presents thinking on the terms of its representations. Melville was
undoubtedly in a good position to propose this thinking, as a filmmaker of course but also as a resistant,
even though his itinerary during the dark years was hard to follow. When it came out the film was not
well received, mainly because of an approach deemed too-Gaullist. The time lag shows, however, that
this work resists classification. While it is largely faithful to Kessel's story, it eliminates any reference to
politics, choosing to present the Resistance in terms of the variety of its members united in the death
they are expecting. The film is characterized by a sobriety close to an outline that manages not to
transfigure the resistants into heroes. Melville, incidentally, preferred to film people in debate rather than
in action - an approach that differed from the choices Claude Berri mode in "Lucie Aubrac". In the eyes
of the viewers, the well-known actors embodied symbolically but forcefully the resistants that formed the
army of the shadows..
LE VISAGE DE L'HISTOIRE
L'ARMÉE DES OMBRES ET LA FIGURATION
DE LA RÉSISTANCE AU CINÉMA
Vincent Guigueno
Inspiré du récit de Joseph Kessel, ment le récit cinématographique constitue
L'Armée des ombres, film de Jean-Pierre une référence de second rang, au sens
Melville, semble à bien des égards symbol donné par Paul Ricœur : « II n'est pas de
iser ce qu'a été l'engagement résistant. discours tellement fictif qu'il ne rejoigne la
Mais s'agissait-il de représenter la Ré réalité, mais à un autre niveau, plus fonda
sistance ou de réfléchir sur les termes de sa mental que celui qu'atteint le discours desc
figuration ? Retour sur un film - mal reçu à riptif, constatatif, didactique, que nous
sa sortie - qui constitue un cas d'école. appelons langage ordinaire. Ma thèse est
ici que l'abolition d'une référence de pre
Appartenant à une génération dont mier rang, abolition opérée par la fiction et
la relation au passé s'est en partie par la poésie, est la condition de possibilité
construite dans les salles obscures pour que soit libérée une référence de
et devant le petit écran, de jeunes histo second rang, qui atteint le monde non plus
riens font désormais référence aux images seulement au niveau des objets manipula-
comme point de passage problématique bles, mais au que Husserl désignait
dans un travail de recherche dont les par l'expression de Lebenswelt et Heid-
sources ne sont pas filmiques1. Si l'histoire deger par celle d'être au monde 4 ». On
et le cinéma ont un bout de chemin à faire s'appuiera sur l'exemple de L'Armée des
ensemble, c'est peut-être dans un dialogue ombres, réalisé en 1969 par Jean-Pierre
entre le récit historien et la capacité du Melville, pour examiner l'hypothèse que
cinéma à inventer ce que Christian Delage ce film n'est pas un film sur la Résistance -
appelle une « histoire figurée 2 ». Il s'agira Melville l'affirme dans un entretien accordé
ici d'interroger la manière dont une série à Rui Noguera en 1973 - mais une ré
de documents peut se constituer autour ou flexion en acte sur la figuration de la Ré
à partir d'un film3. En renonçant à cher sistance 5.
cher dans celui-ci des preuves au sens mat
ériel du terme, on pourra montrer com-
o L'ARMÉE DES OMBRES, FILM GAULLISTE ?
1 On peut citer l'article de Raphaëlle Branche publié par
cette revue (n(J46, avril-juin 1995, p. 191-194), « Mémoire et Sans entrer dans la rhétorique de cinéma. À propos de Muriel d'Alain Resnais ». L'analyse du l'œuvre d'art comme acte de résistance, on traumatisme de la torture n'est pas sans lien avec le travail
de thèse soutenu en 2000 en Sorbonne dont est issu le peut cependant remarquer que L'Armée
récent ouvrage La torture et l'armée pendant la guerre d'Al des ombres résiste à la « classification périogérie, 1954-1962, Paris, Gallimard, 2001.
2. C'est le titre choisi pour la collection dans laquelle dique » des films, dont l'interprétation serait
Christian Delage a publié son Chaplin. La grande histoire à construire en regard des mentalités d'une (Paris, Jean-Michel Place, 1998).
3. Cet article est le fruit d'une réflexion engagée lors du
séminaire Cinéma et Écriture historique (1998-2000) orga 4. Paul Ricœur, Du texte à l'action (Essais d'herméneut
nisé par Christian Delage et Vincent Guigueno à l'Institut ique II), Paris, Seuil, 1986, p. 127 (édition de poche, 1998).
d'Histoire du Temps Présent (CNRS). Que l'ensemble de ses 5. Jean-Pierre Melville, Entretien avec Rui Nogueira, Paris,
participants, réguliers ou occasionnels, soit ici remercié Seghers, coll. Cinéma 2000, 1973, rééd., Paris, Éditions des
pour leur contribution. Cahiers de l'Étoile/Cahiers du cinéma, 1996, p. 163-176.
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Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 72,
octobre-décembre 2001, p. 79-87. Vincent Guigueno
époque1. Mal accueilli par la critique, en moments distingués par Sylvie Lindeperg,
particulier par les Cahiers du cinéma où Melville échappant ainsi à telle ou telle ap
Jean-Louis Comolli le qualifie de « plus bel partenance, étant aussi bien dans l'une et
exemple cinématographique de l'art l'autre des « classes » de réalisateurs
gaulliste », le film fut durablement marqué proposées : tourné par un cinéaste qui fut
par cette étiquette. Passy-Dewavrin dans résistant, le scénario du film est fondé sur
son propre rôle, et surtout la fameuse le verbe, le récit de Kessel, publié à Alger
en 1943. Le parcours de Jean-Pierre Grum- scène où passe la silhouette du Général,
reconnaissant comme compagnon de la L bach, dit Melville - un pseudonyme choisi
ibération un Paul Meurisse figé au garde à par admiration pour l'auteur de Moby
vous, peuvent appuyer cette thèse, « tell Dick—, de l'expérience de la Résistance à
ement bête » selon Melville. Ce dernier prête l'adaptation différée de L'Armée des ombres,
pourtant le flanc à la critique quand il ra explique la singularité du film.
conte avoir organisé une projection privée On sait peu de chose du Melville ré
pour les « 22 plus grands résistants de sistant et combattant de la France libre,
France 2 ». À la fin des années 1980, Henry sinon ce que lui-même a bien voulu en
Rousso ne le qualifie plus que de film dire : « J'étais sous-agent du BCRA et, en
« discrètement gaulliste (et déjà anachro même temps, militant de Combat et de L
nique), sans ostentation3 ». ibération. Ensuite, je suis passé à Londres.
Pour les spécialistes de la mémoire de la Plus tard, exactement le 11 mars 1944, à
seconde guerre mondiale et de sa repré 5 heures du matin, j'ai traversé le Gari-
sentation filmique, la fin des années I960 gliano, devant Cassino. Avec la première
marquerait un tournant dans la production vague. À San Appolinare, nous avons été
cinématographique française consacrée à filmés par un opérateur américain des Ser
la période, le passage « d'une génération vices cinématographiques de l'armée. Je
témoin à une génération nourrie par les me souviens même d'avoir joué la comédie
seuls échos de l'image et du verbe 4 ». En dès que je me suis aperçu que nous étions
privilégiant le temps comme opérateur de en train d'être filmés6. » Ce témoignage
distance entre les faits et leur représentat mêle le cinéma à des événements militaires
ion, cette typologie exclut de l'analyse les et un premier engagement résistant à tout
deux films que Jean Renoir tourna à Hol le moins obscur : jamais le nom de Melville
lywood entre 1942 et 1944 - A Salute to n'est cité dans les histoires des mouve
France et This Land is Mine - de même ments Combat et Libération et son pseudo
qu'elle aurait éliminé L'Armée des ombres nyme n'est pas enregistré au fichier des
si un projet d'adaptation proposé au même agents du BCRA.
Renoir par les studios d'Hollywood avait Melville a tourné son premier long mét
abouti5. L'Armée des ombres est chronolo rage en 1948, une adaptation du Silence
giquement situé à la charnière des deux de la mer, de Vercors, texte qu'il avait dé
couvert en 1943 à Londres. À la fin de sa 1. Sur l'articulation contestable entre la biographie de
carrière, Melville a réalisé un projet qui lui Melville et sa « résistance » aux transformations du cinéma
français après guerre, lire Jean-Michel Frodon, « L'Armée des tenait à cœur depuis longtemps, une adaptombres, le monument piégé d'un résistant », Cahiers du c ation d'un autre récit découvert en cette inéma, 507, novembre 1996, p. 68-71.
2. Jean-Pierre Melville, Entretien avec Rui Nogueira, même année 1943 : L'Armée des ombres,
op. cit. de Joseph Kessel. Entre ces deux films, 3. Henry Rousso, Le syndrome de Vichy de 1944-198...,
Paris, Le Seuil, 1987, rééd. Points Histoire, 1990. Melville a tourné huit longs métrages dans
4. Sylvie Lindeperg, « La Résistance filmée .- construction lesquels la guerre a pu servir de cadre his- d'une mythologie », dans Serge Wolikow (dir.), Les Images
collectives de la Résistance, Dijon, Éditions universitaires de
6. Jean-Pierre Melville, Entretien avec Rui Nogueira, Dijon, 1997, p. 122.
5. Célia Bertin, Jean Renoir, Paris, Perrin, 1986, p. 280. op. cit.
■80- Le visage de l'histoire
torique {Léon Morin, prêtre, 1961) ou de finir pour lui-même, il lui donnera un nom
référence. Melville évoque ainsi la mé que l'on n'ose pas donner aux aspects or
moire de la Résistance dans une scène de dinaires de la destinée et qui ne saura
manquer d'étonner. Encore ne le pronon- Deux hommes dans Manhattan (1958),
quand un photographe et un journaliste de cera-t-il qu'à voix basse, pour lui seul. Cer
l'AFP - interprété par le cinéaste lui-même tains diront : aventure. Moi, ce moment de
- découvrent le corps sans vie d'un diplo mon existence, je l'appelle pour moi : le
mate français, décédé subitement chez sa bonheur2 ». Hervé Aubron suggère que
maîtresse. Le photographe se livre alors à L'Armée des ombres est un film-rituel, « un
une mise en scène, traînant le cadavre sanctuaire au sein duquel un agencement
dans la chambre, afin de rendre un peu qui s'est entre autres constitué en France
plus sensationnel un cliché qu'il espère durant cinq années se cristallise à nou
vendre fort cher. Arrivant sur les lieux, le veau ». Chaque projection de L Armée des
patron du bureau local rappelle que le dis ombres devient alors une cérémonie dont
paru est un grand nom de la France Libre le « défilé-cerbère » sur les Champs-Elysées
et qu'il ne saurait être question de divul serait la porte symbolique 3. Pour Melville,
guer ce fait divers tragique. Tandis qu'il cette porte s'ouvre sur une mémoire in
s'apprête à étaler les titres du disparu, une time, revendiquée dans le choix de
ambiance sonore évoquant Radio Londres l'exergue, une phrase magnifique em
s'installe. pruntée à Courteline : « Mauvais souvenirs,
Dans la thèse qu'il vient de consacrer soyez pourtant les bienvenus, vous êtes
aux personnages melvilliens, Olivier Bohler ma jeunesse lointaine. » Comment les sou
souligne que la guerre constitue leur mat venirs de Melville, cinéaste et résistant,
rice d'expériences communes 1. Melville ont-ils pénétré le récit de Kessel ?
expliquait à Rui Noguera que L 'Armée des
ombres était « une rêverie rétrospective ; o LE BÉNÉFICE DE LA SOUSTRACTION
un pèlerinage nostalgique à une époque ET DE L'EXPÉRIENCE
qui a marqué profondément ma générat
ion. Le 20 octobre 1942, j'avais 25 ans. L'analyse comparée des structures du
J'étais soldat depuis fin octobre 1937... film et du livre révèle un respect scrupu
J'avais derrière moi trois ans de vie mili leux des situations et des textes, dialogues
taire (dont un an de guerre) et deux ans de ou lus en voix off. Aux trois premiers cha
Résistance. Cela marque un homme, pitres du récit - « L'évasion », « L'exécu
croyez-moi. L'époque de la guerre a été tion », « L'embarquement pour Gibraltar »
abominable, horrible et. . . merveilleuse ! » - et, presque symétriquement, aux trois
Cette déclaration n'est pas sans rappeler ce derniers - « Une veillée de l'âge hitlérien »,
que Jean Cassou écrivait dans La mémoire « Le champ de tir », « La fille de Mathilde » -
courte : « Pour chaque résistant, la Résis correspondent autant de séquences du
tance a été une façon de vivre, un style de film. Entre ces deux ensembles, le scénario
vie, la vie inventée. Aussi demeure-t-elle emprunte des éléments aux longues
dans son souvenir comme une période « Notes de Philippe Gerbier », qui repré
unique, hétérogène à toute autre réalité, sentent plus d'un tiers du récit de Kessel.
sans communication et incommunicable, Gerbier-Kessel explique d'ailleurs pour
presque un songe. ... Si chacun de ceux quoi il a décidé de tenir ce journal : «Je
qui ont vécu cette expérience la veut
2. Jean Cassou, La mémoire courte, Paris, Minuit, 1953,
1. Olivier Bohler, Vestiges de soi, vertige de l'autre: rééd. Paris, Fayard, 2001, p. 39.
l'homme de l'après-guerre dans le cinéma de Jean-Pierre 3- Hervé Aubron, • Résistance à l'histoire. À propos de
Melville, Thèse de lettres et arts, Université Aix-Marseille I, L'Armée des ombres », Vertigo. Esthétique et histoire du c
2000. inéma, 16, 1997, p. 147-151.
81 Vincent Guigueno
veux, quand j'en aurai le loisir, tenir note sons pour lesquelles ces gens vont être exé
quelque temps des faits que peut connaître cutés. Le partage du dernier paquet de ciga
un homme placé par les événements à un rettes s'effectue sans un mot. Un soldat SS
bon poste d'écoute de la Résistance. Plus annonce que l'heure est proche. Gerbier tra
tard, avec le recul, ces détails accumulés duit. Le thème musical composé par Éric de
feront une somme et me permettront de Marsan retentit et accompagne la marche
former un jugement. Si je survis \ » Melville a vers la mort des hommes enferrés (Fig. 1).
noué les fils de son propre récit en s'inspi- Melville passe sous silence l'engagement
rant de quelques fragments relevés dans ce résistant et les actes que celui-ci amène à
collage : l'arrestation de Félix, le retour de commettre, alors que dans le récit de
Gerbier, parti à Londres avec le patron, la Kessel les acteurs du drame l'évoquent r
disparition de Jean-François, qui se dénonce égulièrement. Lors de l'exécution du traître
à la Gestapo pour rejoindre son ami, la ten Paul Dounat, dont il n'explique pas les mob
tative d'évasion de Félix, détenu à l'École de iles, il écarte du dialogue entre Gerbier et
santé de Lyon, l'arrestation de Gerbier. le Masque les parcours personnels des uns
La fidélité de Melville au récit de Kessel et des autres, qui ne les destinaient pas à
rend aisée la recherche des moments où il devenir des tueurs par strangulation. Le
choisit de s'en écarter. Melville a travaillé par langage n'arrivera pas à suturer l'idéal et
soustraction, en gommant les références les pratiques de la Résistance, thème qui
politiques dans les engagements des uns et obsède les personnages de Melville jus
des autres. Ainsi Gabriel Péri, les exécutions qu'au court-circuit final, quand Paul Meu-
de représailles aux actions armées, la diffu risse, l'homme qui ne connaît rien aux sion clandestine de l'Humanité disparaissent
armes, monte dans la voiture des tueurs de des dialogues entre Gerbier et Legrain, le Mathilde. Cet effacement du discours sur la petit électricien communiste du camp de pri
Résistance, très présent chez Kessel, va jussonniers. Dans le même temps, pas une
qu'à la disparition du mot Résistance, qui ligne n'est retranchée des quiproquos pour
n'est jamais prononcé dans le film. lesquels les autres codétenus sont présents :
Lorsque, dans le texte, Legrain décide de le colonel Jarret du Plessis accusant Pétain et
ne pas partir afin de couvrir l'évasion de Darlan d'être des jean-f outre, le voyageur de
Gerbier, il dit à ce dernier : « On a besoin commerce arrêté par erreur dans une manif
de vous, monsieur Gerbier, dans la Résisestation gaulliste, le pharmacien en posses
tance. » Dans le film, cette réplique desion d'un inoffensif obus Mahler. Grâce au
vient : « On a besoin de vous dehors, monsscénario du film, on sait également que Melv
ieur Gerbier. » Le contraste offert par la ille retira tardivement les détails biogra
scène de Londres n'en est que plus saisisphiques des condamnés qui attendent avec
sant, puisqu'elle « ramasse » tout le poliGerbier leur exécution dans les caves de la
tique et place la Résistance sous la férule Gestapo de Lyon2. Dans le livre, chacun
du gaullisme. Mais ne peut-on pas aussi inprend la parole, décline son identité et ex
terpréter les quelques plans de la séquence plique les raisons de sa présence. Les
londonienne, dont la couleur et le thème condamnés représentent toutes les sensibil
musical tranchent avec le reste du film, ités de la Résistance, composant ainsi une
comme une sorte de pose dans l'univers palette d'idéaux-types. Il y a là un adolescent
sombre et sans avenir autre que la mort breton, un étudiant lorrain, un bourgeois ca
des membres du réseau commandé par tholique, un paysan, un communiste, un
Saint-Luc 3 ? rabbin. Chez Melville, rien n'est dit des
1. Joseph Kessel, L'Armée des ombres, Alger, 1943, rééd., 3. Dans son article, Hervé Aubron parle d'un ■ clip
archaïque , dans « Résistance à l'Histoire. À propos de L'Armée Paris, Presses pocket, 1963, p. 125.
2. Bibliothèque du Film, Paris, SCEN 0169 B 49. des ombres », art. cité.
82 .
visage de l'histoire Le
privations - et offre une magnifique méLe travail d'adaptation de Melville ne se
résume pas à une simple soustraction taphore visuelle des relations entre les
idéologique. « Au fur et à mesure que se deux frères : l'intellectuel qui écoute la
Pastorale de Beethoven et l'ancien milidéroule l'histoire, mes souvenirs person
nels s'entremêlent avec ceux de Kessel », taire engagé dans l'action, contraints à
dit Melville1. La chambre d'hôtel dans l cette cohabitation alors que leurs choix
aquelle séjourne Gerbier à Londres fait de vie semblent les séparer. Enfin, la
scène de l'évasion de Gerbier du Majestic partie de ces souvenirs, sinon personnels,
relève du seul travail d'écriture de Melvdu moins communs à beaucoup de Fran
çais qui arrivèrent à Londres pendant la ille. La rencontre avec un coiffeur (Serge
guerre. On trouve plusieurs similitudes Reggiani) affichant sur ses murs la propa
entre le voyage de Gerbier et de Saint-Luc gande pétainiste permet à Melville d'évo
et « l'épopée londonienne » de Jean-Pierre quer le soutien reçu par la Résistance
Fig. I. Jean-Pierre Melville sur le tournage de L'Armée des ombres.
Levy, racontée dans ses Mémoires, en par auprès de la population, la méfiance réc
ticulier la garde-robe offerte aux per iproque se transformant en une complicité
sonnes arrivant de France avant leur ren sans lyrisme ni effusion : le don d'un
contre avec de Gaulle 2. L'habitacle de imperméable, accessoire melvillien par
bois dans lequel Saint-Luc et Jean-Franç excellence3. Cette dernière scène montre
ois déjeunent est également une inven que Melville ne se dérobe pas à la figura
tion de Melville. Elle rend compte du quot tion du passé, mais que, dans tous les cas,
idien de l'Occupation - le froid, les il choisit une écriture dont la sobriété tend
vers l'épure.
1 Jean-Pierre Melville, Entretien avec Rui Nogueira,
3. Dans le récit de Kessel, c'est Jean-François qui se réop. cit.
fugie chez un coiffeur alors qu'il transporte des grenades. Le 2.Levy (avec la collaboration de Dominique
don de l'imperméable est également mentionné dans le Veillon), Mémoires d'un franc-tireur. Itinéraire d'un ré
texte. sistant (1940-1944), Bruxelles, Complexe, 1998, p. 95-115.
83 o LE HÉROS RÉSISTANT SELON MELVILLE journaux clandestins, l'opérateur qui pia
note nos messages de radio, la jeune fille
L'habileté à dépeindre des personnages qui tape mes rapports, le curé qui soigne
vivant et agissant dans un univers clan nos blessés, et surtout Félix, et surtout le
destin est le dénominateur commun à de Bison, jamais ces gens ne croiront qu'ils
nombreux films de Melville, en particulier sont des héros, et je ne le crois pas
ceux qui précèdent L'Armée des ombres, Le davantage3 ». Dans Lucie Aubrac, le public
Deuxième souffle (1966), dans lequel Lino reconnaît l'héroïne-résistante par ses actes
Ventura tient le rôle principal de Gu, et Le de courage et son discours patriotique, à
Samouraï (1967). On reprocha donc à l'opposé, ou presque, des personnages de
Melville de filmer ses résistants comme ses L'Armée des ombres, peu diserts — à cause
gangsters. Cette critique aurait un sens s'il des choix du réalisateur - sur les motifs de
existait une définition de la « bonne » ma leur engagement.
nière de figurer un résistant au cinéma ou Alors que les résistants de Claude Berri
dans toute œuvre de fiction. Dans un en enchaînent les actes de bravoure, ceux de
tretien accordé aux Cahiers du cinéma Melville sont moins souvent filmés dans
en 1974, Michel Foucault s'interrogeait sur l'action que dans les moments de délibéra
la représentation des luttes populaires : tion qui la précèdent : quelle méthode em
« Peut-on faire un film de lutte sans qu'il y ployer pour exécuter Dounat ? Faut-il ou
ait les processus traditionnels de l'héroïsa- non tuer Mathilde ? Le réseau des person
tion ? On en revient à un vieux problème : nages est construit sur des relations, hiérar
comment l'histoire en est-elle arrivée à chiques ou affectives, qui les unissent deux
tenir le discours qu'elle tient et à récupérer à deux : Gerbier, l'ingénieur des Ponts et
ce qui s'est passé, sinon par un procédé Chaussées, et le patron, Jardie, épisté-
qui était celui de l'épopée, c'est-à-dire en mologue, dialoguant à distance sur la ratio
se racontant comme une histoire de nalité de l'engagement ; le Bison, l'homme
héros ? 1 ». Cette remarque doit être r de la Légion étrangère, qui transmet son
eplacée dans son contexte. Foucault réa savoir-faire de tueur au novice, le Masque ;
gissait par rapport au cinéma kitsch, Por Félix et Jean-François, qui ont combattu
tierde nuit en particulier, en opposant à ce ensemble pendant la « drôle de guerre » ;
type de cinéma, ce que pouvait repré Mathilde et Gerbier, presque rivaux dans le
senter Les Camisards (1971) de René commandement du groupe (Fig. 2). Dans
Allio 2. Trente ans plus tard, la question de un beau plan-séquence tourné sur le pro
meure pertinente pour analyser la product montoire de Fourvière, la caméra suit ces
ion française consacrée à la Résistance. derniers, alors qu'ils envisagent toutes les
On pense ici à Lucie Aubrac, produit et hypothèses pour faire évader Félix. Tour à
réalisé par Claude Berri en 1997. Fondé sur tour, le Bison, le Masque et Jean-François
un livre de souvenirs, le film transforme en entrent dans le cadre. La caméra s'arrête
héroïne une femme devenue témoin en tandis qu'un petit déjeuner s'organise. Un
gagée de ce que fut la Résistance. Dans zoom avant isole le personnage de Jean-
son journal, Philippe Gerbier écrit : François. Dans le plan suivant, celui-ci
« Jamais le garçon qui, chaque semaine, rédige sa propre lettre de dénonciation, es
transporte une vieille valise pleine de nos pérant ainsi retrouver Félix dans les geôles
allemandes. Selon Monique Canto-Sperber, 1. Michel Foucault, « Entretien avec Pascal Bonitzer et les délibérations morales des personnages Serge Toubiana », Cahiers du cinéma, 251-252, 1974, p. 5-
15. et la question du déterminisme sont sou
2. Julien Neutres, René Allio face à l'histoire : les cami vent réglées par la mise en scène des sards ex. Moi, Pierre Rivière. .., mémoire de maîtrise d'histoire
contemporaine, Université de Versailles Saint-Quentin-en-
Yvelines, 2000. 3. Joseph Kessel, L'Armée des ombres, op. cit., p. 125.
84 :
Le visage de l'histoire
Fig. 2. Mathilde (Simone Signoret) préparant l'évasion de Félix.
causes et non des raisons1. Dans L'Armée l'attente, la planque. Après son évasion de
Montluc, Philippe Gerbier est « mis au vert » des ombres, les personnages agissent, alors
que cette causalité est tue - les raisons de par les membres de son réseau. Mortifié par
l'exécution de Dounat - ou incertaine - les la décision de courir sous le feu de ses
bourreaux, il trouve le réconfort dans les raisons de croire que Mathilde a ou va
livres du patron. « Quand j'ai fait relier les trahir. Le débat sur l'idée de Résistance, sous le nom de Luc Jardie, dit Melvsans être posé de manière formelle par
ille, j'ai fait garder les titres exacts des Melville, trouve dans L'Armée des ombres
ouvrages de Cavaillès. Des titres comme une forme cinématographique qui montre
Transfini et Continu sont sublimes 3 ». la complexité du raccord entre les motivat
Le raccord problématique entre l'idéoloions et les pratiques de l'être résistant2. Le
gie et l'action ne doit donc pas être seulefilm de Melville s'intéresse au sens d'une
ment vu dans la dynamique de la lutte, mais action qui n'est pas commentée par un dis
également dans ces moments creux, l'acours porté par les personnages. Il filme
ttente solitaire de Gerbier par exemple. La dans la durée un nombre restreint de pra
temporalité des opérations est lente chez tiques résistantes : quelques actes violents,
Melville, qui offre à ses personnages des dont les victimes, à l'exception de la senti
moments de répit, par exemple les scènes nelle poignardée par Gerbier, font partie de
bucoliques d'un château dont le parc cache leur propre organisation, les déplacements,
un terrain d'aviation clandestin. Le ballet le transport de matériels illicites, mais aussi
nocturne des Lysanders est organisé par le
1. Séminaire La Résistance: de l'expérience au récit, baron de Ferté-Talloire, ses métayers, ses
séance du 15 mars 2000. valets de chien et ses piqueurs. Dans un 2. Sur ce débat, lire la contribution de Pierre Laborie,
• L'idée de Résistance, entre définition et sens retour sur un
questionnement -, dans La Résistance et les Français. Nouv 3- Jean-Pierre Melville, Entretien avec Rui Nogueira,
op. cit. elles approches, Cahiers de l'IHTP, 37, 1997, p. 15-27.
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dernier plan où le hobereau contemple les sur le statut de l'image à l'épreuve du
pur-sang rentrant à l'écurie, la voix off de mythe résistancialiste. Dix ans plus tard, il
Gerbier apprend au spectateur que ses choisit pourtant d'adapter le récit de Kessel
hôtes ont tous été fusillés quelques jours en donnant à la Résistance les traits d'ac
après son départ. La mort saisit tour à tour teurs célèbres : Simone Signoret, Paul Meu-
l'ensemble des personnages du drame. Elle risse, Lino Ventura (Fig. 3 et 4). Alors qu'il
est au cœur de la justesse perçue dans la est emmené devant le peloton d'exécution,
manière dont L'Armée des ombres repré Gerbier songe au patron, Jardie-Cavaillès,
sente ce qu'être résistant voulut dire. Le et emploie une métaphore mathématique
traître Paul Dounat, Félix, Jean-François et pour rendre compte de ses dernières im
Mathilde sont tués sur l'écran. À l'initiative pressions au seuil de la mort : « Et je vais
de Melville, la mort des autres protagonistes mourir. . . et je n'ai pas peur. . . C'est imposs
est annoncée par des sous-titres, dans le ible de ne pas avoir peur quand on va
détail de la manière dont elle advient : tor mourir... C'est parce que je suis trop
ture pour le Patron, décapitation pour le borné, trop animal pour y croire. Mais si je
Bison, fusillade pour Gerbier, cyanure pour n'y crois pas jusqu'au dernier instant,
le Masque. Dans sa thèse, Olivier Bohler jusqu'à la plus fine limite, je ne mourrai j
suggère que les personnages des films de amais. Quelle découverte ! Et comme elle
Fig. 4. Le • Patron » (Paul Meurisse). Fig. 3. Gerbier (Lino Ventura).
plairait au patron ' ». Si elle ne correspond Melville sont des « télotypes », marqués par
leur destin plus que par leur origine. La pas à une situation historique « réelle », la
seule faute commise par Mathilde n'est-elle vie des héros de L 'Armée des ombres const
pas d'avoir conservé une trace de son itue sans doute une sorte d'état limite de
passé, une photographie de sa fille ? l'expérience résistante. La torture est l'une
Coupés de leur histoire et de leur famille, des réalités les plus horribles de cette ex
apparemment privés de tout horizon poli périence que Melville a voulu figurer. Les
visages tuméfiés de Félix et de Jean-Françtique dans leur combat, Gerbier, Mathilde,
Félix, le Masque et le Bison - le cas du ois ne cherchent pas à horrifier le specta
Patron est un peu différent - vivent dans un teur par un réalisme voyeur : le maquillage
interminable présent dont le seul horizon les représente comme des masques de tr
est leur propre disparition. agédie aux yeux fermés par les ecchy
« L'histoire ne s'écrit plus, on la pho moses 2 (Fig. 5 et 6). Évoquant les derniers
tographie », déclare - pour le regretter - le
patron de l'AFP qui, dans Deux hommes 1. Joseph Kessel, L'Armée des ombres, op. cit., p. 224.
2. Hervé Aubron, lors de sa contribution au séminaire La dans Manhattan, censure la photographie
Résistance : de l'expérience au récit, évoquait les traits hiéd'un résistant mort dans les bras de sa maît ratiques des comédiens, dus à la photographie « acérée » de
resse. En 1958, Melville s'interroge déjà Pierre Lhomme.
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