Les Angoysses douloureuses qui procèdent d'amours, une vision ambiguë de l'amour - article ; n°1 ; vol.42, pg 7-28

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Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance - Année 1996 - Volume 42 - Numéro 1 - Pages 7-28
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
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Janine Incardona
Les Angoysses douloureuses qui procèdent d'amours, une
vision ambiguë de l'amour
In: Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance. N°42, 1996. pp. 7-28.
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Incardona Janine. Les Angoysses douloureuses qui procèdent d'amours, une vision ambiguë de l'amour. In: Bulletin de
l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance. N°42, 1996. pp. 7-28.
doi : 10.3406/rhren.1996.2052
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhren_0181-6799_1996_num_42_1_2052ANGOYSSES DOULOUREUSES QUI PROCEDENT LES
D'AMOURS1,
UNE VISION AMBIGUË DE L'AMOUR
Ces dernières années, le discours critique concernant Les Angoysses
douloureuses qui procèdent d'amours d'Helisenne de Crenne a com
mencé à changer pour s'intéresser de plus en plus au roman dans son
ensemble et non plus seulement à sa première partie2. La critique
1. Nous avons basé notre étude sur la version intégrale du roman, à partir de
l'édition de Denis Janot, Paris, 1538.
2. Depuis l'ouvrage de Gustave Reynier, Le roman sentimental avant l'Astrée,
Paris, Armand Colin, paru en 1908, et jusqu'aux années 1970 environ, c'est la
première partie du roman qui retient surtout l'attention des spécialistes qui, trop
souvent, n'ont pas hésité à mutiler cette œuvre, détruisant ainsi sa structure et
son unité. En effet, plusieurs éditions modernes présentent uniquement la
première partie : l'édition critique et annotée de Paule Demats, Hélisenne de
Crenne, Les angoysses douloureuses qui procèdent d'amours (1538), Première
partie, Paris, Les Belles Lettres, 1968, l'édition de Jérôme Vercruysse, Hélisenne
de Crenne, Les angoisses douloureuses qui procèdent d'amours (Première
partie), Paris, Minard-Lettres Modernes, 1968, à partir du texte de 1560 et
l'édition d'Antonio Possenti, Hélisenne de Crenne, Les Angoysses Douloureuses
(Première Partie), Texte de 1538, Naples, éd. Liguori, 1973. Les raisons qui ont
motivé la critique à n'étudier que la première partie du texte se basent aussi bien
sur l'interprétation autobiographique de cette première partie que sur des
considérations de manque d'unité stylistique et des problèmes d'appartenance à
un genre déterminé. Dans son édition de 1968, Jérôme Vercruysse ne présente que
la première partie des Angoysses douloureuses, qu'il qualifie « d'authentique petit
chef-d'œuvre qui ne mérite pas son enfouissement quatre fois séculaire » (Préface)
tandis que les autres parties exigent, selon lui, un effort de lecture « de plus en
plus pénible » ce qui rend le roman « presque illisible » (p. 18). Pour Paule Demats,
« le roman vécu ne laissait pas présager, au moins jusqu'au chapitre XXII, une
perversion aussi grave du goût et de la langue, malgré la gaucherie de l'écrivain en
telle de ses pages. Il semble que les Angoisses II et III n'aient pas été écrites de la
même encre que les Angoisses I » (op. cit., p. XXVII). D'autre part, plusieurs
articles sont consacrés exclusivement à la première partie du roman. Nous
citerons pour exemples : Anne R. Larsen, « The Rhetoric of Self-Defense in Les
Angoysses douloureuses qui procèdent damours (Part One) », Kentucky Romance
Quarterly, 1982, 29 :3, p. 235-243, Colette H. Winn, « La symbolique du regard dans
Les Angoysses douloureuses qui procèdent d'Amours d'Helisenne de Crenne »,
Orbis Litterarum, 1985, 40, p. 207-227, Ewa Janiszewska-Kozlowska, « Le destin
RHR 42 — Juin 1996 8 JANINE INCARDONA
aurait enfin pris conscience de la nécessité de considérer ce roman
dans son intégralité, c'est-à-dire qu'elle en apprécierait enfin l'unité
structurelle et thématique1. C'est sous cet angle que nous voulons
appréhender le texte, en nous proposant de dégager le thème de
l'amour comme un des éléments structurants des Angoysses doulou
reuses non seulement de par sa continuelle présence mais surtout de
par son traitement par l'auteur2.
féminin dans Les Angoisses douloureuses et La Princesse de Clèves », Ac ta
Universitatis Lodziensis, Folia Litteraria, 14, 1985, p. 81-87, Barbara Ching,
« French Feminist Theory, Literary History, and Hélisenne de Crenne's Les
Angoysses douloureuses », French Literature Series, Vol. XVI, 1989, p. 17-26,
Robert D. Cottrell, « Female Subjectivity and Libidinal Infractions : Hélisenne de
Crenne's Angoisses douloureuses qui procèdent d'amours », French Forum, 1991
Jan., p. 5-19.
1. Depuis les années 1970, plusieurs études considèrent Les Angoysses
douloureuses dans son intégralité révélant ainsi que seul un examen de toutes les
parties de cette œuvre peut en révéler la portée. Ainsi, Donald Stone, dans son
article « The unity of Les Angoysses douloureuses », From Tales to Truth, Essays
on French Fiction in the XVIth century, Vittorio Klostermann, Analecta Romanica,
Heft 34, Francfort, 1973, p. 12-21, considère que la rhétorique employée par
Hélisenne de Crenne est inséparable du but didactique annoncé qui suit point par
point le débat amoureux qui sévissait à cette époque ; M. J. Baker (« France's first
sentimental novel and novels of chivalry», Bibliothèque d'humanisme et de
renaissance, XXXVI, 1974, p. 33-45) s'efforce de démontrer que le récit de
Guenelic n'abandonnant pas le caractère sentimental de la première partie n'est
pas assimilable aux romans de chevalerie ; Tom Conley (« Feminism, Ecriture, and
the closed room : The Angoysses Douloureuses qui procèdent damours »,
Symposium, XXVII, Winter 1973, n° 4, 1973, p. 322-332) et Luce Guillerm (« La
prison des textes ou Les angoysses douloureuses qui d'amours,
d'Helisenne de Crenne (1538) », Revue des Sciences Humaines, n° 196, tome LXVII,
oct-déc. 1984, p. 9-23) se sont attachés au thème de l'écriture qui traverse le roman
dans chacun de ses récits tandis que Christine de Buzon dans sa thèse « Les
Angoisses douloureuses d'Helisenne de Crenne (1538), Lectures et écritures »,
Université François-Rabelais, Tours, Centre d'Etudes Supérieures de la
Renaissance, novembre 1990, s'est penchée sur les structures énonciatives et
narratives du texte ainsi que sur l'élaboration d'un style « piteux » de la part
d'Helisenne de Crenne.
Par ailleurs, plusieurs éditions intégrales ont été publiées : une édition
américaine proposée par Harry Rennell Secor (Hélisenne de Crenne, Les
Angoysses douloureuses qui procèdent d'Amour, A Critical Edition based on the
Original Text with Introduction, Notes and Glossary, Ph. D., Yale University) en
1957 à partir du texte de 1538 et celle de Jérôme Vercruysse (Hélisenne de Crenne,
Œuvres, Genève, Slatkine, 1977), à partir du texte de 1560.
2. Dans « Ecriture et Parole dans Les Angoysses douloureuses qui procèdent
d'amours d'Helisenne de Crenne, 1538 », Quaderns de Filologia, Estudis literaris UNE VISION AMBIGUË DE L'AMOUR 9
Les Angoysses douloureuses est en général considérée comme une
œuvre didactique et moralisante ayant pour but la condamnation de
l'amour. Il nous faut, à ce sujet, être prudent car le titre complet, Les
angoysses douloureuses qui procèdent d'amours : contenantz troys
parties, Composées par Dame Helisenne : Laquelle exhorte toutes
personnes a ne suyure folle Amour, ne condamne pas l'amour mais un
certain type d'amour, en annonçant dès avant la lecture de l'œuvre,
que l'amour possède plus d'un visage. Effectivement, la lecture des
épîtres et des différents récits confirme cette impression et installe le
lecteur face à la dichotomie1 « fol amour » / « vray amour ».
Cependant, une étude attentive nous permettra de découvrir qu'il
ne s'agit pas tant d'une vision dichotomique de l'amour que d'une
vision complexe et multiple. Vision d'autant plus complexe qu'elle
naît, entre autres, du jeu des narrateurs qui présente à partir de trois
focalisations successives (celles d'Helisenne, de Guenelic et de
Quezinstra), tous les points de vue possibles d'une même histoire
d'amour : le point de vue intérieur - à travers le récit de chacun des
amants - et le point de vue extérieur, c'est-à-dire celui de la société - à
travers le témoignage de Quezinstra.
Cette vision complexe naît également des nombreux discours sur
l'amour2 qui sont trop souvent considérés comme des digressions répé
titives et inutiles3 et qui, pourtant, contribuent de façon importante à
/, Homenaje a Amelia Garcia Valdecasas, Editores Carmen Morenilla, Ferran
Carbo, Universitat de Valencia, 1995, p. 433-448, nous nous sommes penchée sur
l'étroite relation de deux autres thèmes fondamentaux, l'écriture et la parole, tout
au long des différents récits du roman.
1. Cette dichotomie a été remarquée par Donald Stone (art. cit.) pour qui le but de
l'auteur serait essentiellement didactique voire moralisateur.
2. Discours qui jalonnent surtout les Seconde et Tierce parties.
3. Gustave Reynier (op. cit., p. 122), dans sa conclusion sur Les Angoysses
douloureuses, tout en mettant l'accent sur le succès du roman à travers les
diverses rééditions, déclare pourtant : « II a plu longtemps, et sans doute il aurait
été lu plus longtemps encore si dans la suite quelque éditeur intelligent en avait
détaché la partie sentimentale des développements chevaleresques et didactiques
qui en avaient été d'abord les compléments peut-être utiles, mais qui plus tard
parurent alourdirent le roman, jetèrent sur toute l'œuvre une couleur
d'ancienneté et dissimulèrent ce qu'elle contenait de sincère, de passionné, de
vraiment moderne. » Par ailleurs, il ajoute en note (op. cit., note 3, p. 121) : « II n'y a
pas lieu de s'arrêter à une sorte d'épilogue intitulé : Ample Narration faicte par
Quezinstra, en regrettant la mort de son compagnon Guenelic et de sa Dame
Helisenne après leur deplorable fin, ce qui se déclarera avec decoration
poétique. En cette dernière partie, purement païenne et tout à fait inutile, 10 JANINE INCARDONA
la construction d'un discours sur l'amour1, discours qui offre simulta
nément au lecteur, comme nous le verrons, un double niveau de
lecture en présentant à la fois une exhortation au respect d'un statu
quo et une vision du monde et de l'amour toute particulière dans
laquelle s'inscrit le regard de femme de l'auteur.
Nous essaierons donc de dégager cette vision multiple de l'amour
tout d'abord à travers l'étude des épîtres qui encadrent les récits,
point de départ fondamental puisque celles-ci rendent manifestes les
divergences de points de vue des différents narrateurs pour, ensuite,
fixer notre attention sur les récits eux-mêmes.
Les épîtres
En effet, dans la première épître, s'il est vrai que Dame Helisenne2
parle à la première personne du singulier et s'adresse aux « nobles
dames » qu'elle encourage à esquiver les pièges d'amour en évitant
« ociosité » et en s'occupant « à quelques honnestes exercices » et
qu'elle érige en narrataires explicites d'un récit et d'une épître
propres à émouvoir leur compassion, il n'en est pas moins vrai que le
véritable destinataire de son récit est son ami Guenelic. Les « nobles
Quezinstra [...] ». Les études critiques postérieures à l'ouvrage de Gustave Reynier
ont malheureusement perpétué cette opinion réductrice (nous renvoyons à la note
n° 2). « Le récit de ces événements de moins en moins vraisemblables et
romanesques, les digressions, les leçons font piétiner le roman [...]. Bref, la
troisième partie et son complément sont franchement ennuyeux » nous dit Jérôme
Vercruysse, dans son édition de l'année 1968, p. 18. Paule Demats considère que
« la quête qui fait le sujet de cette partie [il s'agit de la Seconde Partie] introduit
une disparate dans l'intrigue sentimentale et prend allure de digression par son
apparente inutilité, par sa longueur et par les discussions théoriques qui
l'encombrent » (op. cit., p. XXIV-XXV).
1. En effet, nombreux sont les personnages appelés à formuler un discours sur
l'amour, que ce discours soit négatif- comme dans la majorité des cas - ou positif.
2. Pour éviter toute confusion, il est nécessaire de distinguer les différentes voix
féminines des Angoysses douloureuses. Ces voix sont celles d'Helisenne,
personnage dont nous ignorons le patronyme puisqu'il n'apparaît à aucun moment
du récit, de Dame Helisenne, narratrice de la première partie et « rédactrice » des
parties II et III - nous employons le terme « rédactrice » dans le sens où les titres
des parties mentionnées indiquent qu'il s'agit d'un récit composé par Dame
Helisenne parlant en la personne de son ami, c'est-à-dire que Dame Helisenne
sert d'intermédiaire entre la parole de Guenelic et les lecteurs. Nous établissons
donc une distinction entre Dame Helisenne (la narratrice) et Helisenne de
Crenne (l'auteur, c'est-à-dire l'instance créatrice du roman dans son intégralité)
qui est par ailleurs le nom de plume employé par Marguerite de Briet. UNE VISION AMBIGUË DE L'AMOUR 11
dames » apparaissent comme prétexte de son discours de la même façon
que le moine à qui elle se confessera : l'aveu, la confession ou bien la
compassion qu'elle demande à ses congénères sont autant de discours
« au service de son amour1 ».
Quant à Guenelic, son véritable but est moins de dissuader les
lecteurs de suivre la voie de l'amour que de prévenir les jeunes amou
reux des dangers qu'entraîne une attitude peu courtoise vis-à-vis de
leurs dames. En effet, ce n'est pas son amour mais son impatience et
son indiscrétion passées qui lui font souffrir d'affreux tourments :
Helas moy paoure miserable, qui trop tard congnoys mon imprudence &
inconstance, ie n'ay iuste cause de me plaindre d'amours, combien que l'exces-
siue douleur (dont continuellement ie suis angustié & adoloré, en procède :
non par deffault de ma dame : mais par ma follye & indiscretion.
Quezinstra est certainement le seul des trois narrateurs qui, à tra
vers une vision univoque de l'amour, s'érige en censeur. En effet,
dans sa courte épître finale, il nous apprend que le but de la publica
tion des Angoysses douloureuses (dont il est chargé) est de prévenir les
lecteurs contre les dangers de la sensualité. Sa narration acquiert
ainsi une valeur morale indiscutable car, pour lui, les souffrances
d'Helisenne et de Guenelic n'auront pas été vaines dans la mesure où
elles pourront servir d'exemple aux lecteurs.
Ces nuances de point de vue concernant l'amour ne sont en fait
aucunement surprenantes si nous considérons la forme autobiogra
phique2 de chacun des récits, que le narrateur soit ou non le person
nage central des événements narrés. Chaque « je » représente une f
ocalisation propre nous conduisant, à la fin du roman, à un ensemble de
trois points de vue différents. En effet, Dame Hélisenne raconte ses
1. Je reprends, ici, les termes de Luce Guillerm, art. cit., p. 18.
2. Jean Rousset définit la forme autobiographique de la façon suivante : « Tenons
pour acquis que la forme autobiographique, à l'état pur, se définit par l'énoncé « je
conte mon histoire » : un protagoniste central en fonction de narrateur, et de
narrateur de soi-même, qui n'exclut pas les autres de son histoire mais ne les y
admet que s'ils entrent dans le champ de son regard, de ses passions, de ses
activités ; ces personnages satellites existent par lui et autour de lui. » (Narcisse
Romancier, Essai sur la première personne dans le roman, Paris, José Corti,
1986, p. 20). Si nous employons l'expression de Jean Rousset, c'est également pour
marquer une distinction par rapport à l'autobiographie réelle. Nous faisons
allusion, bien sûr, à la polémique concernant la première partie des Angoysses
douloureuses comme autobiographie de Marguerite de Briet (voir notes n° 2 et
n°22). 12 JANINE INCARDONA
angoisses amoureuses dans la première partie, Guenelic ses souffrances
amoureuses et sa quête dans les Seconde et Tierce parties tandis. que
Quezinstra relate, dans l'Ample Narration, la rencontre des deux
amants, dont il est témoin, dans l'au-delà.
A partir de ces préliminaires, nous pouvons désormais fixer notre
attention sur les récits à proprement parler.
La naissance de l'amour
Chacun des récits des amants commence dès leur première ren
contre, faisant de cette scène « un seuil, qui sépare de façon tranchée
le passé et le futur »*. En effet, les deux brefs résumés qui la précè
dent, tout en éclairant les lecteurs sur les qualités des deux jeunes
gens, n'ont d'autre fonction que de souligner la soudaineté de leur
amour et le bouleversement que celui-ci implique dans leur vie. Dans
leur passé, rien ne laissait supposer que leurs vies calmes et sans
nuages connaîtraient les affres de la passion et de la douleur. Ainsi,
cette scène de la rencontre amoureuse remplit une « fonction inaugur
ale »2 puisque toutes les actions des différents récits dépendent de
celle-ci et puisque, surtout, elle se répétera tout au long du roman.
En effet, chaque rencontre3, dominée par la crainte des amants d'être
surpris, se voit limitée à de furtifs regards ou tout au plus à des
échanges de paroles, ou de lettres, tantôt conventionnelles tantôt
chagrines. Aucun contact physique n'est donc possible, si ce n'est un
geste entrepris par Guenelic et qui dénonce le désir de nos deux infor
tunés amants :
[...1 il venoit passer si près de moy, qu'il marchoit sur ma cotte de satin
blanc. I'estois fort curieuse en habillemens, c'estoit la chose ou ie prenoye sin-
1. Jean Rousset, Et leurs yeux se rencontrèrent, José Corti, 1992, p. 77.
2.ibid., p. 137. En effet, selon Jean Rousset, la scène de la première
rencontre possède une « fonction inaugurale » dans le sens où « sans elle le texte ne
serait pas, rien ne serait. »
3. Au total, dans la première partie, une vingtaine de rencontres décrites dans le
texte de façon spécifique ainsi que diverses rencontres, dont nous ignorons le
nombre et le détail, qui ont pour maigre résultat un échange de lettres et six
conversations et, dans la troisième partie, des retrouvailles rendues possibles
grâce à un échange de lettres. En fait, les quelques entretiens qui sont accordés
aux amants n'aboutissent à aucune action de leur part et se convertissent en une
espèce de chassé-croisé au cours duquel aucun des deux amants ne prononce les
paroles attendues par celui qui dévoile son amour. VISION AMBIGUË DE L'AMOUR 13 UNE
gulier plaisir, mais au contraire, voluntairement & de bon cueur i'eusse baisé
le lieu ou son pied auoit touché [...]
Puisque tout est nié aux amants si ce n'est le regard1, celui-ci
prendra toutes les formes possibles : l'image de l'être aimé, obsédante,
apparaîtra aux yeux de chacun, que ce soit par l'intermédiaire de la
mémoire ou sous forme de songes.
Les récits des deux amants révèlent que tous deux ont été tout
d'abord « saisis » par l'image de l'autre (la volonté ne joue pas à ce
stade-là de « l'énamourement »2). Malgré les exemples d'amours mal
heureux qui leur sont venus à l'esprit (ou justement à cause de ceux-
là3), les deux amants choisissent pourtant et en toute connaissance de
cause de se rendre à l'amour. A partir de cette décision, il leur est
impossible de revenir en arrière : Amour est désormais seigneur et
maître de leur cœur.
La forme autobiographique
Dans la première partie, c'est le « je » amoureux et souffrant de la
narratrice qui organise le récit à travers ses craintes, ses doutes, sa
souffrance. Ce « je », si nous reprenons les termes de Jean Rousset,
est ici plus qu'ailleurs « l'instrument propre à une saisie interne »4.
1. A ce propos, il est intéressant de remarquer que le substantif « regard(z) » est
privatif du couple Helisenne-Guenelic. Lexicalement, le mari est exclu de la
relation entre sa femme et Guenelic ; il est relégué au rang de spectateur : il
regarde le couple, il le surveille. Ainsi s'établit un jeu de regards où le mari les deux jeunes gens se regarder.
2. La langue française n'offre que des termes ou expressions qui rendent compte
uniquement de l'aspect ponctuel de la naissance du sentiment amoureux ; tel est le
cas de « coup de foudre » ou de « tomber amoureux ». Dans son article « L'amour à
l'état naissant comme figure et mouvement », Le récit amoureux, Colloque de
Cerisy-la-Salle, 1984, p. 276-283, Francesco Alberoni parle « d'état naissant » pour
mettre à la fois en relief les aspects ponctuel et duratif de « l'innamoramento ». Par
ailleurs, Roland Barthes, dans son ouvrage Fragments d'un discours amoureux,
Seuil, 1977, p. 223, parle de « ravissement » et propose également le terme savant
« énamoration ». Nous préférons quant à nous, utiliser le terme « énamourement »,
calque de l'italien « innamoramento » et que Didier Coste utilise dans sa
traduction de l'article cité de Francesco Alberoni.
3. Ces exemples d'amours malheureux qui jalonnent les récits traduisent
certainement une volonté de la part de l'auteur d'inscrire le texte dans une
tradition thématique qui situerait l'amour entre Helisenne et Guenelic au même
niveau que ces amours légendaires.
4. Jean Rousset, Narcisse romancier, p. 9. JANINE INCARDONA 14
Dame Helisenne raconte ses angoisses amoureuses dues en grande
partie à l'ambiguïté de l'attitude de Guenelic - ambiguïté qui, pour se
défaire, nécessite un autre récit apportant, finalement, la vision et le
vécu du jeune homme face à la seule vision, tronquée, d'Helisenne1.
Les véritables sentiments de Guenelic pour Helisenne ne seront
dévoilés qu'à partir de La Seconde partie. Dans la première partie, le
jeune homme passe de l'état d'amant irréprochable à celui d'amant dé
loyal au gré de l'humeur d'Helisenne2. Toutes ces incertitudes ne font
que mettre en relief le choix d'Helisenne : bien que certainement
indigne de son amour et malgré son comportement incompréhensible,
Guenelic a été choisi comme amant. Mérite-t-il ou non l'amour que lui
voue la protagoniste ? Peu importe car, sans personnalité bien définie,
il incarne surtout la figure de l'amant.
Dans le récit de Guenelic, le « je » cède à plusieurs reprises la place
au « nous » qui englobe à la fois Guenelic et Quezinstra puis au
« il(s) » qui représente tour à tour Quezinstra et d'autres personnages.
Ce phénomène est tout à fait significatif car il indique que, de sujet
unique de l'histoire, Guenelic passe fréquemment à simple témoin des
actions de son ami Quezinstra. Ce passage du « je » au « il », c'est-à-
dire le changement de focalisation à l'intérieur d'un même récit, ne
signifie pas pour autant que Quezinstra doit être considéré comme le
héros3 à part entière des Seconde et Tierce parties car il n'existe que
comme faire valoir de son ami Guenelic et comme motivation des nom
breux discours sur l'amour de celui-ci pour Helisenne. En effet, ce qui
intéresse réellement Guenelic, ce sont ses tourments amoureux, les
aventures « belliqueuses » partagées avec Quezinstra n'apparaissent
dans son récit que comme termes d'une comparaison où l'amour sort
victorieux. Par le dédain affiché vis-à-vis d'une éventuelle gloire ac
quise au cours de brillants faits d'armes, Guenelic accroît et magnifie à
1. Le passage du récit de Dame Helisenne à celui de Guenelic marque en fait le
passage d'une « intériorité » à une autre « intériorité ». En effet, dans la première
partie, Guenelic n'est, aussi bien pour Helisenne que pour le lecteur, qu'une
« extériorité » dans la mesure où la jeune femme ignore tout de celui-ci. Nous
reprenons ici les termes qu'emploie Jean Rousset au sujet de la rencontre entre
Frédéric et Mme Arnoux, dans Et leurs yeux se rencontrèrent (p. 25).
2. N'oublions pas qu'Helisenne entend des détractions au sujet de son ami mais
qu'elle est elle aussi témoin des écarts de langage de Guenelic, chose qu'elle
corrigera dans son épître d'introduction à La Seconde partie. Le lecteur doute
donc autant que la protagoniste de la nature de l'amour du jeune homme.
3. Le terme est à prendre dans les deux sens : héros parce qu'il accomplit des
exploits chevaleresques ; héros en tant que protagoniste principal. UNE VISION AMBIGUË DE L'AMOUR 15
ses propres yeux et aux yeux des lecteurs son amour pour Helisenne.
C'est justement cette attitude, cette victoire de l'amour sur les ex
ploits chevaleresques, qui nous permettent de douter de l'apparte
nance des deux parties du récit de Guenelic au genre du roman
d'aventures chevaleresques1.
De la sérénité légitime aux souffrances de l'adultère
Les cinq premiers paragraphes du récit de Dame Helisenne mar
quent dès le départ un parallèle entre les sentiments d'Helisenne en
vers son mari, d'une part, et envers Guenelic, d'autre part. Dans la
première partie, la présence du mari est lourde pour les deux amants.
Pourtant, il n'en a pas toujours été ainsi pour Helisenne. Dans le
passé, la jeune femme et son mari se vouaient un « amour mutuel &
réciproque ». Ainsi, Helisenne, avant la rencontre amoureuse, se
considérait fortunée de vivre avec le jeune gentilhomme à qui elle fut
mariée :
1. Cette réflexion devrait permettre de résoudre la polémique quant à l'unité de
l'œuvre et son appartenance à un genre déterminé. Depuis Gustave Reynier, la
critique du XXe siècle est d'accord pour voir dans la première partie des
Angoysses douloureuses le premier roman sentimental français (entre autres,
Henriette Charasson, Paule Demats, Jérôme Vercruysse, M. J. Baker). Ce texte
représenterait « la première de nos histoires où l'on voie reculer la fiction
romanesque et passer au premier plan l'élément sentimental » (Reynier, op. cit.,
p. 118-119). En effet, Helisenne de Crenne nous offre « une étude psychologique
scrupuleusement faite, une analyse minutieuse qui nous peint si bien ses
sentiments » (Henriette Charasson, « Les origines de la sentimentalité
moderne... », Mercure de France, LXXXVIII, 1910, p. 198). A travers ce roman, nous
assisterions en fait aux « premiers balbutiements de l'Analyse » (p. 199). Sans
partager la thèse de l'autobiographie, Jérôme Vercruysse est d'accord au sujet du
caractère sentimental de la première partie des Angoysses douloureuses et
considère que « le petit roman de Marguerite de Briet se situe [...] à l'aurore de
cette conception nouvelle du sentiment amoureux » (op. cit., p. 23). Cependant, en
ce qui concerne la suite des Angoysses douloureuses, les avis sont partagés. Si
certains (Gustave Reynier, op. cit., p. 122, Henriette Charasson, art. cit., p. 198,
Jérôme Vercruysse, op. cit., p. 17) considèrent les récits de Guenelic et de
Quezinstra, c'est-à-dire les Seconde et Tierce parties ainsi que L'A mpl e
Narration, comme des « développements chevaleresques et didactiques » (Gustave
Reynier, op. cit., p. 122), d'autres (Paule Demats, M. J. Baker, art. cit. -dans cet
article, M. J. Baker montre les différences fondamentales entre les romans de
chevalerie et le récit de Guenelic) assurent que « nous sommes encore, et plus que
jamais, en plein roman sentimental » (Paule Demats, op. cit., p. XXXII) car tout au
long de ses aventures, dont il n'est d'ailleurs pas le héros au sens premier du
terme, Guenelic ne cesse de vanter les bienfaits de l'amour, son seul maître.