Les artisans étrangers en France - article ; n°3 ; vol.4, pg 37-55

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1988 - Volume 4 - Numéro 3 - Pages 37-55
Les artisans étrangers en France
Michel AUVOLAT et Rachid BENATTIG
Il existe en France une tradition d'insertion et de promotion des étrangers dans l'artisanat. Après avoir perdu de sa vigueur dans l'après-guerre, ce mouvement connaît depuis quelques années un renouveau significatif. Les artisans étrangers ont tendance à se concentrer dans le bâtiment, plus particulièrement la maçonnerie. Les Européens du Sud (surtout les Portugais) et les Maghrébins constituent les principaux groupes concernés. Le chômage est à l'origine de l'installation de la moitié des étrangers qui relèvent généralement d'une immigration ancienne. S'ils sont, plus que les artisans français, engagés dans des relations de sous-traitance, leurs projets n'apparaissent pas moins solides ni dynamiques. La mise à son compte sélectionne, en fait, des individualités avec un bilan qui semble actuellement positif (plus d'installations que de radiations).
Foreign craftsmen in France
Michel AUVOLAT and Rachid BENATTIG
There is in France a tradition of insertion and promotion of foreigners working in craftsmanship. After having lost some of its vitality after the war, this movement has been experiencing in the last few years a significant renewal. Foreign craftsmen have shown a tendency to concentrate in the construction sector, especially masonry. Southern Europeans (especially Portuguese) and North Africans (Maghrebins) are the most important groups involved. Unemployment was the original cause for the settlement of half of these foreigners, most ofthem having immigrated long ago. If they tend to be engaged in subcontraction more than French craftsmen, their projects are no less solid and dynamic. Becoming one's own boss amounts in fact to the selection of individualities, a situation actually showing a positive result (more businesses are being set up than are closing down).
Los trabajadores autónomos extranjeros en Francia
Michel AUVOLAT et Rachid BENATTIG
Para los trabajadores extranjeros inmigrados en Francia, el trabajo independiente ha constituído desde siempre un medio para lograr la inserción y la promoción sociales. Esta tradición, que habia disminuído en el período de la post-guerra, presenta actualmente un importante repunte.
Los trabajadores autónomos extranjeros tienden a concentrarse en las actividades de la construcción, y, sobre todo, en la albañileriá. La mayoría de ellos vienen de Europa meridional (sobre todo de Portugal) y del Maghreb y, en general, su inmigración data de hace largos años.
El desempleo constituye para la mitad de estos trabajadores el motivo principal de su instalación como trabajadores por cuenta propria. A pesar de recurrir más que los autónomos franceses a la « sous-traitance », las empresas de los autónomos extranjeros son sólidas y dinámicas. La instalación como trabajador independiente selecciona a los individuos, lo que explica que el balance de estas actividades sea actualmente positivo : efectivamente, hay más inscripciones de instalación de empresas que de cese de actividades.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1988
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Michel Auvolat
Rachid Benattig
Les artisans étrangers en France
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 4 N°3. pp. 37-55.
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Auvolat Michel, Benattig Rachid. Les artisans étrangers en France. In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 4
N°3. pp. 37-55.
doi : 10.3406/remi.1988.1178
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1988_num_4_3_1178Résumé
Les artisans étrangers en France
Michel AUVOLAT et Rachid BENATTIG
Il existe en France une tradition d'insertion et de promotion des étrangers dans l'artisanat. Après avoir
perdu de sa vigueur dans l'après-guerre, ce mouvement connaît depuis quelques années un renouveau
significatif. Les artisans étrangers ont tendance à se concentrer dans le bâtiment, plus particulièrement
la maçonnerie. Les Européens du Sud (surtout les Portugais) et les Maghrébins constituent les
principaux groupes concernés. Le chômage est à l'origine de l'installation de la moitié des étrangers qui
relèvent généralement d'une immigration ancienne. S'ils sont, plus que les artisans français, engagés
dans des relations de sous-traitance, leurs projets n'apparaissent pas moins solides ni dynamiques. La
mise à son compte sélectionne, en fait, des individualités avec un bilan qui semble actuellement positif
(plus d'installations que de radiations).
Abstract
Foreign craftsmen in France
Michel AUVOLAT and Rachid BENATTIG
There is in France a tradition of insertion and promotion of foreigners working in craftsmanship. After
having lost some of its vitality after the war, this movement has been experiencing in the last few years
a significant renewal. Foreign craftsmen have shown a tendency to concentrate in the construction
sector, especially masonry. Southern Europeans (especially Portuguese) and North Africans
(Maghrebins) are the most important groups involved. Unemployment was the original cause for the
settlement of half of these foreigners, most ofthem having immigrated long ago. If they tend to be
engaged in subcontraction more than French craftsmen, their projects are no less solid and dynamic.
Becoming one's own boss amounts in fact to the selection of individualities, a situation actually showing
a positive result (more businesses are being set up than are closing down).
Resumen
Los trabajadores autónomos extranjeros en Francia
Michel AUVOLAT et Rachid BENATTIG
Para los trabajadores extranjeros inmigrados en Francia, el trabajo independiente ha constituído desde
siempre un medio para lograr la inserción y la promoción sociales. Esta tradición, que habia disminuído
en el período de la post-guerra, presenta actualmente un importante repunte.
Los trabajadores autónomos extranjeros tienden a concentrarse en las actividades de la construcción,
y, sobre todo, en la albañileriá. La mayoría de ellos vienen de Europa meridional (sobre todo de
Portugal) y del Maghreb y, en general, su inmigración data de hace largos años.
El desempleo constituye para la mitad de estos trabajadores el motivo principal de su instalación como
trabajadores por cuenta propria. A pesar de recurrir más que los autónomos franceses a la « sous-
traitance », las empresas de los autónomos extranjeros son sólidas y dinámicas. La instalación como
trabajador independiente selecciona a los individuos, lo que explica que el balance de estas actividades
sea actualmente positivo : efectivamente, hay más inscripciones de instalación de empresas que de
cese de actividades.37
Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 4 - N° 3
1988
Les artisans étrangers en France*
Michel AUVOLAT et Rachid BENATTIG
Le travail indépendant des immigrés suscite un intérêt
grandissant, justifié à la fois par la réalité de son développement dans un contexte
de crise de l'emploi et par les modes de socialisation nouveaux qu'il signifie, à la
frontière de l'insertion et de l'intégration. Un récent colloque du Commissariat
Général du Plan et de la Commission des Communautés Européennes (}) a montré
qu'il s'agit d'un phénomène perçu dans la plupart des pays européens, l'Europe du
Nord en particulier. Le succès d'une désignation sous le terme générique « ethnie
business » signifie bien l'orientation privilégiée des observations et des hypothèses
vers les milieux du commerce et des services où, sur le mode américain, se consti
tuent de véritables systèmes communautaires.
L'un des intervenants au Colloque décèle même en eux les capacités parmi les
plus mobilisables pour les perspectives du marché unique européen qui rassemblait
les congressistes : « les entrepreneurs ethniques, disposant de potentiels financiers
et de ressources humaines rapidement mobilisables dans le cadre familial et ethni
que, ne seraient sans doute pas les derniers venus dans l'aventure de 1992. « Comm
unautaires » et transnationaux, ils le sont déjà... » (2).
Sans contester les thèses de l'« entrepreneuriat ethnique » qui rendent compte
de réalités très fortes dans le commerce et en milieu urbain, notre propos dans cet
article est de mettre en lumière les phénomènes sensiblement différents, moins
connus et pourtant d'ampleur comparable que révèle le développement de l'artisa
nat étranger. L'installation d'étrangers dans l'artisanat est une réalité traditionn
elle, très importante et constatée dès les années trente, mais qui a signifié souvent
l'achèvement d'un processus d'intégration mené à travers un long apprentissage de
la vie sociale et professionnelle dans le contexte français.
« L'accès à l'artisanat qui, incontestablement, constitue un facteur d'intégra
tion dans le pays d'accueil, est dans la majorité des cas, la résultante d'un processus
de mobilité qui passe par le salariat ouvrier et parfois le travail au noir » (3). 38 Michel AUVOLAT et Rachid BENATTIG
Face à l'afflux des artisans étrangers, la France en crise des années trente allait
réagir par l'établissement d'une réglementation limitant leurs possibilités d'installa
tion. Depuis 1984, elle est pour l'essentiel abrogée.
LES ETAPES DE LA REGLEMENTATION
Décret du 8 août 1935 : Créant l'obligation d'une carte d'identité spéciale,
appliquée aux « artisans étrangers rentrant dans la catégorie des artisans... qui
sont taxés, selon le bénéfice de leur profession d'après le tarif applicable à la
cédule des traitements et salaires ».
Le décret prévoyait d'autre part, la limitation du nombre d'artisans par un
système de quotas.
Décret loi du 12 novembre 1938 : Instituant la carte de commerçant étranger.
Décret loi du 8 octobre 1940 : Supprimant la carte d'artisan remplacée par le
régime, désormais unique, de la carte de commerçant.
Loi du 17 juillet 1984 : Dispensant de la carte de commerçant, les étrangers
titulaires d'une carte de résident (2 millions de personnes concernées).
Les titulaires d'une carte de séjour temporaire (2 à 300 000 personnes concer
nées) restent soumis à l'obligation de la carte de commerçant.
Ce rôle intégrateur de l'artisanat allait s'effacer avec la montée du salariat
dans l'après-guerre qui, associé à la démocratisation de l'enseignement, allait para
chever l'intégration des immigrés européens de l'entre-deux-guerres.
Ces séquences historiques ont bien été analysées pour le cas des Italiens.
« L'économie moderne est moins favorable à la promotion professionnelle des
immigrés que celle du début du XXe siècle, où l'artisanat jouait un grand rôle dans
la mobilité sociale. Maintenant, la démocratisation de l'enseignement favorise l'a
ssimilation de la seconde génération. Cependant, il arrive encore que le métier (tous
les artisanats liés de près ou de loin au bâtiment et à la décoration) autant que le
nom, révèle l'Italien de la seconde génération, mais son mode de vie, son compor
tement sont les mêmes que ceux de n'importe quel Français » (4).
Voyons-nous s'amorcer une nouvelle séquence historique où l'artisanat
retrouverait le rôle promotionnel et intégrateur qu'il a rempli dans la première
moitié du siècle ? L'augmentation du nombre d'artisans étrangers invite à poser la
question, à mesurer d'abord l'ampleur du phénomène, à enquêter sur la situation
socio-économique des artisans étrangers, sur leurs motivations, à les comparer aux
artisans français qui eux aussi sont de plus en plus nombreux. Sur la toile de fond
de la place et de l'avenir du travail indépendant dans les sociétés modernes, on peut
tenter une interprétation du renouveau de l'artisanat étranger.
Pour mobiliser des informations, nous avons réalisé dans le cadre de notre
étude une série d'enquêtes avec la collaboration des Chambres des Métiers de Les artisans étrangers en France 39
Versailles, Nice et Perpignan. Deux mille questionnaires ont été passés auprès
d'artisans en stage obligatoire préalable à l'installation, dont 500 de nationalité
étrangère (soit 7 à 8 % du total des artisans étrangers qui se sont installés durant la
même période) et dans les zones de leur plus forte concentration ; les données
recueillies peuvent dès lors être considérées comme représentatives du mouvement
d'ensemble. L'ensemble des graphiques présentés ici est issu du dépouillement de
ces enquêtes. Parallèlement, des monographies localisées par nationalité et métier
ont été effectuées pour les maçons portugais à Versailles, les maçons marocains à
Perpignan, les taxis maghrébins à Lyon et les bouchers algériens à Lyon. Le
présent article exploite donc, pour l'essentiel, l'étude de synthèse de ces enquêtes et
quelques données statistiques externes.
L'ESSOR DÉMOGRAPHIQUE DES ARTISANS ÉTRANGERS
Après guerre, la question de l'artisanat étranger s'efface dans la situation de
montée du salariat et de plein emploi. De 1962 à 1975, leur nombre (27 000) et leur
proportion (2 %), sont à peu près stables dans l'ensemble artisanal. Les deux tiers
sont des Italiens et Espagnols, concentrés dans les activités du bâtiment et dans
leurs régions frontalières respectives.
A partir du milieu des années soixante-dix, le nombre total d'artisans enregis
tre une progression soutenue. Les secteurs les plus porteurs sont constitués par le
bâtiment qui réunit autour de 40 % des artisans, et des activités de service comme
le nettoyage, la réparation, les soins de la personne. Dans un contexte de crise,
après un recul historique, le nombre et surtout la part relative dans la population
active des indépendants tend à augmenter.
L'EXPLOSION RÉCENTE DES EFFECTIFS D'ARTISANS ÉTRANGERS
Si l'artisanat a enregistré très rapidement le nouveau contexte de la fin des
années soixante-dix, les travailleurs étrangers ont été aussi bientôt au premier plan
des effets sociaux du ralentissement de la croissance et de la modernisation de
l'appareil de production. Pour la période 1973/1982, la chute globale du volume
d'emplois est estimée à 645 000, dont près de la moitié était occupée par des
étrangers. Dans l'industrie et le bâtiment, secteurs d'activités où se concentrent
traditionnellement les travailleurs immigrés, l'emploi étranger a régressé respect
ivement de près d'un tiers et de 40 %. En 1982, leur taux de chômage atteignait
14 % et même 21,9 % pour les Algériens (5).
On ne peut pas dire qu'il y ait eu transfert d'une part notable des étrangers
vers l'artisanat dès les premiers effets de la crise. Au recensement de 1982, ils
n'étaient encore que 31 000, représentant 4 % du nombre total d'artisans. On
note donc déjà une augmentation relative sensible, mais peu significative ni par
rapport au total des artisans, ni par rapport au total des travailleurs étrangers, ni
même des chômeurs étrangers.
C'est entre 1983 et 1986 que s'accélère l'installation des artisans étrangers.
Pendant cette période, le flux passe de 3 900 à 7 788, soit un quasi-doublement, 40 Michel AUVOLAT et Rachid BENATTIG
jusqu'à représenter près de 9 % dçs immatriculations (à mettre en rapport avec leur
part de 2 % dans le stock d'artisans des années 60/70).
Le bâtiment accueille les deux tiers des artisans étrangers et l'on enregistre là
indubitablement les effets décalés dans le temps de la crise du salariat étranger dans
ce secteur.
D'autres secteurs d'accueil se développent fortement comme le « textile-cuir-
habillement » où se cristallisent des phénomènes locaux et communautaires bien
connus, très concentrés sur Paris.
Mais le tableau suivant montre que les artisans étrangers augmentent leur part
relative dans toutes les activités.
TABLEAU 1 :
Evolution du nombre d'étrangers inscrits au répertoire des métiers
de 1980 à 1986 (au /er janvier)
1980 1983 1986
Groupe d'activité
Effectif Effectif Effectif % % %
Alimentation 902 0,75 1 070 0,91 1 329 1,1
Travail des métaux 1,4 1 201 903 1 049 1,64 1,9
Textile-cuir-
1 347 2 040 4,05 1 499 5,00 7,5 habillement
Bois et ameublement 729 2,32 782 2,40 797 2,5
Illustration non autorisée à la diffusion Autres fabrications 912 2,69 973 2,64 1 062 2,7
Bâtiment 17 729 5,43 19 601 5,98 21 616 6,9
Réparation,
4 313 2.00 5 264 2,43 6 368 2,9 transports,
services
Autres 175 1,45 201 1,65 184 1,7
27 011 34 597 4,2 TOTAL 3,23 30 439 3,63
Pourcentages calculés par rapport au total des artisans de c chaque activité
Source : RIM.
La tendance à l'augmentation sensible du nombre d'étrangers observée au
début des années quatre-vingt, stimulée par la suppression de la carte d'artisan-
commerçant jusqu'alors exigée pour les étrangers, s'est donc étendue et poursuivie
nationalement. Les artisans étrangers en France 41
Des observations complémentaires réalisées dans quelques Chambres des
Métiers (Lyon et Carcassonne en plus des trois précitées) montrent que, en 1986 et
au début de 1987, le nombre et le pourcentage d'étrangers nouvellement inscrits se
sont maintenus à un niveau comparable à 1985, sauf dans des Chambres comme
Perpignan où ils avaient connu une véritable explosion. Surtout, les nombres et les
taux de radiation ne sont supérieurs ni aux taux d'immatriculation, ni aux taux
observés pour les artisans français. Sous réserve de la qualité des informations et
de la faible durée de l'observation, il semble donc que le mouvement déclenché en
1985 soit durable. Au regard de 1,6 million d'actifs étrangers, les chiffres concernés
sont globalement faibles, mais peuvent signifier sectoriellement, localement, on le
verra, des mutations significatives.
LE NOUVEAU PROFIL DES ARTISANS ÉTRANGERS
Les enquêtes que nous avons réalisées permettent de cerner les principales
caractéristiques socio-démographiques des artisans étrangers, ainsi que les étapes
professionnelles qui ont conduit à leur installation.
Du point de vue des nationalités concernées, on constate le maintien du flux
traditionnel — et important — d'Européens du Sud, mais avec une prédominance
très nette des Portugais. Les Maghrébins (Tunisiens et Marocains, plutôt qu'Algér
iens) apparaissent relativement plus nombreux que dans les périodes précédentes ;
les origines se diversifient vers l'ensemble du Tiers Monde, comme de l'Europe
occidentale ou même de l'Est : pour les trois Chambres des Métiers que nous avons
enquêtées, 33 nationalités sont représentées. Géographiquement, les Maghrébins
apparaissent nettement plus représentés dans les deux Chambres des Métiers de la
façade méditerranéenne, alors que les Européens du Sud dominent en région
parisienne. Au total, l'artisanat étranger est toujours fortement alimenté par l'i
mmigration européenne du Sud, mais de manière moins hégémonique que dans la
période d'après-guerre. Les Maghrébins sont de plus en plus nombreux, les natio
nalités de plus en plus dispersées. La répartition géographique de ces nationalités
obéit au même principe de diversification.
L'artisan étranger est généralement installé en France depuis longtemps, mais
de manière variable selon les nationalités : plus des deux tiers des Européens du
Sud sont immigrés depuis plus de 15 ans ; 29 % seulement des Maghrébins. Parmi
les autres nationalités, on trouve tout de même 27 % d'artisans arrivés en France
depuis cinq ans ou moins. Si l'artisanat reste majoritairement une étape dans un
long processus d'insertion professionnelle en France, une frange de plus en plus
importante y accède plus rapidement que dans les années soixante où la presque
totalité était en France depuis plus de dix ans. Là encore, on constate une certaine
diversification du modèle traditionnel de l'artisanat étranger. 1

1


Michel AUVOLAT et Rachid BENATTIG 42
GRAPHIQUE 1 : Ancienneté en France selon l'activité
B.T.P. B.T.P. gros œuvre second œuvre Alimentation Production Autres services
1 à 5 ans 4 8 12 13 23
•;• #*--. ' u.' : : >'iV" 6 à 15 ans .', " —
■■■
38==
— .
Plus de 15 ans 1=33=]
— — -i
III m /' 1 III II] N.R. fflM/lli miMiiii WHII
Notons aussi que les étrangers sont nettement plus âgés à l'installation que les
Français, eux-mêmes en voie de rajeunissement. L'installation des étrangers semb
le ainsi répondre plus étroitement au modèle traditionnel de l'accès à l'artisanat
après une longue expérience professionnelle.
L'étude du cursus scolaire et professionnel des artisans étrangers indique qu'ils
correspondent globalement à l'image traditionnelle de l'artisan dont la qualifica
tion s'enracine plus dans l'expérience professionnelle que dans la formation sco
laire. Si les trois quarts des artisans étrangers ne font état d'aucun diplôme, on
constate néanmoins une frange non négligeable de formations sanctionnées par des
diplômes supérieurs au CAP/BEP, c'est-à-dire au-delà du diplôme type de l'artisa
nat qualifié. Le tiers des étrangers hors Européens du Sud et Maghrébins est dans
ce cas-là, soit trois fois plus que les artisans français ; l'apport d'artisans, Euro
péens du Nord et de l'Est en particulier, va donc dans le sens d'un renforcement du
niveau de la qualification et sans doute d'innovation du secteur. La relation au
diplôme n'est pas linéaire avec l'ancienneté d'installation, puisqu'on constate que
les plus jeunes étrangers (18-25 ans) sont plutôt moins diplômés que la tranche des
35-45 ans ; ce qui semble indiquer que l'installation de ces jeunes dans l'artisanat
s'interprète plus nettement en rapport avec l'échec scolaire. Compte tenu de la
population-type des artisans étrangers (Européens du Sud et Maghrébins arrivés
en France dans les années 60-70), on ne s'étonnera pas qu'une partie importante
n'écrive pas couramment le français, mais deux fois plus chez les Européens du
Sud (46 %) que chez les Maghrébins (23 %).
Ce qu'ils n'ont pas obtenu de l'école, la vie le leur a appris : plus des deux tiers
des étrangers font état d'une expérience professionnelle supérieure à cinq ans
(moins de la moitié chez les artisans français). Mais là encore, les situations se
diversifient avec, par exemple, le tiers des « autres nationalités » sans expérience
professionnelle. Les artisans étrangers en France 43
GRAPHIQUE 2 : Expérience professionnelle comparée
/ Etrangers / /Maghrébins/ f Sud- Français / européens Autres
Aucune
On s'interroge généralement sur le lien entre le chômage et l'installation à son
compte : les artisans se répartissent à peu près également entre anciens chômeurs et
anciens salariés, qu'il s'agisse des Français ou des étrangers ; mais la situation est
variable parmi ces derniers où les Maghrébins apparaissent nettement plus vulné
rables que les Européens du Sud. Quoi qu'il en soit, la période de recherche d'un
emploi avant l'installation est très généralement courte, exceptionnellement supé
rieure à un an.
TABLEAU 2 : Durée du chômage déclaré
(En % de l'effectif total)
Durée Français Etrangers
1 mois 5,8% 5%
2 à 6 mois 15,5 % 13,4 %
7 mois à 1 an 10,2 % 8,4%
1 an à 2 ans 3,1% 2,4%
Plus de 2 ans 3,2% 3%
Les enquêtes que nous avons réalisées par entretien tendent à le confirmer : le
chômage est souvent le déclencheur d'un projet déjà formulé parce que fortement
suggéré par l'environnement (dans le bâtiment et la confection par exemple). En ce
sens, il faut se garder d'opposer ceux qui accèdent à l'artisanat par abandon d'une
activité salariée et ceux qui transitent par le chômage. Michel AUVOLAT et Rachid BENATTIG 44
LE PROJET ÉCONOMIQUE DES ARTISANS ÉTRANGERS
Dans quelles activités, sur quels marchés les artisans étrangers se lancent-ils ?
Avec quels moyens ? Quelle est la nature de leur « projet d'entreprise » ? Ces
données économiques constituent la base première d'un diagnostic de leur situa
tion objective et d'un pronostic sur leurs chances de pérennité et de développement.
CEUX DU BÂTIMENT ET LES AUTRES
Premier constat : le tropisme du bâtiment et, dans le bâtiment, du gros œuvre:
plus des deux tiers, contre 40 % des Français, s'installent dans cette activité, et la
majorité en maçonnerie. Dans les trois Chambres enquêtées, le nombre de maçons
étrangers dépasse celui des Français. L'analyse doit bien sûr s'appuyer sur l'évolu
tion plus générale du marché du travail dans le bâtiment depuis quelques années.
En 1975, les étrangers représentaient 30 % de la main-d'œuvre du BTP, essentie
llement dans les grandes entreprises de gros œuvre. Ils ont été les premières victimes
de la crise de l'emploi dans le secteur avec 40 % de pertes d'emploi entre 1973 et
1982. On assiste alors à un phénomène étonnant de relative francisation des
emplois salariés dans les grandes entreprises et de transfert des étrangers dans
l'artisanat. Cinq mille installations en 1985 pour la France entière, ce n'est pas
négligeable, surtout que, on le verra, elles entraînent rapidement des salariés assoc
iés, fréquemment eux aussi étrangers.
Les artisans étrangers sont particulièrement nombreux dans des activités de
services demandant peu de qualification comme le taxi ou le nettoyage. Mais il faut
souligner aussi la grande dispersion des métiers pratiqués.
TABLEAU 3 : Activités les plus fréquemment déclarées
(au moins cinq immatriculations)
Entreprise Générale 29 Peinture 26 Mécanique-auto 16
Maçonnerie 169 Confection 15 Menuiserie 15
Peinture revêtements 10 Maçonnerie 15 Maçonnerie 13
de sols Carrelages Plâtrerie
Coiffure 15 Electricité 18 Taxi 10
Isolation 7 Nettoyage 15 Dépannage 8
Autres activités déclarées : charpente, couverture, enduiseur, serrurerie, pose
d'alarmes, piscinier, pose menuiserie alu, tapissier, forage, véranda, pose cuisine,
miroiterie, protection solaire, pose placo, installation ascenseurs, jardinier, marbrerie,
esthétique, installation T.V., photographie, pressing, carrosserie, électricité-auto,
bijouterie, cordonnerie, horlogerie, électronique, ébénisterie, boulangerie, restaura
tion, prothésiste dentaire, informatique, sellerie, multiservices, prestation de services,
art luminaire, broderie informatisée, mécanique générale.