Les Chinois à Marne-la-Vallée - article ; n°3 ; vol.8, pg 195-209

-

Documents
16 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Revue européenne de migrations internationales - Année 1992 - Volume 8 - Numéro 3 - Pages 195-209
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1992
Nombre de visites sur la page 26
Langue Français
Signaler un problème

Elisabeth Brunel
Les Chinois à Marne-la-Vallée
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 8 N°3. La diaspora Chinoise en occident. pp. 195-209.
Citer ce document / Cite this document :
Brunel Elisabeth. Les Chinois à Marne-la-Vallée. In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 8 N°3. La diaspora
Chinoise en occident. pp. 195-209.
doi : 10.3406/remi.1992.1345
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1992_num_8_3_1345195
Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 8 - Nl) 3
I992
NOTE DE RECHERCHE
Les Chinois à Marne-la-Vallée
Elisabeth BRUNEL
Dès le recensement de 1982, on observe une déconcentrat
ion des familles asiatiques de Paris vers l'Est de l'agglomération. Cette tendance
s'accentue dans le milieu des années 80, essentiellement en direction de la ville
nouvelle de Marne-la-Vallée : celle-ci devient ainsi la seconde concentration asiati
que de France, après Paris, sur un espace restreint, qui se limite à quelques com
munes, voire à quelques quartiers à l'intérieur de la ville nouvelle(').
Sous le vocable généralisateur d'Asiatique, nous avons regroupé les nationalit
és vietnamienne, cambodgienne, laotienne et chinoise. Il s'agit des nationalités
déclarées lors des différents recensements et non de la culture d'origine.
En effet, les familles originaires d'Asie du Sud-Est établies dans la région
parisienne sont souvent de culture chinoise, même si leur nationalité déclarée est
celle d'un pays de l'ex-Indochine française.
Beaucoup d'entre elles appartiennent aux minorités chinoises qui détenaient le
quasi-monopole du commerce au Vietnam, au Cambodge et au Laos, et dont les
membres ont été parmi les premiers à prendre le chemin de l'exil, menacés par
l'arrivée des communistes au pouvoir. Ces Chinois venus de l'ancienne Indochine
forment, depuis la fin des années soixante-dix, la majorité de la population « asia
tique » de la région ; ils sont venus grossir les communautés chinoise et vietna
mienne arrivées avant eux, et ont été rejoints depuis par d'autres Chinois venus de
la République Populaire, de Taïwan, de Hong-Kong.
Des étudiants-ouvriers de l'entre-deux-guerres aux Chinois de Hong-Kong
venus clandestinement en France, en passant par l'énorme masse des réfugiés de
l'ex-Indochine française, les communautés se sont juxtaposées au gré des entités
culturelles, mais sans jamais aboutir à la fusion complète en une communauté
asiatique. 196 Elisabeth BRUNEL
Le regroupement récent d'une partie de cette population à Marne-la- Vallée
nous offre la chance inespérée de pouvoir suivre, année par année, les étapes et les
modalités de l'installation des familles asiatiques grâce aux recensements complé
mentaires qui n'existent que dans les villes nouvelles. Au lieu de travailler sur des
formes de regroupement constatées à un moment donné comme c'est souvent le
cas, nous pouvons retracer la genèse de leur implantation et le développement des
filières ethniques dans un espace urbain, vierge de toute relation sociale.
Les recensements complémentaires organisés dans les villes nouvelles(2) enre
gistrent en effet les caractéristiques des ménages entrant dans les logements neufs.
Dans le cadre de cette recherche, nous avons choisi d'étudier avec précision un
échantillon représentatif de 341 logements neufs, en accession à la propriété, com
prenant 1405 personnes dont 663 sont originaires d'un pays d'Asie. En effet, plus
de 80 % des chefs de ménages asiatiques arrivant à Marne-la- Vallée se sont dirigés
vers l'accession à la propriété, au détriment du parc locatif neuf.
C'est donc à partir d'un traitement approfondi des questionnaires-ménages
appuyé d'entretiens avec les familles, que nous avons tenté de cerner les caractéris
tiques de la présence asiatique à Marne-la-Vallée.
A partir de cette analyse, nous avons cherché à répondre à deux questions :
— quels sont les mécanismes qui ont présidé au regroupement ethnique des
familles au sein de la ville nouvelle ?
— s'agit-il d'une communauté asiatique de même type que celle des quartiers
chinois de Paris ou développe-t-elle des formes originales d'organisation ?
MARNE-LA-VALLÉE, LA PLUS « SOCIALE » DES VILLES
NOUVELLES D1LE-DE-FRANCE
Marne-la-Vallée est l'une des cinq villes nouvelles d'Ile-de-France nées du
schéma directeur de 1965, dont l'objectif était de structurer la banlieue existante et
d'atténuer du monocentrisme parisien.
Elle voit le jour cinq ans environ après les autres villes nouvelles et l'urbanisa
tion s'est faite avec un étirement d'Ouest en Est des centres urbains, le long des axes
fonctionnels constitués par l'autoroute A4 et le RER A, qui la placent à moins
d'un quart d'heure de l'Est parisien (fig. 1).
L'initiative de la création de Marne-la-Vallée revient à l'État et les 26 com
munes qui la composent sont associées au sein de plusieurs structures intercom
munales, les Syndicats d'Agglomération Nouvelle, qui reçoivent la plupart des
compétences communales. Le territoire de Marne-la-Vallée est ainsi découpé en
4 secteurs qui marquent des étapes d'urbanisation différentes et qui sont chacun
des entités intercommunales spécifiques (fig. 2).
L'Établissement Public d'Aménagement et d'Urbanisme de Marne-la-Vallée
est chargé d'acquérir les terrains, de les aménager et de les revendre pour l'ensem
ble de la ville nouvelle. Les Chinois à Marne-la-Vallée 197
Figure 1
MARNE-LA-VALLEE
EN ILE-DE-FRANCE
DC CHAULES ItONWY GAULLE
Illustration non autorisée à la diffusion Elisabeth BRUNEL
Figure 2
PERIMETRES ADMINISTRATIFS
DE MARNE'LA-VALLEE
Limites de commune
Limites de département __-
Limites des secteurs d etudes _—
Périmètre d'établissement public | | Les Chinois à Marne-la-Vallée
De 1975 à 1982, les villes nouvelles ont absorbé 43 % de l'accroissement
démographique de la grande couronne, la petite couronne et Paris intra-muros
connaissant, sur la même période un déficit migratoire et un taux d'accroissement
naturel relativement faible.
La période de croissance la plus forte de Marne-la-Vallée se situe entre 1975 et
1982 (8,5 % par an) contrairement aux autres villes nouvelles qui connaissent un
dynamisme inverse, leur plus forte croissance intervenant entre 1968 et 1975.
Elle passe ainsi de 86 353 habitants en 1968 à plus de 211 031 habitants en
1990 ; c'est la plus peuplée des villes nouvelles d'Ile-de-France.
L'onde de croissance se propage vers l'Est au fil des années, au rythme de
l'urbanisation.
Ainsi, le secteur 1 de Noisy-le-Grand, s'il est toujours le plus peuplé en 1990,
voit son poids dans la ville nouvelle diminuer depuis 20 ans puisqu'il concentrait
plus de 60 % de la population en 1968 contre 43 % en 1990.
Plus à l'Est, le secteur 2 du Val Maubuée a connu un essor démographique
d'autant plus spectaculaire que les communes qui le composent étaient, au départ,
de taille modeste.
Sa croissance a été plus marquée et plus continue que celle du secteur 1 , avec
un taux annuel de 13 % de 1975 à 1990.
Les secteurs 3 et 4, de création plus récente, comprennent un grand nombre
de communes rurales, et leur population augmente régulièrement ; les effets du
phénomène Eurodisneyland commencent déjà à se faire sentir.
Dès 1978, les villes nouvelles représentent près de 20 % de l'offre régionale
annuelle de logements neufs et Marne-la-Vallée devient l'un des pôles de construct
ion de de la région parisienne avec plus de 25 000 logements construits
depuis 1975.
Les premiers programmes de logements ont été surtout des logements
sociaux, mais depuis 1982, on s'oriente vers une diversification de l'habitat. La
majorité de ces logements sociaux sont en accession à la propriété. Le système des
PAP (Prêt pour l'Accession à la Propriété) a permis à des familles comptant un
nombre élevé de personnes et ayant des revenus faibles de bénéficier de prêts à taux
très intéressants. Les familles étrangères, surtout les familles asiatiques et afri
caines, ont massivement fait appel à ce type de prêt.
DES ARRIVÉES MASSIVES DE FAMILLES ASIATIQUES
DEPUIS 1982
Au Recensement Général de 1982, les étrangers issus de l'immigration du Sud
de l'Europe (Portugais, Espagnols...) constituent la majeure partie de la population
étrangère de Marne-la-Vallée, devant les Maghrébins. Les Asiatiques, quant à eux Elisabeth BRUNEL
sont déjà bien représentés dans la population étrangère de la ville nouvelle, au
regard du reste de l'Ile-de-France (11,4% contre 3,6 %).
De 1982 à 1988, le poids de la population étrangère dans la population totale
s'accroît rapidement grâce à l'arrivée de nouvelles familles, passant de 12 % à plus
de 15 %.
Plus de la moitié des étrangers qui emménagent à Marne-la-Vallée est origi
naire d'un pays d'Asie. Ils deviennent ainsi prépondérants dans la population
étrangère, passant de 11,4 % de l'ensemble en 1982 à plus d'un tiers en 1988.
Jusqu'en 1985 compris, ce sont plus de 1000 familles asiatiques qui arrivent
chaque année dans la ville nouvelle, puis à partir de 1986, les flux diminuent
presque de moitié.
GRANDE CONCENTRATION DES FAMILLES ASIATIQUES DANS
L'ESPACE
Depuis 1982, 9 Asiatiques sur 10 se sont dirigés vers 2 communes de Marne-
la-Vallée : Lognes et Noisy-le-Grand. A titre d'exemple, voici le rythme d'arrivées
des nouveaux ménages à Lognes, de 1982 à 1988.
TABLEAU 1 : Arrivée de population à Lognes de 1982 à 1988
(en nombre de personnes)
1984 1982 1983 1985 1986 1987 1988 Total
614 1072 Français 1320 1906 1116 308 665 7001
Asiatiques* 30 386 340 1170 178 35 170 2309
Illustration non autorisée à la diffusion A. Etrangers 38 240 116 322 157 77 97 1047
Total 682 1698 1776 3398 1451 420 932 10357
% Asiatiques 4,4 22,7 19,1 34,4 12,3 8,3 18,2 22,3 dans les arrivants
Source : Recensements Complémentaires 1982 à I
(*) Vietnamiens, Cambodgiens, Laotiens, Chinois.
A l'intérieur de ces communes, ils se concentrent dans quelques quartiers et, si
l'on descend à une échelle plus fine, on s'aperçoit qu'ils se regroupent au sein de
quelques opérations de logements, présentant des caractéristiques souvent identi
ques.
Ces phénomènes de regroupement ont ainsi conduit à la constitution de véri
tables enclaves locales où la part des Asiatiques dans la population totale peut
dépasser 80 %. Chinois à Marne-la-Vallée 201 Les
STRATÉGIES DE LOCALISATION DES ASIATIQUES À
MARNE-LA-VALLÉE
Les motifs d'installation de ces familles en ville nouvelle obéissent à deux
logiques : l'une d'ordre « externe » correspond surtout à des opportunités de loge
ment, l'autre, « interne » ou ethnique est propre à la communauté asiatique
(filières ethniques, composition des ménages...).
D'OÙ VIENNENT LES FAMILLES ASIATIQUES ?
Contrairement aux Français, presqu'aucun ménage asiatique n'habitait la
ville nouvelle ou les communes environnantes avant d'emménager dans son loge
ment actuel.
Par contre, le poids de Paris est incontestable puisque plus de la moitié des
familles d'origine asiatique y résidait, dont un quart dans le 13e, le reste venant des
arrondissements du Nord-Est parisien (18e, 19e, 20e et 10e) (fig. 3).
Ces ménages ont donc quitté les grandes concentrations chinoises parisiennes
pour se loger dans l'est.
Pourquoi ont-ils choisi Marne-la-Vallée ?
« AVOIR UN TOIT A SOI »
La plupart des familles arrivent au début « par hasard » car elles cherchent à
acheter un logement dans la région.
Le comportement des Asiatiques face au logement est plus proche de celui des
Français que de celui des Maghrébins ou des Africains.
Leur ascension sociale se traduit par un passage du locatif privé à l'accession à
la propriété. En effet, la difficulté qu'ils ont à trouver un logement HLM (où ils
sont en queue de liste) mais surtout leur conception du les poussent à
devenir propriétaires.
Ainsi, à Marne-la-Vallée, plus de 80 % d'entre eux sont en accession, voire
même 91 % pour les Cambodgiens, contre 50 % pour l'ensemble de la population.
Un quotient familial souvent élevé et de faibles ressources déclarées leur ont permis
de bénéficier à plein du PAP et de l'Aide Personnalisée au Logement (APL). Une
des responsables du bureau d'information sur le logement de Marne-la-Vallée
souligne la différence de démarche des acquéreurs français et asiatiques : « les
ménages français nous indiquent le capital dont ils disposent et choisissent leur
logement en fonction de cela, en complétant par les aides diverses auxquelles ils
ont droit, alors que les Asiatiques répertorient en premier lieu toutes les aides dont
ils pourront bénéficier (PAP, APL, allocations...), pour ensuite voir quel devra
être leur apport personnel ; la démarche est radicalement inverse ». •
INSTALLES A MARNE-LA-VALLEE MENAGES
ENTRE 1982 - 7988
LIEU DE RESIDENCE ANTERIEURE
ASIATIQUES
( Province )
Illustration non autorisée à la diffusion
FRANÇAIS

••• •
Q29 4 0 __12KM
Enc'uete Mena9es Source IN.S.E.E. E.P.A.M.AR.N.E. Les Chinois à Marne-la-Vallée 203
L'accession à la propriété est porteuse d'une charge culturelle très forte
(« avoir un toit à soi ») mais représente aussi un investissement économique d'au
tant plus important que ce sont des réfugiés, destinés à rester en France. Il s'agit
pour eux, à la fois d'une « réparation » personnelle dans une situation d'exil et
d'une manière de se revaloriser aux yeux du reste de la communauté.
Mais, si l'achat d'un logement a une valeur culturelle aiguë, elle a aussi une
solide valeur économique. Cette notion d'investissement foncier peut parfois pren
dre des allures de véritables tractations financières, surtout chez les sino-Indochi-
nois. Dans ce cas, le logement est régi comme un fonds de commerce, les propriét
aires le font fructifier pendant quelques années et le cèdent avec une plus-value
d'autant plus importante qu'ils l'ont acheté en PAP.
DÉVELOPPEMENT DES FILIÈRES ETHNIQUES
Leur choix s'est porté sur Marne-la-Vallée pour plusieurs raisons : les familles
ont été attirées par le produit-logement (de grands logements en accession aidée)
mais aussi par la proximité de l'Est parisien, lieu de travail de la majorité des actifs
asiatiques.
Puis les premiers arrivés dans le quartier en ont parlé autour d'eux et, nombre
de leurs parents et amis sont venus les rejoindre pour les mêmes raisons, de
préférence au sein de la même opération de logement.
Mr O., responsable d'association, retrace en ces termes son installation dans
la ville nouvelle : « j'ai d'abord habité à Montreuil, puis à Paris dans le 20e. J'ai
ensuite acheté une maison à Champs-sur-Marne et, par hasard, en me promenant
vers Lognes, j'ai vu qu'il y avait de grands pavillons à vendre, à des prix très
compétitifs. J'ai acheté le mien en 1985, j'en ai parlé autour de moi, et 5 membres
de ma famille nous ont rejoint en achetant 5 pavillons. Au début, ils ne voulaient
pas, ils trouvaient qu'il y avait trop d'Asiatiques ici et ils craignaient un rejet des
Français. Ils ont fini par acheter ».
Le phénomène « boule-de-neige » a pu prendre d'autant plus d'ampleur que la
masse de logements mis sur le marché a été importante à Marne-la-Vallée et que la
commercialisation s'étendait sur 3 ans environ par opération, le temps pour les
premiers occupants d'en parler autour d'eux...
Le fonctionnement des filières n'a pas été freiné par des quotas à l'entrée dans
les logements ; au contraire, les Asiatiques étant souvent recherchés par les promot
eurs pour leurs qualités de bons payeurs.
De plus les réseaux internes d'information ont été doublés, dans certains cas,
par des politiques de démarchage de la part des promoteurs les quartiers
chinois parisiens, voire même par des pratiques de parrainage(3), qui sont venues
alimenter les filières de logement. Cet afflux de ménages asiatiques a été provident
iel pour certains organismes connaissant des problèmes aigus de commercialisat
ion (les Arènes de Picasso à Noisy-le-Grand, par exemple).