Les élus d'origine étrangère à Bruxelles : une nouvelle étape de la participation politique des populations d'origine immigrée - article ; n°2 ; vol.14, pg 123-149

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1998 - Volume 14 - Numéro 2 - Pages 123-149
Foreign Origin Elected Politicians in Brussels : a New Phase of the Political Participation of the Immigrant Origin Population.
Marco Martiniello.
The article examines the issues of the representation of immigrant origin population and of foreign origin elected politicians in both the 19 local councils and the regional Parliament of Brussels. The first part presents the main features of the social and political contexts in which these issues have emerged. The second part analyses the representation of immigrant origin population from a quantitative perspective and discusses the methodological problems encountered in this type of research. The third part is based on in-depth interviews with Moroccan and Tunisian origin elected politicians. Their sociological profile is presented and their political career reconstructed in order to understand how they see their role and their position within the Belgian political System as well as in relation to immigrant origin population. The conclusion deals with some possible developments as to the political incorporation in a rapidly changing Belgian society.
Los políticos de origen extranjero en Bruselas : una nueva etapa de la participación política de las problaciones de origen inmigrado.
Marco Martiniello.
Este artículo examina la cuestion de la representación de las poblaciones de origen inmigrado y de las personas de origen extranjero que desempenan un cargo en los consejos comunales de las diecinueve comunas de Bruselas, así como en el Parlamento de la región de Bruselas-capital. La primera parte presenta los elementos principales del contexto social y político, en el que emergen estos temas de estudio y los debates suscitados. La segunda parte considera desde un punto de vista cuantitativo, la representación de las poblaciones surgidas de la inmigración en las instituciones políticas locales y regionales de Bruselas, asi como las precauciones metodológicas que se imponen. La tercera parte se basa en una serie de entrevistas con los políticos locales y regionales de origen marroquí y tunecino. Su pérfil sociológico y su itinerario político se trazan, con el fin de comprender como perciben ellos mismos su papel y su posición, tanto en el sistema político belga, como en relación con la población de origen inmigrado. En la conclusion se propondrán algunas reflexiones de carácter parcialmente prospectivo sobre la participación y la incorporaciôn políticas en una sociedad belga en plena mutación.
Les élus d'origine étrangère à Bruxelles : une nouvelle étape de la participation politique des populations d'origine immigrée.
Marco Martiniello.
Cet article examine la question de la représentation des populations d'origine immigrée et des élus d'origine étrangère dans les conseils communaux des 19 communes bruxelloises ainsi qu'au Parlement de la Région de Bruxelles-capitale. La première partie présente les éléments principaux du contexte social et politique dans lequel émergent ces thèmes d'études et de débats. La seconde partie envisage la représentation des populations issues de l'immigration dans les institutions politiques locales et régionales de Bruxelles d'un point de vue quantitatif, ainsi que les précautions méthodologiques qui s'imposent. La troisième partie repose sur une série d'entretiens avec des élus locaux et régionaux d'origine marocaine et tunisienne. Leur profil sociologique est tracé et leur itinéraire politique retracé afin de saisir la manière dont ils envisagent eux-mêmes leur rôle et leur position à la fois dans le système politique belge et par rapport à la population d'origine immigrée. Enfin, la conclusion proposera quelques réflexions à caractère partiellement prospectif sur la participation et l'incorporation politiques dans une société belge en pleine mutation.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1998
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Monsieur Marco Martiniello
Les élus d'origine étrangère à Bruxelles : une nouvelle étape de
la participation politique des populations d'origine immigrée
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 14 N°2. Immigrés et minorités ethniques dans l'espace
politique européen. pp. 123-149.
Citer ce document / Cite this document :
Martiniello Marco. Les élus d'origine étrangère à Bruxelles : une nouvelle étape de la participation politique des populations
d'origine immigrée. In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 14 N°2. Immigrés et minorités ethniques dans
l'espace politique européen. pp. 123-149.
doi : 10.3406/remi.1998.1634
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1998_num_14_2_1634Abstract
Foreign Origin Elected Politicians in Brussels : a New Phase of the Political Participation of the
Immigrant Origin Population.
Marco Martiniello.
The article examines the issues of the representation of immigrant origin population and of foreign origin
elected politicians in both the 19 local councils and the regional Parliament of Brussels. The first part
presents the main features of the social and political contexts in which these issues have emerged. The
second part analyses the representation of immigrant origin population from a quantitative perspective
and discusses the methodological problems encountered in this type of research. The third part is
based on in-depth interviews with Moroccan and Tunisian origin elected politicians. Their sociological
profile is presented and their political career reconstructed in order to understand how they see their
role and their position within the Belgian political System as well as in relation to immigrant origin
population. The conclusion deals with some possible developments as to the political incorporation in a
rapidly changing Belgian society.
Resumen
Los políticos de origen extranjero en Bruselas : una nueva etapa de la participación política de las
problaciones de inmigrado.
Marco Martiniello.
Este artículo examina la cuestion de la representación de las poblaciones de origen inmigrado y de las
personas de origen extranjero que desempenan un cargo en los consejos comunales de las diecinueve
comunas de Bruselas, así como en el Parlamento de la región de Bruselas-capital. La primera parte
presenta los elementos principales del contexto social y político, en el que emergen estos temas de
estudio y los debates suscitados. La segunda parte considera desde un punto de vista cuantitativo, la
representación de las poblaciones surgidas de la inmigración en las instituciones políticas locales y
regionales de Bruselas, asi como las precauciones metodológicas que se imponen. La tercera parte se
basa en una serie de entrevistas con los políticos locales y regionales de origen marroquí y tunecino.
Su pérfil sociológico y su itinerario político se trazan, con el fin de comprender como perciben ellos
mismos su papel y su posición, tanto en el sistema político belga, como en relación con la población de
origen inmigrado. En la conclusion se propondrán algunas reflexiones de carácter parcialmente
prospectivo sobre la participación y la incorporaciôn políticas en una sociedad belga en plena mutación.
Résumé
Les élus d'origine étrangère à Bruxelles : une nouvelle étape de la participation politique des
populations immigrée.
Marco Martiniello.
Cet article examine la question de la représentation des populations d'origine immigrée et des élus
d'origine étrangère dans les conseils communaux des 19 communes bruxelloises ainsi qu'au Parlement
de la Région de Bruxelles-capitale. La première partie présente les éléments principaux du contexte
social et politique dans lequel émergent ces thèmes d'études et de débats. La seconde partie envisage
la représentation des populations issues de l'immigration dans les institutions politiques locales et
régionales de Bruxelles d'un point de vue quantitatif, ainsi que les précautions méthodologiques qui
s'imposent. La troisième partie repose sur une série d'entretiens avec des élus locaux et régionaux
d'origine marocaine et tunisienne. Leur profil sociologique est tracé et leur itinéraire politique retracé afin
de saisir la manière dont ils envisagent eux-mêmes leur rôle et leur position à la fois dans le système
politique belge et par rapport à la population d'origine immigrée. Enfin, la conclusion proposera
quelques réflexions à caractère partiellement prospectif sur la participation et l'incorporation politiques
dans une société belge en pleine mutation.Revue Européenne des Migrations Internationales, 1998 (14) 2 pp. 123-149 1 23
Les élus d'origine étrangère à Bruxelles
une nouvelle étape de la participation
politique des populations
d'origine immigrée
Marco MARTINIELLO
En Belgique, comme du reste dans d'autres pays européens d'immigration, les
travailleurs immigrés ont généralement été perçus jusqu'au début des années 70 comme
une masse apolitique et passive qui acceptait sans broncher le rôle exclusivement
économique qui lui était réservé (Miller 1981). Cette thèse de la passivité politique des
travailleurs immigrés était partagée par nombre de décideurs politiques, par des
chercheurs marxisants et par des chercheurs s'inscrivant dans d'autres paradigmes. Le
constat de départ de cette thèse était correct. En effet, dans la plupart des pays
européens d'immigration, les travailleurs immigrés étaient absents de l'échiquier
politique. Ils étaient souvent privés des droits politiques fondamentaux et par
conséquent, ils ne pouvaient pas prendre part aux élections. Ils ne pouvaient dès lors
bénéficier d'aucune représentation directe dans les institutions politiques majeures.
Selon de nombreux auteurs, cette exclusion des immigrés du processus électoral
empêchait qu'ils puissent jouer un rôle actif significatif dans la vie politique des pays
de résidence. Pour d'autres, la passivité politique des immigrés s'expliquait plutôt par
leur manque de culture démocratique. Cette déficience était selon eux liée à l'histoire
des pays d'origine dont le passage à la modernité était supposé rencontrer des obstacles
majeurs.
La première explication, souvent défendue par des marxistes, était
partiellement pertinente mais elle présentait deux problèmes majeurs. En premier lieu,
Chercheur qualifié du Fonds National de la Recherche Scientifique et Université de Liège.
Centre d'Etudes de l'Ethnicité et des Migrations (CEDEM), bâtiment 31, boîte 38, 7,
boulevard du Rectorat, 4000 LIEGE (Sart-Tilman), Belgique. 124 Marco MARTINIELLO
elle réduisait à tort la participation politique à la participation électorale en ignorant les
autres formes de politique au travers des associations et des organisations
syndicales par exemple. En second lieu, en considérant l'existence du travailleur
immigré comme entièrement déterminée par l'action des structures socio-économiques
et des gouvernants, certains chercheurs avaient tendance à le déshumaniser et à le
réduire, à l'instar de ce que faisait le patronat, à un simple facteur de production
économique. La seconde explication partageait ce premier biais. Il venait s'ajouter à
une analyse culturaliste reposant sur des préjugés à l'égard des immigrés considérés
comme moins évolués, politiquement et culturellement, que les « autochtones ». Par
ailleurs, ces deux explications semblaient confondre apolitisme et passivité. En effet,
même si l'on avait pu montrer que les travailleurs immigrés étaient politiquement
passifs, on n'aurait pas pu nécessairement conclure qu'ils étaient apolitiques. Dans
certaines circonstances, la passivité peut constituer une forme de résistance en
attendant une amélioration de la structure des opportunités politiques (Tarrow 1994 ;
Hirschman 1970).
Quelle qu'en soit la version, la thèse de la passivité politique s'est donc révélée
largement insatisfaisante. Elle n'a pas reconnu qu'en dépit de leur réclusion dans une
condition sous-citoyenne, les travailleurs immigrés, puis leurs descendants, ont
toujours développé une activité politique aux marges ou en dehors des institutions
majeures de la société politique afin d'améliorer leurs conditions d'existence ou plus
généralement de modifier les rapports de pouvoir de la société en leur faveur. En règle
générale, il semble simpliste de prétendre que les immigrés se caractérisent par une
passivité politique relativement plus importante que celle des non-immigrés.
L'hypothèse suivant laquelle les formes de participation politique des
populations d'origine immigrée dépendent largement de la structure des opportunités
politiques présentes à un moment donné, laquelle dépend de la mise en oeuvre de
mécanismes d'inclusion-exclusion par l'Etat et le système politique, mérite d'être
examinée. En octroyant le droit de vote aux étrangers ou pas, en facilitant l'accès à la
nationalité ou pas, en libéralisant le droit à la vie associative ou pas, en prévoyant des
mécanismes visant à assurer la représentation des minorités ethniques et/ou immigrées
dans les institutions politiques ou pas, etc., les institutions étatiques procurent ou ne
procurent pas aux immigrées et à leurs descendants des opportunités de participation
politique. Ces derniers, comme du reste les autres citoyens nationaux, les saisiront ou
ne les saisiront pas en fonction de différentes variables : leur intérêt par rapport à la
politique et à l'engagement collectif, leurs idées et valeurs politiques, leur allégeance
par rapport à tel mouvement, groupe ou personnalité le bénéfice qu'ils
escomptent de leur participation ou de leur passivité, etc.
En Belgique, si l'on met en relation les canaux majeurs de participation
politique empruntés par les immigrés et leurs descendants avec les mécanismes
d'inclusion-exclusion mis en oeuvre par l'Etat aux cours des 25 derniers années, il
apparaît clairement que progressivement, les immigrés et leurs descendants sont passés
d'une participation politique exclusivement non étatique à une participation de plus en
plus étatique (Martiniello 1997a) que traduit notamment l'émergence des thèmes de la
REMI 1998 (14) 2 pp. 123-149 Les élus d'origine étrangère à Bruxelles 125
participation électorale des Belges d'origine étrangère et des élus d'origine étrangère
dans les débats médiatiques et dans une moindre mesure dans la littérature académique.
Historiquement, les syndicats, très puissants en Belgique, ont longtemps été le
canal majeur à travers lequel les travailleurs immigrés pouvaient aspirer à une
participation politique et espérer exercer une certaine influence sur la vie politique.
L'engagement associatif immigré a existé depuis le début des vagues migratoires mais
les associations étaient surtout orientées vers le pays d'origine alors qu'en Belgique,
elles se situaient en dehors du système politique et de ses piliers1. C'est du reste au sein
du mouvement syndical que les problématiques de la participation politique et du droit
de vote des immigrés furent originellement discutées dès les années soixante. Dans ce
domaine, la Belgique était à l'époque à l'avant-garde européenne. Sous l'impulsion
syndicale furent progressivement mis en place des conseils consultatifs communaux
des immigrés dans quelques 35 communes, surtout en Wallonie et à Bruxelles
(Panceira 1982). Ces institutions consultatives spécifiques ne disposaient d'aucun
pouvoir décisionnel dans la politique locale. Elles avaient pour mission d'établir et de
maintenir un dialogue entre les représentants des immigrés et les autorités
communales. Ces dernières étaient supposées consulter les conseils lorsque des
décisions dans le domaine de l'immigration et de l'intégration des immigrés devaient
être prises ou appliquées au niveau local. De plus, ces conseils étaient présentés comme
une étape majeure dans la marche vers l'octroi du droit de vote aux immigrés aux
élections locales. Aujourd'hui, une poignée de ces conseils existent toujours sur papier
mais l'expérience est clairement arrivée à son terme.
Les politiciens immigrés de nationalité étrangère ont souvent perçu les
conseils consultatifs communaux soit comme le sommet de leur carrière politique en
Belgique, soit comme un positionnement stratégique dans l'attente de l'octroi du droit
de vote aux étrangers. Pour les politiciens belges d'origine étrangère, les conseils
n'étaient que des gadgets inutiles ; leur socialisation en Belgique et leur nationalité
belge leur donnaient en théorie un accès direct au système politique et notamment aux
partis politiques belges.
Cette divergence de vue illustre le changement profond qu'a subi le profil de
la population dite immigrée depuis la période d'après-guerre. Les premières vagues
migratoires concernaient principalement des travailleurs masculins originaires de
l'Italie rurale. Ils arrivaient dans les bassins industriels, surtout en Wallonie, sans
qualification, sans diplôme mais avec une grande force physique. Ils étaient prêts à
accepter les tâches les plus lourdes, les plus dangereuses à un salaire très compétitif.
Dans les premiers temps, ils vivaient en célibataires dans les baraquements qui avaient
servis de dortoirs aux prisonniers de guerre allemands. Leur statut social et économique
était réglé par des accords bilatéraux signés entre le gouvernement belge et celui du
pays d'origine. Les travailleurs immigrés ne jouissaient d'aucuns droits politiques en
Belgique et dans bien des cas, ils perdaient ces droits dans le pays d'origine. En qualité
1 Sur la notion de « pilier » et l'évolution des « piliers » dans la société belge, voir Swyngedouw
(1998).
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d'« invités », ils étaient soumis à un devoir de réserve et ne devaient pas s'immiscer
dans les affaires publiques du pays d'accueil; venus exclusivement pour travailler, il
n'étaient pas là pour faire de la politique. Aujourd'hui, la population d'origine immigrée
présente un profil bien différent. Elle est composée d'hommes et de femmes de toutes
les classes d'âge et de plusieurs nationalités européennes et non-européennes. La
majorité de ceux que d'aucuns appellent encore improprement les immigrés sont en fait
nés en Belgique ou y ont grandi. Un nombre croissant d'entre eux acquiert chaque
année la nationalité belge. Socialement et économiquement, la population d'origine
immigrée appartient principalement aux classes populaires même si elle connaît un
processus de stratification sociale. En matière de participation politique, les Belges
d'origine étrangère jouissent formellement des mêmes droits que tous les citoyens
belges. Quant aux ressortissants d'un Etat n'appartenant pas à l'Union, ils ne disposent
toujours d'aucuns de ces droits politiques fondamentaux (droit de vote2 et droit
d'éligibilité). De plus, les plus grandes concentrations de populations d'origine
immigrée ne se trouvent plus en Wallonie mais bien à Bruxelles, et en particulier dans
les anciennes communes populaires proches du centre de la métropole (Kesteloot
1999). Les immigrés marocains et turcs et leurs descendants vivent en grande majorité
dans les quartiers les plus populaires de ces municipalités (Molenbeek, Scharbeek,
Saint-Josse, Saint-Gilles, etc). Cela explique la « brusselisation » des débats sur
l'immigration et l'intégration et la stigmatisation politique et médiatique des
Marocains et des Turcs de Bruxelles comme figures symptomatiques des problèmes de dans le pays.
Ces changements sont le reflet de bouleversements économiques et politiques
globaux. Ils ont progressivement impliqués l'émergence de nouvelles questions et de
nouvelles problématiques dans le domaine des migrations internationales.
Contrairement à ce qui se passait après la seconde guerre mondiale, la question
principale n'est plus de gérer politiquement une force de travail rotative. Elle n'est pas
non plus uniquement de mettre en oeuvre une politique des flux migratoires et une
politique d'asile, aux niveaux national et supranational européen. Au fur et à mesure
que l'immigration a révélé son caractère structurel et permanent, dans le courant des
années 70 et surtout 80, la question de l'intégration des migrants dans la société belge
est progressivement apparue sur l'agenda politique sous des formes qui variaient selon
la conjoncture économique et politique. La participation politique des populations
d'origine immigrée en général, et la participation électorale des Belges d'origine
étrangère à laquelle il faut ajouter la problématique des élus d'origine étrangère en
particulier, sont ainsi devenues des questions académiquement mais aussi
politiquement inévitables, surtout à Bruxelles où les populations issues de
l'immigration représentent maintenant un nouvel électorat potentiel significatif au plan
local.
2 Pour être précis, il faudrait souligner qu'en Belgique, le vote est une obligation et non un droit.
Les citoyens qui ne se rendent pas aux urnes sans raison valable sont passibles d'amendes.
REMI 1998 (14) 2 pp. 123-149 Les élus d'origine étrangère à Bruxelles 127
Cet article examine la question de la représentation des populations d'origine
immigrée et des élus d'origine étrangère dans les conseils communaux des 19
communes bruxelloises et au Parlement de la Région de Bruxelles-capitale3. La
première partie présente brièvement les éléments principaux du contexte social et
politique dans lequel émergent ces thèmes d'étude et de débats. La seconde partie de
l'article envisage la représentation des populations issues de l'immigration dans les
institutions politiques locales et régionales de Bruxelles d'un point de vue quantitatif,
ainsi que les précautions méthodologiques qui s'imposent. La troisième partie de
l'article repose sur une série d'entretiens avec des élus locaux et régionaux d'origine
marocaine et tunisienne. Leur profil sociologique est tracé et leur itinéraire politique
retracé afin de saisir la manière dont ils envisagent eux-mêmes leur rôle et leur position
à la fois dans le système politique belge et par rapport à la population d'origine
immigrée. Enfin, la conclusion proposera quelques réflexions à caractère partiellement
prospectif sur la participation et l'incorporation politiques dans une société belge en
pleine mutation.
L'ÉMERGENCE DE LA QUESTION DES ÉLUS D'ORIGINE
ÉTRANGÈRE
La question de la représentation des populations issues de l'immigration dans
les assemblées élues, et en particulier celles des élus d'origine étrangère, a émergé sur
la scène médiatique lors des élections communales d'octobre 1994. En Belgique, les
conseils communaux sont renouvelés tous les 6 ans et les élections se déroulent le
même jour dans toutes les villes et communes du pays. Les médias n'ont toutefois
braqué leurs projecteurs que sur la région bruxelloise et sur les communes à fortes
densités de populations issues de l'immigration. Avant les élections, la presse locale et
nationale souligna à diverses reprises la présence de candidats d'origine étrangère sur
les listes de plusieurs partis dans différentes communes bruxelloises. Certains
n'hésitaient pas a parler des « nouveaux Belges à la conquête des pouvoirs communaux
bruxellois »4. Après les élections, la presse ne manqua pas de faire état de la surprise
que constituait l'élection d'une quinzaine d'élus d'origine étrangère non européenne
aux conseils communaux bruxellois. Que signifiait l'émergence de ces « nouveaux
Belges » d'origine nord-africaine sur la scène politique bruxelloise ? Matérialisaient-ils
l'épouvantail de l'islamisation du pays brandi par les partis politiques d'extrême-
droite ? Ces élus étaient-ils au contraire la preuve vivante de la vitalité du processus
d'intégration des populations issues de l'immigration marocaine et turque ? Ces
nouveaux élus furent souvent sollicités par les journaux et les radios pour apporter des
réponses apaisantes à ces questions à une population belgo-belge dont l'hostilité par
rapport aux « immigrés », fussent-ils de nationalité Belge et actifs en politique, était
3 La Belgique est un Etat fédéral composé notamment de communautés (flamande, française et
germanophone) et de régions (Flandre, Wallonie, Bruxelles). Ces dernières possèdent chacune
leur assemblée parlementaire élue (Scholsem 1998).
4 Le Soir, 2 avril 1994.
REMI 1998 (14) 2 pp. 123-149 128 Marco MARTINIELLO
considérée comme une donnée. Ainsi, les journalistes voulaient savoir si ces élus
seraient les élus de tous ou bien au contraire les élus des leurs, profitant de leur
nouvelle position pour faire progresser des revendications particularistes, notamment
dans la sphère religieuse. Quelques mois plus tard, en mai 1995 avaient lieu les
élections du Parlement de la Région de Bruxelles-capitale, appelé à l'époque le Conseil
régional Bruxellois. A nouveau, la presse constata l'existence « de listes aux noms
venus d'ailleurs »5. Au lendemain du scrutin, l'élection de « Quatre nouveaux Belges
au Conseil bruxellois »6 était présentée dans les journaux comme le « vote
multiculturel de Bruxelles »7. L'attention des médias est certes conjoncturelle, limitée
aux périodes pré et post-électorales, toutefois, avant les communales de 1994 et les
régionales de 1995 la présence d'élus portant un nom à consonance méditerranéenne
dans les assemblées élues n'avait guère été médiatisée à l'exception d'un cas, celui
d'Elio Di Rupo, vice-Premier Ministre dans le gouvernement fédéral de Jean-Luc
Dehaene. Ce dernier, fils d'un mineur italien, arrive en Belgique après la seconde
guerre mondiale. Sa brillante carrière est souvent présentée comme la preuve de la
parfaite intégration des Italiens en Belgique mais jamais le signe éventuel
d'une italianisation de la vie politique belge. Cette différence de traitement médiatique
de phénomènes pourtant analogues indique que les Italiens, à l'instar des autres
ressortissants des Etats membres de l'Union Européenne, font de moins en moins partie
des débats sur l'immigration et l'intégration en Belgique. A cet égard, les nouvelles
démarcations juridiques introduites par la citoyenneté de l'Union Européenne semblent
avoir trouvé facilement leur place dans les mentalités en Belgique (Martiniello 1996).
Les questions relatives à la représentation des populations issues de
l'immigration dans les assemblées élues n'ont pu devenir des thèmes médiatiques que
parce qu'elles avaient fait préalablement l'objet d'un intérêt croissant au sein des
principales formations politiques. Cet intérêt a progressivement conduit à intégrer de
plus en plus de candidates et de candidats d'origine étrangère sur les listes électorales.
Par exemple, aux élections communales de 1988, il n'y avait selon nos comptages
aucun candidat d'origine nord-africaine et turque dans les communes bruxelloises
d'Anderlecht et de Schaerbeek. Six années plus tard, ils étaient 9 dans la première
commune et 21 dans la seconde8. D'une manière générale, la composition des listes
électorales ne résulte pas toujours de la mise en oeuvre de procédés de sélection des
candidats très transparents. Certes, la plupart des partis organisent des « poils », c'est-
à-dire des élections internes destinées à composer les listes qui seront soumises à
l'électeur. Mais, les raisons qui poussent certains membres d'un parti à se porter
candidat à son « poil » ne sont pas toujours clairement explicitées. Quoi qu'il en soit, il
est incontestable que dans la plupart des partis politiques en Belgique, à l'exception des
partis d'extrême-droite, l'idée de la nécessité de présenter des candidats d'origine
étrangère est de plus en plus admise. Cette attitude est devenue « politiquement
correct » comme c'était le cas il y a quelques années pour les femmes. Pour cette
5 Le Soir, 5 mai 1998.
6 La Libre Belgique, 27 et 28 mai 1995.
7 Le Soir, 16 juin 1995.
8 Comptage basé sur le patronyme effectué dans les listes officielles des candidats aux élections.
REMI 1998 (14) 2 pp. 123-149 Les élus d'origine étrangère à Bruxelles 129
catégorie de la population, il existe aujourd'hui des obligations légales quant à
l'équilibre des sexes sur les listes électorales. Ce qui est très loin d'être le cas pour les
populations issues de l'immigration. Cela dit, les questions du nombre de candidats
d'origine étrangère à présenter et de leur position sur les listes sont loin de faire l'objet
d'un consensus et ce, quel que soit le parti considéré. Tandis qu'une certaine obligation
morale quant à la nécessité d'assurer une représentation des populations d'origine
immigrée sur les listes électorales tend à se diffuser, la question d'une éventuelle
obligation morale d'assurer des résultats, à savoir de faire en sorte que des candidats
d'origine étrangère soient élus, semble susciter plus de controverse dans le monde
politique.
L'intérêt académique a été plus lent à se manifester : les travaux universitaires
publiés sur les questions de la représentation politique des populations issues de
l'immigration, des élus d'origine étrangère et du « vote ethnique », sont encore rares
(Martiniello 1997a ; 1997b ; 1998 ; 1999). Des raisons méthodologiques sur lesquelles
nous reviendrons plus loin peuvent en partie expliquer ce retard. Mais la prudence des
chercheurs renvoie aussi à une méfiance historique vis-à-vis des thèmes associés à
l'ethnicité, surtout en Belgique francophone. A cet égard, le monde académique Belge
francophone s'inspire en général beaucoup plus des travaux et des perspectives
développées en France tandis que les chercheurs néerlandophones s'intègrent plus
facilement aux débats anglais et américains.
Cela dit, pour comprendre l'intérêt politique, médiatique et académique pour
les questions relatives à la représentation des populations d'origine immigrée dans les
institutions politiques, il est nécessaire de se plonger dans le contexte social et politique
belge des années 80 et 90. La Belgique est depuis les premières étapes de sa courte
histoire un pays divisé dont l'unité nationale a toujours été problématique. Depuis
1993, l'Etat unitaire a définitivement vécu. A l'issue d'un processus d'un quart de siècle
marqué par quatre révisions de la Constitution, la Belgique est devenue un Etat fédéral
composé de communautés et de régions (Scholsem 1998) qui correspondent aux
clivages linguistique et culturel traditionnels entre les Flamands et les Francophones9.
Au départ, le processus de fédéralisation était un moyen de préserver une certaine
cohésion de l'Etat central tout en gérant l'opposition entre Flamands et Wallons par le
biais de la reconnaissance d'une autonomie relative des deux parties. Ce processus était
en fait un moyen d'enrayer la montée des nationalismes sub-étatiques au-delà d'un
point critique pour l'existence du pays. Or, il est rapidement apparu que les
nationalismes sub-étatiques étaient difficilement contrôlables, a fortiori dans un
contexte économique marqué par d'énormes difficultés et par un écart croissant entre
les performances flamandes et le déclin wallon. Ainsi, contrairement aux espoirs du
projet fédéral initial, le passage d'un Etat unitaire à un Etat fédéral a été accompagné
par le développement et/ou le renforcement de différentes formes de discours et
d'idéologies nationalistes au sud et au nord du pays. En Flandre, la croissance de
9 Ces deux groupes ne présentent évidemment pas l'homogénéité, la cohérence et l'unité qu'on
leur prête souvent. Mais là n'est pas l'objet de cet article.
REMI 1998 (14) 2 pp. 123-149 130 Marco MARTINIELLO
différentes formes d'ethno-nationalisme a certainement été stimulée par le Vlaams
Blok. En Wallonie, le régionalisme, qui correspond souvent à une forme inavouée de
nationalisme républicain et citoyen, a été stimulé par une partie du Parti Socialiste.
En Flandre, les succès électoraux répétés du Vlaams Blok depuis la moitié des
années quatre-vingt constituent les indicateurs les plus visibles du renouveau et du
relatif essor des idéologies et des discours nationalistes. Pour le Vlaams Blok, le
nationalisme s'inscrit dans la défense du peuple flamand. L'existence d'un peuple
flamand ethniquement pur relève, dans l'idéologie véhiculée par le Vlaams Blok, d'une
réalité objective, base sur laquelle un Etat flamand indépendant devrait fonder son
existence. Sans jamais abandonner ce projet, le Vlaams Blok a progressivement fait de
la lutte contre l'immigration et la société multiculturelle son cheval de bataille. C'est
réellement le fonds de commerce sur lequel le parti a construit ses succès électoraux à
partir de 1 984. Jusqu'à ce jour, le Vlaams Blok reste fidèle aux idées présentées par son
spécialiste de l'immigration de l'époque, Philip Dewinter, dans son livre au titre
évocateur Eigen volk Eersî (notre peuple d'abord) publié en 1989. En 1992, le parti a
aussi proposé son programme en soixante-dix points pour résoudre la crise de
l'immigration, calqué sur le document publié peu de temps auparavant par Bruno
Mégret (Front National français). Au cours des dernières années, le Vlaams Blok s'est
littéralement lancé à la conquête de Bruxelles. Sa stratégie consiste à réunir Bruxellois
flamands et francophones autour d'un programme essentiellement raciste qui présente
les immigrés, surtout Maghrébins, comme la cause de tous les maux (chômage,
insécurité, drogue, prostitution, dégradation de l'environnement urbain etc.). En
Wallonie, l'extrême-droite régionaliste wallonne est très faible, divisée et désorganisée.
Elle n'a pratiquement eu aucun impact sur le processus politique. Quant à l'extrême-
droite nationaliste belge représentée par les différentes versions du Front National, elle
souffre des mêmes faiblesses que sa consoeur wallingante mais elle dispose néanmoins
d'une certaine force surtout dans les communes bruxelloises populaires.
Par ailleurs, à l'instar de certains de ses partenaires européens, la Belgique
connaît une situation économique problématique. Le chômage reste élevé, surtout dans
certaines régions de Wallonie et à Bruxelles où il dépasse souvent le taux national de
14,4 %10. Les inégalités sociales et économiques se creusent et elles s'inscrivent dans
la géographie des villes et des régions. A l'image tronquée d'une Flandre opulente et
laborieuse est souvent opposée l'image tout aussi biaisée d'une Wallonie appauvrie en
retard de reconversion et ou régneraient la corruption, le non emploi et la pauvreté.
Bruxelles connaît pour sa part une situation ambiguë. D'une part, la région bruxelloise
figure globalement parmi les régions les plus riches de l'Union Européenne. D'autre
part, elle se polarise, se dualise et voit le nombre des pauvres et des exclus progresser
rapidement, dans certains quartiers des anciennes communes populaires notamment, où
se sont peu à peu implantées les populations d'origine immigrée. L'écart entre les
communes riches (Uccle, Watermael-Boisfort, Woluwe Saint-Lambert, Woluwe Saint-
10 II s'agit du taux de chômage en % de la population active en 1998. chômeurs âgés non
demandeurs d'emploi inclus (Bureau fédéral du plan, Perspectives économiques 1998-2003,
avril 1998).
REMI 1998 (14) 2 pp. 123-149