42 pages
Français
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Les enjeux de l'ouverture à l'Est pour l'économie mondiale - article ; n°1 ; vol.34, pg 157-194

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
42 pages
Français

Description

Revue de l'OFCE - Année 1990 - Volume 34 - Numéro 1 - Pages 157-194
The integration of Eastern Europe into world trade depends on both the evolution of Eastern European economies and the behaviour of Western countries. In Eastern Europe it is hoped that the transformation of economic systems that have revealed their inefficiency will eventually lead to improvements in the populations' living standards. The introduction of market mechanisms, that are supposed to best achieve the equilibrium between supply and demand, is currently under debate. The nature of ownership — private or public — does not in itself suffice to define the nature — capitalist or socialist — of the economic system; the associated mode of regulation is just as important and is not strictly determined by the nature of ownership. In order to switch from socialism to capitalism, Eastern European governments have had to select an option for the transition process, although the debate on this issue is going on. All countries have proposed or even already adopted the same measures: the creation of a private sector, the abolition of the centralized command system, price liberalization, the transformation of the banking system, and currency convertibility. Though all these reforms share a common inspiration — the eventual creation of markets for goods and services, for financial assets and for labour — , there are two distinct positions concerning the sequencing of reforms: the gradual approach and the shock therapy. The latter aims at an immediate break from the previous system, while the former seeks to introduce market mechanisms only progressively in an attempt to avoid too brutal a disruption of production processes and too high a social cost. The short-term impact of reforms is contractionary: production is disorganized by the inexistence of clearly defined decision units and by the expectation of privatization; living standards are curtailed by price liberalization and by the rapid rise in unemployment. The margins for maneuver of economic policies are strictly limited by the risks of hyperinflation, uncertainty about the way excess money balances will be used, and the burden of external indebtedness in some countries. At a medium-term horizon, it is hoped that the integration into world markets and the functioning of the newly created regulation mechanisms will allow for a rebound in living standards and an improvement in the productivity of capital. However whether the process succeeds or not depends as much on the reform options implemented in Eastern European countries as on the reactions of Western partners. What is required first is an increment in Western financial aid in order both to improve infrastructures and to finance demand. Technology transfers might then play a key part in sorting out obsolete industries and in stimulating growth in the whole economy. But there still is a great uncertainty about the amount and — geographical and sectoral — distribution of capital transfers. The positive demand shocks that Western economies expect to benefit from due to the opening up of a market of more than 400 million consumers cannot be very strong in the short run: potential demand is indeed considerable, but the growth of sales to the East is unlikely to develop regularly. The breakdown of COMECOM will fasten integration into world markets, but will also accelerate the différenciation amongst member countries. The balance of payments constraint of the six European countries will be exacerbated by payment in hard currency, instead of rubles, of energy imported from the USSR. The Gulf crisis thus aggravates the divergencies between the USSR, which is the world leader in oil production, and the other Eastern European countries, confronted with an energy bill hike that will curtail their possibilities of financing manufactured imports from the West. Two major conclusions emerge from the analysis. First, there do not exist such things as an Eastern bloc or a Western bloc. In Eastern Europe, the differences amongst countries tend to widen; reform implementation depends on governments' credibility and democratic support, which is not the same in all countries; once the disruptions caused by the changes in ownership and in regulations are over, economic growth may be expected to resume, but it will be more easily financed in East Germany than elsewhere and, amongst other countries, more easily in the least heavily indebted ones. In the West, Germany will benefit most from the opening up of Eastern markets, since it already has the most developed economic relations with the East. The second major conclusion is about timing: Eastern Europe is currently suffering from a drastic reduction in living standards, as expected though not always predicted to be of such a magnitude; but it also experiences the rather unexpected unwillingness of Western private investors to immediately put money into Eastern economies, together with the relatively slow implementation of Western public aid. The risks of major turmoil are paramount if signs of improvement are not quickly forthcoming: such signals are a condition for some governments to retain their credibility. The danger of a social crisis is all the more important in the current phase when new individual and collective behaviours are emerging.
L'intégration de l'Europe de l'Est au commerce mondial dépend à la fois de l'évolution des économies de l'Est et des comportements des pays de l'Ouest. A l'Est, l'espoir d'améliorer à terme les niveaux de vie des populations repose sur la transformation de systèmes économiques qui ont révélé leur inefficacité. L'introduction du marché, censé résoudre au mieux l'équilibre entre l'offre et la demande, est à l'origine d'un débat important. La forme de la propriété, privée ou publique, ne suffit pas à elle seule à définir l'économie socialiste ou capitaliste. Le mode de régulation qui est associé la définit tout autant, sans être mécaniquement lié à la forme de propriété. Pour passer du socialisme au capitalisme, les dirigeants des économies d'Europe orientale ont dû trancher un débat sous-jacent sur la transition, même si ce débat perdure par ailleurs. Dans tous les pays les mêmes mesures sont prônées ou d'ores et déjà adoptées : développement d'un secteur privé, suppression de la planification imperative, libération des prix, transformation du système bancaire, convertibilité des monnaies. Si le fondement des réformes est unique — instaurer à terme des marchés où s'échangent les biens et services, les actifs financiers et la main-d'œuvre — deux conceptions s'opposent quant à la séquence des réformes : l'approche gradualiste et la thérapie de choc. L'une vise à créer d'emblée la rupture avec le système antérieur, l'autre à introduire l'économie de marché progressivement, dans la crainte d'une désorganisation trop brutale de la production et d'un coût social trop élevé. A court terme, l'impact des réformes est récessif : la production est désorganisée faute de centres de décisions clairement définis ou en l'attente de privatisations potentielles. Les niveaux de vie reculent en raison de la libération des prix et du développement rapide du chômage. Le risque d'hyperinflation, l'incertitude sur l'utilisation des surliquidités existantes et la gravité de la dette extérieure dans certains pays limitent les marges de manœuvre de la politique économique. A moyen terme, on espère l'intégration aux échanges mondiaux, la remontée des niveaux de vie et l'accroissement de la producti- vité du capital, une fois que seront opérants les mécanismes de la nouvelle régulation. Mais la réussite de ce processus de développement dépend autant de la politique des réformes à l'Est que des réactions de l'Ouest. Ceci nécessite d'abord d'amplifier les aides financières de l'Ouest afin de développer les infrastructures et de solvabiliser la demande. Les transferts de technologie liés aux investissements étrangers pourraient alors jouer un rôle clé de confrontation pour les industries désuètes et d'entraînement pour l'ensemble de l'économie. Mais l'incertitude sur l'ampleur et la destination, tant géographique que sectorielle, des transferts de capitaux demeure importante. Le choc de demande que les pays de l'Ouest espèrent de l'ouverture d'un marché de plus de 400 millions d'habitants ne peut être massif à court terme ; la demande potentielle est certes considérable mais la progression des débouchés ne sera pas linéaire. L'éclatement du COMECON devrait précipiter l'intégration au commerce mondial, mais il accélérera aussi la différenciation des pays. La facturation en devises, et non plus en roubles, de l'énergie soviétique aggrave en effet la contrainte extérieure des six pays de l'Est. La crise du Golfe accroît les divergences d'intérêt entre l'URSS, premier producteur mondial de pétrole, et les autres pays d'Europe orientale, dont les ressources pour importer des biens industriels seront amputées par renchérissement de leurs factures énergétiques. Deux conclusions ressortent de l'analyse : la première est que n'apparaissent ni un bloc Est ni un bloc Ouest. A l'Est, les différences entre pays s'accentuent. La mise en œuvre des réformes dépend de la reconnaissance et de l'autorité acquises par les gouvernements actuels des différents pays ; elles ne sont pas homogènes. La croissance économique que l'on peut escompter à moyen terme, une fois surmontée la désorganisation due aux bouleversements des modes de propriété et de régulation, sera plus aisément financée en RDA que dans les autres pays, et parmi ceux-ci, là où l'endettement extérieur est encore modéré. A l'Ouest, la RFA sera le premier bénéficiaire de l'ouverture de l'Est parce qu'elle est déjà le pays le plus engagé dans l'ensemble de la zone. La seconde conclusion porte sur les délais. L'Est fait l'expérience, prévue dans son principe sinon dans son ampleur, d'une réduction drastique du niveau de vie de la population et l'expérience, imprévue, de la réticence des investisseurs privés de l'Ouest à s'engager à l'Est à bref délai et de l'étalement dans le temps des capitaux publics. Or les risques de ruptures sont importants si, rapidement, des signes de redressement économique ne sont pas perçus. Ceux-ci sont la condition nécessaire pour que certains gouvernements conservent leur crédibilité. Le danger de crise sociale est d'autant plus grand dans la présente période où se forgent des comportements individuels et collectifs nouveaux.
38 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1990
Nombre de lectures 30
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Exrait

Françoise Milewski
Les enjeux de l'ouverture à l'Est pour l'économie mondiale
In: Revue de l'OFCE. N°34, 1990. pp. 157-194.
Citer ce document / Cite this document :
Milewski Françoise. Les enjeux de l'ouverture à l'Est pour l'économie mondiale. In: Revue de l'OFCE. N°34, 1990. pp. 157-194.
doi : 10.3406/ofce.1990.1224
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ofce_0751-6614_1990_num_34_1_1224Abstract
The integration of Eastern Europe into world trade depends on both the evolution of Eastern European
economies and the behaviour of Western countries. In Eastern Europe it is hoped that the
transformation of economic systems that have revealed their inefficiency will eventually lead to
improvements in the populations' living standards. The introduction of market mechanisms, that are
supposed to best achieve the equilibrium between supply and demand, is currently under debate. The
nature of ownership — private or public — does not in itself suffice to define the nature — capitalist or
socialist — of the economic system; the associated mode of regulation is just as important and is not
strictly determined by the nature of ownership. In order to switch from socialism to capitalism, Eastern
European governments have had to select an option for the transition process, although the debate on
this issue is going on. All countries have proposed or even already adopted the same measures: the
creation of a private sector, the abolition of the centralized command system, price liberalization, the
transformation of the banking system, and currency convertibility. Though all these reforms share a
common inspiration — the eventual creation of markets for goods and services, for financial assets and
for labour — , there are two distinct positions concerning the sequencing of reforms: the gradual
approach and the shock therapy. The latter aims at an immediate break from the previous system, while
the former seeks to introduce market mechanisms only progressively in an attempt to avoid too brutal a
disruption of production processes and too high a social cost. The short-term impact of reforms is
contractionary: is disorganized by the inexistence of clearly defined decision units and by the
expectation of privatization; living standards are curtailed by price liberalization and by the rapid rise in
unemployment. The margins for maneuver of economic policies are strictly limited by the risks of
hyperinflation, uncertainty about the way excess money balances will be used, and the burden of
external indebtedness in some countries. At a medium-term horizon, it is hoped that the integration into
world markets and the functioning of the newly created regulation mechanisms will allow for a rebound
in living standards and an improvement in the productivity of capital. However whether the process
succeeds or not depends as much on the reform options implemented in Eastern European countries as
on the reactions of Western partners. What is required first is an increment in Western financial aid in
order both to improve infrastructures and to finance demand. Technology transfers might then play a
key part in sorting out obsolete industries and in stimulating growth in the whole economy. But there still
is a great uncertainty about the amount and — geographical and sectoral — distribution of capital
transfers. The positive demand shocks that Western economies expect to benefit from due to the
opening up of a market of more than 400 million consumers cannot be very strong in the short run:
potential demand is indeed considerable, but the growth of sales to the East is unlikely to develop
regularly. The breakdown of COMECOM will fasten integration into world markets, but will also
accelerate the différenciation amongst member countries. The balance of payments constraint of the six
European countries will be exacerbated by payment in hard currency, instead of rubles, of energy
imported from the USSR. The Gulf crisis thus aggravates the divergencies between the USSR, which is
the world leader in oil production, and the other Eastern European countries, confronted with an energy
bill hike that will curtail their possibilities of financing manufactured imports from the West. Two major
conclusions emerge from the analysis. First, there do not exist such things as an Eastern bloc or a
Western bloc. In Eastern Europe, the differences amongst countries tend to widen; reform
implementation depends on governments' credibility and democratic support, which is not the same in
all countries; once the disruptions caused by the changes in ownership and in regulations are over,
economic growth may be expected to resume, but it will be more easily financed in East Germany than
elsewhere and, amongst other countries, more easily in the least heavily indebted ones. In the West,
Germany will benefit most from the opening up of Eastern markets, since it already has the most
developed economic relations with the East. The second major conclusion is about timing: Eastern
Europe is currently suffering from a drastic reduction in living standards, as expected though not always
predicted to be of such a magnitude; but it also experiences the rather unexpected unwillingness of
Western private investors to immediately put money into Eastern economies, together with the relatively
slow implementation of Western public aid. The risks of major turmoil are paramount if signs of
improvement are not quickly forthcoming: such signals are a condition for some governments to retain
their credibility. The danger of a social crisis is all the more important in the current phase when newindividual and collective behaviours are emerging.
Résumé
L'intégration de l'Europe de l'Est au commerce mondial dépend à la fois de l'évolution des économies
de l'Est et des comportements des pays de l'Ouest. A l'Est, l'espoir d'améliorer à terme les niveaux de
vie des populations repose sur la transformation de systèmes économiques qui ont révélé leur
inefficacité. L'introduction du marché, censé résoudre au mieux l'équilibre entre l'offre et la demande,
est à l'origine d'un débat important. La forme de la propriété, privée ou publique, ne suffit pas à elle
seule à définir l'économie socialiste ou capitaliste. Le mode de régulation qui est associé la définit tout
autant, sans être mécaniquement lié à la forme de propriété. Pour passer du socialisme au capitalisme,
les dirigeants des économies d'Europe orientale ont dû trancher un débat sous-jacent sur la transition,
même si ce débat perdure par ailleurs. Dans tous les pays les mêmes mesures sont prônées ou d'ores
et déjà adoptées : développement d'un secteur privé, suppression de la planification imperative,
libération des prix, transformation du système bancaire, convertibilité des monnaies. Si le fondement
des réformes est unique — instaurer à terme des marchés où s'échangent les biens et services, les
actifs financiers et la main-d'œuvre — deux conceptions s'opposent quant à la séquence des réformes :
l'approche gradualiste et la thérapie de choc. L'une vise à créer d'emblée la rupture avec le système
antérieur, l'autre à introduire l'économie de marché progressivement, dans la crainte d'une
désorganisation trop brutale de la production et d'un coût social trop élevé. A court terme, l'impact des
réformes est récessif : la production est désorganisée faute de centres de décisions clairement définis
ou en l'attente de privatisations potentielles. Les niveaux de vie reculent en raison de la libération des
prix et du développement rapide du chômage. Le risque d'hyperinflation, l'incertitude sur l'utilisation des
surliquidités existantes et la gravité de la dette extérieure dans certains pays limitent les marges de
manœuvre de la politique économique. A moyen terme, on espère l'intégration aux échanges
mondiaux, la remontée des niveaux de vie et l'accroissement de la producti- vité du capital, une fois
que seront opérants les mécanismes de la nouvelle régulation. Mais la réussite de ce processus de
développement dépend autant de la politique des réformes à l'Est que des réactions de l'Ouest. Ceci
nécessite d'abord d'amplifier les aides financières de l'Ouest afin de développer les infrastructures et de
solvabiliser la demande. Les transferts de technologie liés aux investissements étrangers pourraient
alors jouer un rôle clé de confrontation pour les industries désuètes et d'entraînement pour l'ensemble
de l'économie. Mais l'incertitude sur l'ampleur et la destination, tant géographique que sectorielle, des
transferts de capitaux demeure importante. Le choc de demande que les pays de l'Ouest espèrent de
l'ouverture d'un marché de plus de 400 millions d'habitants ne peut être massif à court terme ; la
demande potentielle est certes considérable mais la progression des débouchés ne sera pas linéaire.
L'éclatement du COMECON devrait précipiter l'intégration au commerce mondial, mais il accélérera
aussi la différenciation des pays. La facturation en devises, et non plus en roubles, de l'énergie
soviétique aggrave en effet la contrainte extérieure des six pays de l'Est. La crise du Golfe accroît les
divergences d'intérêt entre l'URSS, premier producteur mondial de pétrole, et les autres pays d'Europe
orientale, dont les ressources pour importer des biens industriels seront amputées par renchérissement
de leurs factures énergétiques. Deux conclusions ressortent de l'analyse : la première est que
n'apparaissent ni un bloc Est ni un bloc Ouest. A l'Est, les différences entre pays s'accentuent. La mise
en œuvre des réformes dépend de la reconnaissance et de l'autorité acquises par les gouvernements
actuels des différents pays ; elles ne sont pas homogènes. La croissance économique que l'on peut
escompter à moyen terme, une fois surmontée la désorganisation due aux bouleversements des modes
de propriété et de régulation, sera plus aisément financée en RDA que dans les autres pays, et parmi
ceux-ci, là où l'endettement extérieur est encore modéré. A l'Ouest, la RFA sera le premier bénéficiaire
de l'ouverture de l'Est parce qu'elle est déjà le pays le plus engagé dans l'ensemble de la zone. La
seconde conclusion porte sur les délais. L'Est fait l'expérience, prévue dans son principe sinon dans
son ampleur, d'une réduction drastique du niveau de vie de la population et l'expérience, imprévue, de
la réticence des investisseurs privés de l'Ouest à s'engager à l'Est à bref délai et de l'étalement dans le
temps des capitaux publics. Or les risques de ruptures sont importants si, rapidement, des signes de
redressement économique ne sont pas perçus. Ceux-ci sont la condition nécessaire pour que certains
gouvernements conservent leur crédibilité. Le danger de crise sociale est d'autant plus grand dans la
présente période où se forgent des comportements individuels et collectifs nouveaux.enjeux de l'ouverture à l'Est Les
pour l'économie mondiale
Françoise Milewski,
Département des diagnostics de l'OFCE
L'intégration de l'Europe de l'Est au commerce mondial dépend
à la fois de l'évolution des économies de l'Est et des comporte
ments des pays de l'Ouest. A l'Est, l'espoir d'améliorer à terme les
niveaux de vie des populations repose sur la transformation de
systèmes économiques qui ont révélé leur inefficacité. L'introduct
ion du marché, censé résoudre au mieux l'équilibre entre l'offre et
la demande, est à l'origine d'un débat important. La forme de la
propriété, privée ou publique, ne suffit pas à elle seule à définir
l'économie socialiste ou capitaliste. Le mode de régulation qui est
associé la définit tout autant, sans être mécaniquement lié à la
forme de propriété. Pour passer du socialisme au capitalisme, les
dirigeants des économies d'Europe orientale ont dû trancher un
débat sous-jacent sur la transition, même si ce débat perdure par
ailleurs.
Dans tous les pays les mêmes mesures sont prônées ou d'ores
et déjà adoptées : développement d'un secteur privé, suppression
de la planification imperative, libération des prix, transformation du
système bancaire, convertibilité des monnaies. Si le fondement des
réformes est unique — instaurer à terme des marchés où s'échan
gent les biens et services, les actifs financiers et la main-d'œuvre
— deux conceptions s'opposent quant à la séquence des réfo
rmes : l'approche gradualiste et la thérapie de choc. L'une vise à
créer d'emblée la rupture avec le système antérieur, l'autre à
introduire l'économie de marché progressivement, dans la crainte
d'une désorganisation trop brutale de la production et d'un coût
social trop élevé.
A court terme, l'impact des réformes est récessif : la production
est désorganisée faute de centres de décisions clairement définis
ou en l'attente de privatisations potentielles. Les niveaux de vie
reculent en raison de la libération des prix et du développement
rapide du chômage. Le risque d'hyperinflation, l'incertitude sur
l'utilisation des surliquidités existantes et la gravité de la dette
extérieure dans certains pays limitent les marges de manœuvre de
la politique économique.
A moyen terme, on espère l'intégration aux échanges mondiaux,
la remontée des niveaux de vie et l'accroissement de la producti-
Observations et diagnostics économiques Revue 34 (numéro spécial) / novembre 1990 157 Milewski Françoise
vité du capital, une fois que seront opérants les mécanismes de la
nouvelle régulation. Mais la réussite de ce processus de dévelop
pement dépend autant de la politique des réformes à l'Est que des
réactions de l'Ouest. Ceci nécessite d'abord d'amplifier les aides
financières de l'Ouest afin de développer les infrastructures et de
solvabiliser la demande. Les transferts de technologie liés aux
investissements étrangers pourraient alors jouer un rôle clé de
confrontation pour les industries désuètes et d'entraînement pour
l'ensemble de l'économie. Mais l'incertitude sur l'ampleur et la
destination, tant géographique que sectorielle, des transferts de
capitaux demeure importante.
Le choc de demande que les pays de l'Ouest espèrent de
l'ouverture d'un marché de plus de 400 millions d'habitants ne peut
être massif à court terme ; la demande potentielle est certes
considérable mais la progression des débouchés ne sera pas
linéaire. L'éclatement du COMECON devrait précipiter l'intégration
au commerce mondial, mais il accélérera aussi la différenciation
des pays. La facturation en devises, et non plus en roubles, de
l'énergie soviétique aggrave en effet la contrainte extérieure des six
pays de l'Est. La crise du Golfe accroît les divergences d'intérêt
entre l'URSS, premier producteur mondial de pétrole, et les autres
pays d'Europe orientale, dont les ressources pour importer des
biens industriels seront amputées par renchérissement de leurs
factures énergétiques.
Deux conclusions ressortent de l'analyse : la première est que
n'apparaissent ni un bloc Est ni un bloc Ouest. A l'Est, les
différences entre pays s'accentuent. La mise en œuvre des
réformes dépend de la reconnaissance et de l'autorité acquises par
les gouvernements actuels des différents pays ; elles ne sont pas
homogènes. La croissance économique que l'on peut escompter à
moyen terme, une fois surmontée la désorganisation due aux
bouleversements des modes de propriété et de régulation, sera
plus aisément financée en RDA que dans les autres pays, et parmi
ceux-ci, là où l'endettement extérieur est encore modéré. A
l'Ouest, la RFA sera le premier bénéficiaire de l'ouverture de l'Est
parce qu'elle est déjà le pays le plus engagé dans l'ensemble de la
zone. La seconde conclusion porte sur les délais. L'Est fait l'expé
rience, prévue dans son principe sinon dans son ampleur, d'une
réduction drastique du niveau de vie de la population et l'expé
rience, imprévue, de la réticence des investisseurs privés de
l'Ouest à s'engager à l'Est à bref délai et de l'étalement dans le
temps des capitaux publics. Or les risques de ruptures sont
importants si, rapidement, des signes de redressement économi
que ne sont pas perçus. Ceux-ci sont la condition nécessaire pour
que certains gouvernements conservent leur crédibilité. Le danger
de crise sociale est d'autant plus grand dans la présente période
où se forgent des comportements individuels et collectifs nou
veaux.
158 Les enjeux de l'ouverture à l'Est pour l'économie mondiale
Préambule
L'ouverture à l'Est suscite un double espoir : l'amélioration à terme
des niveaux de vie des populations de cette zone grâce à la transfor
mation de systèmes économiques qui ont révélé leur inefficacité, et une
intégration progressive au commerce mondial qui assure un surcroît de
croissance pour l'OCDE, en particulier l'Europe. Sur ce chemin, les
difficultés sont nombreuses et cet article s'attache à les décrire.
La crise du Golfe les accentue, en même temps qu'elle accroît les
divergences d'intérêt entre l'URSS et les autres pays de l'Est.
L'URSS sera bien sûr bénéficiaire de la hausse du prix du pétrole ;
premier producteur mondial, elle a exporté en 1989 128 millions de
tonnes de brut — soit 21 % de sa production — et 62 de de produits raffinés. Les produits pétroliers représentent 30 %
de ses exportations et de l'ordre de 60 % de ses recettes en devises.
La décision prise lors de la dernière réunion du COMECON de facturer
dès 1991 les ventes internes à la zone en devises (et non plus en
roubles) et au prix du marché mondial va accroître les ressources en
devises de l'URSS de l'ordre de 10 milliards de dollars en année pleine.
D'ores et déjà elle a réorienté ses ventes vers les pays de l'OCDE au
détriment de ceux de l'Europe de l'Est pour accumuler les sommes
nécessaires à ses importations : la tendance qu'on pouvait déceler au
premier semestre s'est accentuée en juillet, avant même la crise du
Golfe.
Celle-ci accroît brutalement les recettes de l'URSS : on peut estimer
que le maintien d'un prix du baril à 25 dollars (au lieu de 18) assurerait
environ 6 milliards de dollars de recettes supplémentaires en année
pleine, (une fois unifiés les modes de facturation à l'étranger selon les
zones). Chaque dollar supplémentaire par baril représente un milliard de
dollars de plus. C'est dire l'ampleur du potentiel d'accroissement des
ressources pour le seul pétrole brut et l'aubaine que représente la
hausse des prix du pétrole pour l'URSS, dont les besoins d'importations
n'ont cessé de s'accroître au cours des derniers mois, y compris pour
assurer l'approvisionnement alimentaire des grandes villes.
Encore faut-il pour en profiter pleinement que la baisse de la pro
duction énergétique ne compense pas en partie ce gain. Or le recul de
la production et des exportations, déjà sensible en 1989 et au premier
semestre 1990, s'est probablement amplifié durant l'été avec les nou
veaux incidents de production (rupture d'oléoducs en Sibérie) et l'inten
sification des mouvements sociaux. Quoi qu'il en soit, la hausse du brut
dès 1990, la facturation en devises en 1991 et la répercussion progress
ive de la hausse du cours du brut sur le prix du gaz apporteront à
l'URSS des ressources supplémentaires en devises. A terme, les
accords déjà passés ou en cours de négociation avec les compagnies
occidentales pour l'exploration de nouveaux gisements devraient per
mettre d'accroître la production et les exportations.
159 Françoise Milewski
Les autres économies de l'Est souffriront durement de la nouvelle
donne énergétique. Déjà elles étaient pénalisées par la réduction des
ventes de l'URSS au premier semestre, accentuée durant l'été. Il
s'ensuivit des ruptures de production dans les industries de base, de
fortes hausses des prix de détail pour tenter de limiter la consommation
d'essence, un surcroît d'importations en provenance du Moyen-Orient,
donc en devises fortes. Pour restreindre les sorties de devises, la
plupart des pays avaient négocié avec les pays du Golfe, l'Irak en
particulier, des livraisons de pétrole pluri-annuelles en contrepartie des
dettes accumulées par ceux-ci auprès des pays de l'Est. Désormais ils
doivent se tourner vers d'autres producteurs et accepter une facturation
en dollars avec des prix en hausse. L'impact sera d'autant plus fort que
la consommation d'énergie par unité produite est beaucoup plus élevée
qu'à l'Ouest, peu d'efforts ayant été faits en ce domaine après les deux
chocs pétroliers puisque le pétrole soviétique restait relativement bon
marché. L'accroissement des coûts de production qui en résultera
amoindrira encore la compétitivité des produits industriels, en même
temps qu'il alourdira la dette extérieure en renchérissant les importat
ions. Cette crise pétrolière intervient alors que la récession s'accentue :
les premiers signes, soulignés dans ce texte, ont été amplifiés et font
désormais partie du domaine de l'évidence. Elle aggravera donc une
situation déjà précaire.
Les deux conclusions tirées dans le texte qui suit sont plus que
jamais d'actualité. La première est que n'apparaissent ni un bloc Est ni
un bloc Ouest et qu'à l'Est les différences entre pays vont s'accentuer.
La seconde porte sur les délais et souligne l'importance de l'aide
occidentale, non seulement pour solvabiliser des marchés mais aussi
pour contribuer au redressement économique et faciliter ainsi une
démocratisation dont l'enjeu n'est pas qu'Est-européen. Un ralentiss
ement de la croissance de l'OCDE et des politiques budgétaires plus
rigoureuses risquent de retarder la mise en place des crédits à l'Est,
alors que les besoins des pays importateurs d'énergie seront amplifiés
par l'alourdissement des dettes extérieures et de la charge des intérêts
si les taux s'élèvent du fait de politiques monétaires occidentales res
trictives.
Le repli frileux sur la partie de l'Europe en cours d'intégration et la
mieux armée pour résister à un choc pétrolier, est davantage encore
qu'avant les événements d'août 1990, une tentation. Il serait néfaste à
l'Europe dans son ensemble.
17 septembre 1990.
160 enjeux de l'ouverture à l'Est pour l'économie mondiale Les
Les prévisions : de l'euphorie à l'attentisme
L'ouverture à l'Est constitue pour les économies occidentales un
choc de demande. Ses effets sont positifs pour la progression du
commerce international et donc pour la croissance des pays de l'OCDE.
Deux canaux de transmission peuvent être distingués :
— Une demande supplémentaire d'exportations résulte de l'accès
aux produits occidentaux d'une zone de plus de 400 millions d'habi
tants. En 1989, l'Est n'absorbait que 2,6 % des ventes des pays de
l'OCDE. La simple levée de protections étanches, du fait de l'assoupli
ssement de règles antérieures des pays du CAEM (1) et de la suppression
du contrôle du COCOM (2) sur les exportations de produits de haute
technologie, fait espérer une forte croissance des exportations occident
ales.
— L'unification monétaire puis économique entre la RFA et la RDA
place ce pays au cœur de la transmission. La forte immigration qui s'est
déjà produite et qui semble se poursuivre provoque un regain de
croissance en RFA. Cette croissance supplémentaire tirera celle de
l'Europe de l'Ouest dans son ensemble et se révélera d'autant plus
bénéfique qu'elle atténue l'effet du ralentissement américain sur les
économies de l'OCDE. Une politique budgétaire moins restrictive, voire
expansive, en Allemagne permet aux pays confrontés à une contrainte
extérieure d'étendre la marge de manœuvre de leur politique économi
que intérieure. De même, la probabilité d'une inflation un peu plus
soutenue en Allemagne donne aux autres pays européens une latitude
supplémentaire dans la gestion de leurs taux d'intérêt et de leurs taux
de change : il y a place désormais, au sein du Système monétaire
européen (SME), pour une réduction des différentiels de taux d'intérêt
entre l'Allemagne et les autres pays. L'Europe peut ainsi redevenir un
pôle de croissance dans le monde.
Cette perspective a fondé toutes les prévisions à moyen terme
récentes, y compris dans leur cheminement de court terme. On peut
cependant déceler schématiquement deux phases dans ces prévisions.
Au tout début de 1990, l'accent était mis sur les facteurs positifs
immédiats de l'ouverture de l'ensemble des pays de l'Est, leurs impor
tations s'accroissant d'environ 10 % l'an selon la majorité des prévi
sions de l'époque. Les risques induits par la montée de l'endettement
(1) CAEM = Conseil d'assistance économique mutuelle, ou COMECON dans l'abrévia
tion anglaise (Council for mutual economic aid). Fondé le 1er janvier 1949, le CAEM
regroupe autour de l'URSS six pays d'Europe de l'Est : Bulgarie, Hongrie, Pologne, RDA,
Roumanie, Tchécoslovaquie. Sont venus s'adjoindre au CAEM la Mongolie (en 1961), Cuba
(en 1972) et le Vietnam (en 1978). Sont pris en compte, dans ce texte, les pays européens
du CAEM.
(2) COCOM = Comité pour le contrôle multilatéral des exportations, regroupe dix-sept
pays occidentaux (plus le Japon et l'Australie) et freine, voire interdit, les exportations vers
l'Est de produits à haute technologie, qu'ils soient à usage civil ou militaire.
161 Françoise Milewski
extérieur pèseraient à moyen terme, mais uniquement en point de sortie
des prévisions.
Progressivement les cheminements ont été révisés : une vision plus
pessimiste à court terme mais plus optimiste à moyen terme a été
substituée à la précédente. Dans l'immédiat les effets seraient limités,
mis à part ceux induits par l'unification allemande. A plus longue
échéance de nouveaux marchés apparaîtraient, mais seulement lorsque
les bases légales et institutionnelles pour le passage à une économie de
marché seraient établies. C'est la vision d'une intégration de l'Est à
deux vitesses, celle rapide de la RDA et celle nettement plus lente des
autres pays.
Cet article s'attache à décrire les certitudes et les incertitudes,
celles qui font que plusieurs voies sont possibles pour le développe
ment de l'Est et son intégration au commerce mondial. Les incertitudes
pèsent autant à court qu'à moyen terme et déterminent des chemine
ments non linéaires au cours des années qui viennent. Il sera plus que
jamais nécessaire d'expliciter les hypothèses sur lesquelles se fondent
les raisonnements économiques et les prévisions chiffrées. Les incert
itudes concernent aussi bien les pays de l'Est eux-mêmes que le com
portement des pays de l'Ouest.
Les incertitudes et les chemins possibles
du point de vue des pays de l'Est
La mise en œuvre des réformes
L'introduction du marché, censé résoudre au mieux l'équilibre entre
l'offre et la demande, est à l'origine du débat le plus important mené à
l'Est. Le plus important et le plus difficile. La forme de la propriété,
privée ou publique, ne suffit pas à elle seule à définir l'économie
socialiste ou capitaliste. Le mode de régulation qui est associé la définit
tout autant, sans être mécaniquement lié à la forme de propriété. Pour
passer du socialisme au capitalisme, les dirigeants des économies
d'Europe orientale ont dû trancher un débat sous-jacent sur la transi
tion, même si ce débat perdure par ailleurs. Des réponses diverses ont
été apportées : approche graduelle ou thérapie de choc ont constitué
les réponses extrêmes, le débat sur le socialisme efficace ou socialisme
de marché ayant cessé aussi vite qu'il était apparu.
Dans tous les pays les mêmes mesures sont prônées ou d'ores et
déjà adoptées :
• Le développement d'un secteur privé ou parfois seulement non
étatique (coopératives) est encouragé, par l'adoption d'un ensemble de
lois le permettant. Seule l'URSS a modéré l'introduction du secteur
privé et développé avant tout le secteur coopératif ; mais les débats
162