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Les Flaviens dans « La guerre des Juifs » de Flavius Josèphe - article ; n°1 ; vol.7, pg 235-245

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Dialogues d'histoire ancienne - Année 1981 - Volume 7 - Numéro 1 - Pages 235-245
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1981
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Langue Français

Monsieur Bernard Therond
Les Flaviens dans « La guerre des Juifs » de Flavius Josèphe
In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 7, 1981. pp. 235-245.
Citer ce document / Cite this document :
Therond Bernard. Les Flaviens dans « La guerre des Juifs » de Flavius Josèphe. In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 7, 1981.
pp. 235-245.
doi : 10.3406/dha.1981.1433
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/dha_0755-7256_1981_num_7_1_14337 1981 235 - 245 DHA
LES FLA VIENS DANS «LA GUERRE DES JUIFS»
DE FLAVIUS JOSEPHE.
Vespasien et Titus sont les personnages principaux de «Jm guerre des
Juifs». A partir du livre III et jusqu'au livre VII, l'Histoire se confond très
souvent avec le récit de leurs actions. Ils sont véritablement le centre autour
duquel les événements s'organisent.
Dans cette place prééminente accordée aux deux premiers représen
tants de la dynastie fiavienne, on n'a souvent vu qu'un effet des préoccupat
ions courtisanes de Josèphe. Historien «officiel» 0) de cette guerre qu'il a
vécue, après sa reddition à Jotapata, du côté romain, comme prisonnier
d'abord, puis, très rapidement après, comme intermédiaire et homme de
confiance des futurs empereurs, il se devait de faire l'éloge de ses protecteurs
et de justifier leur politique ou certaines de leurs actions en Judée. Pour
beaucoup, l'historien juif n'est qu'un vulgaire apologiste qui ne nous donne
des Flaviens qu'un portrait idéalisé très éloigné de la vérité historique w.
Si un tel jugement n'est pas inexact, il est cependant incomplet :
Josèphe n'est pas uniquement un vil courtisan. En faisant le portrait des
Flaviens, il obéit à des motivations plus complexes et nous présente une
image de Titus et Vespasien plus nuancée qu'on ne le pense généralement.
C'est cette complexité que nous allons analyser.
Une lecture superficielle ne permettra sans doute pas de déceler com
bien est riche de sens la représentation de la dynastie fiavienne dans La
guerre des Juifs. C'est, en effet, le caractère dithyrambique des flatteries
courtisanes de Josèphe qui attirera d'abord l'attention du lecteur.
Les exemples abondent. Plutôt que d'en présenter un relevé exhaustif,
nous préférons en analyser un seul particulièrement significatif. Il s'agit de
l'éloge consacré au troisième membre de la famille impériale, Domitien -
illustration la plus parfaite de ce style apologétique qui sonne faux. Cet éloge
se trouve au livre VII : à l'occasion d'une digression sur la révolte des Bataves
conduits par Julius Civilis - révolte qui sera écrasée par Petilius Cé-
réalis -, Josèphe en vient à évoquer le rôle de Domitien dans ces
événements. Il célèbre le courage du fils de Vespasien en ces termes :
«Mais, même si Céréalis ne s'était pas porté si rapidement sur les lieux, ils étaient
destinés à subir leur châtiment avant peu. Car, dès que (nv С на y&P npwxov)
la nouvelle de leur défection eut atteint Rome, le César Domitien,
mis au courant, n'hésita pas (oúx. [ ] cûxvnoev), comme l'eût fait tout
autre à son âge -car il était extrêmement jeune (véoe yctp flv êxi mrv-
xánaaiv) - à se charger du fardeau d'une affaire aussi importante. Ayant hé
rité du courage inné de son père et s'étant donné un entraînement au-dessus
de son âge (êxwv ôè rcaxpódev ëucpuxov xňv avôpaYct&iav на.1 236 Bernard THÉROND
ttiv daxncnv тле f^i-xíag нетто l ли évoç^ il s'élança
immédiatement ( euôùq ř\\avvev ) contre les Barbares. Eux,dès que le
bruit de son arrivée se fut répandu, s'effondrèrent (irpoç ~cňv фт*|ил^ тле
ефооои xaTaneaóvTee ) et se rendirent à sa merci, ayant trouvé
avantageux, après leur peur, d'être remis sous le même joug sans désastre.
Ayant donc rétabli les affaires concernant la Gaule de la manière appro
priée, de façon à ce qu'il ne soit plus jamais facile d'y fomenter des troubles,
il repartit pour Rome avec une gloire éclatante et universellement admiré
pour des réalisations au-dessus de son âge, mais> dignes des exploits de son
père (AauTtpôe naî. иерСЗАег.тос tni хреСттосн uèv xfjs л^1-
nias, upéuouai ôè тс? uaxpî xaxopowiaaaiv)» (3)
Domitien apparaî t ici sous les traits d'un héros de légende : les formul
es superlatives («extrêmement jeune», «entraînement au-dessus de son âge»,
«réalisations au-dessus de son âge»; «gloire éclatante»; «universellement
admiré»), les mots qui suggèrent la fougue et la hardiesse («dès que»; «n'hés
ita pas» ; «s'élança immédiatement») nous présentent un homme aux qualités
guerrières extraordinaires. Nous nous rendons bien compte qu'un tel éloge est
dicté plus par des préoccupations bassement courtisanes que par le souci loua
ble d'exalter une valeur véritable. L'exagération dans le vocabulaire en est
déjà un indice; le fait que cette présentation de Domitien se trouve située
dans une digression sans aucun rapport avec la guerre juive , en est un second :
si Josèphe s'écarte de son sujet, c'est bien évidemment pour avoir la possibil
ité d'adresser des flatteries au fils de Vespasien. Mais c'est surtout la transfo
rmation de la vérité qui est la preuve la plus claire du manque de franchise de
cet éloge : partant d'unehypothèse gratuite («même si Céréalis ne s'était pas
porté immédiatement sur les lieux, les Bataves étaient destinés à subir leur
châtiment avant peu»), Josèphe essaie de nous faire croire progressivement
que c'est Domitien et non Céréalis qui est responsable de la victoire sur les
Bataves («Eux, dès que le bruit de son arrivée se fut répandu, s'effondrèrent»;
«Ayant donc rétabli les affaires concernant la Gaule de la manière appro
priée»). Or, nous savons par Tacite (4) que le rôle de Domitien fut très
effacé dans ces événements : Domitien n'était encore qu'à Lyon quand les
Bataves furent écrasés par Céréalis !
La courtisanerie de Josèphe est ici évidente. Elle ne l'est pas moins
dans la présentation, en apparence objective, de la politique générale suivie
par Vespasien et Titus en Palestine.
L'historien juif, en effet, sait faire l'éloge de ses protecteurs sans utiliser
ce style ampoulé dont nous venons d'analyser un exemple. C'est de cette man
ière habile qu'il présente un de ces principaux leitmotive apologétiques :
tout au long de la guerre, les deux généraux romains ont été des modérés qui
ont toujours cherché à éviter l'affrontement ; ce sont les Juifs qui ont été
responsables de leur ruine. Josèphe veut imposer à ses lecteurs une image D'HISTOIRE ANCIENNE 237 DIALOGUES
mythique des deux Flaviens, celle de bienveillants pacificateurs w).
Beaucoup de passages soulignent cette modération. Ainsi, dès le début
de sa campagne, Vespasien montre ses intentions pacifiques : arrivé aux fron
tières de la Galilée, il se contente de bien faire voir son armée pour frapper
les ennemis de terreur et leur donner l'occasion de se raviser (6). A sa suite,
Titus fait preuve de bonté lors même du siège de Jérusalem : s'étant emparé
du deuxième rempart et de la Ville Neuve, il refuse d'abattre le mur et de
dévaster la zone conquise et offre au peuple une reddition avantageuse, «car
il tenait absolument à sauver la ville pour lui-même et le Temple pour la
ville» (7). Il veut éviter un massacre général et, sans cesse, il adjure les Juifs
de lui livrer la ville 00. N'ayant pu éviter le pire, à cause du fanatisme juif,
il éprouve néanmoins du chagrin, lorsqu'il voit les amas de cadavres dans
les ravins et il prend Dieu à témoin que ce n'est pas sa faute (9). Il tiendra
un peu plus tard des propos semblables devant les Zélotes, en leur promettant
de conserver le Temple s'ils se décidaient à l'évacuer 00). Même après la
destruction de Jérusalem, il éprouve de la commisération pour la ville : en
route pour l'Egypte, après une tournée en Syrie, il s'apitoie sur les ruines de
Jérusalem, «non pas, comme l'aurait fait un autre, en se vantant de l'avoir
prise d'assaut, forte et immense comme elle l'était, mais en maudissant à
maintes reprises les responsables du déclenchement de la révolte, qui avait
valu à la cité ce châtiment» 0 0.
On pourrait relever bien d'autres passages de ce type qui insistent sur
la bonté et l'indulgence des deux Flaviens dans les affaires de Judée. Cette
image mythique, éparpillée dans le texte, est présentée une fois de façon
synthétique dans le grand discours que Titus tient aux rebelles qui avaient
demandé d'entrer en pourparlers avec lui, au moment où Jérusalem était
près de sa fin. Procédant à un résumé de la politique menée par Vespasien
et par lui-même, Titus - et, à travers lui, Josèphe - trace de son père et de
lui-même un portrait manifestement idéalisé.
Voici d'abord celui de Vespasien : «Mon père vint dans le pays, non
pour vous châtier de ce qui s'était passé sous le gouvernement de Cestius,
mais pour vous rappeler à l'ordre ( vouSett^cxúv ). En tout cas, alors qu'il
fallait, puisqu'il était venu détruire la nation, aller tout de suite à la racine
de votre puissance et immédiatement anéantir cette cité, lui se mit à ravager
la Galilée et ses environs, vous donnant le temps de vous repentir(êTxtô iôoùç
ùulv xpóvov eiç uexaueAeiav ). Mais sa bonté (то <pi\avdpcù-
txov ) vous apparut comme de la faiblesse et vous avez nourri votre audace
de notre indulgence (тле nuexépas тхр<?.отлтое)» (12),
Voici maintenant celui de Titus : «Je suis arrivé à cette cité porteur
d'ordres sinistres que mon père m'avait donnés à contre-coeur ( пара топ
пестрое âxovToe). Je me suis réjoui d'apprendre que le peuple nourriss
ait des sentiments pacifiques. Je vous ai invités, vous, à vous arrêter avant 238 Bernard THÉROND
d'avoir entamé les hostilités : je vous ai épargnés longtemps après que vous les
aviez commencées, j'ai accordé des garanties aux déserteurs, tenu mes enga
gements envers les réfugiés, j'ai témoigné de la pitié aux prisonniers de guerre,
m'opposant à ceux qui me pressaient de les torturer. C'est à contre-coeur
(âHCjov)que j'ai amené mes machines de guerre contre vos remparts; chaque
fois que mes soldats voulaient faire de vous un carnage, je les ai retenus;
après chaque victoire, comme si c'était moi le vaincu, je vous ai fait des pro
positions de paix. Quand je me suis rapproché du Temple, de nouveau et
volontairement, j'ai oublié les lois de la guerre, je vous ai invités à épargner
vos propres lieux saints et à conserver pour vous votre sanctuaire, vous of
frant de sortir en toute sécurité, vous promettant la vie sauve et, même, si
vous le désirez, la possibilité de livrer le combat dans un autre lieu. Toutes
ces propositions vous les avez repoussées avec mépris, et votre sanctuaire,
vous l'avez incendié de vos propres mains» (13).
Le caractère ouvertement et exagérément apologétique de ces propos
n'a pas besoin d'être commenté : Vespasien et Titus dépouillent l'enveloppe
militaire pour se présenter sous les traits de doux philanthropes.
De tels personnages ne peuvent avoir que toutes les vertus qui accom
pagnent et complètent cette exceptionnelle clémence. C'est ainsi qu'avec
une flagornerie certaine Josèphe se plait à souligner les qualités humaines et
politiques des deux généraux romains : courage et force d'âme (14); piété
filiale (15); patriotisme fervent et noble désintéressement (16); attitude
d'esthète chez Titus 07) etc.
Vespasien et Titus, incarnation de la perfection humaine ! Josêphe
servile adulateur de ses maî très ! Voilà donc le jugement que l'on porte,
si l'on se contente d'une lecture hâtive et superficielle de La guerre des
Juifs.
Un tel jugement est incomplet. Une étude plus attentive du texte nous
permet, en effet, de constater rapidement que nous ferions erreur, si
nous bornions à voir dans l'attitude de Flavius Josèphe à l'égard des Flaviens
une attitude de courtisan à l'égard de ses protecteurs : l'historien juif sait
nuancer le portrait des deux futurs empereurs. Il ne les présente pas toujours
dotés des qualités les plus sublimes et les plus éclatantes : il lui arrive de r
enoncer - sans adopter toutefois un ton critique - à cette «unification idyll
ique» du portrait et d'offrir au lecteur une image plus complexe - et, sans
doute, plus proche de la réalité historique - de ses héros.
C'est ainsi qu'il commente assez souvent leurs actes en invoquant non
pas leur excellence morale, mais leur lucidité et réalisme politique ou mili
taire - qualités beaucoup moins «mythiques» que la douce philanthropie
plus haut évoquée. En soulignant le pragmatisme de Titus et Vespasien,
Josèphe écoute la voix de l'historien et non plus celle du courtisan.
Ce pragmatisme, qui caractérise, en effet, beaucoup des actions fia- D'HISTOIRE ANCIENNE 239 DIALOGUES
viennes, il nous le montre en oeuvre d'abord dans la lucidité politique dont
fait preuve Vespasien, lorsque, à la suite des troubles survenus à Rome après
la mort de Néron, il accepte l'empire, sous la pression des soldats, et doit me
ner la lutte contre Vitellius. Il se montre prudent en n'attaquant pas tout de
suite son adversaire. Il préfère s'assurer la maîtrise de l'Egypte, car il sait
que cette contrée est une partie essentielle de l'Empire, du fait qu'elle le
fournit en blé. En s'en rendant maître, il peut provoquer la chute de Vitellius,
parce que le peuple de Rome ne supportera pas d'être affamé. L'Egypte pré
sente encore deux avantages aux yeux de Vespasien : il y a à Alexandrie deux
légions qu'il serait utile de mettre de son côté ; d'autre part, le pays consti
tue, par la difficulté de son accès, un rempart contre les incertitudes du
sortU8).
Le pragmatisme apparaît encore dans le réalisme militaire des deux géné
raux qui savent faire fi d'un héroïsme gratuit devant les réalités concrètes de la
guerre.
C'est ainsi que, lors du conseil de guerre qui se tint, pendant le siège de
Jérusalem, après l'attaque des terrassements romains par les Juifs, Titus refuse
d'attaquer ces derniers, estimant qu'il était «superflu (keplttôv)» de livrer
combat à des gens destinés à s'anéantir les uns les autres ; il préfère faire le
blocus de la ville en l'entourant d'un rempart pour rendre impossible toute
sortie et obliger les Juifs, désespérant totalement de leur salut et éprouvés
par la famine, à rendre la ville (19). Le fils de Vespasien se montre ici un
stratège clairvoyant.
En d'autres occasions, il révèle encore son souci de l'efficacité : il sait
comment entraîner les hommes au combat, connaissant très bien la psychol
ogie des soldats. Par exemple, lorsqu'il veut trouver des volontaires pour
l'escalade périlleuse du rempart de Jérusalem, il adresse à ses soldats d'élite
des exhortations pleines d'encouragements, car il pense que «ce qui enflam
me le plus l'ardeur des combattants, ce sont les paroles d'espoir, et que
souvent les exhortations et les promesses provoquent l'oubli des dangers et,
dans certains cas, le mépris de la mort» (20). Josèphe nous présente là un
Titus froid calculateur, bien éloigné de son image mythique d'homme gé
néreux.
Nous retrouvons cette froideur intellectuelle dans les mesures de
clémence prises par Titus qui obéit à son intérêt plutôt qu'à une mansué
tude naturelle, lorsqu'il accorde une grâce. Sa légendaire bonté n'est, en
fait, qu'une «bonté pragmatique». On le voit bien dans un passage du livre
V : bien que les soldats romains aient commis une grave faute en se laissant
prendre à une ruse des Juifs, Titus accorde, malgré tout, son pardon ; dans
cette circonstance, écrit Josèphe, «César se laissa fléchir, à la fois en tenant
compte des supplications, mais aussi de son intérêt (тф auucpépovx i) '■ car
il estimait que, lorsqu'il s'agissait du châtiment d'un individu, il fallait aller 240 Bernard THÉROND
jusqu'aux actes, mais que, pour une quantité de gens, il fallait s'en tenir
aux paroles» (21).
Des exemples de châtiments sont là pour confirmer que, chez le fils
de Vespasien, le souci de l'utile l'emporte sur toutes les autres considérations.
C'est ainsi qu'il ordonne de conduire au supplice un soldat négligent qui s'est
laissé volerson cheval par les Juifs. S'il le fait exécuter, c'est parcequ'il pense
que «ces rapines étaient dues plus à la négligence de ses hommes qu'au coura
ge des Juifs» et qu'il faut, par un exemple, «amener les autres à faire plus
attention à leurs chevaux» ,(22). En une autre occasion, il fait crucifier des
Juifs pauvres pris en train de chercher de la nourriture dans les ravins parce
qu'il jugeait «imprudent ( oOxe [ ] docpaXèe ) de relâcher des gens
capturés après le combat et qu'il se rendait compte que la garde d'un si grand
nombre de prisonniers reviendrait à emprisonner les gardiens. Mais la princi
pale raison qui dicte son choix est qu'il espère qu'à ce spectacle les Juifs se
rendront, peut-être, dans l'idée qu'autrement ils subiront le même sort (23).
Nouvelles illustrations de «l'utilitarisme» flavien !
Le pragmatisme n'explique pas seulement la lucidité politique et le
réalisme militaire de Vespasien et Titus; il rend compte aussi de certaines de
leurs attitudes condamnables du point de vue moral. Le meilleur exemple se
trouve au livre III : pendant la campagne de Galilée, Vespasien commit ce
qu'un moraliste pourrait considérer comme un crime. En effet, après s'être
emparé de Tarichée, le général romain accorda l'amnistie aux Juifs apatrides
qui se trouvaient dans cette ville; mais, violant son serment, il enferma ces
gens à Tibériade, en fit massacrer une partie, en soumit une autre à l'esclava
ge et livra le reste aux travaux forcés. Cruauté gratuite ? Non. Acte nécessai
re ? Oui. En effet un acquittement réel aurait été nuisible aux Romains, car
ces individus pouvaient, à nouveau, allumer la guerre dans la ville où ils se
réfugieraient. C'est pourquoi Vespasien accepte de «se salir les mains», car il
estime «qu'il fallait préférer l'utilité au devoir, quand on ne pouvait pas sa
tisfaire aux deux ( xpnvai xô auucpépov aipeUadai про тоО npé-
TtovxoG/ ôxav fi un ôuvaxôv бцсрш )» (24). On ne saurait imaginer
meilleure formulation du pragmatisme.
Ces divers exemples nous montrent donc que le portrait des Flaviens
est plus complexe qu'il ne paraissait à première lecture. Célébrer les qualités
morales éminentes de ses protecteurs n'a pas été le seul projet de Josèphe.
En soulignant leur réalisme, il a eu l'intention de donner d'eux une image
plus historique qu'apologétique : il a su nous montrer qui étaient les vrais
Vespasien et Titus.
Pouvons-nous estimer avoir fait le tour du problème présenté au début
de cette étude, en disant que le mélange du portrait historique et du portrait
apologétique des Flaviens constitue sa complexité ? Pas encore. Un examen DIALOGUES D'HISTOIRE ANCIENNE 241
plus approfondi du texte nous révèle une nouvelle caractéristique.
Nous constatons que Josèphe, lorsqu'il parle des deux futurs emper
eurs, sait dépasser le simple point de vue psychologique de l'apologiste et
de l'historien pour se placer dans une perspective théologique : à ses yeux,
les Flaviens ne sont pas seulement des individus; ce sont aussi des Figures,
en ce sens que, échappant à la clôture de leur moi historique, ils sont l'i
ncarnation d'une Force qui les transcende.
La guerre des Juifs, en effet, expose une théologie de l'Histoire qui
proclame que la Providence divine est à l'oeuvre derrière les actions des
Romains et que Dieu a condamné la race des Juifs sans exception (25). Dans
cette perspective, l'individualité des divers acteurs de l'Histoire a peu d'im
portance, car les hommes sont, avant tout, les instruments de Dieu : ils ne
sont que des éléments de l'économie divine. Vespasien et Titus au même
titre que les autres, même si leur rôle paraît être exalté uniquement pour
lui-même.
Dans cette économie divine, où l'homme n'est que Figure et non plus
individu, les Flaviens sont la Figure du Salut, et cela en raison non de leur
perfection morale et de leurs qualités psychologiques, mais du dessein de
la Divinité. Ce thème théologique est perceptible dans de nombreux pas
sages.
Sauveurs, Vespasien et Titus le sont d'abord de leur armée. Souvent
Josèphe nous apprend que les légions romaines, prises dans les embuscades
des Juifs, auraient subi un funeste destin, si les Flaviens ne s'étaient pas
portés en personne à leur secours. A eux seuls ils décident du sort de la
bataille. Ce n'est pas tant leur vaillance extraordinaire que la protection
divine qui leur permet d'accomplir cet exploit. Cela l'historien juif nous le
montre bien au livre IV. Les Romains,qui ont attaqué Gamala, ont essuyé
une défaite dans cette ville en pente. Vespasien protège la retraite de ses
soldats. C'est alors que, «comme saisi d'une inspiration divine ( oScmep êv-
douç yevóuevoe)» il fait joindre les boucliers aux Romains qui sont
avec lui, endigue le flot guerrier qui descendait du sommet et résiste si bien
que les Juifs relâchent leur ardeur, considérant cette force d'âme comme
«surnaturelle ( 6a i\xôv lov )» (26). Titus, lui aussi, est sous le regard de
Dieu : cerné par les Juifs au cours d'une reconnaissance sous les murs de
Jérusalem, il arrive à obtenir son salut et celui des quelques cavaliers qui
l'accompagnaient grâce à son courage, mais surtout grâce à la protection
divine. En effet, alors qu'une très grande quantité de traits était lancée
contre lui qui n'avait ni casque ni cuirasse, aucun de ces traits ne l'attei
gnit, «comme s'ils faisaient exprès de le manquer ( cScmep ère í тл<5 es
àcrcoxouvTcov)». Ce prodige amène Josèphe à dire que «c'est Dieu qui
veille sur les hasards de la guerre et les périls des princes ( xal uoA.éyxûv
poual каь 3a.aiA.ecuv hîvôuvoi uéÀovxai Эеф)»(27). Homme 242 Bernard THÉROND
providentiel, investi par Dieu d'une force surnaturelle, Titus le sera encore
de nombreuses fois dans la suite de la guerre (28).
Sauveurs, Vespasien et Titus le sont aussi de l'empire romain. Une nouv
elle fois la présence de Dieu dans les événements est évoquée. C'est, en effet,
sur le dessein de la divinité que Vespasien va, à la suite des troubles qui ont
éclaté après la mort de Néron, s'emparer du pouvoir impérial. C'est ce que
dit très explicitement Josèphe, dès la première présentation du personnage.
En effet, lorsqu'il raconte la décision, prise par Néron, de nommer'Vespasien
commandant en chef de l'armée d'Orient, il précise que l'empereur romain,
dans cette résolution, a été «peut-être aussi poussé par Dieu qui pourvoyait
déjà à l'organisation de l'Empire ( xáxa tl xal uepl xcôv ôXiov пол
xoO ôéou TipooLKOvououuévou )» (29) # L'historien juif se montrera,
un peu plus loin, tout aussi clair. Après qu'il a été salué du titre d'empereur
par ses soldats et que les légions de Pannonie, d'Egypte et de Mésie ont pris
son parti et lui ont prêté serment, Vespasien «maintenant que de tous côtés
la Fortune avançait selon ses voeux (npoxœpouane ôè TiavxaxoO ката
voDv tťíq тихлс )» est amené à penser que «l'Empire ne lui est pas
échu sans l'assistance de la providence divine et que c'est quelque juste des
tinée qui lui a remis le pouvoir universel ( où 6 txa. ба iuov Cou npovo Laç,
афаито тле архлС/ âXXà. Sinaia ri£ eùuctpuévri TtepiayaYoi то
крате z v x(bv ôXcov én' aúTóv )».I1 se souvient alors des
paroles prophétiques de Josèphe qui lui prédisait l'Empire (30). On ne sau
rait exprimer plus clairement l'idée que Vespasien est l'élu de Dieu.
Sauveurs, Vespasien et Titus le sont enfin du peuple juif. Ils ont été
envoyés par Dieu pour purifier Jérusalem de ses souilleurs. Bien que cela
puisse paraître paradoxal, c'est pour sauver la Ville Sainte que les Flaviens a
ttaquent Jérusalem : c'est pour aller «en apparence assiéger Jérusalem, en fait
pour la libérer d'un état de siège ( то uèv ôohelv éxTioA.iopxr)cxûv
[ ] та *IepoaoÀuua,Tô 6è oAndèe auaXXaEcov TioA.iopxías
que Vespasien se met en route (31).
Des prodiges, de caractère biblique, sont la preuve sanctifiante de ce
rôle messianique. C'est ainsi que «pour Titus, même les sources coulent plus
abondamment, après s'être antérieurement desséchées» pour les Juifs : la
fontaine de Siloé, qui avait tari avant la venue de Titus, au point que l'eau
était vendue à l'amphore, a maintenant un débit si fort qu'elle suffit non
seulement pour les Romains, mais aussi pour leurs animaux et même pour
lesjardins(32)t
Les Flaviens Messies ! Voilà, en fin de compte, l'image que Josèphe
a voulu donner d'eux à ses lecteurs. Sur ce point, un passage du livre VI
est très explicite : commentant l'oracle ambigu qui disait que, à cette épo
que, quelqu'un venant du pays des Juifs commanderait à l'univers, Josèphe
soutient que cet oracle prédisait l'élévation à l'Empire de Vespasien qui fut D'HISTOIRE ANCIENNE 243 DIALOGUES
proclamé empereur sur le sol de Judée (33). Ainsi même les livres saints an
nonçaient la venue de Vespasien !
Il est tentant de ne voir dans cette présentation du rôle messianique des
Flaviens qu'un nouvel argument de basse flatterie. Ce serait, selon nous, une
erreur. Répétons le encore fortement : si Titus et Vespasien sont les sauveurs
de leur armée, de l'empire romain et du peuple juif, c'est moins grâce à leur
valeur personnelle que grâce à la volonté de Dieu qui se sert des hommes
comme de simples instruments pour la réalisation de ses desseins. Lorsque
Josèphe souligne l'élection divine de ses protecteurs, c'est donc plus le pro
phète que le courtisan qui parle.
Nous pouvons maintenant conclure. Josèphe n'a pas été simplement
l'adulateur des Flaviens. Il a su juger ces princes avec un certain recul : en
soulignant leur pragmatisme, il a plus obéi aux exigences de l'Histoire qu'à
celle de l'apologie ; en faisant allusion à leur rôle messianique, il a montré
qu'il était capable de dépasser le point de vue «historisant» pour s'élever
à une théologie de l'Histoire.
Bernard THÉROND.