Les Franciscains de Nantes du XIXe siècle jusqu
14 pages
Français

Les Franciscains de Nantes du XIXe siècle jusqu'aux expulsions de 1903 - article ; n°3 ; vol.99, pg 277-289

-

Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest - Année 1992 - Volume 99 - Numéro 3 - Pages 277-289
Écrire l'histoire d'une communauté religieuse, c'est accepter de la voir traverser les vicissitudes de l'histoire nationale mais aussi de l'histoire sociale, politique et religieuse locale en plus de sa propre histoire. Celle des Franciscains à Nantes aide à une meilleure connaissance de la cité nantaise même et des pays de l'Ouest de la France, dont la culture a été imprégnée en profondeur par la religion.
When we discover the history of a religious community, we see it passing through the difficulties of the national history. We discover in the same time the social political and local context.
The history ofthe Franciscan's community in Nantes gives the opportunily of a best knowledge of the city and of the west countries of France which mentality was deeply influenced by the religion.
13 pages

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1992
Nombre de lectures 23
Langue Français

J.-L. Paumier
Les Franciscains de Nantes du XIXe siècle jusqu'aux expulsions
de 1903
In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 99, numéro 3, 1992. pp. 277-289.
Résumé
Écrire l'histoire d'une communauté religieuse, c'est accepter de la voir traverser les vicissitudes de l'histoire nationale mais aussi
de l'histoire sociale, politique et religieuse locale en plus de sa propre histoire. Celle des Franciscains à Nantes aide à une
meilleure connaissance de la cité nantaise même et des pays de l'Ouest de la France, dont la culture a été imprégnée en
profondeur par la religion.
Abstract
When we discover the history of a religious community, we see it passing through the difficulties of the national history. We
discover in the same time the social political and local context.
The history ofthe Franciscan's community in Nantes gives the opportunily of a best knowledge of the city and of the west
countries of France which mentality was deeply influenced by the religion.
Citer ce document / Cite this document :
Paumier J.-L. Les Franciscains de Nantes du XIXe siècle jusqu'aux expulsions de 1903. In: Annales de Bretagne et des pays de
l'Ouest. Tome 99, numéro 3, 1992. pp. 277-289.
doi : 10.3406/abpo.1992.3433
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0399-0826_1992_num_99_3_3433Les franciscains de Nantes,
du XIXe siècle jusqu'aux expulsions de 1903
par J.-L. Paumier
Éaire l'histoire d'une communauté religieuse, c'est accepter de la voir tra
verser les vicissitudes de l'histoire nationale mais aussi de l'histoire sociale,
politique et religieuse locale en plus de sa propre histoire. Celle des
Franciscains à Nantes aide à une meilleure connaissance de la cité nantaise
même et des pays de l'Ouest de la France, dont la culture a été imprégnée en
prof ondeur par la religion.
When we discover the history of a religious community, we see it passing
through the difficulties ofthe national history. We discover in the same time the
social political and local context.
The history ofthe Franciscan's community in Nantes gives the opportunily ofa
hest knowledge ofthe city and ofthe west countries of France which mentality
was deeply influenced hy the religion.
Les Franciscains, ou plus exactement les Frères Mineurs qui est leur nom véri
table donné par saint François d'Assise, sont revenus à Nantes en 1887. Revenus ;
qu'est-ce-à dire ? En fait, la présence des Franciscains dans la cité nantaise est bien
plus ancienne : les religieux sont arrivés au xme siècle, vers 1246 (vingt ans après
la mort de saint François), jusqu'à l'année fatidique de 179 1 où la Révolution mett
ait un terme à leur présence. Le coup avait été rude et il fallut attendre 1852 pour
revoir les Franciscains en France, et 1887 pour qu'ils s'installent à Nantes. Face à
un passé de cinq siècles et demi, avec ses heures parfois prestigieuses parfois dou
loureuses, les seize années de présence du xixe siècle (1887-1903) semblent d'un
poids léger. C'est vrai, mais il serait inexact de négliger cette dernière période, non
seulement parce que les actuels Franciscains de Nantes sont directement issus de
cette souche, mais parce qu'il y eut un véritable essor de la présence des religieux ;
essor trop vite interrompu par les expulsions de 1903. ANNALES DE BRETAGNE 278
On ne peut passer sous silence l'histoire ancienne ; celle-ci sera donc assez
brièvement évoquée dans une première partie, avec quelques éléments mar
quants, pour ensuite étudier dans une seconde partie la présence des religieux de
la place Canclaux de 1887 à 1903.
I. Une présence ancienne
1. Les Cordeliers de Nantes
Saint François d'Assise avait envoyé dès 1219 un petit groupe de frères dont la
mission était d'implanter en France le nouvel Ordre des Frères Mineurs (du latin
« minores », c'est-à-dire « petits »). Leur diffusion s'était accomplie avec rapidité,
favorisée par saint Louis : plus de trente maisons furent fondées en moins de
vingt-cinq ans. Dès leur arrivée, les nouveaux religieux reçurent le nom familier
de « Cordeliers » à cause de la corde qui leur tenait lieu de ceinture. La première
implantation en Bretagne vit le jour à Quimper en 1232. Les Franciscains-
Cordeliers arrivèrent à Nantes peu avant 1246 et furent bien accueillis. Comme
partout ailleurs, les frères bénéficièrent des faveurs de la noblesse locale et de la
bourgeoisie ; ces faveurs se manifestaient par de nombreuses donations, ce qui fit
que les Cordeliers nantais s'enrichirent vite : ils allaient devenir une force sociale
et religieuse avec laquelle l'Église, la Cité, devraient compter pendant plus de
cinq siècles (jusqu'en 1791). Selon la coutume, les défunts bienfaiteurs du cou
vent reposaient dans l'église : il y avait ainsi les membres des plus illustres
familles de la noblesse bretonne (les Rohan, les Sévigné etc.). Le père du philo
sophe Descartes y reposait également de son dernier sommeil.
Au fil des siècles, les Cordeliers avaient établi de nombreuses relations ; rela
tions d'assistance et de direction spirituelle des religieuses affiliées à leur Ordre
(les Clarisses, arrivées en 1457), du Tiers-Ordre, de multiples confréries. La vie
intellectuelle n'était pas oubliée : les Cordeliers fréquentaient l'Université de
Nantes (fondée en 1460 par le duc de Bretagne François II) et furent incorporés
dès 146 1 à la Faculté de théologie à laquelle ils allaient donner de nombreux pro
fesseurs et étudiants durant trois siècles. Les assemblées générales de l'Université
avaient souvent lieu dans une grande salle du couvent appelée, de ce fait, « Salle
de l'Université ». Celle-ci fut le lieu de réunion habituel de la Faculté de théolo
gie au xvme siècle.
2. La fronde Janséniste de la Faculté de Théologie de Nantes
Commençons le xvme siècle par cette Faculté dont nous venons de parler.
Depuis la moitié du siècle précédent, le Jansénisme (qui insistait sur la difficulté du ANNALES DE BRETAGNE 279
Salut, ne provenant que de la seule Grâce de Dieu sans aucune participation de
l'homme) avait constitué le plus fort mouvement de réaction au sein de l'Église. En
1713, le Pape Clément XI condamna formellement le Jansénisme par la Bulle
Unigenitus. Après avoir accepté cette décision, la Faculté de Théologie de Nantes
se désavoua en 1716. Ce fut le début des difficultés avec plusieurs évêques de
Nantes. Choqués de l'exclusion de certains de leurs confrères enseignants, les
Cordeliers refusèrent d'ouvrir la Salle de l'Université. La Faculté engageait
l'épreuve de force, mais elle dut finalement céder : la Bulle Unigenitus fut enregis
trée en 1723 dans ses registres. Ainsi prenait fin la fronde de la Faculté nantaise où
les Cordeliers, de par leur position importante, avaient joué un grand rôle, n'accept
ant de céder qu'après une lutte avec le pouvoir royal et les autorités religieuses.
3. L'affaire du loyer des Cordeliers
II y avait, non loin du couvent des Cordeliers, le Palais de la Cour des Comptes
de Bretagne. Celui-ci, destiné à la garde des archives de la province, était devenu
trop étroit au milieu du xvine siècle. Il fut alors décidé de construire un nouveau
Palais. À cause de sa proximité, le couvent des Cordeliers était choisi pour rece
voir les archives pendant la durée des travaux en contrepartie d'un loyer qui serait
régulièrement versé pour les salles occupées. Or, les difficultés financières dont
allait souffrir la construction du Palais allait rejaillir sur le paiement du loyer aux
Cordeliers. Après 1769, ceux-ci ne perçurent pas un sol pendant cinq ans malgré
leurs multiples réclamations. En désespoir de cause, ils s'adressèrent au roi en la
personne du Contrôleur général des finances qui trancha : « Ces loyers doivent
être pris sur les fonds destinés à la construction du Palais » (le Conseil Royal
avait pris la même décision quelques années auparavant, mais personne n'avait
voulu en tenir compte !) L'affaire du loyer des Cordeliers mit en mouvement
toute l'organisation administrative sous Turgot. Malheureusement pour eux,
Turgot fut disgracié par Louis XVI (12 mai 1776) lorsque le problème s'apprêtait
à être résolu. Tout était à recommencer ; les Cordeliers étaient tenaces, mais
l'administration l'était également ! Le successeur du ministre, Necker, se montra
ouvert à la requête des religieux d'autant plus que le nouveau Gardien (supérieur
d'une maison, chez les Franciscains), Frère Pierre Etienne, avait pris énergique-
ment l'affaire en main ! Pourtant, rien n'avança. Laissons le mot de la fin à
l'Intendant Case de la Bove, écrivant au Gardien des Cordeliers : « Je ne vois pas
les moyens de vous faire payer ce loyer sur les fonds existants, car ceux-ci sont
entièrement destinés au Palais. J'espère qu'il restera des fonds pour payer ce qui
peut vous être dû ! »
C'était reconnaître que les problèmes financiers étaient sérieux, empêchant la
Cour des Comptes de pouvoir obéir aux décisions de Versailles. En 1782, les
archives furent transférées du couvent au nouveau Palais enfin terminé. ANNALES DE BRETAGNE 280
4. Les prémices d'un renouveau
Lors du Chapitre de tous les religieux de la Province Cordelière de la Touraine
(dont faisait partie le couvent nantais), en 1778, Pierre Etienne fut élu Provincial
(supérieur de la Province) L'archevêque de Tours écrivit à cette occasion à
Loménie de Brienne, Président de la Commission des Réguliers : « La race
Cordelière est en cette province dans l'avilissement... » Décadence ? Il faut nuan
cer cette expression. En 1787, les Cordeliers de France, lors du Chapitre national
de Pontoise, avaient reconnu la nécessité d'une réforme et s'étaient décidé à l'a
pplication d'un plan d'austérité « conforme à l'esprit de l'Ordre ». L'historien
Bernard Plongeron, ainsi que d'autres, observe l'amorce d'une vitalité de la vie
religieuse de 1770 à 1789, trop vite stérilisée par l'épreuve de la Révolution.
Cette observation a pu être vérifiée pour les Cordeliers de Nantes. L'entrée chez
les religieux était plus tardive par rapport au début du siècle (vingt-cinq ans, en
moyenne, au noviciat), mais la formation intellectuelle et spirituelle était plus
poussée. Ceci allait certainement contribuer à faire que ces jeunes frères aient été
mieux armés pour affronter la tempête que beaucoup de leurs aînés lors de la per
sécution révolutionnaire.
5. Les Franciscains dans la tourmente
La réflexion de la philosophie des Lumières était largement partagée par les
religieux. Pierre Etienne écrivait que « le couvent a acquis les trente premières
livraisons de l'Encyclopédie ». Arrêtons-nous un peu sur le personnage de Pierre
Etienne, redevenu Gardien du couvent de Nantes en 1786. Homme de son temps,
épris de liberté et d'humanisme, le dernier Gardien était un écrivain doublé d'un
poète : en 1788, il publia un ouvrage intitulé « Le Bonheur rural » (il y développ
ait les idées de Jean-Jacques Rousseau sur la nature), annonçant une ère nou
velle : « Tout présage une révolution heureuse en faveur de l'humanité. Vous
allez entrer dans un autre univers ; un nouvel ordre de choses va se présenter à vos
regards ! » Pierre Etienne était donc prophète, mais le bonheur n'allait pas arriver
de suite. Nous étions en 1789 ; en avril, Pierre Etienne fut élu suppléant des déput
és du Clergé nantais pour les États-Généraux de Versailles, mais il refusa de sié
ger. Puis vint rapidement le temps des menaces contre la vie religieuse. Le
13 février 1790, un décret de l'Assemblée nationale interdisait les Vœux monast
iques, aboutissant à la destruction et à la suppression des Ordres religieux. Les
Cordeliers, plongés en plein drame, firent des choix différents : certains (dont
Pierre Etienne) quittèrent la vie religieuse et se rallièrent au Clergé
Constitutionnel, tandis que d'autres s'y opposèrent avec force (l'un d'eux, Frère
Louis Remeur, figure parmi les victimes de la première Noyade de Nantes,
ordonnée par Carrier, le 16 novembre 1793). Le couvent fut définitivement fermé DE BRETAGNE 28 1 ANNALES
le 18 avril 1791. L'ex-Cordelier Pierre Etienne allait devenir un ardent défenseur
de la République, mettant à son service sa plume et son talent ; il travaillait en
juin 1793 à la composition d'un code de morale : « Cet évangile de la Raison m'a
paru nécessaire à une république naissante. Brûlant comme vous du désir de sau
ver la patrie, ne pouvant plus la défendre, je me bornerai à l'éclairer ! »
Deux autres communautés masculines se rattachaient à saint François : les
Capucins et les Récollets. Ces deux familles religieuses, issues de réformes du
xvie siècle, accusaient les Cordeliers d'avoir atténué l'idéal franciscain. Il n'était
pas question chez eux d'entretenir des relations particulières avec des organismes
prestigieux (comme le faisaient avec soin les Cordeliers) : Capucins et Récollets
étaient avant tout proches des gens simples et des plus démunis. Ils faisaient
œuvre de charité envers les pauvres. Les réactions furent diverses lors de la
Révolution, comme chez les Cordeliers. Un Récollet, Frère Hermel Pouëssel, fut
victime de la première Noyade de Nantes avec le Cordelier Louis Remeur.
Les quatre Récollets aumôniers des Clarisses de Nantes furent compromis
dans une affaire de libelles et brochures anti-constitutionnels ; ils allaient pour
cela, alors qu'ils ne cessaient de clamer leur innocence, subir plusieurs fois la pri
son, la déportation ou la mort.
II. Le retour à Nantes
1. Les Franciscains en France
La Révolution de 1789 a profondément désorganisé la vie franciscaine en
France. Ce n'est qu'à partir du milieu du xixe siècle, et à partir surtout de 1852,
que les efforts de quelques Franciscains pour restaurer l'Ordre en France allaient
commencer à porter du fruit. Il exista en fait deux foyers qui ré-introduisirent les
fils de saint-François d'Assise en notre pays : l'un à partir de l'Espagne et l'autre à
partir du Piémont. C'est ce foyer piémontais qui nous intéresse ici car c'est de lui
qu'allaient être issus les Franciscains de Nantes, et plus généralement la Province
franciscaine de l'Ouest (Saint-Denys) comprenant le couvent nantais. Le retour se
fit à partir de Nice. En 1861, les Franciscains réformés du Piémont avaient fondé
neuf couvents en France, dont Avignon (1852), Nîmes (1855), Caen (1857),
Mâcon (1859). Ces fondations ont alors été regroupées en Province, sous le nom
de Province de Saint-Bernardin. Un religieux originaire de Janville (Calvados) en
devenait le Provincial en 1872 (supérieur de la Province) : il s'appelait Ernest-
Léon Lebray, mais on le connaissait sous son nom de religieux de Frère Bénigne.
Frère Bénigne de Janville allait entreprendre d'étendre l'influence de sa
Province : si le Midi de la France commençait à être bien pourvu en couvents, il
n'en était pas de même pour le Nord du pays. Bénigne de Janville concentra alors ANNALES DE BRETAGNE 282
ses efforts à partir de l'implantation de Caen, seule existante alors. La Bretagne
paraissait bien disposée à recevoir les Franciscains. C'est ainsi qu'allaient naître
plusieurs maison en Bretagne et en Normandie : Saint-Nazaire (1872), Rennes
(1877), Nantes (1887), Rouen (1889), Le Havre (1897). 11 y eut également un
couvent de la Province à Paris (1884).
« II y a 650 ans environ, des enfants de Saint François se présentaient à la Bretagne.
La Bretagne les connut, les aima, leur donna des maisons et leur confia ses enfants.
Ceux-ci devinrent, dans la famille franciscaine, des prédicateurs éloquents, de savants
écrivains, des généraux d'Ordre, des saints... Cependant ces nobles phalanges d'enfants
de Saint François... ont disparu ; ... seul le peuple breton reste avec sa foi, avec son
dévouement pour la cause de Dieu, avec son attachement aux intérêts de son pays, avec
son estime et ses sympathies pour les enfants du Pauvre d'Assise...
Fils de la catholique Bretagne, nous voici ! Nous vous offrons à tous ce que nous
sommes ; ce que Dieu nous a donné ! Nous voici ! Pauvres comme nos Pères des pre
miers siècles, nous ne demandons pas les biens de ce monde ; nous n'en voulons pas ;
avec la grâce de Dieu, l'usage actuel du modeste nécessaire nous suffira toujours... »
F. Bénigne de Janville
2. Genèse de l'implantation nantaise
Nous parlons ici de Franciscains, mais il serait plus exact de parler de Récollets
(du nom d'une réforme de l'Ordre datant de 1553) jusqu'à l'union des différentes
branches de l'Ordre franciscain en trois observances ; union prononcée par le
Pape Léon XIII en 1897 (Encyclique Felicitate Quadam). Les religieux auxquels
nous nous intéressons ici étaient issus de cette branche des Récollets. Ce terme
fut aboli en 1897.
Les religieux sillonnaient le diocèse de Nantes à partir de leur couvent de
Caen ; ils prêchaient des retraites spirituelles, animaient des missions parois
siales. On commençaient à les connaître. C'est alors que Fr Bénigne de Janville
entra en pourparlers avec l'évêque de Nantes, Mgr Félix Fournier (1870-1877).
Celui-ci autorisa les religieux à s'installer à Saint-Nazaire, ce qui se fit en 1872.
3. Les préparatifs
Pourtant, le Provincial Bénigne de Janville désirait une implantation francis
caine à Nantes même. Tenace, il s'adressa au nouvel évêque, Mgr Jules-François
Lecoq (1877-1892), normand comme lui (ce qui fait des liens !) Cet évêque
donna son accord pour l'installation d'un lieu de passage afin de permettre aux
religieux de Saint-Nazaire de mieux rayonner dans le diocèse.
Malgré le contexte défavorable et anticlérical, les Franciscains commencèrent
les préparatifs d'une implantation à Nantes. En 1885, Fr Alexis Prou, Gardien du
couvent de Saint-Nazaire (supérieur de cette maison), et qui allait avoir plus tard ANNALES DE BRETAGNE 283
une influence décisive sur l'orientation spirituelle de sainte Thérèse de l'Enfant
Jésus au carmel de Lisieux; acheta un terrain vague à Nantes, à l'angle de la place
Canclaux (du nom du général qui repoussa l'attaque des Vendéens sur la ville le
29 juin 1793). L'endroit choisi par les religieux était tristement connu par un autre
fait de la Révolution à Nantes : c'est là, dans les carrières de Gigant, que Carrier
fit fusiller plus de 8 000 Vendéens et Nantais d'octobre 1793 à mai 1794).
Les Franciscains-Récollets adoptèrent officiellement le projet en 1885 et
contractèrent un entrepreneur pour construire un petit couvent. L'autorisation du
Vatican venait également, permettant d'ériger canoniquement un couvent à Nantes.
4. Des débuts difficiles
Malgré un apaisement en ces années-là dû à une atténuation de la vigilance du
gouvernement anticlérical de la République (qui avait déjà expulsé les religieux
en 1880), il fallait bien du courage pour créer une fondation religieuse. Bénigne
de Janville et son entourage avaient ce courage. Il est paradoxal de ne trouver
aucune trace de l'arrivée des Franciscains dans la « Semaine Religieuse du
Diocèse de Nantes » ainsi que dans les revues franciscaines. Pourquoi un tel
silence ? La seule réponse se trouve dans le contexte anticlérical de l'époque : on
ne voulait pas alarmer l'administration en réveillant ses susceptibilités, créant des
ennuis aux religieux. Mais n'était pas dupe : elle découvrit rap
idement la présence des nouveaux arrivants, les surveillant avec une telle vigi
lance que les documents administratifs constituent maintenant la source la plus
précieuse pour connaître la vie quotidienne des premiers religieux. Tout (ou
presque) y est noté : on apprend que « leur consommation moyenne de viande de
boucherie, le Vendredi excepté, est de 1,700 kg à 2 kg » et que « le religieux qui
a charge d'économe acquitte régulièrement une facture de 70 francs » au boucher,
rue Lamoricière (A D L-A 72 V 1).
Ne jetons pas la pierre aux délateurs éventuels de l'époque ; ce qu'ils nous rap
portent est bien précieux pour la recherche !
On apprend également (avec confirmation d'autres sources) que les nouveaux
arrivants s'installèrent en juillet-août 1887. Fr François Daniel, le premier
Gardien, installa la petite communauté composée de cinq membres le 18 juillet
1887. Pour connaître l'occupation de ces religieux, laissons témoigner notre
généreuse source administrative : « II en est parmi eux qui se consacrent aux pra
tiques religieuses et enseignent le catéchisme aux enfants, alors que d'autres se
livrent à des travaux de menuiserie pour les aménagements intérieurs » (A D L-
A 72 V l). On sait également que les Franciscains de cette époque célébraient la
messe dans une chambre, chapelle improvisée qui était ouverte au public : « Les
dimanches, on a compté jusqu'à soixante, soixante-dix personnes, parfois plus »
(AD L-A 72 V 1). Des distributions d'aliments aux pauvres avaient lieu. ANNALES DE BRETAGNE 284
Le 2 août 1889, la partie nord de l'immense Province franciscaine fut érigée en
Province autonome, prenant le nom de Province de Saint-Denys en souvenir de
l'ancienne Province des Récollets d'avant la Révolution, avec Fr Bénigne de
Janville comme premier Provincial.
La petite communauté de Nantes ne disposait pas de grandes ressources finan
cières, mais la Province entière avait aidé la nouvelle implantation. Plusieurs rel
igieux s'étaient constitués en association pour l'acquisition du terrain. Mais, la
maison de Nantes n'étant pas considérée comme un véritable couvent, l'aide
financière restait modique. Un apport financier se fit lorsque les gens du quartier
commencèrent à connaître les religieux à travers des dons et legs. Les
Franciscains durent également bénéficier de l'aide des Sœurs Franciscaines
oblates du Sacré-Cœur, installées (comme les Franciscains) en la commune de
Chantenay en mars 1887, mais présentes à Nantes depuis 1878. En 1898-1899,
une société anonyme fut créée pour administrer le temporel du couvent.
5. L'essor du « pied-à-terre »
Le petit couvent nantais allait rester un « pied-à-terre » (selon l'expression le
caractérisant à l'époque) pendant plusieurs années. La tradition orale conservée
par les actuels Franciscains nous rapporte pourtant que Mgr Lecoq avait mali
cieusement fait remarquer au Fr Bénigne que celui-ci l'avait bien trompé avec sa
demande d'un pied-à-terre pour les religieux de Saint-Nazaire qui était en train de
devenir un couvent important, avec un nombre plus élevé de membres. La com
munauté se renouvela entièrement en dix ans (excepté un religieux présent en
1887 que l'on retrouve en 1898 : il restait comme le témoin des origines, estimé
de tous). Mais les informations manquent pour les années suivantes en ce qui
concerne la composition de la communauté : après 1887, il faut attendre 1896
pour la retrouver d'une façon qui soit certaine (vérifiable par différentes sources).
Il y avait alors huit religieux. Détail qui a son importance : en août 1898 eut lieu
la visite canonique du couvent. Le Frère visiteur général établissait le compte-
rendu de sa visite : « Avant de quitter la petite communauté de Nantes, je lui ai
donné quelques recommandations qui me semblent opportunes en ce moment où
il s'agit de construire la chapelle et de finir le couvent pour y placer une famille
régulière... » (Archives Franciscaines de Nantes).
Ainsi, en 1898, l'implantation nantaise des Franciscains était encore dans un
état transitoire. Néanmoins, le Gardien du couvent à l'époque, Fr Frédéric Mahé,
se réjouissait : « Le couvent commence à s'agrandir : que Dieu en soit béni et
notre provincial remercié » (Archives Franciscaines de Nantes). Il y avait en effet
des motifs de réjouissance : l'« Antoniat », école de formation franciscaine créée
pour accueillir les vocations tardives était établi à Nantes en 1899, les travaux de
la chapelle avançaient, des œuvres pieuses et caritatives étaient établies avec ANNALES DE BRETAGNE 285
succès. Vers Noël 1899, un religieux fut ordonné prêtre au couvent par l'évêque
de Nantes, Mgr Pierre-Emile Rouard (1896-1914), qui se montrait bienveillant
pour les Franciscains et leur en donnait les preuves.
6. Les débuts de la construction de la chapelle
Nous avons vu qu'une chambre servait à l'origine de chapelle provisoire. En
1895, il fut décidé de construire officiellement une chapelle définitive « en l'hon
neur de la Sainte-Croix ». Les Franciscains firent appel aux bienfaiteurs en lan
çant une souscription afin de financer les travaux. Ceux-ci ne commencèrent
qu'en 1899, année ou Mgr Rouard vint poser et bénir la première pierre. Les tr
avaux allaient se prolonger, interrompus par les expulsions de 1903, si bien que
lorsque la chapelle fut ouverte au culte en 191 1, les Franciscains n'étaient plus là ;
le couvent était devenu une clinique tenue par les Sœurs Franciscaines de Saint-
Philbert de Grand-Lieu.
7. Les œuvres
L'œuvre du pain des pauvres de Saint- Antoine de Padoue fut instituée en 1894,
ayant pour but de secourir les pauvres du quartier. Des trois-cent pauvres que les
Franciscains espéraient aider, il y en eut bientôt cinq-cent ; mendiants, chômeurs,
enfants etc. 11 y eut bien des difficultés financières : « La saison est bien mauv
aise, mais que faire avec si peu pour tant de malheureux ? » gémissait le Gardien
du couvent (Revue du Tiers-Ordre Franciscain, année 1931).
L'ŒUVRE DU PAIN DE SAINT-ANTOINE
Cette œuvre prend naissance en 1894 avec le désir du Supérieur du Couvent de
Nantes de réunir les pauvres du quartier de Canclaux et de leur distribuer des secours.
L'évêque de Nantes approuve cette idée et les pauvres vont rapidement devenir de plus
en plus nombreux : mendiants, ouvriers au chômage, enfants... Des 300 pauvres qu e le
supérieur du couvent attendait, on arrive bientôt à 500. Le couvent est le siège de cette
association. Tous les dimanches, les pauvres viennent à la messe et après on leur distr
ibue une livre de pain et des bons de fourneaux (chauffage). Ceci ne concerne que les
hommes. On essaie de trouver un travail aux ouvriers et de réinsérer ces pauvres.
Parallèlement, des réunions de femmes avaient lieu avec, après la prière, une distr
ibution de secours. Ainsi plus de 300 familles seront secourues. En 1897, on décide la
construction d'une chapelle et de la crypte qui sera dédiée à l'œuvre de St-Antoine.
Ainsi, on allie secours matériel avec aide spirituelle (sermon-instruction, prière, messe).
Extrait de : « Les Pauvres de St-Antoine » abbé A. Hervouet
Nantes, 1897.