Les mots de la corruption : la déviance publique dans les dictionnaires d'Ancien Régime - article ; n°4 ; vol.21, pg 513-530

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Histoire, économie et société - Année 2002 - Volume 21 - Numéro 4 - Pages 513-530
Abstract The vocabulary of public deviance worked simultaneously on two different levels : that of legal accuracy (concussion, péculat, exaction), which made it possible to isolate the corresponding practices and to qualify them as crimes ; and that of inclusion within general categories such as abus, lèse-majesté or malversation, which had a strong political or moral dimension. The study of the word corruption in the second part of the work shows that it had moral meaning inherited from the Aristotelian tradition. 'Corruption,' with its moral overtones, was initially unrelated to the penal question of public deviance. Rather, it marked the fundamental discrepancy between man and the virtue of justice.
Résumé Par l'examen systématique des dictionnaires de langue française des XVF-Xvnr3 siècles, cet article vise à retrouver les termes selon lesquels les hommes de l'Ancien Régime condamnaient les manquements commis par les agents publics dans l'exercice de leur charge. Ce lexique de la «déviance publique» jouait simultanément sur deux plans: celui de la précision juridique (concussion, péculat, exaction), qui permettait d'isoler des pratiques et de les qualifier de crimes ; celui de la généralisation et de l'inclusion dans des catégories qui, tels l'abus, la lèse-majesté et la malversation, présentaient une forte dimension morale et politique. La deuxième partie, consacrée au mot corruption, montre que ce terme possédait des acceptions morales héritées de la tradition aristotélicienne, ce qui Féloignait du plan strictement pénal pour l'installer sur le terrain théologico-moral: «corruption» signalait avant tout une dissociation capitale, celle de l'homme par rapport à la vertu de justice.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2002
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Maryvonne Génaux
Les mots de la corruption : la déviance publique dans les
dictionnaires d'Ancien Régime
In: Histoire, économie et société. 2002, 21e année, n°4. pp. 513-530.
Résumé Par l'examen systématique des dictionnaires de langue française des XVF-Xvnr3 siècles, cet article vise à retrouver les
termes selon lesquels les hommes de l'Ancien Régime condamnaient les manquements commis par les agents publics dans
l'exercice de leur charge. Ce lexique de la «déviance publique» jouait simultanément sur deux plans: celui de la précision
juridique (concussion, péculat, exaction), qui permettait d'isoler des pratiques et de les qualifier de crimes ; celui de la
généralisation et de l'inclusion dans des catégories qui, tels l'abus, la lèse-majesté et la malversation, présentaient une forte
dimension morale et politique. La deuxième partie, consacrée au mot corruption, montre que ce terme possédait des acceptions
morales héritées de la tradition aristotélicienne, ce qui Féloignait du plan strictement pénal pour l'installer sur le terrain
théologico-moral: «corruption» signalait avant tout une dissociation capitale, celle de l'homme par rapport à la vertu de justice.
Abstract The vocabulary of public deviance worked simultaneously on two different levels : that of legal accuracy (concussion,
péculat, exaction), which made it possible to isolate the corresponding practices and to qualify them as crimes ; and that of
inclusion within general categories such as abus, lèse-majesté or malversation, which had a strong political or moral dimension.
The study of the word "corruption " in the second part of the work shows that it had moral meaning inherited from the Aristotelian
tradition. 'Corruption,' with its moral overtones, was initially unrelated to the penal question of public deviance. Rather, it marked
the fundamental discrepancy between man and the virtue of justice.
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Génaux Maryvonne. Les mots de la corruption : la déviance publique dans les dictionnaires d'Ancien Régime. In: Histoire,
économie et société. 2002, 21e année, n°4. pp. 513-530.
doi : 10.3406/hes.2002.2274
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_2002_num_21_4_2274MOTS DE LA CORRUPTION: LA DÉVIANCE PUBLIQUE LES
DANS LES DICTIONNAIRES D'ANCIEN RÉGIME
par Mary vonné GÉNAUX
Résumé
Par l'examen systématique des dictionnaires de langue française des XVF-Xvnr3 siècles, cet ar
ticle vise à retrouver les termes selon lesquels les hommes de l'Ancien Régime condamnaient les
manquements commis par les agents publics dans l'exercice de leur charge. Ce lexique de la
«déviance publique» jouait simultanément sur deux plans: celui de la précision juridique (concuss
ion, péculat, exaction), qui permettait d'isoler des pratiques et de les qualifier de crimes ; celui de
la généralisation et de l'inclusion dans des catégories qui, tels l'abus, la lèse-majesté et la malversat
ion, présentaient une forte dimension morale et politique. La deuxième partie, consacrée au mot
corruption, montre que ce terme possédait des acceptions morales héritées de la tradition aristoté
licienne, ce qui Féloignait du plan strictement pénal pour l'installer sur le terrain théologico-moral:
«corruption» signalait avant tout une dissociation capitale, celle de l'homme par rapport à la vertu
de justice.
Abstract
The vocabulary of public deviance worked simultaneously on two different levels : that of legal
accuracy (concussion, péculat, exaction), which made it possible to isolate the corresponding pract
ices and to qualify them as crimes ; and that of inclusion within general categories such as abus,
lèse-majesté or malversation, which had a strong political or moral dimension. The study of the
word "corruption " in the second part of the work shows that it had moral meaning inherited from
the Aristotelian tradition. 'Corruption, ' with its moral overtones, was initially unrelated to the pe
nal question of public deviance. Rather, it marked the fundamental discrepancy between man and
the virtue of justice.
La volumineuse production scientifique consacrée à la corruption propose trois
définitions concurrentes de l'acception technique du terme. Dans leur formulation
actuelle, elles posent plusieurs problèmes à l'historien de l'Ancien Régime.
Les lectures économiques, selon lesquelles la corruption équivaut aux façons dont
un serviteur public vend ses pouvoirs au plus offrant, induisent une lecture amorale du
sujet car elles sont conçues pour passer indifféremment d'une configuration historique
à l'autre '. Les deux options suivantes, informées par les travaux de Max Weber,
pèchent plutôt par défaut inverse. L'une est centrée sur la notion d'office public et
s'intéresse au statut de la corruption, enrichissement illégitime d'un agent au
mépris des devoirs attachés à sa charge; l'autre, sur celle d'intérêt général et privilégie
1. Les travaux de l'historien de l'économie Jacob Van Klaveren sont fondateurs mais on recourt plus
volontiers aujourd'hui à ceux de Robert Tilman, Nathaniel Leff, Susan Rose-Ackerman et Bert Hoselitz.
Pour une vue d'ensemble sur la notion de corruption, voir A.J. Heidenheimer et M. Johnston (dir.), Political
Corruption. Concepts and Contexts. Third edition, London, New Brunswick (N.J.), 2002.
HES 2002 (21e année, n° 4) Histoire Économie et Société 514
donc l'étude des effets de la corruption sur la collectivité2. Les critères étant ceux de la
rationalité administrative; ces définitions sont, par conséquent, adaptées à la situation
de l'Occident contemporain. Leur application aux pays en voie de développement et à
des contextes plus reculés dans le temps passe par une hypothèse délicate: ces états,
travaillés par un processus de «modernisation», tendraient vers un modèle bureaucrat
ique de type occidental.
Or les résultats les plus récents n'autorisent guère à penser le fonctionnement du
royaume de France du XVIe au xvnT siècle en termes pré-bureaucratiques 3. La logique
du pouvoir y était domaniale. Le roi était seigneur justicier. Ses administrateurs, essen
tiellement des officiers dont il était le direct ou des commissaires immédiate
ment liés à sa personne politique, géraient le bien commun, dont l'entretien légitimait
la puissance royale. Loin de préfigurer le fonctionnaire, ces hommes étaient des servi
teurs publics dans la mesure où ils participaient à la mission divine confiée au prince.
On ne peut donc adopter les outils des Social Scientists pour étudier l'Ancien
Régime et, cela d'autant moins que sous un même terme, celui de corruption, ils
n'ont pas observé les mêmes choses. Des multiples pratiques qu'ils ont repérées on
retiendra, par contre, le nom afin d'établir une liste de mots susceptibles d'être mis à
l'épreuve des sources de la France moderne. L'historiographie dédiée à la corruption,
et relative à cette période, permet d'en affiner le contenu et de dessiner des axes de
recherche 4.
2. La définition qui fait référence est celle du politologue Joseph Nye: «La corruption est un comporte
ment qui s'écarte des devoirs normalement assignés à un agent public pour des raisons privées ou pour
améliorer des revenus ou un statut social; il peut également enfreindre des règles interdisant l'exercice de
certaines pressions à des fins privées. Ceci inclut des comportements tels que le trafic d'influence (se servir
de récompenses pour pervertir le jugement d'une personne à un poste de confiance); le népotisme (distribu
tion des charges non par mérite, mais par relation personnelle) ; la malversation (appropriation illégale des
fonds publics pour usage privé)», «Corruption and Political Developement: A Cost-Benefit Analysis», A.J.
Heidenheimer..., p. 281 et suiv.
3. Voir R. Descimon, «La royauté française entre féodalité et sacerdoce. Roi seigneur ou roi magistrat?»,
Revue de Synthèse, IV (1991), p. 455-473 et R. Descimon, J. F. Schaub, B. Vincent (dir.), Les figures de l'admin
istrateur. Institutions, réseaux, pouvoirs en Espagne, en France et au Portugal XV f -XIXe siècles, Paris, 1997.
4. Pour la France d'Ancien Régime, on se référera à R. Harding, «Corruption and the Moral Boundaries of
Patronage in the Renaissance», dans G. Fitch Lytle et S. Orgel (éd.), Patronage in the Renaissance, Princeton,
1981, p. 47-64; J. Sawyer, «Judicial Corruption and Legal Reform in Early Seventeenth-Century France», Law
and History Review, VI (1988), p. 95-1 17; F. Bayard, «Malversations et corruption dans les finances françaises de
la première moitié du XVIF siècle», contribution au colloque «Vénalité et corruption», Leyde, décembre 1990;
«De la corruption: officiers, fonctionnaires et idéal administratif» dans J. Imbert, J. Meyer, J. Nagle, Du XV f au
XVílř siècle, Paris, 1993, (M. Pinet (dir.), Histoire de la fonction publique en France), p. 389-407. L'Angleterre et
l'Italie modernes ont, par ailleurs, suscité un intérêt renouvelé, voir notamment: J. Hurstfield, Freedom, Corrupt
ion and Government in Elizabethan England, Cambridge (Mass.), 1973; L. Levy Peck, Court Patronage and
Corruption in Early Stuart England, London, 1990; J.-C. Waquet, De la corruption: morale et pouvoir à Flo
rence aux xvíř et XVIIIe siècles, Paris, 1984; Idem, «Some Considerations on Corruption, Politics and Society in
Sixteenth and Seventeenth-Century Italy», dans W. Litle, E. Posada Carbo (dir.), Political Corruption in Europe
and Latin America, London, 1996, p. 21-40. Parmi les travaux qui abordent la corruption sous un angle plus
politique et moral, voir J.G.A. Pocock, The Machiavellian Moment, Princeton, 1975; A. Bonadeo, Corruption,
Conflict and Power in the Works and Times of Niccold Machiavelli, Berkeley, 1973; M. Jack, Corruption and
Progress: the Eighteenth-Century Debate, New- York, 1989; D. Gembicki, «Corruption, Décadence», dans R.
Reichardt, E. Schmitt (dir.), Hanbuch politisch-socialer Grundbegrijfe in Frankreich, 1680-1820, Munchen, XIV-
XV, 1994, p. 34-36, ainsi que D. Crouzet, Les guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de religion.
Vers 1525-vers 1610, Paris, 1990, 1, p. 727-745, 2, p. 223, 251, 435-461 et 554-566. Enfin, parmi les études
dédiées à des périodes antérieures à l'ère contemporaine, on retiendra A. Derville, «Pots-de-vin, cadeaux, rackets,
patronage: essai sur les mécanismes de décision dans l'État bourguignon», Revue du Nord, 1974, p. 341-364; O.
Blanc, La corruption sous la Terreur, 1792-1794, Paris, 1992; P. Veyne, «Clientèle et corruption au service de
l'état: la vénalité des offices dans le Bas-Empire Romain», Annales ESC, 1981, XXXVI, p. 339-360 et R. Mac-
mullen, Corruption and the Decline of Rome, New Haven (Conn.), 1988.
HES 2002 (21e année, n° 4) mots de la corruption 5 1 5 Les
Les historiens nous apprennent que les Français du premier XVIIe siècle auraient su
identifier et condamner certaines déviances spécifiques aux agents publics: Jeffrey
Sawyer signale que les députés multipliaient les dénonciations dans les cahiers géné
raux des Etats Généraux de 1614 et Robert Harding montre que des hommes comme
Sully ou Bellièvre déploraient, en matière de relations clientélaires, les «dons
corrompables» et les collusions qui détournaient le cours de la justice. Mais les faits
dont se plaignaient les uns ne correspondaient pas nécessairement à ceux visés par les
autres et un même mot pouvait désigner des agissements diamétralement opposés. La
légitimité d'une pratique variait, de plus, selon les acteurs, le contexte ou la finalité.
Les propos équivoques des auteurs politiques de la Renaissance auraient, en outre,
selon Robert Harding, fait des comportements des ministres publics, non pas des délits
engageant la responsabilité des individus, mais les effets induits d'un système de rela
tions sociales fondé sur la fidélité et produisant simultanément corruption, vénalité et
patronage. Si ces déviances ne se pensaient pas comme une contravention, elles étaient,
par contre, mises en étroite relation avec l'abus, considéré comme leur origine, et la
réforme, envisagée comme leur remède 5. Mais, elles n'auraient guère eu de rapport
avec le mot corruption dont Françoise Bayard ne trouve nulle trace dans les archives
financières 6.
Ces résultats, centrés sur le XVIIe siècle, appellent une vérification à l'échelle de
l'Ancien Régime. N'existait-il donc aucune vision générale et clairement articulée de
ce que l'on appellera, par précaution, la déviance publique? N'était-elle jamais présen
tée comme un crime? Ne la pensait-on point comme de la corruption, au(x) sens où ce
mot s'entendait à l'époque?
On abordera ces questions en se plaçant sur le terrain de l'histoire des mots afin
d'établir l'existence dans la langue de nos ancêtres d'un lexique particulier, mais non
technique, destiné à qualifier les comportements déviants des serviteurs de l'État. On
observera alors que ces agissements, loin de susciter l'indifférence, étaient considérés
couramment comme des fautes et souvent comme des crimes dont la parade consistait
en la menace de peines juridiques et l'établissement de préceptes moraux. Mais cette
criminalité ne se pensait effectivement pas, à proprement parler, comme la corruption
car ce mot, aujourd'hui puissant terme générique, ne possédait pas, du moins dans les
sources choisies, semblable statut.
On s'appuiera sur les dictionnaires de la langue française parus entre le XVIe et le
XViir siècles ainsi que sur les bilingues français-latin ou français-anglais
caractérisés par un important travail de définition du français 7.
5. Voir J. Sawyer, op. cit.
6. Françoise Bayard montre que seules les «malversations» étaient sujet d'opprobre. Ses résultats con
fortent le point de vue de Joël Hurstfield, Corruption and Government..., p. 159-160, et de Jean-Claude
Waquet, De la corruption..., p. 108-120, qui estiment que le mot «corruption» ne servait pas directement à
qualifier la délinquance des serviteurs publics à l'époque moderne.
7. Les répertoires se répartissent en quelques grandes familles décrites et inventoriées par B. Que-
mada, Les dictionnaires du français moderne, 1539-1863, étude sur leur histoire, leurs types et leurs
méthodes, Paris, 1968. Voir également J.-C. Waquet, La conjuration des dictionnaires. Vérité des mots et
vérités de la politique dans la France Strasbourg, 1999. On trouvera en fin d'article la liste de
ceux qui ont été utilisés. Les modalités de leur citation abrégée sont indiquées entre parenthèses à la fin
de chaque référence. Afin d'alléger le système de notes, un nom de dictionnaire, sans date, signifie qu'il
est cité dans sa première édition; quant aux articles utilisés, ils seront signalés, si possible, dans le corps
même du texte en gras.
HES 2002 (21e année, n° 4) 1 6 Histoire Économie et Société 5
II s'agit là d'un corpus composite dont la faiblesse ne provient pas uniquement du
panachage d'ouvrages bilingues et monolingues. Le Dictionnaire de Robert Estienne
n'est pas celui du Père Féraud; un dictionnaire de langue comme le Richelet n'équivaut
pas à un dictionnaire de choses comme le Furetière. Il est vrai que la course à l'ency
clopédisme rapproche les deux genres, mais ils n'en viennent pas à se confondre et
l'on ne peut inclure ni Г Encyclopédie, ni l'édition 1771 du Trévoux dans le premier
type, ni même, à la réflexion, dans le second.
Cette documentation souffre également de ne donner qu'un reflet retardé, subjectif
et de surcroît incomplet de la langue française. Toute une série d'obstacles chronologi
ques - inscription du langage parlé dans l'écrit, contingences financières, retards tech
niques - tend à décrocher les répertoires des options linguistiques établies lors de leur
mise en chantier. Ces répertoires, qui relèvent d'un genre en pleine gestation, ne sont,
de surcroît, pas un travail d'inventaire et d'enregistrement exhaustif du français: les
lexicographes usent de la souplesse des règles et des ambiguïtés d'une langue, elle-
même en pleine évolution, pour bâtir des nomenclatures sélectives, hiérarchiser les
sens à leur guise, sélectionner des citations et composer des phrases d'exemple, bref
opérer un tri à leur façon.
Ces défauts ne doivent cependant pas occulter la profonde unité de l'ensemble ni
sa possibilité d'utilisation. Nulle rupture méthodologique irréversible ne vient briser le
cours des dictionnaires. L'exceptionnelle longévité des grandes familles de répertoires
fait coexister diverses générations d'ouvrages et les emprunts permanents aux travaux
antérieurs ou contemporains - emprunts explicites, tacites ou plagiés - créent des soli
darités d'une catégorie de glossaires à l'autre.
La compilation décroche un peu plus les dictionnaires des usages typiques de leur
époque. La somme des décalages temporels devient cependant supportable si l'on ne
prétend pas étudier un état de langue immédiatement contemporain de la publication.
D'utilisation délicate pour les lexicologues en quête de réalité linguistique, les diction
naires sont pour l'historien des représentations une source utile. Si leurs rédacteurs ne
peuvent échapper au phénomène de standardisation des articles ni forcément à l'ingé
rence de leurs éventuels commanditaires, ils sont bien plus que leurs collègues actuels,
les maîtres de l'économie interne de leur répertoire. Ils nous offrent par conséquent
l'étendue de leur opinion sur le sens et la valeur des mots.
Leurs lectures de la déviance publique ne prennent cependant toute leur portée que
ramenées aux autres discours sur la criminalité des agents de l'État. Aussi, les diction
naires ne représentent qu'une étape à l'intérieur d'une recherche plus vaste qui repose
aussi sur les principales sources juridiques d'Ancien Régime. La capacité des diction
naires à proposer l'image la plus complète, la plus systématique et la plus articulée de
la langue française 8 permet néanmoins d'entamer ici le travail de terminologie néces
saire à la redécouverte de l'existence et de la formation d'un tel lexique.
8. Les linguistes estiment qu'à partir de la fin du XVIIe siècle, les dictionnaires deviennent des «témoins
valables» de l'ensemble du lexique et qu'ils renferment la quasi totalité des vocables existants. Voir F.
Brunot, Histoire de la langue française des origines à nos jours, 4, Paris, 1966, p. 34 et suiv. et B. Que-
mada, Les dictionnaires du français moderne..., p. 169.
HES 2002 (21e année, n° 4) Les mots de la corruption 517
Des cent quatre- vingt articles consultés 9, cinq termes se détachent pour avoir carac
térisé, dans les dictionnaires de la fin du XVIIe siècle, des conduites propres aux servi
teurs de l'État. Autrement dit, Furetière, l'Académie et dans une moindre mesure
Richelet, signalent au lecteur, par l'entremise des mots péculat, exaction, concussion,
forfaiture et corruption, les diverses formes d'enrichissement pratiquées par des hom
mes ayant acheté une charge au roi.
Le péculat s'enracine dans le milieu des gens de finances: c'est «un crime de vol des
deniers publics par celuy qui en est l'ordonnateur, le dépositaire ou le receveur» 10. L'exac
tion concerne des officiers à l'occupation plus indifférenciée et parfois des «financiers» n.
La concussion peut être le fait des officiers de finances 12, mais elle est avant tout typique
des officiers de police et de judicature 13. La forfaiture recrute généralement dans le vaste
vivier des officiers 14. Le Richelet véhicule cependant, en 1693, une opinion plus restreinte:
forfaiture, «faute que fait un officier de justice et pour laquelle il doit perdre sa charge».
La corruption, enfin, est par excellence le fait des «juges» que l'on retrouve partout.
L'Académie dit ainsi: «corrompre un juge, pour dire, l'obliger par argent ou par quelque
autre moyen que ce soit à juger contre sa conscience». Tous ces mots ne font pas cepen
dant l'objet d'une nomination purement spécifique: concussion, forfaiture et corruption
visent aussi des personnages parfaitement étrangers au service du roi 15.
9. Abâtardissement, abus, abuser, administration, admininistrateur, affection, altération, altérer, aposter,
argent, artifice, atitrer, atitrement, avocat, baraterie, (faire le) bec, billonner, brigue, briguer, brigueur, cabale,
cabaler, charge, colluder, collusion, commissaire, complot, comploter, comptable, contrefaçon, contrefaire,
corrompemant, corrompre, corrompu, corrompure, corruptèle, corrupteur, corruptible, corruption, corruptrice,
concussion, concussionnaire, crime, criminel, débauche, débaucher, décadence, déchéance, décheoir, déformat
ion, déformer, délit, délinquer, dépravation, dépraver, dérèglement, dérégler, désordre, détourner, devoir,
dignité, divertir, dol, don, donner, droit, droiture, droiturier, emboucher, emploi, engager, entreprise, entre
prendre, épice, épingle, extorquer, extorsion, exacteur, exaction, falsification, falsifier, fausseté, faute, faux,
faux et double emploi, faveur, fermier, fidélité, financier, foi, fonction, force, forfaire, forfait, forfaiture, géné
ration, grâce, greffier, gouverneur, honnêteté, honneur, huissier, incompétence, incorruptibilité, incorruptible,
incorruption, influence, intégrité, intérêt, intéresser, intrigue, intriguer, irréprochabilité, juge, justice, larcin,
libéralité, ligue, loi, loyauté, machination, machiner, magistrat, maltôtier, malversation, malverser, manque
ment, menace, mensonge, ministre, mœurs, morale, népotisme, office, officier, ordre, ordonnateur, parenté,
parjure, partie, passion, péché, péculat, peuple, piller, pot-de-vin, poursuite, présent, président, prévaricateur,
prévarication, prévariquer, probité, procureur, public, putréfaction, raison, receveur, relâchement, réformation,
réforme, réformer, séduction, séduire, sincérité, sollicitation, subornateur, subornation, suborner, surprise,
témoin, trafiquer, trahir, trahison, tromperie, usure, vérité, vertu, vice, vexation, vénalité, violence, vol, voler.
10. Furetière 1690, s.v. péculat. «Vol des deniers publics par celuy qui en a le maniement et
l'administration» confirme l'Académie 1694, s.v. péculat.
11. «Exaction», estime Furetière, est: «vol que fait un officier à une partie, quand il luy fait payer des
droits qui ne luy sont point deus, ou qui sont au-delà des légitimes». L'Académie 1694, s.v. exaction: «Cet
officier, ce fermier a fait des grandes, d'horribles exactions.»
12. C'est là, du moins, l'opinion de Furetière 1690, s.v. concussion: «receveur, qui fait payer de plus
grosses taxes que celle qui luy sont deuës». C'est peut-être aussi celle des Immortels, s.v. piller: «II se dit
aussi en parlant des personnes qui abusent de leur authorité pour s'enrichir par des extorsions et des concuss
ions. Ce sont des traitans qui ont pillé cette province.»
13. Voir Furetière 1690, s.v. concussion: «volerie, exaction faite par un juge, par un officier public, qui se
fait payer de plus gros droits que ceux qui luy sont attribuez» étant entendu qu'un public est un
«magistrat qui a soin de la justice ou de la police, qui a inspection sur le peuple et qui donne les ordres pour
entretenir la société et la tranquilité publique». L'Académie, ne pense pas autrement: la concussion est le fait
d'un «magistrat ou officier public qui lève sur le peuple des deniers qui ne sont pas dûs, ou contre les formes».
14. Furetière note qu'un «officier est destituable par concussion, par forfaiture» et les Quarante, qu'«on
ne peut destituer un officier que pour forfaiture».
15. Les Immortels et Richelet s.v. concussion, envisagent que des particuliers puissent faire des concuss
ions. La forfaiture renvoie à la pyramide féodale: «espèce de crime qu'on fait contre son seigneur» indique
l'édition du Furetière. La corruption, enfin, touche aussi les gardes, les témoins et les filles: voir Académie
1694, Furetière 1690, s.v. corrompre.
HES 2002 (21e année, n° 4) 1 8 Histoire Économie et Société 5
Ces cinq termes recouvrent des comportements distincts. Le péculat désigne un homme
de finances qui dérobe discrètement et sans violence les deniers du royaume. Plus complexes,
la concussion et l'exaction montrent des officiers de finances, police, ou judicature qui
usent de la contrainte pour extorquer des biens aux particuliers. La corruption réunit trois
partenaires: un serviteur de la justice du roi, un corrupteur, un plaideur. Elle met en scène
un magistrat qui vend son jugement à un particulier. Ce dernier modifie à sa guise le cours
du procès au détriment du tiers. Le cas de la forfaiture est moins clair: «faute», «espèce de
crime» des officiers, elle détient, par elle-même, un statut quasi-générique et ne désigne
pas d'agissement nettement circonscrit. Elle ne peut donc être, à l'égal des autres mots,
subsumée dans les trois catégories plus larges que proposent les dictionnaires.
L'abus, la prévarication et la malversation servent en effet à réunir ce que les
lexicographes ont dans un premier temps distingué. L'abus, dont la définition ne joue
pas sur le seul plan légal, ne concerne pas de façon spécifique l'exercice des charges
publiques. Certaines phrases d'exemple y renvoient pourtant. «Il y avait des abus dans
tous les ordres de Г Estât, qui ont esté réformez par Louis le Grand. Les conciles, les
ordonnances sont faits pour réformer les abus contre la discipline et la police. Ce
ministre a réformé les abus des Finances; ce président, les abus de la justice», «ce
magistrat abuse de sa charge, de son pouvoir, de son autorité, quand il l'employé pour
servir à ses intérêts particuliers» écrit ainsi Furetière. Les Académiciens citent «les
abus qui se commettent dans l'administration de la justice», soulignant, au verbe
piller, que «des personnes» qui travaillent à «s'enrichir par des extorsions et des con
cussions... abusent de leur authorité». Le péculat, la concussion, l'exaction et la cor
ruption, mais aussi la prévarication - dont le Dictionnaire Universel rappelle qu'elle
est un «abus commis dans l'exercice d'une charge publique, d'une commission don
née à un particulier» - sont toutefois inclus dans cette catégorie et, du même coup,
dilués dans l'ensemble infini des «mauvais usages».
Sans être un mot entièrement spécialisé, la prévarication possède un spectre plus
restreint et mieux centré sur les pratiques de la déviance publique. Le fait est bien établi
chez Furetière: il suffit de relire l'article prévarication. L'idée est également sensible
dans le Dictionnaire de l'Académie: «prévarication, trahison faite à la cause, à Г interest
des personnes qu'on est obligé de soustenir, manquement contre le devoir de sa charge,
contre les obligations de son ministère». Mais les Immortels, qui ne signalent aucun
prévaricateur type, emploient un vocabulaire qui peut aussi bien renvoyer à des mande
ments ou à des services échangés entre particuliers qu'entre un agent et un sujet du roi.
Richelet, quant à lui, se contente de mettre ce mot en rapport avec une pratique des
cours de justice: «prévarication, trahison qu'un procureur ou avocat fait à sa partie».
À la vérité, seule la malversation se révèle être une véritable catégorie particulière
au monde des agents publics. Furetière, pour qui la malversation est une «prévarication
commise en l'exercice d'une charge, d'une commission, d'un maniement», juge utile
d'ajouter: «concussion, exaction, divertissement de deniers», trois mots dont il recon
naît ailleurs la spécificité. Il fait donc de la malversation une forme spécifique de
prévarication, étrangère à l'activité des gens du commun. Richelet et les Quarante
s'attachent également au caractère public de la malversation. Le premier écrit
«malversation: mauvaise conduite de celui qui est dans un emploi public». Les Aca
démiciens sont plus précis encore: malversation, «faute notable et punissable commis
e dans l'exercice d'une charge, d'un employ, comme corruption, exaction,
concussion, larcin». Ils ne font cependant jamais de la malversation, une prévarication.
Le maître-mot du lexique est, cette fois, malversation.
HES 2002 (21e année, n° 4) mots de la corruption 519 Les
La structuration du lexique reste donc imparfaite. D'un ouvrage à l'autre, la prévari
cation et la malversation ne recouvrent pas forcément les mêmes pratiques. Richelet
n'accorde nul statut générique au mot prévarication alors que Furetière rejette le modèle
de ses deux concurrents qui font de la malversation le mot fédérateur de l'ensemble. Il
est vrai que le Grand Siècle ne représente qu'une étape de l'histoire de ce lexique.
Étendue dans le temps, l'étude révèle que les lexicographes ont cherché très tôt à
expliciter les termes selon lesquels ces mots pouvaient être rattachés à la déviance des
administrateurs. Une fois formulée, l'opinion des rédacteurs ne balance plus sur la
question des acteurs : de Robert Estienne au Père Féraud, la concussion est caractérist
ique des magistrats, parfois du monde de la finance, et la corruption est en permanence
associée aux gens de justice. Inaugurée par les jésuites, l'inscription de la prévarica
tion dans le périmètre du palais prévaut jusqu'au Dictionnaire critique: seules les édi
tions du Furetière proposent une palette plus vaste de protagonistes. Le péculat
désigne à partir de la fin du XVIIe siècle, sauf dans les rééditions du Richelet, des
hommes de finances, officiers ou traitants et l'exaction concerne régulièrement des
officiers et des fermiers 16. La forfaiture fait figure d'exception: elle glisse au cours du
XVIIIe siècle de la catégorie indéterminée des «officiers» 17 à celle plus restreinte des
gens de justice 18. La spécialisation se précise, enfin, avec le temps : au XVIIIe siècle,
forfaiture cesse d'être un terme de droit coutumier et féodal 19 et la concussion voit les
particuliers disparaître de ses définitions 20.
L'apparition timide d'un lexique relatif aux victimes puis la modification de celui-
ci sont révélatrices d'un certain souci de marquer l'enjeu spécifique de cette déviance.
On assiste, dans les dictionnaires de la fin du XVIIe siècle, à l'effacement progressif
des couples « public »/« prince» (ou « public »/« roi») et «public»/«particuliers», au
profit du seul substantif — ou adjectif — «public». Le phénomène vaut pour le péculat21
et dans une moindre mesure pour la concussion 22. La déviance publique vise ainsi une
entité abstraite, un intérêt public dont on ne sait trop, par ailleurs, ce qu'il recouvre
16. Académie 1694-1762, Furetière 1701-1727, Trévoux 1704-1771 et G.V. F., s.v. exaction/exacteur.
17.1694-1740, 1704-1771, s.v. forfaiture.
18. Richelet 1710-1759, Académie 1762, G. VF. et Féraud, s.v. forfaiture.
19. Féraud s.v. forfaire/forfaiture, à la suite de ses collègues, estime que «c'est un terme de pratique. Il
ne se dit que dans le premier sens de forfaire. Prévarication d'un magistrat».
20. Féraud s.v. concussion, a pour dernier mot, «concussion ne se dit que des hommes publics». Seul
Richelet 1680 s.v. conserve la mention du «sujet», fauteur de concussion.
21. De 1539 aux Dictionnaires françois de Richelet, le péculat vide aussi bien le trésor royal (on trouve
«prince» chez Estienne 1539-1549, G.D.F.L., Nicot, s.v. larrecin et Cotgrave, Monet, Pomey, Delbrun, s.v.
péculat; «roi» chez Estienne 1539-1549, G.D.F.L., Nicot, s.v. desrobber, et Tachard, Richelet 1680-1759,
s.v. péculat) que les coffres du «public», de la «chose publique», «du commun», de la «république» ou
encore du «fisc». Dès Pajot (s.v. larrecin: «larrecin des deniers du public, peculatus, us.»), et durablement à
partir de Furetière et des Quarante (voir Furetière 1690-1727, Académie 1694-1762, Trévoux 1704-1763,
Féraud, s.v. péculat), il cesse, sauf dans Richelet 1680-1759 et G. VF., s.v. péculat, de s'attaquer aux finances
du «prince» ou du «roi».
22. La concussion qui touche en priorité les «menues gens» (voir Nicot s.v. rençonner), les «familles» (voir
Richelet 1680-1759, Trévoux 1704-1763, Furetière 1708-1727, s.v. concussion), atteint le «peuple» (voir Monet,
Pomey, Académie 1694-1762, s.v. concussion), terme déjà plus englobant, puis devient, en 1708 dans le Diction
naire universel, un «vol fait au public» pour, finalement, être qualifiée par le Grand Vocabulaire de «crime
public». Le mot «prévarication» semble connaître, dans des proportions beaucoup plus limitées, un phénomène
semblable. П cesse d'être cantonné au domaine restreint du procès: les mots «tiers» (voir Monet, s.v. prévari-
quer), «partie» (voir Richelet 1680-1759, s.v. prévaricateur) laissent leur place au substantif plus général de
«personnes» (voir Académie 1694-1762, Furetière 1727, G. VF., Féraud, s.v. prévariquer/prévarication).
HES 2002 (21e année, n° 4) Histoire Économie et Société 520
exactement. Car si tous reconnaissent au mot public une nature supérieure, il est tout
de même remarquable que l'on ne différencie guère le «roi» du «public» alors qu'on
s'efforce de distinguer ce même «public» des «particuliers»23. L'intérêt public, quand
on le saisit, se confond encore largement avec celui, ou plutôt ceux, de la dynastie des
Bourbon. Les passerelles jetées d'une définition à l'autre font d'ailleurs resurgir ces
ambiguïtés. Ainsi le «roi», qui n'a jamais quitté les colonnes du Richelet, réapparaît
au détour de l'article piller dans les éditions du Dictionnaire de Furetière: «piller se
dit aussi des Officiers et Financiers qui font des exactions, des concussions... Les
Financiers pillent le Roy, mais il a bien sa revanche».
Ces renouvellements permettent enfin de classer et de hiérarchiser le lexique et d'éviter
simultanément certaines confusions entre pratiques de la déviance publique et pratiques
de la déviance ordinaire. Pour revenir à l'exemple du Dictionnaire de Furetière, péculat
et concussion n'ont jamais été ni synonymes, ni même parfaits équivalents. Furetière
joue du type d'acteurs pour séparer ces termes: qui dit concussion, ne dit pas péculat,
mais la concussion des gens de finances peut être une forme de péculat. Une pratique
similaire évite de confondre la corruption des «juges» avec la subornation des
«témoins» et des «filles». Cette même n'a en outre que peu de rapport avec
la brigue qui touche le «peuple», les «citoyens» et les détenteurs de «suffrages»24, ou
avec la concussion dont les humanistes, sous l'influence de la Lex Iulia, l'avaient un
temps rapprochée. La prévarication, quant à elle, s'éloigne de la collusion25. Sa position
générique s'en trouve affermie: le Trévoux, le Grand Vocabulaire François - cautionné
par Y Encyclopédie - emboîtent le pas aux éditions du Furetière; le Féraud ainsi que les
rééditions de l'Académie tendent vers une définition plus universelle; seuls les Diction
naires françois s'accrochent encore au sens restreint. Enfin, mieux établi d'emblée, le
statut générique de la malversation et de l'abus se confirme à l'époque des Lumières26.
Ce travail lent et tenace, qui refuse la sédimentation linguistique, atteste la capacité de
dénoter, dès le règne de Louis ХШ, les pratiques déviantes des ministres publics. L'ensemble
repose sur un vocabulaire courant, qui est aussi celui de la Cour et de la Ville. L'analyse
des marques d'usage montre en effet que seuls la forfaiture, terme de «pratique», et le
péculat, qui se «dit en droit», relèvent ouvertement d'un langage spécialisé. Le souffle et
l'unité de cette construction sont indissociables de l'affirmation concomitante du pouvoir
royal. Les lexicographes contribuent à dessiner les enjeux du service public.
Averti de l'existence de ces pratiques, le lecteur est en même temps instruit de leur
nature néfaste et criminelle. Les dictionnaires de la fin du XVIIe siècle délivrent deux
types de discours: l'un inscrit le lexique de la déviance publique dans une logique
pénale; l'autre exalte un code éthique. Chacun à leur manière, ils préparent l'émergence
23. Chez Furetière le fait est particulière sensible: «public, terme relatif et collectif opposé à particulier.
Le général des citoyens ou des hommes. La morale ne prêche autre chose que l'amour du bien public, la
conservation de la chose publique ou Republique...».
24. Voir Furetière 1701-1727, s.v. corrompre et s.v. brigue; Encyclopédie, s.v. brigue et s.v. candidat;
Trévoux 1771, s.v. brigue, s.v. candidat et s.v. libéralité.
25. L'Académie, par exemple, ne définit plus la collusion par la prévarication. Le mot vieillit. Richelet
n'enregistre même pas le terme en 1680 et 1693 et ne l'admet qu'après que l'Académie l'aie considéré, en
1718, «de peu d'usage».
26. La corruption entre en 1727 dans l'article malversation du Furetière.
HES 2002 (21e année, n° 4) mots de la corruption 521 Les
d'une déontologie. Elle n'apparaît cependant pas. Simplement, le premier schéma ins
talle, sans formellement les construire, des normes abstraites ; le second propose plutôt
un mode de vie exemplaire, préfigurant celui que l'Occident contemporain exigera de
ses fonctionnaires.
Le modèle pénal se rencontre dans les dictionnaires de Richelet et de Furetière. Les
deux hommes sont indiscutablement d'humeur répressive. Le premier fait du péculat un
«crime»; pour le second, la forfaiture est une «espèce de crime». L'un et l'autre clas
sent la concussion, l'exaction, le péculat dans la catégorie des vols 27. Richelet, fort de la
science d'Olivier Patru, rejette clairement la concussion en marge des institutions: un
concussionnaire, explique-t-il, agit «contre l'ordre et l'intention de son souverain». On
ne compte plus les «accusés»28 qu'aligne son dictionnaire. Furetière est particulièrement
pugnace. En cas de forfaiture, les officiers sont «destituables» de leur charge et c'est par
cortèges entiers qu'il envoie des gens de finances devant les «Chambres de Justice» et les
«Grands Jours» du Royaume29 où ils sont «convaincus» et «punis».
L'Académie n'ignore pas le droit. Mais elle considère que les lois relèvent d'abord
de l'au-delà avant d'être de ce monde-ci. Vengeance céleste et vindicte publique
pèsent, par conséquent, conjointement sur les prévaricateurs, «accusés»30 et «punis»31
d'avoir commis une faute, c'est-à-dire «un manquement contre le devoir, contre la
loy». Quant au péculat, c'est un «crime», une «action meschante et punissable par
les loix». Ces malheureux sont dès lors livrés à un sort misérable, moins atroce toute
fois que celui promis à l'officier corrompu.
Car, au-delà de sa compréhension du droit, ce qui distingue l'Académie de ses
rivaux, c'est l'éclat avec lequel elle disserte de la corruption. Dans cet ouvrage, ce mot
se dit «figurément, de toute dépravation dans les mœurs, et principalement de celles qui
regardent la justice, la fidélité, la pudicité. La corruption des mœurs, la corruption du
siècle. La corruption de la jeunesse. La corruption du cœur de l'homme. Le péché a
laissé un fond de corruption dans toute la nature humaine. Le monde n'est que corrupt
ion. Un juge soupçonné de corruption». En rattachant ainsi la corruption judiciaire à la
corruption morale, les Immortels décuplent les conséquences de la première.
Cette définition suggère littéralement qu'un juge acheté viole la foi de son serment,
solde sa loyauté 32 et renonce à son incorruptibilité, c'est-à-dire à son intégrité et,
partant, à sa probité 33. Il cesse d'être un arbitre responsable et devient un criminel.
Vénal, il est coupable de parjure, mais aussi de forfaiture, donc de prévarication et de
trahison34. Celle-ci renvoie ensuite à la lèse-majesté, ce qui n'est point illogique: lor
squ'on monnaye la justice, on vend l'attribut royal et divin par excellence.
27. Richelet s.v. concussion, péculat; Furetière et Académie, s.v. concussion, exaction et péculat.
28.s.v. exaction, péculat, malversation, prévarication.
29. Furetière s.v. exaction, malversation. Au mot chambre, on peut également lire: «chambre, se dit
aussi des juridictions extraordinaires établies par des commissions du Roy pour un certain temps, comme la
chambre de justice, ou la chambre ardente, pour la recherche de ceux qui ont malversé dans les finances».
30. Académie s.v. péculat, malversation, prévarication.
31. Académie s.v. exaction, malversation (on y trouve «punissable»).
32.s.v. fidélité: «loyauté, foy».
33. Académie î.v. incorruptibilité: «l'intégrité par laquelle un homme est incapable de se laisser cor
rompre, pour agir contre son devoir». Voir aussi î.v. intègre: «d'une probité incorruptible». Or, la loyauté
signifie «fidélité, probité». On retrouve là, dans un mouvement parfaitement pensé, la fidélité.
34. La forfaiture est un «forfait», autrement dit un «crime». «Forfaire» signifie «faire quelque chose
contre le devoir. Il ne se dit qu'en terme de pratique et en parlant de la prévarication d'un magistrat», or la
prévarication est, pour l'Académie, une «trahison».
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