Les moules monétaires en terre cuite du IIIe siècle : chronologie et géographie - article ; n°159 ; vol.6, pg 125-162

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Revue numismatique - Année 2003 - Volume 6 - Numéro 159 - Pages 125-162
Summary. — J.-P. Callu devoted several pages in his thesis (1969) to coin moulds in terra cotta of the Roman period. Since then many important discoveries have been published, though without any debate as to fraudulent use (counterfeit coinage) vs. tolerated use (coinage of necessity). In retrospect one perceives the poor quality of documentation over the past two centuries and the small proportion of discoveries which are of any real usefulness. Limiting itself to moulds of the third century before the tetrarchy, the article focuses on the problems of their dating: it examines in turn the tools, the product and the context of use and abandonment. A map showing ancient administrative divisions completes the study. A phenomenon limited in time (perhaps mostly after 260) and space (the western provinces), the moulding of coins, documented more by the tools than the products, may have been favoured by the dissidence of the Gallo- Roman empire. This article, intended to provoke reflection, concludes with a proposition for a European project for the establishment of a critical index of discoveries placed in their archeo- logical context.
38 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2003
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Gérard Aubin
Les moules monétaires en terre cuite du IIIe siècle : chronologie
et géographie
In: Revue numismatique, 6e série - Tome 159, année 2003 pp. 125-162.
Abstract
Summary. — J.-P. Callu devoted several pages in his thesis (1969) to coin moulds in terra cotta of the Roman period. Since then
many important discoveries have been published, though without any debate as to fraudulent use (counterfeit coinage) vs.
tolerated use (coinage of necessity). In retrospect one perceives the poor quality of documentation over the past two centuries
and the small proportion of discoveries which are of any real usefulness. Limiting itself to moulds of the third century before the
tetrarchy, the article focuses on the problems of their dating: it examines in turn the tools, the product and the context of use and
abandonment. A map showing ancient administrative divisions completes the study. A phenomenon limited in time (perhaps
mostly after 260) and space (the western provinces), the moulding of coins, documented more by the tools than the products,
may have been favoured by the dissidence of the Gallo- Roman empire. This article, intended to provoke reflection, concludes
with a proposition for a European project for the establishment of a critical index of discoveries placed in their archeo- logical
context.
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Aubin Gérard. Les moules monétaires en terre cuite du IIIe siècle : chronologie et géographie. In: Revue numismatique, 6e série
- Tome 159, année 2003 pp. 125-162.
doi : 10.3406/numi.2003.2508
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/numi_0484-8942_2003_num_6_159_2508Aubin* Gérard
IIIe siècle : Les moules monétaires en terre cuite du
chronologie et géographie
Résumé. — La thèse de J.-P. Callu (1969) réservait plusieurs pages aux moules monétaires
en terre cuite d'époque romaine. Depuis cette date, découvertes importantes ont été
publiées, sans que le débat entre une utilisation frauduleuse (fausse monnaie) et une utilisation
tolérée (monnaie de nécessité) soit tranché. Cette rétrospective met en évidence la mauvaise qual
ité de la documentation accumulée depuis deux siècles et la faible proportion de découvertes
réellement utilisables. Cet article, en se limitant aux moules du IIP siècle antérieurs à la tétrar-
chie, s'attache à poser les problèmes liés à leur datation : il examine successivement l'outillage,
le produit et les contextes d'utilisation et d'abandon. Une cartographie prenant en compte les
découpages administratifs antiques complète la réflexion. Phénomène limité dans le temps (peut-
être majoritairement après 260) et dans l'espace (les provinces occidentales), la flambée du cou
lage, révélée par l'outillage davantage que par les produits, aurait pu être favorisée par la diss
idence de l'Empire gallo-romain. Cette étude, destinée à provoquer la réflexion s'achève par une
proposition de programme européen consacré à l'établissement d'un répertoire critique des
découvertes replacées dans un contexte archéologique.
Summary. — J.-P. Callu devoted several pages in his thesis (1969) to coin moulds in terra
cotta of the Roman period. Since then many important discoveries have been published, though
without any debate as to fraudulent use (counterfeit coinage) vs. tolerated use (coinage of necess
ity). In retrospect one perceives the poor quality of documentation over the past two centuries
and the small proportion of discoveries which are of any real usefulness. Limiting itself to
moulds of the third century before the tetrarchy, the article focuses on the problems of their
dating: it examines in turn the tools, the product and the context of use and abandonment. A map
showing ancient administrative divisions completes the study. A phenomenon limited in time
(perhaps mostly after 260) and space (the western provinces), the moulding of coins, document
ed more by the tools than the products, may have been favoured by the dissidence of the Gallo-
Roman empire. This article, intended to provoke reflection, concludes with a proposition for a
European project for the establishment of a critical index of discoveries placed in their archeo-
logical context.
Dans sa thèse, publiée en 1969, J.-P. Callu consacrait trois pages et des notes
très denses aux moules monétaires en terre cuite du IIIe siècle. Il était ainsi le
premier à fournir des données chiffrées l'autorisant à raisonner sur Г «extension
chronologique» de ce matériel (Callu 1969, p. 258-260).
Son propos s'inscrivait dans une synthèse sur la circulation du billon à part
ir de 238. Il s'efforçait d'y mesurer l'élimination progressive du denier qui
* Conservateur général du Patrimoine. Ministère de la Culture et de la Communication. 1,
rue Stanislas Baudry 44035 Nantes Cedex 1. gerard.aubin@culture.gouv.fr
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subit une brusque accélération sous les règnes de Trajan Dèce et de Trébonien
Galle. Cette césure des années 251-253 lui apparaissait d'autant plus marquée
que le denier « n'avait pas perdu toutes ses positions » pendant la décennie pré
cédente : en faisaient foi la frappe épisodique de deniers sous Philippe, Dèce,
Galle et même Gallien, le rôle essentiel de cette espèce dans la circulation de
238 à 251, et enfin l'existence de deniers coulés.
Un tableau regroupant 53 découvertes de moules en terre cuite le conduisait
à observer que si en Allemagne et en Grande-Bretagne le prototype le plus
récent est le billon de Sévère Alexandre ou celui de Maximin, « en France, au
contraire, le procédé continue d'être employé, pour des antoniniani, quelquef
ois mêlés à des deniers, jusque sous Tétricus, en 273 ». Pour Callu, la produc
tion du denier par moulage s'est poursuivie au delà de 238 et « elle n'avait rien
d'anachronique jusqu'au milieu du IIP s. », compte tenu du « nombre import
ant des espèces antérieures à 238 dans les dépôts mis en terre avant 251 ». Il
concluait : « À un moment où l'antoninianus était en cours d'implantation, on
manquait donc en dehors d'Italie et, principalement dans les garnisons, de l'e
spèce divisionnaire et c'est cette demande que venait combler, en partie, le mauv
ais métal des séries officieuses ».
Ces journées d'histoire monétaire autour de l'œuvre numismatique de Jean-
Pierre Callu me fournissent l'occasion de lui dédier quelques réflexions sur les
moules monétaires, en les considérant davantage avec un œil d'archéologue
que de numismate.
Je rappellerai d'abord les principales études parues sur ce sujet depuis la
publication de La politique monétaire : il s'agit essentiellement de publication
de moules - ce qui est fondamental en raison de l'état documentaire que fait
apparaître le corpus - mais pas d'études d'ensemble. Ensuite je m'attacherai à
réunir des données sur la chronologie et la répartition géographique de ce
mobilier. Enfin, après avoir rappelé les interprétations qu'il suscite, je suggér
erai une hypothèse rendant compte de mes observations.
1. L'état du corpus
Pendant longtemps, nous avons dépendu d'une documentation peu ordon
née et malaisée d'accès : les premiers essais bibliographiques sommaires ou
partiels tel celui fourni par Cesano (1912), furent avantageusement remplacés
par une bibliographie assez complète (Jungfleisch, Schwwartz 1952) de 189
publications, munie d'un supplément en 1963 (Schwartz 1963), toujours très
utile, même si l'absence d'index géographique des trouvailles en rend la
consultation malaisée. Les listes chronologiques, même condensées en notes,
de la thèse de Callu, constituèrent donc un réel progrès. Elles furent complét
ées pour la Grande-Bretagne par Boon (1974, puis 1988), pour l'Allemagne
par les notices des FMRD. En France, la première carte « provisoire » due à
R. Turcan (1982), à l'occasion de la publication des moules du Verbe-Incarné
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à Lyon, repose sur une compilation limitée à 35 trouvailles en Gaule et en Ger
manie.
J. Lallemand signe en 1994 un « essai de répertoire » sur les moules de
monnaies impériales romaines en Europe, premier digne de ce nom,
comportant une analyse critique du contenu des découvertes, mais sans doute
trop exclusivement numismatique. Ce répertoire, que je complète de manière
rapide et provisoire par 15 occurrences nouvelles1 (cf. annexe 1), permet de
formuler quelques remarques sur ce matériel, à partir des 142 découvertes
recensées de moules en terre cuite du IIP siècle 2. Il peut être classé en quatre
catégories selon sa qualité documentaire :
A : 18 sur 142, soit 12% font l'objet d'un catalogue, plus ou moins détaillé3.
В : 8 sur 142, soit 5 % livrent au moins 10 moules décrits.
С : 101 sur 142, soit 71 % ne concernent que quelques moules (le plus sou
vent, un seul) ou pour les trouvailles nombreuses ne fournissent que quelques
noms jetés au hasard.
D : 15 sur 142, soit 10% relatent des découvertes de moules sans aucune
précision chronologique.
Cette carence documentaire qui n'est pas propre à ce type de mobilier - on
la constate aussi pour la plupart des trésors romains découverts avant les
années 1950 - a peut-être été aggravée par le caractère lacunaire des découv
ertes et l'état souvent fragmentaire des moules.
Il faut sans cesse avoir à l'esprit que l'on ne dispose pratiquement jamais de
la totalité de l'outillage d'un artisan, en raison des modalités de rejet mais aussi
en raison des modalités de prélèvement lors des découvertes. Cet outillage
n'avait pas vocation à être conservé mais à être jeté après usage. Le fait que ce
matériel, fragile, soit retrouvé fréquemment mêlé à d'autres déchets, dans des
remblais, donc les niveaux supérieurs ou superficiels des gisements explique
1 Dont 5 nouvelles localisations : Bourges, Clermont-Ferrand, Dieulouard, Jublains, Privas.
2 Ce décompte, limité aux moules en terre cuite du IIP s., exclut les sites où n'ont été découv
erts que des moules en plomb (Allemagne : Odenbach, Trêves j, Zugmantel ; Belgique :
Attert ; France : Ecoust-Saint-Mein, Mandeure ; Grande-Bretagne : Silchester), les découv
ertes de moules tétrarchiques ou du IVe siècle (Allemagne : Cologne c, Trêves i ; France : La
Coulonche ; Grande-Bretagne : Duston, Nocton, Norfolk, Rivenhall, Sleaford). J'ai également
écarté deux trouvailles douteuses : celle de Brioude (France) qui pourrait autant concerner des
moules à céramique que des moules à monnaies ; celle de Meaux (Seine-et-Marne) qui semble
un doublet de celle de Châteaubleau. Toutefois, j'ai conservé 15 mentions sans précision chro
nologique (classement documentaire D), bien que certaines puissent concerner des moules tétra
rchiques ou du IVe siècle.
3 Avec des situations bien différentes : 6 catalogues concernent des lots allant de 16 à 76
moules, 7 catalogues recensent entre 100 et 230 moules ; 5 catalogues seulement atteignent ou
dépassent 700 moules : Saint-Mard (n° 35), Londres (n° 82), Trêves (n° 46), les records étant
détenus par Pachtěn (n° 42) avec 2539 ex. et Augst (n° 47) de l'ordre de 3 000.
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les pertes ou les cassures lors des décapages souvent mécaniques ; et que dire
des découvertes fortuites ! Le prélèvement est tout aussi difficile dans les
fouilles de puits surtout que s'y ajoute la fragilité d'une terre cuite imbibée. À
Lyon, l'examen du lot issu des fouilles de la citerne de la rue Sœur-Bouvier
montre que le nombre d'empreintes issues du droit de chaque denier n'est pas
identique au du revers : le déficit est chiffré à 59
valves (Aubin, Monin, 1996) ; en outre, sur 151 moules découverts, 52 pré
sentent des lacunes égales ou supérieures à 50 %. À Arras, en 1989, on a
découvert plusieurs centaines de moules, la plupart brisés et émiettés à un tel
point qu'il paraît difficile, voire impossible de les reconstituer ; une soixantai
ne seulement de specimens complets ou relativement bien préservés ont pu être
identifiés. À Augst, la trouvaille de 1999-2000 d'environ 6 000 fragments cor
respond à environ 3 000 moules. À Rezé, certains des moules conservés sont
très peu lisibles (fig. I). On pourrait multiplier les exemples.
Enfin, il faut aussi évoquer le caractère mixte de ce mobilier, relevant pour
partie de la numismatique et pour partie de la céramologie et, peut-être de ce
fait, négligé par les numismates et par les archéologues ?
La situation s'est heureusement améliorée depuis une trentaine d'années. La
publication des 2 455 moules de Pachtěn (Alfôldi 1974) a ouvert la voie à des
Fig. 1 : Moules monétaires de Rezé (Loire-Atlantique) conservés au musée Dobrée
(Cl. С Hémon, musée Dobrée, Nantes).
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catalogues systématiques qu'il s'agisse de découvertes du XIXe siècle retrou
vées - 103 moules de la fouille de 1911 au Verbe-Incarné à Lyon (Turcan
1982), 34 de Melun 1854 (Foucray 1990), 100 moules de Châteaubleau
1865 (Pilon 1998) ou de découvertes plus récentes : 699 à Saint-Mard
(Lallemand 1994), 16 à Rumst (Sevenants, Van Heesch 1987-1988). D'autres
découvertes en cours d'exploitation ont donné lieu à des pré-publications : une
soixantaine à Arras (Gricourt 1993), 151 à Lyon, rue Sœur-Bouvier (Aubin,
Monin 1996), plusieurs milliers à Augst (Peter 2001).
Au total, seules les découvertes classées dans la catégorie A devraient faire
l'objet d'une prise en considération chronologique. C'est ce qui apparaît dans
le tableau fourni en annexe.
En effet, la publication systématique de ce mobilier provoque souvent une
révision des datations jusque là admises. Alors que la bibliographie contempor
aine de la découverte dotait le lot de moules de la plaine de la Varenne, à
Melun, d'un terminus sous Philippe (244-249), l'examen récent de 34 frag
ments de moules bivalves dont 28 empreintes seulement ont pu être attribuées
à un règne, repousse le terminus à 256-258 (revers Iovi crescenti pour Valérien
II) ; les liaisons d'empreintes entre les moules lyonnais du Verbe Incarné et
ceux de la rue Sœur-Bouvier obligent à repousser le terminus de ceux-là de
222-225 (Julia Mamaea4) à 235-236 (Maximin). Toujours à Lyon, alors que les
trouvailles du XVIIIe siècle offraient un terminus sous Sévère Alexandre (222-
235), une mention complémentaire relative à l'une de ces découvertes montre
un prolongement jusqu'à Balbin (238) et sans doute Gordien III pour un revers
(Aubin, Monin 1996, p. 115). On remarque aussi que les moules à deniers sont
en général mieux conservés et plus lisibles que les moules à antoniniens et que
les descriptions anciennes ont donc souvent privilégié les premiers. Dans la
trouvaille d'Augst, en cours d'étude, sur environ 2 000 exemplaires identifiés,
la très grande majorité est sévérienne (de Pertinax à Maximin, 193-238) avec
un très petit nombre (une dizaine) ď antoniniens de Gordien III (238-244) à
Philippe I et II (244-249). G. Boon m'écrivait que la découverte de Londres, en
1988, de 724 moules de Trajan à Trébonien Galle (251-253), possédait quand
il l'a revue en 1989 un seul moule, très fruste, certainement d'Aurélien5. La
plus grande prudence est donc de rigueur dans la datation des lots de moules,
d'autant qu'aux problèmes simplement documentaires s'ajoutent des pro
blèmes inhérents à la nature de cet outil et à son utilisation.
4 Le prototype devait être un denier de la lrc ou 2e émission de Rome au revers luno conser-
vatrix (RIC 343) daté de 222.
5 Lettre du 4 septembre 1992.
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2. Chronologie
Le traitement en général numismatique de ce mobilier s'attache davantage
à identifier l'empreinte ou à restituer la technique de reproduction qu'à scruter
le contexte stratigraphique et archéologique d'utilisation ou d'abandon.
Ainsi, la datation d'un moule repose-t-elle souvent sur le postulat de la
contemporanéité du moule et du modèle dont il porte l'empreinte. Si l'on s'en
tient aux modèles reproduits en négatif dans l'argile, on conclut que les moules
s'échelonnent du IIe siècle à la fin du IIP siècle, avec des pics, notamment sous
les Sévères ou encore sous Gordien et Philippe et quelques prolongements sous
l'Empire gaulois6.
Dans une trouvaille en nombre, la datation fonctionne sur le principe utili
sé pour les trésors monétaires, c'est-à-dire que l'empreinte la plus récente est
censée fournir la date d'utilisation de l'ensemble du lot.
Toutefois, certaines publications envisagent des productions étalées sur une
période longue : à Saint-Mard, J. Lallemand envisage deux phases d'activité :
« l'une réservée aux bronzes, de 220 à 230 environ ; l'autre, de 230 à 240, où
l'on aurait coulé les deniers et les antoniniens. » (Lallemand 1994, p. 146).
À Pachtěn, la date d'activité est située, pour les 4/5 de la production, entre la
fin des années 220 et le début des années 240 ; pour le reste, entre fin 250 et
début 260.
Mais l'identification de l'empreinte ne permet de dater que le réfèrent, c'est
à dire la monnaie que l'on cherche à reproduire, mais ni l'outil (le moule), ni
le produit (la monnaie coulée). Il est pourtant préférable de toujours bien dis
tinguer la date du modèle, celle de la fabrication de l'outil, celle de son util
isation, celle de son abandon.
2.1. La datation de l'outillage
La fabrication d'une monnaie coulée nécessite deux valves indépendantes,
l'une reproduisant le droit et l'autre le revers. Mais, du fait d'une production
en série, les rondelles d'argile, empreintes, étaient empilées et formaient des
rouleaux. À l'exception des deux moules extrêmes du rouleau qui sont toujours
unifaces, les autres sont bivalves, contribuant ainsi à la coulée de deux monn
aies distinctes. Cette particularité technique fige dans l'argile des associations
6 Le tableau dressé par J. van Heesch (Sevenants & Van Heesch 1987-1988, p. 33) en est
un bon exemple qui retient 48 occurrences : 1 pour le IIe s., 8 pour la période 193-217, 7 entre
217 et 222, 16 entre 222 et 235, 8 entre 235 et 238, 3 entre 238 et 249, puis 5 sous l'Empire gaul
ois. Cette liste qui n'exclut que les découvertes composées d'un seul moule comprend de nomb
reuses découvertes (35) que je propose de classer, au moins provisoirement, en catégorie C,
c'est à dire insuffisamment renseignées ; mais J. van Heesch conçoit bien que les moules les plus
récents ne fournissent qu'un terminus post quern et envisage un lien avec une demande croissante
de deniers après 238 ou après 250. Cathy King (1996) procède de la même façon pour 99 décou
vertes recensées, mais avec des fourchettes plus larges : 193-235, 193-248, 193-285.
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d'empreintes appartenant à deux monnaies. Ainsi, un revers de Septime-Sévè-
re (202-210) peut-il être associé, sur le même moule, à un droit de Julia Domna
sous Caracalla de 21 1-217. Turcan relevait à Lyon (Verbe-Incarné) un écart de
20 ans entre les deux faces d'un moule (revers de Septime-Sévère et droit de
Julia Mamaea). Toujours à Lyon, rue Sœur-Bouvier, j'ai signalé sur un même
moule un écart de 35 ans (droit de Maximin et revers de Septime-Sévère).
D'autres écarts, de même ordre ou plus importants, ne sont pas rares. À
Entrains, deux moules (sur un échantillon réduit de six) présentent un même
écart de 31 ans entre leurs deux faces7. À Châteaubleau, la différence est d'au
moins 45 ans (droit de Julia Domna de 21 1-217 et revers de Postume de 262-
266). Enfin, j'ai autrefois appelé l'attention sur un moule provenant de Corseul
(Côtes-d' Armor) montrant sur une valve l'empreinte d'un droit d'un denier de
Julia Domna (196-211) et sur l'autre valve d'un revers d'un anto-
ninien d'Aurélien datable de 271-273 (fig. 2), soit une distance d'au moins 60
ans (Aubin 1990).
Fig. 2 : Moule monétaire de Corseul (Côtes-d1 Armor) présentant sur une face l'empreinte
d'un droit de denier de Julia Domna et sur l'autre face l'empreinte d'un revers
d'antoninien d'Aurélien (Cl. C. Hémon, musée Dobrée, Nantes).
Si la reproduction par moulage de deniers de Septime-Sévère sous Maximin
ou de Julia Domna sous Philippe n'a rien pour surprendre, en revanche, celle
de deniers de Julia Domna sous Postume (Châteaubleau) ou sous Aurélien
(Corseul) suscite des interrogations. La question est simple : moule-t-on des
deniers depuis le règne de Septime-Sévère ou de Caracalla jusqu'à celui d'Aur
élien sans discontinuer ? Ou bien les moules des Sévères sont-ils des fabrica
tions tardives ?
Les datations tardives proviennent de sites où l'on moulait simultanément
des deniers et des antoniniens. Mais le terminus de beaucoup de lots, vers 235
(règne de Maximin), n'est-il pas une illusion d'optique due au fait que les offi-
7 Étude en cours des moules conservés au musée de Varzy (Nièvre) par les soins de Jacques
Meissonnier, conservateur du patrimoine que je remercie de m'avoir transmis cet inventaire
inédit.
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cines considérées ne moulaient que des deniers ? Or dans ce cas, leurs moules
ne peuvent porter d'empreintes postérieures à 240-241, date d'arrêt de la pro
duction officielle de deniers, et ce, quelle que soit la période d'activité des
faussaires.
2.2. La datation du produit
Paradoxalement, le produit semble moins fréquent que l'outil ayant servi à
le fabriquer. Richard Reece m'écrivait en 1991 : « We have struck copies of
denarii of Severus and his family, and we have moulds of denarii from Severus
to Maximinus, but virtually no coins from those moulds. Where are they ?
What were they made of ? Why do we not find them ?(...) We need a survey
of cast denarii. » 8
Les monnaies coulées ne sont en effet pas toujours reconnues, même si leur
détection devient aujourd'hui plus régulière. Quelques exemples au hasard de
mes fiches. Le musée des Beaux-Arts de Lyon conserve 9 deniers coulés pré
sentant une même patine aux effigies de Septimě Sévère, Julia Domna, Cara-
calla, Géta, très vraisemblablement les exemplaires trouvés dans la Saône et
dessinés par Steyert en 18959. Au nord-est de Boulogne, un site a livré en pros
pection de très nombreuses monnaies de l'époque gauloise au IVe siècle dont
des deniers coulés de Julia Domna, un de Caracalla, un de Sévère Alexandre et
un antoninien coulé de Gordien III 10. J'ajoute, pour mémoire, un denier de
Caracalla11 et un antoninien de Postume 12 à Jublains, chef-lieu de cité ayant
livré des moules monétaires. Mais les monnaies isolées ne fournissent que peu
d'indices chronologiques de leur utilisation, même si on relève qu'à Lyon (îlot
Tramassac), un denier coulé d'une impératrice du début du IIP siècle provient
d'un contexte tétrarchique 13. Le témoignage de monnaies provenant de la
8 Lettre du 14 août 1991. « Nous avons des copies frappées de deniers de Sévère et de sa
famille, et nous avons des moules de deniers de Sévère à Maximin, mais pratiquement pas de
monnaies de ces moules. Où sont-elles ? De quoi étaient-elles faites ? Pourquoi ne les trouve-t
on pas ? Nous avons besoin d'une enquête sur les deniers coulés ».
9 A. Steyert, Nouvelle histoire de Lyon, Lyon, 1895, t. 1, p. 438. Je remercie vivement Fran
çois Planet, conservateur du médaillier de me les avoir signalés. J'y ai reconnu deux deniers de
Caracalla au revers vota suscepta x, dont les moules figurent au Verbe-Incarné et rue Sœur-
Bouvier.
10 Notice de P. Leclercq dans : R. Delmaire et alii, Chronique numismatique (XX), Revue
du Nord, 83, 2001, n° 343, p. 187-188.
11 Les Grandes Boissières, 1996 : Hill 1324 ; 2,48 g (identification de P. -A. Besombes).
12 Temple, 1986 : type Elmer 129/185 (identification de G. Aubin).
13 A. Audra, Numismatique antique, dans С Arlaud et alii, Lyon Saint- Jean : les fouilles
de l'îlot Tramassac, Lyon : Service régional de l'archéologie de Rhône-Alpes, 1994, p. 135-137
n° 18 (DARA ; 10). Ce denier relève de la période 4 du site (IVe- Ve s.). La consultation des
archives de fouille montre qu'il provient de l'US 1 126 qui a aussi fourni un quinaire de Maxi
mien Hercule frappé en 286 (cat. n° 13), un antoninien de Dioclétien (cat. n° 14), deux imita
tions de Divo claudio, une imitation de Tétricus.
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nécropole de l'agglomération de Perthes (Haute-Marne) est lui aussi ambigu :
sur 48 monnaies provenant d'une nécropole à incinération, M. Bompaire a
reconnu 4 deniers fourrés (1 Marc-Aurèle, 2 Septimě Sévère, 1 Gordien III), et
18 plombs moulés, reproduisant des deniers des Antonins et des Sévères, pro
duction médiocre - fausses monnaies, essais ou rebuts ? - qu'il date de la
période sévérienne « malgré la présence sur le site d'une monnaie de Postu-
me» (Bompaire 1990)14.
En revanche, la présence de monnaies coulées - pour autant qu'elles soient
détectées - dans un trésor dont le terminus est connu est un argument décisif.
La date de fermeture du dépôt fournit un terminus ante quem à la fabrication
des monnaies coulées qu'il contient. Lors de la publication des moules de Cor-
seul, puis de Lyon, je n'avais décelé de monnaies coulées que dans des trésors
fermés postérieurement à 270 et encore s'agissait-il davantage d'antoniniens
que de deniers (trésors de Courcité, Rouilly-Sacey, Bourg-Blanc, Cunetio). Un
tableau (fig. 3), fait apparaître une liste, évidemment non exhaustive, de trésors
ayant livré des monnaies coulées. Les deux plus précoces sont celui de Saint-
Boil (Saône-et-Loire) daté de 263, et, semble-t-il, celui d'Éauze (Gers) fermé
en 261 . Mais il s'agit encore le plus souvent d'antoniniens puisque je n'ai rele
vé que quatre deniers : un de Caracalla à Bourg-Blanc, un de Sévère Alexandre
à Goeblingen, et au moins un de Julia Domna à Éauze 15. L'enquête doit natu
rellement être poursuivie. Markus Peter m'indique le trésor d'Obererbach
(Ail. : Rheinland-Pfalz) de 867 deniers de Marc Antoine, puis de Néron à Éla-
gabal, qui contenait un denier coulé d'Antonin le Pieux 16.
Dans l'enfouissement double de Saint-Maximin (Oise), résultat d'un tri
entre bonne et mauvaise monnaie, les imitations dont quatre coulées étaient
dans le deuxième vase (monnaies de Valérien à Aurélien/Tétricus) alors que le
premier vase contenait des monnaies de Julia Domna à Postume.
14 Les plombs - dénommés ainsi en raison de leur aspect, mais aucune analyse n'en a été
faite - sont aux types d'Hadrien (1), Faustine (1), Marc-Aurèle (1), Lucille (1), Septimě Sévère
(5), Plautille (1), Elagabal (5), Sévère Alexandre (1, daté de 232), indéterminés (2) ; la monnaie
de Postume, un antoninien officiel de 266-267 (Elmer 382-3) n'est peut-être pas la la
plus récente, une monnaie indéterminée étant vraisemblablement une imitation radiée. Détail
intéressant : de l'examen des plombs de Perthes, M. Bompaire conclut que plusieurs fontes suc
cessives étaient réalisées avec le même moule.
15 Je ne tiens pas compte du petit trésor découvert à Vienne en 1913, composé de 1 19 monn
aies dont 1 17 deniers de Trajan à Elagabal et Julia Soaemias qualifiés pour la moitié d'entre
eux de faux et hybrides dans la mesure où leur datation fait précisément problème (FMRÔ, IX,
Vienne 1978, p. 47-53, pi. 1-6 = Callu 1969, p. 160 n. 4 et p. 260 n. 4, avec localisation erro
née à Byblos).
16 FMRD, IV, 5028, denier 386. M. Peter me signale également une petite bourse trouvée à
Kaiseraugst avec deux bons deniers d'Élagabal et de Sévère Alexandre, et un denier coulé de
Caracalla (couriel du 17 juillet 2001).
RN2003,p. 125-162