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Les Plantes du Roi. Note sur un grand ouvrage de botanique préparé au XVIIe siècle par l'Académie royale des Sciences - article ; n°3 ; vol.22, pg 193-236

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Revue d'histoire des sciences et de leurs applications - Année 1969 - Volume 22 - Numéro 3 - Pages 193-236
44 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1969
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Langue Français
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M YVES LAISSUS
Les Plantes du Roi. Note sur un grand ouvrage de botanique
préparé au XVIIe siècle par l'Académie royale des Sciences
In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications. 1969, Tome 22 n°3. pp. 193-236.
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LAISSUS YVES. Les Plantes du Roi. Note sur un grand ouvrage de botanique préparé au XVIIe siècle par l'Académie royale
des Sciences. In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications. 1969, Tome 22 n°3. pp. 193-236.
doi : 10.3406/rhs.1969.2592
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0048-7996_1969_num_22_3_2592Les Plantes du Roi
Note sur un grand ouvrage de botanique
préparé au XVIIe siècle par l'Académie royale dee Sciences
« Et, comme on s'est avisé de consulter
sur les choses naturelles la Nature elle-même
plutôt que les Anciens, elle se laisse plus
aisément découvrir. »
FONTENELLE (1).
Dans le premier volume de l'Histoire de Г Académie royale des
Sciences, Fontenelle raconte comment, dès la fin de 1666, plusieurs
« physiciens » vinrent se joindre aux mathématiciens qui avaient
formé le noyau initial de cette Compagnie. Parmi ces nouveaux
venus figuraient notamment Claude Perrault (2) « en qui brilloit
le génie qui fait les découvertes », Samuel Duclos (3) et Claude
Bourdelin (4), tous deux « habiles chimistes », et « M. Mar-
(1) Histoire de Г Académie royale des Sciences, t. 1, 1666-1685, Paris, 1733, p. 2.
(2) Perrault (Claude), 1613-1688, le célèbre médecin, anatomiste et architecte, frère
de l'écrivain Charles Perrault, 1628-1703, membre de l'Académie française.
(3) Duclos, alias Du Clos (Samuel Cottereau-), mort en 1715, chimiste, médecin
ordinaire de Louis XIV. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment d'Observations
sur les eaux minérales de plusieurs provinces de France faites en Г Académie royale des
Sciences en l'année 1670 et 1671, Paris, Imprimerie Royale, 1675, et d'une Dissertation
sur les principes des mixtes naturels, faite en 1677, Amsterdam, Daniel Elsevier, 1680.
Ces deux ouvrages, publiés dans le format in-12, ont été réimprimés dans les Mémoires
de l 'Académie royale des Sciences depuis 1666 jusqu'à 1699, t. 4, Paris, 1731, p. 1-119.
Voir son éloge dans Condorcet, Éloge des académiciens de l'Académie royale des Sciences
morts depuis 1666 jusqďen 1699..., Paris, 1773, p. 66-77.
(4) Bourdelin (Claude, dit Claude Ier), 1621-1699, chimiste, apothicaire de la maison
du duc d'Orléans. Sur ce personnage, qui joue un rôle important dans la présente étude,
on pourra consulter notamment : Fontenelle, Éloge de M. Bourdelin, dans Histoire de
l'Académie royale des Sciences..., Année 1699, Paris, 1718, p. 122-123 (premier éloge
prononcé à l'Académie des Sciences) ; Paul Dorveaux, Apothicaires membres de l'Aca
démie royale des Sciences. I : Claude Bourdelin, dans Bulletin de la Société d'Histoire de
la Pharmacie, 17e année, n° 64, Paris, août 1929, p. 289-298 ; N.-F.-J. Éloy, Dictionnaire
historique de la médecine ancienne et moderne, t. 1, Mons, 1778, p. 433 ; M. Prévost dans
Dictionnaire de biographie française sous la direction de M. Prévost... et Roman d'Amat...,
t. VI, Paris, 1954, col. 1437.
T. XXII. — 1969 13 194 revue d'histoire des sciences
chand (5), qui avoit une grande connoissance de la botanique » (6).
Ainsi complétée, l'Académie était prête à se mettre au travail.
Dans les premiers mois de 1667, Perrault proposa à ses confrères
un vaste programme de recherches englobant les sciences physiques
et naturelles :
« Sur la botanique, M. Perrault dit qu'on la pouvoit traiter, ou d'une
manière purement botanique, en ne faisant que l'histoire et la description
simple des plantes, ou d'une manière philosophique, en examinant leur
naissance, leur accroissement, les différens changemens qui leur arrivent (...).
Enfin l'avis de M. Perrault étoit, que sur toute cette matière des plantes
on fît un assés grand nombre d'expériences, pour en tirer quelque chose
d'universel et de constant qui pût devenir principe (...) » (7).
D'enthousiasme, l'Académie décida d'entreprendre une grande
histoire des plantes. C'est cette entreprise qui fait l'objet de notre
propos (8).
De très importants ouvrages de botanique, richement illustrés,
avaient déjà été publiés ou entrepris. Parmi ceux-ci, il faut citer
au moins le grand recueil mis en chantier par Guy de La Brosse,
premier intendant du Jardin royal des Plantes, et interrompu par
(5) Marchant (Nicolas), mort en 1678, docteur en médecine, botaniste. Sur ce person
nage, cf. N.-J.-F. Eloy, Dictionnaire historique de la médecine..., t. 3, Mons, 1778, p. 159-160.
(6) Histoire de V Académie royale des Sciences, t. 1, Paris, 1733, Année 1666, p. 15.
(7) Ibid., Année 1667, p. 19-20.
(8) Sur la grande « Histoire des plantes » entreprise par l'Académie royale des Sciences,
les ouvrages classiques ne donnent que des indications incomplètes et parfois fautives,
cf. par exemple, Histoire de la botanique en France sous la direction de Ad. Davy de Virville,
publiée par le Comité français du VIIIe Congrès international de Botanique (Paris-Nice,
1954), Paris, 1954, p. 47. Les historiens de l'Académie des Sciences, anciens déjà comme
Alfred Maury et Ernest Maindron, ou actuels comme M. Lucien Plantefol, n'ont guère eu
le loisir de s'y attarder, cf. par exemple L. Plantefol, Histoire de la botanique, dans
Institut de France. Académie des Sciences. Troisième centenaire 1666-1966, t. 2, Paris,
1967, p. 130-133. Enfin, l'œuvre récente et déjà classique de M. Nissen sur l'illustration
des livres de botanique, n'apporte guère plus que les titres précédents, cf. Claus Nissen,
Die botanische Buchilluslralion... zweite Auflage..., t. 1, Geschichte, Stuttgart, 1966,
p. 97-98.
On trouvera, au contraire, d'utiles renseignements dans les tomes 1, 1666-1685 (Paris,
1733), et 2, 1686-1699 {ibid., 1733) de Г Histoire de V Académie royale des Sciences ; dans les
Mémoires pour servir à Vhisloire des plantes de Denis Dodart (voir ci-après, n. 21), et
dans un texte manuscrit, apparemment inédit, de la main d'Antoine de Jussieu, intitulé
Mémoire pour rassemblée publique. VHisloire et l'usage que l'on peut faire d'un ouvrage
considérable de botanique qui se met au nombre des volumes ou recueil d'estampes du Cabinet
du roy. Ce texte, comportant 18 ff. pet. in-4°, et qu'une allusion à la mort toute proche
de Jean Marchant permet de dater de la fin de 1738 ou de 1739, est conservé à la Biblio
thèque centrale du Muséum national d'Histoire naturelle, sous la cote Ms. 2651. Sur les
autres sources manuscrites, voir ci-après les notes 24 et 27. Sur la bibliographie de la
partie iconographique de l'Histoire des plantes, voir ci-après la note 46. LAISSUS. LES PLANTES DU ROI 195 Y.
la mort de celui-ci. A l'étranger, Basile Besler avait fait paraître
à Nuremberg, en 1613, son fameux Horlus Eysletlensis, aux grandes
planches enluminées, dont une nouvelle édition vit le jour en 1640.
Si nous faisons état de ce dernier ouvrage, c'est que les Acadé
miciens de Paris semblent s'y être référés avant d'établir leur
propre plan de travail. Dans le manuscrit déjà cité, Antoine de
Jussieu écrit en effet :
« On n'avoit en ces tems là sur cette matière de modèles d'ouvrages
plus magnifiques et plus grands, au moins pour la gravure et la forme, que
celuy qui est connu sous le nom d'Hortus Eystetensis. C'est un recueil de
figures de plantes que Jean Conrad Gemmingen, évêque et prince ď Aichstad,
ou Eystet, en Franconie, cultivoit dans son jardin, gravées par Wolfgang
Kilián, Raphaël Custos, Henri Ulrich, Jean Leypold, Gervais Raven, et
tirées sur un papier impérial de la plus grande forme qui exista alors, dis
posées dans leur arrangement suivant l'ordre des saisons dans lesquelles
elles paroissent et décrites par Basile Besler apoticaire de Nuremberg,
œuvre qui compose en tout 360 planches. Le fondement de la prétendue
perfection de ce grand modèle ayant été examiné par Mrs de l'Académie,
se trouva peu répondre par l'utilité qu'on en pouvoit tirer à la haute idée
que l'on s'en étoit formé. Des plantes mal choisies pour ce dessein, par
rapport à l'état dans lequel elles dévoient être représentées, des variétés
multipliées sans nécessité, données pour espèces, dessinées les unes et les
autres avec peu d'exactitude et de correction, et gravées sans ce goust
et cet art qui en font discerner les différentes parties, sont les défauts qui
se firent d'abord apercevoir dans l'exécution de ce livre.
« II falloit donc travailler d'un autre goust et répondre par quelque
chose de plus parfait à l'intention du roy » (9).
Ce qui donc est nouveau, dans le projet des Académiciens, ce
n'est pas tant son ampleur que l'esprit même dans lequel il est
conçu. En effet, à la description de chaque plante, aux particular
ités de sa culture, à ses vertus médicinales ou autres, l'Académie
voulait joindre une analyse chimique (10) et des études de physiol
ogie végétale telles que Mariotte (11) et Perrault étaient en
train d'en réaliser par leurs expériences sur la circulation de la
sève dans diverses espèces :
« Après qu'on eut traité les plantes d'une manière botanique, et
chimique, on vint à les considérer phisiquement, et l'on tomba sur une
(9) Biblioth. du Muséum, Ms. 2651, ff. 3-4.
(10) Plusieurs ouvrages de premier plan, publiés en ce milieu du xvne siècle, donnaient
alors une impulsion nouvelle aux recherches chimiques. Rappelons, par exemple, les
Furni novi philosophici de Johann-Rudolph Glauber, dont les cinq parties furent
publiées à Amsterdam de 1648 à 1651, et The sceptical chymist de Robert Boyle, édité
à Londres en 1661.
(11) Mariotte (l'abbé Edme), mort en 1684, le célèbre physicien. REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES 196
matière dont M. Perrault avoit fait la première ouverture dès l'année
précédente. C'est la circulation de la sève. M. Mariotte reçu depuis ce
tems-là dans l'Académie (12), avoit eu la même idée, et s'y étoit confirmé
par plusieurs expériences, et plusieurs raisonnemens (...). Toute cette
question de la circulation de la sève ne fut dans l'Académie, que le prél
iminaire du grand travail qu'on avoit entrepris sur les plantes. C'était d'en
faire l'histoire ; et pour cela M. Marchand apportoit chaque jour quelque
description qu'il avoit faite, que l'Académie comparoit avec la plante
même » (13).
A Nicolas Marchant, en effet, incombait la partie proprement
descriptive de l'ouvrage, sous la direction de Samuel Duclos (14).
Les mois passèrent. Des matériaux importants furent accumulés,
c'est du moins ce que laisse penser Y Histoire de l'Académie royale
des Sciences, malheureusement rédigée longtemps après les événe
ments eux-mêmes.
En 1670,
« on travailla beaucoup à l'Histoire des plantes ; on en fit faire des desseins
exacts, et on commença à semer des graines étrangères et à les cultiver.
M. Marchant en fit les descriptions, et ces descriptions furent comparées
aux plantes mêmes. On en décrivit vingt-six cette année » (15).
Parallèlement, Duclos lut à l'Académie un « mémoire sur la
manière dont il croyoit qu'on devoit analyser les plantes » (16),
et Bourdelin, « à qui l'on avoit donné le laboratoire de l'Académie,
examina cette année 42 plantes » (17).
Nous n'avons pas la liste des espèces décrites et analysées, ni
(12) L'abbé Mariotte fit partie de l'Académie dès la fondation de celle-ci, en 1666.
(13) Histoire de l'Académie royale des Sciences, t. 1, Paris, 1733, Année 1668, p. 58 et 63.
(14) Ibid., Année 1668, p. 58 : « II fut arrêté que, dans l'histoire des plantes, M. Mar
chand qui en étoit particulièrement chargé, suivroit les vues de M. Du Clos. »
(15) Ibid., Année 1670, p. 120-121.
(16) Histoire de i 'Académie royale des Sciences, t. 1, Paris, 1733, Année 1670, p. 121.
Samuel Cottereau-Duclos semble avoir joué à ce moment un rôle actif dans la préparation
de l'Histoire des plantes pour laquelle, dès 1668, il avait donné un mémoire « sur la
manière dont il croyoit qu'on y dût travailler » (ibid., Année 1668, p. 56). Les comptes
de la Surintendance des Bâtiments du Roi attestent qu'il reçut régulièrement, de 1666
à 1684, sauf en 1670 et 1683, une pension annuelle de 2 000 livres justifiée par sa « profonde
connoissance » de la chimie, cf. Comptes des Bâtiments du Roi sous le règne de Louis XIV,
publiés par M. Jules Guiffrey..., t. 1, 1664-1680, Paris, 1881, et t. 2, 1681-1687, Paris,
1887 (Documents inédits sur Vhisloire de France). Entré en 1685 dans un couvent de
capucins, Duclos y mourut en 1715.
(17) Histoire de l'Académie royale des Sciences, t. 1, Paris, 1733, Année 1670, p. 122.
Le laboratoire en question se trouvait dans les locaux de la Bibliothèque du roi, sur
l'emplacement du n° 6 actuel de la rue Vivienne, où les Académiciens tinrent séances
jusqu'en 1699. Sur l'activité de Bourdelin au laboratoire de l'Académie, voir ci-après
la note 24. LAISSUS. LES PLANTES DU ROI 197 Y.
de celles — peut-être les mêmes — qui furent le sujet des « desseins
exacts ». De toute manière, 26 et 42 plantes, même ajoutées à
quelques autres, sont peu de chose dans l'ensemble du règne
végétal. Le départ était pris, mais l'immensité de la tâche à
accomplir demandait évidemment une longue persévérance et,
dans le cours de sa réalisation, elle impliquait d'inévitables chan
gements, sinon de doctrine, au moins de personnes. Le premier de
ceux-ci se produisit dès 1673 avec l'entrée en scène de Denis Dodart.
Fils d'un bourgeois qui « quoique sans lettres, avoit beaucoup
d'esprit », Denis Dodart (18), né à Paris en 1634, avait reçu une
éducation et une instruction soignées. Il suivit l'enseignement de
l'École de Médecine et obtint, en 1660, le bonnet de docteur-régent
de la Faculté de Paris, après des études particulièrement brillantes
à en croire Guy Patin qui, cette même année 1660, l'appelle :
« un des plus sages et des plus sçavans hommes de ce siècle », et
le dépeint comme « un grand garçon fort sage, fort modeste, qui
sçait Hippocrate, Galien, Aristote, Cicéron, Sénèque et Fernel
par cœur » (19). Pour un homme de vingt-six ans à peine, un tel
jugement était flatteur, surtout sous la plume de Guy Patin,
habituellement peu indulgente. Le caractère agréable, la piété et
le zèle du jeune docteur lui valurent ensuite un rapide succès. La
duchesse de Longueville le prit pour son médecin, bientôt imitée
par la princesse douairière de Conti. Ses mérites furent connus.
Les frères Perrault le signalèrent à la bienveillance de Colbert
et, en 1673, l'Académie royale des Sciences lui ouvrit ses portes.
Élu comme botaniste, il arrivait à point nommé pour collaborer
avec ardeur au projet d'Histoire des plantes dont les proportions
commençaient, semble-t-il, à effrayer un peu les académiciens :
« N'y eût-il que la description des plantes à faire, n'y eùt-il qu'à les
ranger sous leurs genres, et sous leurs espèces, ce seroit déjà un travail
(18) Cf. Fontenelle, Éloge de M. Dodart, dans op. cit., Année 1707..., Paris, 1708,
p. 182-192. Sur Dodart, on consultera aussi : Jacques-Albert Hazon, Notice des hommes
les plus célèbres de la Faculté de Médecine en l'Université de Paris..., Paris, 1778, p. 135-
138; N.-F.-J. Ëloy, Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne..., t. 2,
Mons, 1778, p. 64-65; Roman d'Amat, dans Dictionnaire de biographie française publié
sous la direction de Roman d'Amat... et R. Limouzin-Lamothe..., t. 11, fasc. 62, Paris,
1965, col. 417-418.
Tournefort a dédié à Dodart un genre sous le nom de Dodartia orienlalis, cf. Tour-
nefort, Relation d'un voyage du Levant..., éd. in-4°, t. 2, Paris, 1717, p. 350-351 et planche.
(19) Cf. Lettres de Guy Patin, nouv. éd... par J.-H. Reveillé-Parise..., t. 3, Paris,
1846, lettres 521, p. 231 ; 538, p. 277 ; 547, p. 293, et Fontenelle, Éloge de M. Dodart,
dans op. cit., p. 183. revue d'histoire des sciences 198
infini. Les Anciens ont eu sur cela assés de négligence ; et il n'est pas toujours
aisé de reconnoitre les plantes qu'ils ont décrites. L'Académie s'étoit
proposé une exactitude qui surpassoit de beaucoup la leur ; par rapport
à leur histoire, on examina le plan que M. Dodart en avoit dressé ;
MM. Perrault, Du Clos et Borel (20) y joignirent chacun en particulier leurs
remarques. On convint qu'il falloit examiner tout ce que les Anciens et les
Modernes avoient écrit sur ce sujet ; M. Marchant et M. Dodart s'en
chargèrent ; à l'égard de leur analyse, on fut d'avis encore que M. Bourdelin
les continuât ; on fit sur ces deux parties de la botanique plusieurs autres
remarques importantes, que M. Dodart ramassa et exposa depuis d'une
manière méthodique et suivie, dans ses Mémoires pour servir à Vhistoire des
plantes, qui furent imprimées au Louvre en 1676 » (21).
Le court « Avertissement » placé en tête de ce livre, mérite
d'être cité tout entier. Outre les précisions qu'il apporte, il est
caractéristique, en effet, des méthodes de travail communautaires
alors en usage à l'Académie :
« Avertissement. Ce livre est l'ouvrage de toute l'Académie. Il n'y a
personne de ceux dont elle est composée, qui n'en ait esté le juge, et qui
n'y ait au moins contribué par quelques avis. MM. Du Clos, Borel, Perrault,
Galois (22), Mariotte, l'ont examiné en leur particulier ; et la matière de
cet ouvrage est le résultat des propositions, des expériences, et des réflexions
de plusieurs particuliers de l'Assemblée. Il est donc de mon devoir d'avertir
le public, qu'il doit à M. Du Clos (22 bis) et à M. Borel, presque tout ce
(20) Borel, alias Borelli (Pierre), vers 1620-1689, chimiste et opticien, entré à
l'Académie royale des Sciences en 1674.
(21) Cf. Histoire de V Académie royale des Sciences, t. 1, Paris, 1733, p. 162. Il y a trois
éditions anciennes de l'ouvrage de Dodart : A) Mémoires pour servir à l'histoire des plantes,
dressez par M. Dodart, de V Académie royale des Sciences, docteur en médecine de la Faculté
de Paris, Paris, Imprimerie Royale, 1676, in-folio, 2 ffnc-132 p., 39 pi. Le livre se divise
en deux parties : « Projet de l'Histoire des plantes » (p. 1-52) et « Description de quelques
plantes nouvelles » (p. 53-131), disposée dans l'ordre alphabétique des polynômes et
illustrée de 39 planches signées dont l'une, représentant deux espèces du genre Trifolium,
figure deux fois. B) [même titre], seconde édition, reveue et corrigée, Paris, Imprimerie
Royale, 1679, in-12, 8 ffnc-329 p. Cette seconde édition ne reproduit, avec quelques
corrections de forme, que le « Projet de l'Histoire des plantes ». C) [même titre], dans
Mémoires de VAcadémie royale des Sciences depuis 1666 jusqu'à 1699, t. 4, Paris, 1731,
p. 121-324, 38 pi. Dans cette édition, les planches ont été réduites au format in-4° ;
celle qui représente Trifolium n'est donnée qu'une fois. Certaines planches portent la
signature du graveur Dominique Sornique, 1708-1756. Les signatures de Nicolas Robert,
Abraham Bosse et Louis-Claude de Chatillon ont disparu. Voir ci-après p. 217 et n. 70.
(22) Galloys, alias Gallois (Jean), 1632-1707, ecclésiastique, géomètre, entré à
l'Académie royale des Sciences en 1668. Cf. son éloge par Fontenelle dans Histoire de
VAcadémie des Sciences, Année 1707..., Paris, 1708, p. 176-181.
(22 bis) Samuel Cottereau-Duclos avait, jusqu'à l'entrée en scène de Dodart, joué un
rôle actif dans la préparation de l'Histoire des plantes (voir plus haut, n. 16). Fut-il
jaloux du nouveau venu ? En tout cas, il semble avoir pris une attitude nettement
défavorable à l'entreprise, telle que Dodart la présentait. La Bibliothèque du Muséum
conserve en effet (Ms. 1278) la copie, de la main d'Antoine de Jussieu, d'un mémoire
apparemment inédit, intitulé : Remarques sur le projet de Vhistoire des plantes dressé par MEMOIRES
POUR S E RV I R
A LHISTOIRE
DES PLANTES
Drefe7 Dofîeur par M. en D o ^Médecine d a rt, de de l'Académie la Faculté Royale de Parts. des Sciences,
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE ROYALE.
M. DC LXXVI.
Fig. 1. — Page de titre de l'édition originale (1676)
des Mémoires pour servir à l'histoire des plantes de Denis Dodart.
(Clichés A.-M. Monseigny.) 200 PEVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES
qu'il y a de chymie ; que M. Perrault et M. Mariotte y ont beaucoup donné
de leurs soins et de leurs méditations ; que M. Bourdelin a exécuté et
conduit presque toutes les opérations chymiques, donné plusieurs avis,
fait plusieurs remarques, et tenu la pluspart des registres, d'où j'ay tiré
les expériences chymiques dont il est parlé dans ce livre ; que nous devons
aux soins et aux correspondances de M. Marchand, presque toutes les
plantes rares que nous donnons, et qu'il nous a donné les noms des plantes
non encore descrites, leurs descriptions et leur culture ; que M. Perrault
a beaucoup travaillé à confronter ces descriptions avec le naturel en présence
de la Compagnie, qui en a jugé tant dans ce premier examen, que dans le
rapport qui a esté fait des mêmes retouchées : après quoy
elles ont esté mises en Testât où on les abandonne, comme tout le reste de
l'ouvrage, au jugement des personnes habiles et équitables. »
L'ouvrage est composé de cinq chapitres : I. « De la description
des plantes » ; IL « Des figures des plantes » ; III. « De la culture
des » ; IV. « Des vertus des » ; V. « Des mémoires
que la Compagnie doit donner au public sur l'histoire des plantes ».
Le chapitre quatrième, consacré à la recherche ou la vérif
ication des « vertus » des plantes au moyen de l'analyse chimique,
est, de loin, le plus important puisqu'il représente seul 43 des
52 pages de texte. Dans un des nombreux articles qu'il a donnés
au Journal des savants (23), Michel-Eugène Ghevreul en a souligné
les mérites :
« II est impossible, écrit-il, d'avoir mieux compris l'esprit des recherches
que la connaissance des plantes exige en général, et en particulier au point
de vue chimique, que ne l'a fait Dodart (...). Aucune idée juste sur l'analyse
organique n'existait alors, et Dodart, en acceptant l'expression vertus des
plantes, faisait d'ailleurs une critique parfaitement juste de la manière dont
M. Dodart de V Académie royale des Sciences et imprimé au Louvre, par M. Duclos de la
même Académie. Dès les premières phrases, ce mémoire apparaît comme une acerbe
critique du projet exposé par Dodart : « Ce projet d'histoire est nouveau, ou ne l'est pas ;
s'il n'est pas nouveau, pourquoy refaire ce qui a été fait ? S'il est ce doit être
pour rendre meilleure cette histoire qui n'est pas nouvelle, ayant été faite et refaite
plusieurs fois. Pour rendre raison de cette amélioration d'histoire, il en falloit marquer
les défauts et c'étoit par là que l'auteur du projet devoit commencer pour proposer
ensuite les moyens de la rétablir et faire un projet de ce rétablissement dont le titre
auroit dû être tel : Projet de rétablissement de l'histoire des plantes. » Et Duclos ajoute,
un peu plus loin : « L'Auteur de ce projet devoit ici parler en nombre singulier et non
comme personne publique ni au nom de l'Académie qui n'a point dit sur ce sujet tout ce
qui lui est venu dans l'esprit, et à qui l'on n'a pas communiqué tout ce qui est dans ce
projet, où il y a des choses que l'Académie ne peut avouer et qui ne luy doivent point
être attribués. » La suite de ce texte, principalement consacrée à l'analyse chimique des
plantes, est du même ton.
(23) Cf. Michel-Eugène Chevreul, Recherches expérimentales sur la végétation par
M. Georges Ville... Examen précédé de considérations sur... différentes recherches relatives
à l'agriculture et la végétation des xvnie et xixe siècles. Neuvième article, dans Journal
des savants, février 1858, p. 113 et 116. LAISSUS. LES PLANTES DU ROI 201 Y.
l'Antiquité et le Moyen Age s'en étaient servis ; en conséquence, il insistait
sur la nécessité de constater avant tout si telle vertu, qu'on avait attr
ibuée à une plante, y existait réellement, puis il indiquait comment on
devait procéder pour en découvrir de nouvelles. Et le mot vertu était,
pour lui, synonyme du mot propriété, car il retendait aux facultés
que les plantes peuvent avoir de servir à la préparation des laques, à la
teinture, etc. »
Bourdelin, poursuivant le travail commencé en 1670, fit encore
de nombreuses analyses : 40 en 1678, époque à laquelle « le nombre
des plantes analysées dans l'Académie montoit à 450 », 90 en 1680,
un « grand nombre » en 1684 et 1687, et les continua régulièrement
jusqu'en 1699, l'année de sa mort (24). Mais l'analyse chimique
(24) Cf. Histoire de l'Académie royale des Sciences, t. 1, Paris, 1733, p. 122 (1670),
p. 162 (1673), p. 252 (1678), p. 282 (1679), p. 307 (1680), p. 328 (1681), p. 373 (1683),
p. 405 (1684) ; t. 2, Paris, 1733, p. 9 (1686), p. 26 (1687), p. 68 (1689), p. 122 (1691),
p. 148 (1692), p. 182 (1693). Dans le Journal des savants, octobre 1858, p. 643, n. 1,
Chevreul a donné un relevé succinct des analyses faites par Bourdelin pour l'Académie
des Sciences, en y incluant celles qui n'étaient pas destinées à la préparation de l'Histoire
des plantes.
Les comptes de la Surintendance des Bâtiments du Roi attestent que Bourdelin
reçut régulièrement, de 1666 à 1690, « en considération de son travail pour l'analize des
plantes », une pension annuelle de 1 500 livres, cf. Comptes des Bâtiments du Roi sous le
règne de Louis XIV, publiés par M. Jules Guiffrey..., t. 1, 1664-1680, Paris, 1881 ;
t. 2, 1681-1687, Paris, 1887; t. 3, 1688-1695, Paris, 1891. A cette pension s'ajoutait le
remboursement des frais engagés au laboratoire de l'Académie, dont le montant, suivant
les années, oscille de 240 à plus de 700 livres, cf. Comptes des Bâtiments du Roi..., t. 1,
col. 271 (1669), 503 (1671), 647 (1672), 781 (1674) ; t. 2, col. 378 (1683), 779 (1685), 1009
(1686), 1204 (1687) ; t. 3, col. 438 (1690), 584 (1691).
Les cartons 1 et 2 des archives de l'Académie des Sciences contiennent les cahiers
d'expériences de Bourdelin, formant 11 vol. pet. in-fol. reliés en parchemin à recouvrement,
qui ont été décrits et analysés par Paul Dorveaux dans le Bulletin de la Société d'Histoire
de la Pharmacie, 17e année, n° 64, Paris, août 1929, p. 295-297. Rappelons ici seulement
qu'on trouve, au bas de la p. 1 du vol. 1, la mention : « Registre des analyses faites par
M. Bourdelin pour l'Académie des Sciences »; que la première analyse datée (vol. 1,
p. 5) est du 14 juin 1672 et la dernière analyse botanique (vol. 11, p. 182) du 17 juin 1699 ;
qu'enfin, dans chacun des onze volumes, en maints endroits, on trouve trace du contrôle
de l'Académie exprimé sous la forme : « Veu et vérifié le ... » Les résultats des analyses
de Bourdelin, repris par plusieurs mains, sous une forme méthodique, remplissent
10 vol. in-4° cartonnés, également conservés aux Archives de l'Académie des Sciences
(carton 3).
Il faut rappeler enfin l'existence, dans le fonds des manuscrits français de la Biblio
thèque nationale, des registres, tenus par Claude Ier Bourdelin et son fils Claude II, de
procès-verbaux des analyses et expériences faites au laboratoire de l'Académie des
Sciences, entre 1667 et 1689 inclus (N.a.f. 5133-5146). Dans le même fonds se trouve un
registre des dépenses faites pour le laboratoire de l'Académie de 1667 à 1699 (N.a.f. 5147)
et des papiers divers se rapportant au même laboratoire (N.a.f. 5149). Un microfilm de
tous ces est conservé aux Archives de des Sciences dont nous remer
cions vivement les secrétaires-archivistes, Mme Gauja et M. Pierre Berthon, pour leur
aimable collaboration à nos recherches.