Les révolutionnaires russes et l'asile politique en Suisse avant 1917 - article ; n°3 ; vol.9, pg 324-336

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Cahiers du monde russe et soviétique - Année 1968 - Volume 9 - Numéro 3 - Pages 324-336
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1968
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Alfred Erich Senn
Nancy Hartmann
Les révolutionnaires russes et l'asile politique en Suisse avant
1917
In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 9 N°3-4. Juillet-Décembre 1968. pp. 324-336.
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Senn Alfred Erich, Hartmann Nancy. Les révolutionnaires russes et l'asile politique en Suisse avant 1917. In: Cahiers du monde
russe et soviétique. Vol. 9 N°3-4. Juillet-Décembre 1968. pp. 324-336.
doi : 10.3406/cmr.1968.1757
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1968_num_9_3_1757LES RÉVOLUTIONNAIRES RUSSES
ET L'ASILE POLITIQUE EN SUISSE
AVANT 1917
L'émigré politique joue, tout au moins depuis Ivan IV et le prince
Kurbskij, un rôle important dans l'histoire russe. Pour les révolu
tionnaires russes du xixe et du début du xxe siècle, la Suisse fut un
asile et un havre d'étude. Russes et Polonais affluèrent dans les
universités suisses ; les révolutionnaires y cherchèrent un répit ou
une nouvelle base d'opération. Herzen passa ses derniers jours à
Genève ; Kropotkin et Bakunin furent écoutés avec sympathie en
Suisse ; et dans les années 1870 une nouvelle attention fut prêtée aux
problèmes du droit d'asile politique à propos de l'affaire Nečaev.
Toutefois, la description ne doit pas se limiter à des biographies
individuelles : les origines du mouvement social-démocrate russe se
trouvent à Genève. Selon Angelica Balabanova, au début du xxe siècle
« avec la présence de la grande majorité des dirigeants révolutionnaires
russes en Suisse à cette époque, Genève était en fait la capitale du
mouvement russe »x.
L'objet de ce texte est de présenter une étude des aspects politiques,
juridiques et sociaux de la vie des émigrés en Suisse. Un certain
nombre d'ouvrages ont traité de l'activité des émigrés. E. H. Carr
a donné un aperçu de leur vie dans The romantic exiles ; Jan Meijer
a étudié la vie estudiantine à Zurich au cours des années 1870 ; et,
bien entendu, les activités de Lénine en Suisse ont fait l'objet de
nombreuses études2. Nous possédons également des mémoires. Par
1. Angelica Balabanova, My life as a rebel, Londres, 1038, p. 81. A la veille
de la Première Guerre Mondiale, les seuls délégués au Bureau international
socialiste n'habitant pas leur propre pays étaient les représentants de la Russie
et de la Turquie.
2. E. H. Carr, The romantic exiles, New York, 1933 ; Jan Meijer, Knowledge
and revolution : The Russian colony in Zurich i8yo-i8j3, Assen, 1955 ; Maur
ice Pianzola, Lénine en Suisse, Genève, 2e éd., 1965 ; Konrád Farner, Schweizer
Orte und Statten wo Lenin weilte, Zurich, 1957 > ^- S. Kudrjavcev et al., Lenin RÉVOLUTIONNAIRES RUSSES EN SUISSE 325
contre, les conditions de vie des émigrés au jour le jour restent très
peu étudiées. Les Russes furent rarement assimilés comme « immi
grants » ; en prenant la nationalité suisse, Paul Aksel'rod fut sans
aucun doute une exception. En fait, les Russes constituaient une
colonie à part en Suisse.
En dépit du caractère provisoire et artificiel de la vie des émigrés,
les matériaux disponibles pour l'étude des activités des Russes en
Suisse sont étonnamment importants. Dans une certaine mesure,
ceci est dû aux aptitudes littéraires et aux aspirations ambitieuses
des émigrés. Les activistes ont laissé nécessairement des témoignages
de leurs activités. En outre, les polices étaient également actives et
leurs dossiers sont aussi actuellement disponibles. Les archives de
la police secrète tsariste et des différentes agences policières suisses
sont d'un particulier intérêt.
Le gouvernement tsariste dévoila sa préoccupation en ce qui
concerne les activités des émigrés en organisant à Paris une branche
de la police secrète, l'Agence étrangère de l'Ohrana (Zagraničnaja
agentura). Installée rue de Grenelle dans les sous-sols du Consulat
de Russie, l'Agence était responsable du renseignement pour toute
l'Europe et même les États-Unis. Elle se consacrait surtout aux
éléments terroristes dans les milieux d'émigrés sociaux-révolutionn
aires. (Selon un document, l'Agence comptait deux fois plus d'effectifs
pour la surveillance des sociaux-révolutionnaires que pour n'importe
lequel des autres partis.) Pendant la Première Guerre Mondiale,
cinq agents de l'Ohrana travaillant en Suisse étaient en contact
constant avec leur supérieur, Boris Vitalevič Lihovskoj et avec un
autre personnage officiel, Jean Henry Bint, un Alsacien qui, de Paris,
se rendait périodiquement en Suisse1. Les archives de l'Agence, qui
se trouvent à la Stanford University (Californie) aux États-Unis,
sont à la disposition des chercheurs depuis 1964.
Les fichiers de la police fédérale suisse, aujourd'hui ouverts après
une période de cinquante ans, sont moins riches que les dossiers de
l'Ohrana. Dans de nombreux cas, tel que celui de Lénine, ils sont
d'une brièveté étonnante. Néanmoins, joints aux documents des
polices locales, ils donnent une nouvelle dimension à l'étude des
activités des émigrés.
En Suisse, le droit d'asile était une tradition sacrée. Les Suisses
eurent même à discuter avec des gouvernants qui avaient personnel-
v Ženeve. Ženevskie adresa Lenina (Lénine à Genève. Les adresses de Lénine
à Genève), Moscou, 1067.
1. Valerian Konstantinovič Apafonov, Zagraničnaja ohranka, Petrograd,
iq 18, pp. 123, 128. Au sujet de Bint, cf. Alfred Erich Senn, « The Bolshevik
Conference in Bern, 1915 », The Slavic Review, XXV, i960, p. 678. 326 ALFRED ERICH SENN
lement bénéficié de ce droit à une époque donnée de leur carrière
politique. Le cas le plus connu est celui de Napoléon III, qui avait
réclamé les droits civiques suisses et demandé protection contre le
gouvernement français et qui, quinze ans plus tard, détenant le pou
voir en France, protesta non seulement contre l'octroi du droit d'asile
à ses ennemis, mais encore contre la publication en Suisse de l'ouvrage
de Victor Hugo, Napoléon le Petit1. Les cas de Giuseppe Mazzini et
ceux des émigrés fuyant à la suite de l'échec de la révolution de 1848
et de la révolte polonaise contre la domination russe en 1863 sont
également célèbres.
Le gouvernement suisse se réservait le droit d'expulser les étrangers
indésirables qui, selon les termes de la Constitution de 1848, « mettaient
en danger la sécurité intérieure et extérieure de la Confédération ».
Toutefois, en raison de la structure fédérale, l'initiative des autorités
centrales était limitée. La responsabilité réelle du contrôle des étrangers,
de même que le pouvoir de conférer les droits civiques revenaient
aux cantons. Ainsi qu'un auteur l'a noté à la veille de la Première
Guerre Mondiale : « La police politique fédérale n'a pas un seul homme
directement sous ses ordres ; elle n'a pas non plus d'agents à elle dans
les cantons. »2
L'organisation de la Fremdenpolizei cantonale (la Police des
étrangers) à Zurich à la fin du xixe siècle illustre justement ces relations
entre autorités fédérales et cantonales. A l'époque, le problème du
droit d'asile avait pris une nouvelle dimension : l'afflux des étrangers
allait en augmentant rapidement et, de plus, ces émigrés n'étaient
pas seulement des républicains. On y trouvait des sociaux-révolution
naires aussi hostiles à la structure sociale existante en Suisse qu'à
celle de leur propre pays. (Ceci d'ailleurs n'était pas un problème
particulier à la Suisse ; en 1905, la Grande-Bretagne modifia ses lois
d'immigration, en grande partie à cause de l'afllux d'émigrés d'Europe
orientale, afin d'octroyer au gouvernement des pouvoirs supplément
aires lui permettant d'exclure les indésirables.)
Le 22 octobre 1889, alarmé par un attentat à la bombe à Zurich,
le Bundesrat exigea des autorités de la ville eine genaue Verifikation
(« une vérification approfondie ») des papiers d'identité des étudiants
russes à Zurich et l'établissement par la suite d'une spâtere, genaue
Fortsetzung der Kontrolle (d'un « contrôle précis et continu »). Le
résultat de cette demande fut la création en 1892 d'un Fremdenbureau
au sein de l'administration de la police de Zurich qui centralisa l'octroi
des permis de domicile dans tout le canton. Le gouvernement fédéral
consentit à verser 3 000 francs par an à la police cantonale au titre
1. Cf. à ce sujet, J. Langhard, Die politische Polizei der schweizerischen
Eidgenossenschaft, Berne, 1909, pp. 18-30, 89 sq.
2. Ibid., p. 330. RÉVOLUTIONNAIRES RUSSES EN SUISSE 327
de contribution forfaitaire destinée à couvrir les frais de l'opération1.
Le problème soulevé par la présence d'étrangers en Suisse était
beaucoup plus important que dans tous les autres pays européens.
D'après le recensement de 19 10, 147 sur 1 000 personnes résidant
en Suisse étaient de nationalité étrangère. Ceci est à comparer aux
2 pour 1 000 en Espagne, 4 en Russie, 11 en Hollande, 17 en Allemagne,
27 en France et 31 en Belgique. Du reste, un cinquième des étrangers
résidant en Suisse habitaient Zurich où ils constituaient 34 % de la
population. (Au total, les étrangers représentaient 28,3 % de la popul
ation des villes suisses comptant plus de 10 000 habitants2.)
De nombreux étrangers venant en Suisse y faire leurs études,
il est également utile de signaler le pourcentage élevé de professeurs
étrangers dans les universités. En Suisse romande, en 1914, sur
51 chaires « ordinaires » à Neuchâtel, 7 étaient dévolues à des étrangers,
à Lausanne on en comptait 16 sur 72, et à Genève 9 sur 67. En Suisse
alémanique il y avait 27 étrangers professeurs titulaires pour 83 chaires
à Bâle, 18 pour 83 chaires à Berne, 19 pour yy chaires à l'Université
de Zurich et 15 pour 70 chaires à l'Eidgenôssische Technische Hoch-
schule (ETH) à Zurich. A l'Université catholique de Fribourg, sur
les 67 chaires, 18 seulement étaient occupées par des Suisses. Les
Russes occupaient 13 % de tous les postes de facultés tenus par des
étrangers dans les universités suisses3.
Les étrangers dont les papiers d'identité étaient en règle pouvaient
recevoir un des deux types de permis de domicile. Une Aufenthalts-
bewilligung (permis de résidence) accordait l'autorisation de séjourner
pendant une durée donnée, tandis qu'une Niederlassungsbewilligung
(permis de séjour) autorisait l'étranger à rester pour une durée indéfinie.
Les personnes dépourvues des papiers nécessaires devaient solliciter
une Toleranz, qui, bien que renouvelable, n'était valable que pour
une durée spécifiée, généralement une année. Afin de pouvoir obtenir
une le candidat devait verser une caution. A Zurich la caution
était officiellement établie à 1 500 francs pour une personne seule
ou à 3 000 francs pour une famille. Les autorités locales, par ailleurs,
n'avaient pas le pouvoir de déroger à cette condition et la caution n'était
pas transférable d'un canton à un autre. Selon un commentateur :
a Die Kaution ist erst dann freizulassen, wenn fiir die betreffende Gemeinde
aus der Aufenthaltsbewilligung keine Gefahr mehr erwachsen kann, also nicht
1. Staatsarchiv, Zurich, P/192. Au sujet des troubles estudiantins des
années 1885-1890, à cf. Hans Erb, Geschichte der Studentenschaft an
der Universitní Zurich, Zurich, 1937, PP- 82 Щ-
2. L. Hersch, « Les étrangers en Suisse », Revue d'Économie politique (extrait,
1919), p. 4.
3. Cf. Claire Raymond-Duchosal, Les étrangers en Suisse, Paris, 1929,
pp. 273-274. ALFRED ERICH SENN 328
unbedingt dann schon wenn der Petent ausgewiesen wird, da die Moglichkeit
nicht ausgeschlossen ist, dass er keine neue Aufenthaltsbewilligung in einer
andern Gemeinde erteilt und in die erste Wohngemeinde zuriickgeschoben wird. »x
(La caution ne peut être remboursée que lorsque la Gemeinde en question ne
court plus aucun risque — ceci même en cas d'expulsion du sujet puisque la
possibilité subsiste qu'une Aufenthaltsbeiuilli gung soit refusée à celui-ci dans une
autre Gemeinde et qu'il soit renvoyé dans la première Gemeinde.)
Une autre catégorie d'étrangers était composée des Refraktore,
ceux qui, pour une raison ou une autre, avaient refusé de s'acquitter
de leurs obligations militaires dans leur propre pays. Lorsque Lénine
s'établit à Zurich en 1916, il fut classé comme Refraktâr en dépit de
ses violentes protestations, et en plus de la caution habituelle, il fut
obligé d'en verser une supplémentaire de 100 francs2.
Seuls les étrangers qualifiés de Refraktàre ou ceux installés en
Suisse avec une Toleranz étaient réellement considérés comme des
émigrés politiques. En outre, le type d'autorisation de domicile dont
bénéficiait l'étranger pouvait influencer ses activités en Suisse. Ceux
qui ne possédaient qu'une Toleranz étaient plus enclins à réfléchir
avant d'exprimer leurs opinions que les titulaires de permis réguliers.
D'après le recensement de 1910, 4607 personnes, dont le russe était
la langue maternelle, étaient domiciliées en Suisse et 2 047 indiquaient
le polonais comme langue d'origine. Au total 8 458 personnes étaient
venues de Russie d'Europe dont 3 933 hommes et 4 525 femmes3.
Les colonies les plus importantes comprenaient 2 155 personnes à
Zurich, 2 107 à Genève, 865 à Lausanne, 720 à Berne et 545 à Bâle4.
En ce qui concerne sa composition sociale, la communauté russe
en Suisse constituait un échantillon représentatif de la société russe.
Même la famille royale y était représentée en 1914 par l'impératrice-
mère. Des membres de la noblesse y figuraient, ainsi que des hommes
d'affaires. Les universités et ETH foisonnaient d'étudiants provenant
de toutes les classes sociales. En plus des intellectuels révolutionnaires,
1. Walter Wettstein, Die Gemeinde gesetzgebung des Kantons Zurich. Kom-
tnentar, Zurich, 1907, p. 155. Cf. aussi Gemeinde gesetz ( Kantnn Zurich) betref-
fend das Gemeindevesen mm 27. Juni 1875, Staatsarchiv, Zurich, III, Pa/222.
2. Stadtarchiv, Zurich, Abt. V, Eb n° 439 (Toleranz). Inévitablement,
on fit commerce des permis de domicile. Le 30 avril 19 16, la légation russe à
Berne se plaignit au gouvernement suisse à propos du travail d'un « Bureau
de consultation juridique pour les Russes », qui, du fait qu'il employait un
Allemand, chargé de s'occuper des papiers d'identité russes, aurait été mêlé
à une histoire d'espionnage (Berne, Bundesarchiv, Polit. Dept., Fremde Staaten :
Russland, Varia, Sch. 528). La falsification de papiers également souleva sans
cesse de graves problèmes.
3. Die Ergebnisse der Eidgenôssischen Volkszâhlung vom 1. Dezember içio
(Schweizerische Statistik, 195. Lieferung), Berne, 1915, I, pp. 65-74.
4. Les listes d'émigrés de l'Ohrana de 19 15 signalaient quelque 750 personnes
à Lausanne, 232 à Berne. Au total, l'Ohrana détenait les noms d'approxima-
tivement 2 500 personnes habitant en Suisse en 1915 ; cf. Archives de l'Ohrana,
XIII g., f. 21. REVOLUTIONNAIRES RUSSES EN SUISSE 329
la main-d'œuvre russe était également représentée par des paysans
polonais, liés par contrat comme travailleurs en usine. Les socialistes
suisses se plaignaient souvent que ces éléments étaient exploités
comme briseurs de grève et qu'en général : « sicher ist, dass dièse
Leute fur uns keine Kulturbereicherung bedeuten w1 (ils ne consti
tuaient aucun enrichissement culturel pour nous).
La police politique suisse semble avoir prêté relativement peu
d'importance aux Russes malgré quelques incidents qui firent sensation,
telles l'affaire Nečaev et l'expulsion de Pierre Kropotkin en 1881 ou
de Vladimir Burcev en 19032. La nature de la surveillance policière,
bien entendu, variait de canton à canton ; c'est sans doute à Genève
et à Lausanne qu'elle était la plus stricte et la plus poussée. Néanmoins,
au début du xxe siècle les plus grands efforts de la police étaient
généralement dirigés contre les anarchistes plutôt que contre les
socialistes, et ceux-ci ne comptaient qu'une petite minorité parmi
les Russes. Les archives policières de Zurich, par exemple, comprennent
de très nombreux rapports sur les anarchistes italiens, mais ne contien
nent que très peu de choses sur les émigrés russes3.
Le cas de l'expulsion d'Henry Bint en 1903 est typique de l'attitude
des autorités suisses à l'égard des émigrés avant la Première Guerre
Mondiale. Bint, citoyen français à la solde de l'Ohrana, fut arrêté
par la police genevoise et inculpé de tentative de corruption de
postiers suisses. L'ampleur de ses activités d'espionnage contre les
émigrés russes fut révélée par la fouille de son appartement : vol de
boîtes à lettres, filature, surveillance d'immeubles. Le gouvernement
suisse, prétendant qu'il s'agissait d'une ingérence dans les affaires
relevant de sa souveraineté, le fit renvoyer en France, alors qu'il
refusa la fermeture d'une imprimerie russe dans des conditions ana
logues, à la suite d'une demande des autorités genevoises. Le gouver
nement soutenait qu'il s'agissait d'imprimer de la littérature socialiste
et non anarchiste, ce qui par conséquent ne représentait aucun danger
pour la Suisse4.
En 1905 le gouvernement suisse eut à donner une preuve de son
attitude à l'égard des émigrés politiques lorsque le 18 février, la
mission russe se plaignit que les autorités municipales de Berne
1. Jacob Lorenz, Polnische Arbeiter in der Schweiz, Ziirich, 1910, p. 7.
2. Pour une description récente de l'affaire Nečaev, utilisant des dossiers
suisses, cf. Leonhard Haas, « N'jetschaejew und die Schweizer Behorden »,
Schueicerisc/ie Zeitschrift fur Geschichte, XVII, 1907, pp. 309-303.
3. Il est intéressant de comparer l'important dossier sur Paul Aksel'rod,
comme exemple de la surveillance des socialistes à la fin du xixe siècle, à celui
sur Lénine qui est beaucoup moins important, comme exemple du travail de
la police fédérale au début du XXe siècle ; Berne, Bundesarchiv, Justiz, Bundes-
anwaltschaft, Polizeidienst, iSSo-kj-Jo, Bd. 241, 267.
4. Berne, Bundesarchiv, Polizeidienst, Bd. 243. Cf. aussi J. Langhard,
op. cit., p. 193 ; V. K. Agafanov, op. cit., p. 3. 330 ALFRED ERICH SENN
prêtaient leur « concours moral et matériel » aux collectes organisées
au nom de « fauteurs de troubles en Russie ». Le Bundesrat rejeta
la plainte, déclarant que les collectes ne revêtaient aucun caractère
officiel et que de toute manière leur contenu n'était pas destiné à
des « fauteurs de troubles », mais à des victimes1.
Dans l'ensemble les Russes restaient entre eux. Ils étaient nombreux
à trouver ennuyeuses et ridicules les coutumes et mœurs suisses2.
En revanche, les manières étrangères, tout particulièrement celles
des étudiants russes, suscitaient l'antagonisme des Suisses, surtout
dans les villes d'importance moyenne comme Berne. Les conditions
de vie étaient difficiles, plus peut-être en Suisse romande. Quelques
émigrés se lancèrent dans les affaires. Paul Aksel'rod ouvrit un com
merce de grains : G. L. Šklovskij dirigea un laboratoire de chimie
à Berne. Des Russes travaillaient dans l'industrie horlogère à La
Chaux-de- Fonds. D'autres furent obligés, pour travailler, d'accepter
des travaux subalternes. Un groupe d'étudiants à Genève suivit
un cours spécial de trois mois à l'Université, ce qui leur donna la qual
ification de masseurs dans les stations estivales d'Allemagne. En
travaillant de fin mai à fin septembre ils mettaient assez d'argent
de côté pour pouvoir vivre toute l'année scolaire3.
La seule exception importante à l'isolement des Russes fut leur
participation aux activités du Verein Eintracht à Zurich. Organisée
à l'origine au milieu du xixe siècle comme institution d'éducation
ouvrière, Y Eintracht était essentiellement composé d'étrangers — All
emands et Autrichiens — à Zurich. On a prétendu que presque tous
les leaders du socialisme international avaient à une époque ou une
autre appartenu à YEintracht*. Par l'intermédiaire de YEintracht, qui
jouissait d'un statut officiel comme faisant partie du premier district
du parti socialiste de la ville de Zurich, les étrangers se trouvaient
être membres du parti socialiste suisse. Ceci était tout particulièrement
utile aux émigrés dont les papiers d'identité n'étaient pas tous en
règle.
Entre eux les émigrés révolutionnaires s'organisèrent en groupe-
1. Berne, Bundesarchiv, Polit. Dept., Russland, Varia, Sch. 528.
2. Cf. les descriptions de la vie estudiantine à Zurich durant les années 1870
dans J. Meijer, op. cit. Voir également la faible défense des Suisses, dans
A. N. Rubakin, Nad rekoj vremeni. Vospominanija (Sur le fleuve du temps.
Souvenirs), Moscou, 1966, p. 61.
3. S. Assatiani, « Vospominanija » (Souvenirs), vas., Columbia University
Russian Archive, New York, pp. 86-87. Ces mémoires sont également intéres
sants par les commentaires qu'ils contiennent sur la falsification des papiers
d'identité et la description de l'organisation de la colonie géorgienne à Genève.
4. Cf. à ce sujet M. Bronskij, « Učastie Lenina v švejcarskom rabočem
dviženii » (La participation de Lénine au mouvement ouvrier suisse), Proletar-
skaja revoljucija, 4 (27), 1924, p. 32. RÉVOLUTIONNAIRES RUSSES EN SUISSE 33 1
ments politiques. La plupart des principaux partis russes maintinrent
des sections étrangères distinctes, dont de nombreux centres se trou
vaient en Suisse. Cependant, de nombreux Russes, voyageant illég
alement à l'étranger, hésitaient à se joindre à des groupes politiques
établis et par conséquent on trouvait également des « groupes de
coopération » (gnipPy sodejstvija) en liaison avec chacun des différents
partis. Les organisations politiques avaient tendance à s'implanter
à Genève, en partie à cause des bibliothèques qui s'y trouvaient,
mais surtout à cause des ressources que cette ville offrait en matière
d'imprimerie. Bien que les représentants de certaines des nationalités
non russes de l'Empire tsariste aient maintenu des groupes nationaux
séparés sans distinction de partis, les Russes travaillaient presque
exclusivement par l'entremise de leurs organisations politiques. Les
caisses des émigrés (kassy), organisées dans différentes villes suisses
et destinées à secourir les camarades en chômage, étaient administrées
par les groupements politiques grâce auxquels également des restau
rants à bas prix furent ouverts au bénéfice des émigrés1.
Un des meilleurs exemples de la coopération des émigrés fut
l'établissement en 190g d'un « foyer russe » (russkij dom), d'un
Russkaja narodnaja sanatorija, dans la station pour tuberculeux de
Davos. Les Russes étaient rudement touchés par la maladie et en
1912 Davos vit arriver 3 076 nationaux russes. Le foyer russe cependant
ne comptait que 158 lits et manquait constamment de fonds2.
Les émigrés recevaient une aide considérable de leurs hôtes.
A travers toute la Suisse, l'Allemagne et l'Autriche, des organisations
rassemblaient de l'argent destiné au secours des prisonniers et exilés
politiques russes. Il était d'usage qu'au mois de mars le parti socialiste
suisse sollicitât des contributions en faveur des Russes. Durant
l'été 1914, les différentes organisations en Suisse s'unirent pour former
la Liga schweizerischer Hilfsvereine fur politische Gefangene und
Verbannte Russlands, dont le siège central fut installé dans les locaux
de la Verein Eintracht à Zurich.
L'objet de la Ligue, tel que son statut le définit, était la « clarif
ication de la situation des prisonniers et exilés politiques de Russie
aussi bien que l'organisation de l'aide matérielle qui leur serait des
tinée ». Les activités de la Ligue, composée essentiellement de Suisses,
consistaient dans de conférences et la vente de publi-
1. Cf. Alfred Erich Senn, « Russian Emigre Funds in Switzerland, 1916 :
An Okhrana Report », International Review of Social History, XIII, 1968,
pp. 76-Я4.
2. Renseignements tirés d'un fascicule publicitaire pour un bal et concert
de bienfaisance au bénéfice du foyer russe, qui devait avoir lieu à Paris en 1913.
Aleksinskii Archive, Columbia University Russian Archive, Varia, GR, 17 A,
f. 31. ALFRED ERICH SENN
cations. (La Ligue s'occupa de la publication, en automne 1914, du
fascicule de Trotski, Der Krieg und die Internationale1.)
La guerre obligea ces organisations à transformer leurs activités et
en même temps les plongea dans la confusion et le désordre. Dans de
nombreux cas, leurs objectifs initiaux furent provisoirement oubliés.
En Suisse, comme en Russie et même à Paris, des sympathies natio
nalistes menaçaient d'ensevelir les notions de classe et de révolution.
Nulle part ceci n'est plus flagrant que dans les activités de la Ligue
qui devint soudain une institution de secours à tous les Russes en
Suisse, sans tenir compte des classes ou des idéologies.
Il est certain qu'au cours des dernières années précédant la Première
Guerre Mondiale, l'Allemagne et l'Autriche- Hongrie jouèrent vraisem
blablement un rôle plus important dans l'accueil des émigrés que ne
le fit la Suisse. Les émigrés, outre l'aide qu'ils recevaient de leurs
homologues étrangers, tout particulièrement des organisations polo
naises et ukrainiennes en Autriche, préféraient vivre le long des fron
tières russes. (Plus tard, quelques auteurs attribuèrent une signification
particulière à la prédominance des vues « défaitistes » et « internatio
nalistes » parmi les Russes ayant vécu en Allemagne et surtout en
Autriche avant 19142.) Le déclenchement des hostilités en août 1914,
cependant, obligea les Russes à rechercher une région d'accueil, soit
au sein de l'Entente, soit dans des États neutres.
Aux révolutionnaires, la Suisse offrait le havre le plus attrayant :
« Ce petit pays aux traditions anciennes d'accueil des émigrés révolu
tionnaires rendit un dernier service à la Révolution pendant la guerre
impérialiste. »3 D'Autriche vinrent Trotski, N. I. Buharin, Lénine,
G. E. Zinov'ev. D'Allemagne arrivèrent Ivan Majskij, V. Buhgolc,
Vladimir Kasparov. A un moment ou un autre, la majorité des
réfugiés avaient déjà séjourné en Suisse.
Les citoyens de tous les pays rencontrèrent de grandes difficultés
au fur et à mesure que les hostilités interrompaient les communications.
Il fut momentanément impossible d'échanger de la monnaie en Suisse.
(Même les communications entre Genève et Paris furent coupées
entre le 2 et le 8 août 1914.) L'afflux des réfugiés suscita de gros
1. Les Archives de la Ligue se trouvent à l'Institut international d'Histoire
sociale, Amsterdam. Celles-ci sont complétées par les papiers d'Isaac Bisk,
Collection Nicolaevsky, Hoover Institution, Stanford University.
2. Cf. G. Alexinsky, Du tsarisme au communisme, Paris, 1923, pp. 23-24.
Pourtant, en 19 13, quand un inconnu s'enquit auprès de la représentation
autrichienne à Berne de savoir si le ministère des Affaires étrangères de Vienne
souhaitait prendre des contacts avec une organisation révolutionnaire en Russie,
le ministère rejeta la proposition et en informa son collègue russe, Gagern,
à Vienne, le 27 janvier 19 13 ; cf. Haus- Hof- und Staatsarchiv, Pa/XXVII/52,
Bern Berichte 1912-1914.
3. M. Bronskij, art. cit., p. 30.