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Nizan : l'homme et ses doubles - article ; n°1 ; vol.32, pg 29-48

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Mots - Année 1992 - Volume 32 - Numéro 1 - Pages 29-48
NIZAN : L'HOMME ET SES DOUBLES En analysant le travail de réhabilitation et de canonisation dont Paul Nizan a fait l'objet à partir de 1960, on souhaite mettre à jour les logiques qui peuvent coder l'œuvre collective d'exhumation, faire quelques hypothèses sur les représentations de soi qui sont en jeu et, de là, inférer en quoi l'œuvre de Nizan autorisait ces « lectures ».
NIZAN : THE MAN AND HIS DOUBLES By analysing the works that since 1960 have aimed to rehabilitate and canonize Paul Nizan, our intention is to shed light on the logics that may codify the collective work of exhumation, draw a few hypotheses about the representations of the self involved and from this infer to what extent Nizan' s work endorses these « readings ».
NIZAN : EL HOMBRE Y SUS DOS CARAS Al analizar, a partir de 1960, el trabajo de rehabilitation y de canonization relativo a Paul Nizan, se desea poner al día las lógicas que pueden codificar la obra colectiva de exhumation, hacer hipótesis sobre las representacions de si mismo que están en juego y de ahí inferir en que la obra de Nizan autorizaba esas « lecturas ».
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1992
Nombre de lectures 25
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Monsieur Bernard Pudal
Nizan : l'homme et ses doubles
In: Mots, septembre 1992, N°32. pp. 29-48.
Abstract
NIZAN : THE MAN AND HIS DOUBLES By analysing the works that since 1960 have aimed to rehabilitate and canonize Paul
Nizan, our intention is to shed light on the logics that may codify the collective work of exhumation, draw a few hypotheses about
the representations of the self involved and from this infer to what extent Nizan' s work endorses these « readings ».
Résumé
NIZAN : L'HOMME ET SES DOUBLES En analysant le travail de réhabilitation et de canonisation dont Paul Nizan a fait l'objet à
partir de 1960, on souhaite mettre à jour les logiques qui peuvent coder l'œuvre collective d'exhumation, faire quelques
hypothèses sur les représentations de soi qui sont en jeu et, de là, inférer en quoi l'œuvre de Nizan autorisait ces « lectures ».
Resumen
NIZAN : EL HOMBRE Y SUS DOS CARAS Al analizar, a partir de 1960, el trabajo de rehabilitation y de canonization relativo a
Paul Nizan, se desea poner al día las lógicas que pueden codificar la obra colectiva de exhumation, hacer hipótesis sobre las
representacions de si mismo que están en juego y de ahí inferir en que la obra de Nizan autorizaba esas « lecturas ».
Citer ce document / Cite this document :
Pudal Bernard. Nizan : l'homme et ses doubles. In: Mots, septembre 1992, N°32. pp. 29-48.
doi : 10.3406/mots.1992.1716
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1992_num_32_1_1716Bernard PUDAL
Université de Picardie
Nizan : l'homme et ses doubles
« Chaque être est divisé entre les
hommes qu'il peut être ».
Paul Nizan, Aden Arabie, p. 99.
La conversion d'Aden : au retour d'Aden (mai 1927), Nizan
s'engage au Parti communiste (fin 1927-début 1928), il se fiance
(mai 1927), se marie le 24 décembre 1927, passe l'agrégation de
philosophie. Il signe désormais Paul Nizan, et non plus Paul- Yves
Nizan. La séduction de l'engagement religieux — un moment
envisagé — , celle de devenir un chef d'industrie — ce qu'on lui
susurrait à Aden — n'ont pas opéré.
La vie du mort
L'obstacle primordial de toute tentative biographique n'est autre
que le réalisme psychologique, cette passion et cette évidence de
l'être de chair, de cette monade dont chaque biographe propose
une cohérence interprétative que l'on pressent à la fois partiell
ement illusoire et implicitement autobiographique. Qu'il y ait eu
un individu qui s'appelât Paul Nizan, c'est vraisemblablement vrai.
Que par une fiction toute magique, biographes et exégètes, se
repassant ce nom comme un mot de passe dans le grand jeu de
l'allocation de la valeur littéraire et humaine, réussissent à le faire
exister, là, si présent, l'arrachant au royaume des morts, telle
n'est pas la moindre des merveilles des jeux de passe symboliques.
29 Mais on ne revient pas du royaume des morts sans devoir payer
tribut aux vivants. Au-delà du réalisme psychologique qui structure
les perspectives, l'interprétation par les vivants de la vie du mort
est un objet de discorde1.
Les désaccords entre biographes, qu'ils portent sur le sens
général du destin du héros — Nizan était-il un révolté proviso
irement communiste ou un révolutionnaire conformiste ? — , qu'ils
concernent le simple (r)établissement des faits — a-t-il ou non
tenté de se suicider ? a-t-il ou non adhéré à l'Action française
ou au Faisceau de Valois ? — , qu'ils touchent l'interprétation de
certaines données — quel était le sens du « dandysme » affiché
par Nizan à l'Ecole normale supérieure ? Est-ce à la suite d'une
altercation avec le proviseur du lycée Henri-IV ou plus simplement
par suite d'un placement dans le lycée dont les succès au concours
d'entrée à l'Ecole normale supérieure étaient supérieurs, qu'il fit,
comme Sartre, son hypokhâgne à Louis-le-Grand ? — , ces ques
tions, comme bien d'autres, et leurs réponses désaccordées n'en
tament pas la perspective réaliste2 mais au contraire en solidifient
le paradigme. C'est ce paradigme qu'il faut affronter.
Par analogie avec ce que suggère la sociologie des textes et de
la lecture, on pourrait dire que la vie d'un individu est comme
un texte au sens inépuisable, mais un texte plus ou moins écrit
et réécrit, surchargé de ratures, ayant laissé une multitude de
traces (mnésiques, entre autres), celles-ci n'étant le plus souvent
que des interprétations partiales et partielles, susceptible d'être
continuellement et différemment re-lu, écheveau sans fin qui s'offre
donc à toutes les lectures possibles. Le cas Nizan, de ce point
de vue, est un cas d'école. Aussi évidemment connu que soit
Nizan, son nom lui-même, par exemple, est encore un enjeu non
fixé. Dans le dernier ouvrage qui lui ait été en grande partie
consacré, Libres mémoires (1989), Henriette Nizan, sa femme,
1. Le cadre théorique dont nous nous inspirons dans cet article est emprunté,
pour l'essentiel, à Pierre Bourdieu. Pour la plus récente formulation de ce cadre
théorique : « Le champ littéraire », Actes de la recherche en sciences sociales, 89,
1991. Cf. aussi, Jean-Claude Chamboredon, « Productions symboliques et formes
sociales. De la sociologie de l'art et de la littérature à la sociologie de la culture »,
Revue française de sociologie, 27, 1986. Je remercie Patrick Lehingue et Dominique
Memmi pour leur lecture critique.
2. S'il est vrai que la science « doit faire subir à la réalité objective immédiate
une longue série de déréalisations, déréalisations prudentes, toujours partielles »
(Gaston Bachelard), on admettra que le programme ici projeté soit lui-même
nécessairement encore pris dans les effets de fascination réaliste. Il tente simplement
d'en connaître et reconnaître la prégnance.
30 répugne à employer le nom sous lequel il fut longtemps connu,
celui avec lequel il signait ses œuvres, celui de Paul Nizan.
Appelé soit Nizan, soit Paul- Yves Nizan, il est dépossédé tout au
long du livre du prénom qu'il s'était donné, précisément au retour
d'Aden. Ce simple fait, apparemment secondaire, suffit à justifier
notre parti pris de méthode : comprendre la trajectoire de Nizan,
c'est d'abord s'interroger sur le travail collectif de réhabilitation
et de canonisation dont il a fait l'objet, suggérer certaines des
logiques qui peuvent coder les déformations réglées qui régissent
l'œuvre collective d'exhumation, risquer ensuite quelques hypo
thèses fondées sur l'objectivation des représentations de soi1 qui
ont pris prétexte de l'existence d'un autre et, de là, inférer en
quoi le texte autorisait ces lectures. C'est à la condition de
procéder, ne serait-ce que grossièrement, à tous ces détours qu'il
sera alors possible de donner « un » sens à ces seconds baptêmes.
Cette courte étude ne prétend nullement à un autre statut que
programmatique. On voudra bien la considérer comme une étape
qui s'autorise certes de recherches déjà réalisées, mais qui pourra
être largement dépassée au terme de l'enquête.
La pente de la réhabilitation
Nizan est l'un des intellectuels français contemporains qui a
suscité le plus de biographies. Cet engouement semble assez
nettement circonscrit, chronologiquement. Le volume 3 de L'his
toire de la littérature française (1958) que dirige Raymond Queneau
ne le mentionne pas, tandis que Bernard-Henri Levy, dans les
Aventures de la liberté (1991) n'en traite plus qu'incidemment. Or,
de 1960 aux années 1980, son œuvre pamphlétaire, son œuvre
romanesque et une bonne partie de son œuvre critique et
journalistique ont été republiées. Auteur fétiche des éditions
Maspero dans les années 1960, intellectuel dont la carrière est
minutieusement scrutée dans les années 1970-1980 (trois livres sur
Nizan paraîtront la même année, 1980), l'intérêt pour Nizan
s'estompe aujourd'hui au point qu'il est sans doute nécessaire de
1. Sur les représentations de soi inconsciemment en jeu qu'on peut appeler
« mensonge à soi » ou « mauvaise foi », cf. Peter Berger, Comprendre la sociologie,
Paris, Centurion, 1973, et, pour une approche psychologique, S. Freud, « La
dénégation », dans Résultats, idées, problèmes (1921-1938), tome 2, Paris, PUF,
1985.
31 rappeler succinctement les principales étapes non controversées de
sa double carrière.
Paul, ou Paul- Yves, ou plutôt Paul Pierre Yves Henri Nizan
(car tel est son véritable état civil), appelé par ses parents Paul-
Yves mais qui signera ses œuvres à partir de 1928 Paul Nizan et
semble-t-il sa correspondance, à certains moments, Nizan, naquit
en 1905, à Tours. Fils unique, brillant élève, ami de Jean-Paul
Sartre dès le lycée Henri-IV, il entre à l'Ecole normale supérieure
où il préparera l'agrégation de philosophie qu'il réussit en 1929.
Particularité : il obtient un congé durant ses études à l'ENS et
se rend à Aden, en Arabie, comme précepteur. Il adhère au PC
fin 1927 ou début 1928. Après son service militaire, il est
professeur de philosophie au lycée de Bourg-en-Bresse, de sep
tembre 1931 à octobre 1932, date à laquelle il se met en
disponibilité. Il est candidat du PC aux élections législatives de
1932, à Bourg-en-Bresse. Mêlé à différentes entreprises intellec
tuelles (La Revue marxiste, Bifur, Commune, YAEAR, etc.), il
devient chroniqueur littéraire à L'Humanité puis libraire appointé
du PC. Envoyé à Moscou durant près d'un an en 1934, il apparaît
sous le Front populaire comme l'un des jeunes écrivains commun
istes chargé du travail politique au sein des milieux intellectuels,
se spécialisant comme journaliste, à L'Humanité puis à Ce Soir,
dans les questions internationales. Outre ses nombreuses critiques
littéraires, ses préfaces et traductions, ses articles de journaliste,
son œuvre se compose principalement de six ouvrages : Aden
Arabie (Rieder, 1931), Les chiens de garde (Rieder, 1932),
ouvrages que l'on pourrait qualifier de pamphlets politico-philo-
sophico-littéraires (c'est à dessein que nous employons cette
étiquette « barbare », le statut de ces textes étant particulièrement
complexe) ; Antoine Bloyé(Grasset, 1933), Le Cheval de Troie,
(Gallimard, 1935), La Conspiration (Gallimard, 1938, prix Inte
rallié) : ces trois livres sont des romans ; et Chronique de septembre 1939), ouvrage de et sur le journalisme des questions
internationales1. Nizan rompt avec le PC après le Pacte germano-
soviétique et rend publique cette démission en faisant paraître
dans L'Oeuvre du 25 septembre 1939 la lettre qu'il a fait parvenir
à Jacques Duclos, vice-président de la Chambre des députés («
Je t'adresse ma démission du PCF ; ma condition présente de
soldat aux armées m'interdit d'ajouter à ses lignes le moindre
1. A quoi on peut ajouter un petit ouvrage au statut particulier, Les
matérialistes de l'antiquité, Paris, ESI, 1936 (présentation d'un choix de textes).
32 »). Paul- Yves Nizan, devenu pour presque tous ceux commentaire
qui l'ont connu vivant Paul meurt à la guerre le 23 mai
1940.
Commence alors la carrière posthume de Paul Nizan. Désigné
comme traître et « policier » par la direction du PC, il va bénéficier
d'une double réhabilitation, symbolique, en 1947, puis intellectuelle,
à partir de 1960.
A la suite de la publication d'un ouvrage consacré à l'existen
tialisme par Henri Lefebvre en 1946, où ce dernier brode sur le
thème de la trahison et prend pour exemple l'œuvre de Nizan,
une lettre-pétition signée par 26 intellectuels dont Aron, Camus,
Merleau-Ponty, Breton, Beauvoir, Paulhan, Caillois, Leiris, Maur
iac, Sartre, etc. enjoint la direction du PCF d'apporter la preuve
des accusations dont Nizan est victime. Aucune preuve ne sera
évidemment versée au dossier de l'accusation mais par des
sophismes jouant sur le mot « trahison », la direction du PC
maintiendra son excommunication1.
Puis, c'est à partir de 1960 la canonisation de l'œuvre de
Nizan, qui débute avec la réédition par François Maspero ďAden
Arabie que préface longuement Jean-Paul Sartre. Le succès est
immédiat : il existe un public pour Aden Arabie, tel du moins
que sa réception en est orchestrée par ce maitre des cérémonies
qu'est Jean-Paul Sartre. Elaborant un cadre d'analyse et suggérant
un répertoire des lectures possibles, Jean-Paul Sartre et François
Maspero vont offrir aux spécialistes de la critique littéraire, de
l'histoire littéraire et de l'histoire culturelle et politique une
« proposition » de recherche particulièrement attractive, dans
laquelle sont associées à l'instruction du dossier pour la béatifi
cation non seulement la lutte pour les positions de spécialistes de
Nizan (qui sont à construire de toutes pièces), mais aussi la
définition d'un type d'intellectuel susceptible d'être un modèle
d'identification en cette période des années 1960 et 1970 : l'intel
lectuel engagé politiquement mais qui conserve sa « liberté cri
tique » au risque d'être la victime expiatoire de l'institution
« totalitaire » qu'il aura ainsi osé défier ; l'homme tourmenté par
la mort, dont la vie et l'œuvre témoignent de la volonté et de
la difficulté d'être. Les titres des principales biographies indiquent
assez le succès de cette proposition sartrienne : Paul Nizan,
communiste impossible (Annie Cohen-Solal, 1980) ; Nizan, destin
d'un révolté, (Pascal Ory, 1980). Ce scheme, ici outrageusement
1. Cf Pascal Ory, Nizan, destin d'un révolté, Paris, Ramsay, 1980, chap.8.
33 s'il travaille l'ensemble des productions sur Nizan et s'il simplifié,
s'autorise de l'analyse sartrienne, n'est jamais interrogé qu'au titre
de sa plus ou moins grande pertinence explicative interne. Si le
projet de réhabilitation de Nizan est parfois associé à l'identification
de l'exégète au héros, les exégètes n'intègrent jamais cette
dimension transférentielle à l'analyse de la position exégétique1.
Or ce scheme projectif est au principe d'une série réglée de biais,
tendant à exclure faits et interprétations qui le contredisent, à
retenir, voire magnifier, ceux qui l'accréditent (on comprend ainsi
la fable de l'altercation de Sartre et Nizan avec le proviseur du
lycée Henri-IV, plus conforme à l'héroïsation de nos « révoltés ») 2.
Ce scheme commande l'essentiel de l'entreprise réhabilitatrice. Il
impose l'art du distinguo : « Le mouvement profond qui anime
toute son œuvre n'est pas le marxisme mais l'obsession de la
mort » (J. Leiner, p. 13). Le document préparatoire d'un colloque
sur Nizan, en 1986, fixait la règle du jeu en demandant qu'on
distinguât « chez Nizan le révolté du révolutionnaire, conservant
la philosophie de celui-ci comme éthique et laissant l'action de
celui-là à l'histoire » (H. Deguine, 1986). Mais l'entreprise elle-
même suppose que l'œuvre de Nizan et la carrière de Nizan
puissent se prêter à cette logique fondamentale. Or rien n'était
moins évident.
Ce qui caractérise les années 1930 en effet, c'est une modification
(plus ou moins généralisée mais particulièrement marquée dans
l'avant-garde littéraire : surréaliste, communiste, etc.) des rapports
entre le champ politique et le champ de production culturelle,
modification qui tend à conférer un « droit de regard » du politique
sur le culturel, droit qui ne peut pas ne pas avoir été partiellement
intériorisé par Nizan-écrivain soumis aux injonctions de « Nizan-
idéologue-du-Parti communiste ». A la différence des plumes serves
qui ne doivent qu'au Parti communiste une incertaine légitimité
(Jean Fréville, par exemple) ou des écrivains consacrés qui peuvent
affirmer leur indépendance à l'égard du PC ou monnayer leur
soutien (André Gide), Paul Nizan occupe une position en devenir,
tendue et contradictoire, celle de l'écrivain qui reconnaît, tout en
1. Jacqueline Leiner indique dans son introduction : « Quand, au printemps
de 1962, le professeur Jean Gaulmier nous proposa d'entreprendre une thèse sur
le destin littéraire de Paul Nizan, cette idée acquit toute notre adhésion. Nizan
appartenait au même groupe spirituel que les maîtres à penser de notre jeunesse :
Sartre, Beauvoir, Camus qui nous avaient permis de conjurer le néant, de donner
un sens à notre désarroi » (p. 11).
2. J.-F. Sirinelli, Génération intellectuelle, Paris, Fayard, 1988, 721 p.
34 les contestant, les verdicts du champ littéraire, mais qui recherche
une position d'écrivain communiste. Les contraintes contradictoires
d'un tel projet sont probablement au principe des prises de
position (c'est-à-dire aussi bien des œuvres que du discours critique)
de Paul Nizan1.
Par ailleurs, les jeux des différences concurrentielles entre les
spécialistes de Nizan et les systèmes de contrainte spécifiques à
leurs champs disciplinaires d'appartenance (histoire littéraire, his
toire politique et culturelle) contraignent à la dispute, c'est-à-dire
bien souvent aux « rectifications », opérations délicates qui pro
curent des gains de connaissance mais qui participent à révéler la
dimension projective, transférentielle pourrait-on dire, des analyses
réalisées. Le spectre des variantes s'étend des infléchissements ou
inflexions du scheme dominant à sa mise en cause et à son
inversion.
En effet, la plus récente biographie de Paul Nizan (si l'on
excepte celle d'Henriette Nizan qui, au contraire, comme nous le
verrons, réussit à capitaliser l'entreprise réhabilitatrice), celle de
James Steel (1987), construite sur le refus de l'occultation du
Nizan politique et communiste, s'achève par une fin de non-
recevoir à l'œuvre de réhabilitation : « On aura compris que nous
ne souscrivons pas à la vogue qui cherche à faire de Nizan un
écrivain " autonome ", un révolté ou encore un communiste
" impossible ". Nous avons découvert au contraire — et Nizan au
travers de ses propres écrits se met parfaitement en scène lui-
même — un intellectuel anti-intellectuel, un marxiste " métaphys
icien ", un libertaire stalinien, un révolutionnaire conformiste »
(p. 393). Cette « lucidité », qui relève chez James Steel d'un effet
de position (politiste, ayant sans doute un rapport différent à
Nizan, libéré de l'humeur du temps, dernier venu) plus que d'une
construction d'objet sociologique, l'empêche néanmoins d'en inter
roger les fondements et n'entame le paradigme réaliste qu'indirec
tement. On comprend néanmoins qu'elle indispose, tout
particulièrement Henriette Nizan qui, mentionnant les principaux
spécialistes de Nizan (p. 422), « oublie » de citer celui qui a lui
a consacré la plus récente et la plus complète biographie.
La pente de l'entreprise de canonisation, inaugurée par Jean-
Paul Sartre en 1960, c'est évidemment Henriette Nizan qui en
hérite et la met en forme en s'autorisant de son statut de témoin
1. Cf de Jean-Michel Péru, « Une crise du champ littéraire français », Actes
de la recherche en sciences sociales, 89, 1991.
35 privilégié. La dissociation de l'écrivain et du communiste y est
portée à son paroxysme. Après s'être attribué l'idée de faire
adhérer Nizan au PC pour des raisons psychologiques (« en somme,
j'envisageais l'adhésion comme une thérapie, mais je pris alors
garde de n'en rien dire » (p. 133)), Henriette Nizan témoigne :
« J'ai toujours admiré chez lui cette faculté de séparer si facilement
ces deux domaines : le politique et le littéraire. Ainsi, il ne suivit
pas le chemin d'Aragon : ni ode à Staline, ni ode à Thorez. Mais
bien sûr cette voie suivie par Nizan n'était pas la plus facile »
(p. 174). On comprend qu'au terme de ce travail collectif de
canonisation, Henriette Nizan puisse répugner à nommer Nizan
autrement qu'en l'appelant Paul- Yves et se le réapproprier, accomp
lissant ainsi le vœu que formulait Pascal Ory en conclusion de
la critique qu'il adressait au livre de Youssef Ishagpour : « Un
homme de cette sorte ne vit pas seulement d'idéologie, mais
d'ironie, d'angoisse, de passion /.../ Ce n'est donc que partie
remise, pour le jour où l'on se décidera à parler de " Paul-
Yves ", autant que de Paul Nizan-écrivain-engagé » (Le Monde, 5
septembre 1980). Or cette rédemption, où se jouent à la fois le
retour sur le devant de la scène de la compagne de Nizan et la
réactivation du prénom usuel de l'enfant, est rien moins qu'insi
gnifiante. Ce basculement dans l'univers domestique ou l'univers
des femmes rejoue sur son mode propre l'histoire de Nizan. Mais
avant d'en suggérer quelques éléments d'interprétation fondés sur
une ébauche d'analyse à la fois interne et externe, sans doute
faut-il en revenir au schème-souche sartrien, à ce coup de force
interprétatif qui détermina la réception et la réinterprétation
savantes de la carrière et de l'œuvre de Paul Nizan, et rendit
possible ce basculement.
La proposition sartrienne
Dans son étude sur l'itinéraire français de l'œuvre de Max
Weber, M. Pollak soulignait que toute œuvre « étrangère n'a de
chance d'être diffusée qu'au prix d'une réinterprétation qui permet
son assimilation aux préoccupations et aux enjeux scientifiques à
un moment et en un lieu donnés » \ II ajoutait fort opportuné-
1. Michael Pollak, « Max Weber en France, l'itinéraire d'une œuvre », Les
Cahiers de l'Institut d'histoire du temps présent, 3, 1986, p. 35.
36 : « II en va d'ailleurs de même pour les interprétations ment
successives d'une œuvre dans le pays de sa production ». La
réinterprétation, par exemple une traduction, s'analyse aussi au
regard des intérêts du « groupe importateur » \ La préface que
Jean-Paul Sartre donne à la réédition ďAden Arabie pourrait être
étudiée en fonction de cette double logique. Suggérons quelques
pistes.
La fin des années 1950 et le début des années 1960 marquent
un tournant critique de l'hégémonisme sartrien2 qui se traduit
par une réorientation plus journalistique des Temps modernes3 et
qu'avaient précédé ou accompagné de nombreuses ruptures : Les
aventures de la dialectique de Maurice Merleau-Ponty, où ce
dernier s'interroge longuement sur le fourvoiement de Jean-Paul
Sartre aux côtés du PCF, datent de 1955. Il est sans doute inutile
de rappeler le contexte politique. Jean-Paul Sartre avait subi, sur
un mode qui lui fut propre mais qui l'engagea profondément,
l'attraction du PCF sur le champ intellectuel français dans l'i
mmédiat après-guerre. En associant son nom et son autorité à la
réhabilitation d'une victime du « stalinisme », Jean-Paul Sartre
substituait tendanciellement à un compagnonnage avec le PC, qui
allait devenir de plus en plus intenable, un geste symbolique qui
pouvait prendre l'allure, par déplacement, d'une auto-critique et
qui, de surcroit, dessinait les contours d'un nouveau public.
Maurice Merleau-Ponty ne s'y était pas trompé, qui affirmait dans
Signes : « Ce texte n'est pas un miroir promené sur le chemin de
Sartre, c'est un acte du Sartre d'aujourd'hui»4. Il va de soi qu'il
ne saurait être question de réduire l'analyse de la préface à Aden
Arabie à une opportunité cyniquement saisie. Tout au contraire,
elle semble prise dans un moment autobiographique d'une parti
culière acuité5 et ne saurait se comprendre indépendamment de
1. Gérard Mauger, introduction à Karl Mannheim, Le problème des générations,
Paris, Nathan, 1990, p. 7.
2. Anna Boschetti, Sartre et « Les Temps modernes », Paris, Minuit, 1985,
p. 298.
3. Ibid., p. 312.
4. Maurice Merleau-Ponty, Signes, Paris, Gallimard, 1960, préface, p. 33.
5. Dans ses entretiens avec Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre indique que
Les mots publiés en 1964, commencés vers 1952, puis abandonnés, sont repris en
1961. Cf. Entretiens avec Jean-Paul Sartre de Simone de Beauvoir, Paris, Gallimard,
1981, p 304-307 et Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Le Seuil,
(coll. « Folio »), 1975, « L'ordre du récit dans Les mots de Sartre », p. 197-243 ;
Je est un autre, Paris, Le Seuil, 1980, « Sartre et l'autobiographie parlée », p. 161-
202 et Moi aussi, Paris, Le Seuil, 1986, « Les enfances de Sartre », p. 117-163.
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