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Organisations économiques et groupes de pression en Europe au XIXe siècle et au début du XXe siècle - article ; n°2 ; vol.16, pg 155-166

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Histoire, économie et société - Année 1997 - Volume 16 - Numéro 2 - Pages 155-166
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1997
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Langue Français
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Paola Subacchi
Organisations économiques et groupes de pression en Europe
au XIXe siècle et au début du XXe siècle
In: Histoire, économie et société. 1997, 16e année, n°2. pp. 155-166.
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Subacchi Paola. Organisations économiques et groupes de pression en Europe au XIXe siècle et au début du XXe siècle. In:
Histoire, économie et société. 1997, 16e année, n°2. pp. 155-166.
doi : 10.3406/hes.1997.1939
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1997_num_16_2_1939ORGANISATIONS ÉCONOMIQUES ET GROUPES DE PRESSION
EN EUROPE AU XIXe SIÈCLE ET AU DÉBUT DU XXe SIÈCLE *
par Paola SUBACCHI
Ce numéro monographique de la Revue Histoire, Economie et Société est
le premier résultat de cinq années de recherche sur les associations écono
miques au XIXe siècle. Ces travaux ont été présentés lors de la session C41
(Economie Associations in late nineteenth-century Europe) organisée à l'occa
sion du 11e Congrès International d'Histoire Economique qui s'est tenu à
Milan en septembre 1994. L'idée de proposer un séminaire sur ce thème est
née de l'intérêt croissant des historiens à l'égard du phénomène associatif.
Des études récentes ont montré le rôle important des associations dans la for
mation des nouvelles configurations sociales au XIXe siècle et la création du
cadre dans lequel viennent s'agréger les valeurs libérales et les aspirations
d'entrepreneur de la bourgeoisie naissante. Toutefois, malgré la reconnaissan
ce de l'importance et du rôle de nombreuses associations économiques en
Europe, surtout dans la seconde moitié du XIXe siècle, la recherche leur a jus
qu'à présent prêté peu d'attention puisqu'elle a traité la question tout en plus
comme un appendice du débat sur la suppression des corporations. Les efforts
des historiens se sont, au contraire, concentrés presque exclusivement sur la
sociabilité et sur les associations récréatives grâce, en particulier, aux travaux
d'Agulhon, de Dann et d'Habermas. En outre, peu ou rien n'a été fait pour
confronter les expériences associatives qui sont apparues durant cette même
période dans de nombreux pays européens. Un congrès international tel que
celui de Milan nous est apparu une bonne occasion pour élargir le débat.
L'objectif, comme on peut lire dans l'appel à communications qui a circulé
entre tous les spécialistes intéressés, était d'examiner de façon détaillée non
seulement les mécanismes qui ont conduit à la formation des associations,
mais aussi l'organisation et l'articulation de leurs structures hiérarchiques, la
méthode de recrutement de leurs membres et la classe sociale à laquelle
appartenaient ces derniers. Nous voulions, en outre, vérifier de quelle manière
la survie des structures et traditions pré-industrielles ont influé et plus ou
moins facilité la manifestation des formes associatives fondées sur un
engagement individuel et volontaire. Il nous apparaissait intéressant aussi de
* Je tiens à remercier Madame Michèle Merger ainsi que l'Institut di Storia Economica de l'Université
Bocconi de Milan pour le soutien financier donné à cette recherche.
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considérer comment, à la fin du XIXe siècle, les associations s'étaient transfo
rmées pour passer du stade de sociétés ayant une finalité technique et scienti
fique, à celui d'organisations représentatives et d'organismes de tutelle
d'intérêts catégoriels. Nous voulions aussi prêter une attention particulière
aux associations qui, directement ou indirectement, répondaient activement à
toute une série de questions et correspondaient à des intérêts issus des change
ments survenus dans la société et dans l'économie. Enfin, il nous semblait
important de mesurer l'influence que ces associations ont exercée sur les
conseils municipaux ou sur le Parlement.
Les réponses, qui ont été plus nombreuses que prévu, nous ont réservé
quelques surprises en nous mettant en contact avec les spécialistes dont les
travaux sur les associations, surtout sur le thème des coopératives, sont peu
connus. Elles ont été également plutôt hétérogènes aussi bien du point de vue
géographique que du point de vue thématique. En outre, bien que nous eus
sions clairement circonscrit la période à examiner aux dernières décennies du
XIXe siècle, beaucoup d'études ont pris la première moitié du siècle comme
période de référence. En admettant qu'un congrès d'envergure internationale
comme celui de Milan représente un bon observatoire sur l'état des études,
nous pouvons affirmer que des recherches sur ce thème sont actuellement
menées dans la plupart des pays européens, de la Péninsule ibérique à la
Scandinavie et la Russie. La tendance prédominante est, semble-t-il, orientée
vers l'étude des associations économiques de type scientifico-professionnel,
d'où la raison pour laquelle beaucoup d'interventions ont été désorientées par
rapport à l'arc temporel que nous avions défini. Au niveau sectoriel, les asso
ciations agraires bénéficient d'une plus grande attention que celles des autres
secteurs (industrie, commerce et banques). Les caractéristiques des proposi
tions de communication nous ont conduit à articuler la session milanaise en
deux parties. La première Agrarian elites, their interests and the development
of their associations, a regroupé toutes les études relatives aux associations
agraires. La seconde partie, Between the town and the countryside ; the deve
lopment of the market, the deregulation of the economic activity, and cooperat
ion and conflict, a été, au contraire, centrée sur les secteurs de l'économie
urbaine. Pour la publication, nous avons sélectionné quelques unes des études
présentées à Milan, afin de retracer l'évolution des associations économiques
en Europe, en tenant compte de la spécificité historique de chacun des cas
nationaux.
Que sont les associations économiques? A la lecture des articles, nous
avions une définition plus complexe que celle retenue avant l'organisation de
la session. Si, en effet, les associations économiques correspondent à toutes
les organisations visant à réunir des personnes intéressées à l'amélioration et
au développement de leurs secteurs d'activités ou désireuses de coopérer pour
la poursuite d'un objectif commun, nous devons inclure les nombreux types
de sociétés nées au cours de la première moitié du XIXe siècle pour promouv
oir le développement des connaissances techniques et scientifiques, ainsi que
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les associations qui se sont constituées à la fin du siècle pour représenter des
intérêts sectoriels et des catégories professionnelles. Dans le premier cas, ce
sont des sociétés qui s'occupaient de la diffusion des informations et des
connaissances relatives à chacun des secteurs concernés, sans aucun objectif,
direct et déclaré, de nature politique. Dans certains pays, de telles sociétés
sont apparues grâce aux initiatives gouvernementales et non pas grâce à la
volonté de quelques individus. Dans le second cas, les associés s'engageaient
à titre individuel et volontairement pour la défense des intérêts communs ou
pour la poursuite d'objectifs économiques et collectifs. Quelquefois, ces finali
tés se superposaient même si, dans la plupart des cas, la diversité structurelle
des associations correspondait à des buts différents : cette constituait
une ligne de partage entre les sociétés d'empreinte illuministe, dans lesquelles
la sociabilité était encore une caractéristique prédominante, et les associations
qui étaient très nombreuses dans les dernières décennies du XIXe siècle et où
prédominait le principe de la représentativité des intérêts.
Dans son article sur les associations agraires en Espagne entre 1833
et 1898, Juan Pan-Montojo souligne d'une manière claire le passage des
sociétés de matrice illuministe, les Sociedades Economicas de Amigos del
Pais, expression de la sociabilité foncière et nobiliaire dont « le rayonnement
était local et l'influence politique limitée », à la formation des groupes d'intér
êts. L'auteur montre comment les associations ont évolué parallèlement au
processus de modernisation de l'Etat et de l'administration publique. En
Espagne, jusqu'en 1869, le droit d'association n'était pas reconnu puisque, le
retentissant débat sur la suppression des corporations - suppression qui s'ins
pirait des principes de démocratie directe hérités de Rousseau - on estimait
que toutes les formes de coalition pouvaient être un facteur de distorsion dans
les rapports entre l'Etat et le citoyen ainsi qu'une limite à la liberté écono
mique. Toutefois, la réglementation de l'activité productive et la limitation de
la concurrence se trouvaient de fait réalisées dans les syndicats fiscaux. Grâce
à la Révolution démocratique de 1868 et la réforme fiscale de 1869 et grâce à
l'initiative des grands propriétaires fonciers, des ligues de contribuables et des
ligues de propriétaires furent créées. Elles représentèrent la première étape du
processus de privatisation, de politisation et de représentation des intérêts
agraires. Ce processus fut plus rapide au lendemain du vote de la loi générale
sur les associations en 1887.
Il existe sans doute un modèle ibérique de formation des associations éco
nomiques. En effet, analysé par Maria Ana Bernardo, l'exemple du Portugal
est analogue à celui de l'Espagne. Le passage du modèle d'inspiration illumi
niste à la formation des groupes d'intérêts se déroule parallèlement au proces
sus de modernisation de l'Etat et de l'administration publique. Les premières
sociétés pour l'étude et la diffusion des innovations dans le domaine agricole
furent créées durant la première moitié du XIXe siècle sur l'initiative gouver
nementale. La loi prévoyait la création de sociétés agricoles dans toutes les
préfectures et elle indiquait aussi qui devait assumer les fonctions de direction :
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« les préfets respectifs [qui exerçaient les fonctions de présidents], les admin
istrateurs des villes, les membres des administrations préfectorales et les
notables locaux ». Les associés, de leur côté pouvaient être membres de droit,
titulaires et correspondants. « Les membres de droit étaient désignés par le
gouvernement et englobaient les principaux dirigeants politiques et fonction
naires de l'administration locale et régionale ainsi que les dix propriétaires
payant la plus grande cotisation du décime sur les bâtiments ruraux ». Ce
groupe, à son tour, devait inviter quelques personnes qui, « par leurs biens,
leurs lumières, leur zèle et leurs connaissances spéciales », pouvaient contri
buer activement à la vie de la société et à la diffusion des connaissances agro
nomiques. Ces membres étaient donc les membres titulaires, alors que les
associés correspondants n'habitaient pas dans la commune du district ou
n'étaient pas capables d'assister régulièrement aux réunions. Des associations,
dans lesquelles la voix et la volonté des agriculteurs étaient prédominantes,
firent leur apparition pour la première fois en 1 860 avec la Real Associacion
Central da Agricultura Portuguesa (RACAP). Ses fondateurs étaient convain
cus que la faiblesse de l'agriculture portugaise était à rechercher dans le
manque de capitaux et d'instruction, mais aussi dans l'absence d'une action et
d'objectifs communs de la part des agriculteurs. Dans une période conjonctu-
rellement difficile sur le marché des produits agricoles, la RACAP s'imposa
comme un groupe de pression représentant les intérêts des élites foncières
auprès du Parlement; elle réussit à promouvoir l'adoption des tarifs douaniers
sur les importations de céréales et l'abandon du libre échange. L'influence
conjointe de la mauvaise conjoncture agricole et des politiques économiques
libre-échangistes conduisit donc à l'affirmation d'un modèle associatif fondé
sur la représentation des intérêts en fonction d'un engagement volontaire.
Durant la seconde moitié du XIXe siècle, la nécessité d'ajuster l'agriculture
aux changements du marché stimula la formation d'associations privées qui,
en se soustrayant aux contrôles des pouvoirs publics, se détachèrent du modèl
e associationniste jusque-là prédominant. La Société des agriculteurs de
France, la Central Land Association en Grande-Bretagne, le Bund der
Landwirte en Allemagne et les associations des agriculteurs de la plaine du Pô
en Italie représentaient, en effet, comme l'affirme Maria Malatesta, « de nou
velles formations nées de l'initiative privée, sans rapports institutionnels avec
la sociabilité agraire préexistante dont l'origine remontait aux XVIIe et
XIXe siècles; elles étaient liées, dans certains cas, aux pouvoirs publics ».
L'émancipation de l'autorité publique ne se limita pas à l'agriculture, elle
s'étendit à d'autres secteurs. En Italie comme en Allemagne - Severina
Fontána et Hans-Peter Ullman le montrent clairement - les associations indust
rielles arrivèrent à réduire le rôle et les fonctions des Chambres de commerce
qui avaient été créées et organisées grâce à l'intervention des autorités admin
istratives. Dans le conflit entre les associations de particuliers et les institu
tions réglementées par les pouvoirs publics, nous pouvons déceler d'ailleurs,
comme le soutient Jonathan Morris, la séparation entre fonctions légales et
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fonctions représentatives jusque-là exercées conjointement par les Chambres
de commerce, et leur assignation respective à l'Etat et aux associations privées.
Morris montre que, vers la fin du siècle, les Chambres de commerce italiennes
commencèrent à être utilisées par des associations de détaillants pour jouer le
rôle de groupe de pression auprès du gouvernement et du Parlement, à condi
tion que celles-ci fussent capables de contrôler de nombreux bulletins de vote
lors des élections de leurs membres. Ainsi elles devinrent le porte-parole de la
bourgeoisie commerçante « modeste, diffuse et fragmentée pour pouvoir être
associées aux projets et aux activités des associations industrielles » '. En
France, à la fin du XIXe siècle, d'après Gabrielle Cadier, les Chambres de
commerce, qui étaient « l'expression de la bourgeoisie d'affaires », se comp
ortèrent comme groupe de pression lors du débat sur la question douanière.
Le processus d'industrialisation et, plus généralement, le nouvel ordre éco
nomique et social qui était apparu avaient fait accroître les besoins et les exi
gences, mais ils avaient fait augmenter également l'effectif des éventuels
concurrents en rendant plus conflictuel et plus complexe le mode de transmis
sion des revendications jusqu'au monde politique. Le problème de la distribu
tion des biens de l'Etat à travers l'action collective et celui d'une nouvelle
méthode à mettre au point pour articuler les demandes spécifiques des diffé
rentes composantes sociales et les transmettre au pouvoir politique étaient
posés. On dépassait ainsi le modèle de la société traditionnelle dans laquelle
les institutions, qui assumaient le rôle de la transmission des requêtes des indi
vidus vers les centres de décision, prenaient la forme du lignage, de la caste,
du statut ou du groupe religieux. Durant cette période, l'accroissement du
nombre et des fonctions toujours plus complexes de l'Etat, l'affirmation pro
gressive du système de représentation politique et l'extension du suffrage
conduisirent ainsi à une transformation des associations au profit de la nais
sance des groupes d'intérêts. Ces groupes eurent une fonction très importante
qui visait à recueillir et pousser les pressions de la base tout en influençant
corollairement les décisions politiques. Dans son étude sur les associations des
détaillants en Italie à la fin du XIXe siècle, Morris met très bien en lumière le
lien entre la formation de ces dernières et l'élargissement du droit au vote aux
classes moyennes urbaines lors des élections nationales et municipales de
1882 et de 1889, et donc la naissance de leur influence. En effet, à partir du
moment où ces classes moyennes représentaient un pourcentage élevé de
l'électorat, leur participation aux élections municipales à travers les associa
tions qui les représentaient était une manière plus directe et plus immédiate
d'exercer une influence sur l'élaboration des programmes, le choix des candi
dats et, si la liste était élue, d'assurer le contrôle du Conseil municipal.
Toutefois, la représentation des intérêts ne s'achevait pas au niveau local, mais
elle était active auprès du Parlement, grâce au niveau national, aux associations
nationales pour chacun des secteurs économiques concernés.
I. C. Mozzarelli e S. Nešpor, « Amministrazione e mediazione degli interessi : le Camere di
Commercio » in ISAP, Archivio 3. L' nella storia moderna, Milan, 1985, vol. 2, p. 1673.
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Les changements dans les règles du jeu politique contribuèrent donc à
transformer profondément le fonctionnement et social des associa
tions de particuliers; ils favorisèrent également le revirement radical des
modèles organisationnels et les objectifs des associations. Comme Maria
Malatesta le montre dans son article sur les associations agraires en France, en
Italie, en Allemagne et en Grande-Bretagne, pour les propriétaires fonciers,
ces changements marquèrent le passage d'une identité sociale fondée sur le
rapport classe/autorité, à une identité fondée sur les intérêts :
Le recours aux organisations peut être considéré comme une stratégie collecti
ve de reproduction vouée à préserver le capital social, politique et économique
appartenant à ces élites, dont l'existence est menacée par l'affirmation de la
société industrielle.
Ce passage est au centre d'une stratégie réalisée par les vieilles élites fon
cières pour défendre ou reconquérir les positions perdues au sein de la société
et dans le monde économique. Les cercles récréatifs et les sociétés scienti
fiques passèrent ainsi au second plan au profit des associations techniques et
syndicales qui étaient bien plus influentes pour la formation de l'identité des
groupes dominants et mieux équipées pour répondre soit aux variations
cycliques de la conjoncture, soit aux conflits sociaux qui opposaient les élites
aux couches populaires et aux travailleurs. Les associations patronales agraires
représentèrent donc un moyen utilisé par la vieille classe foncière européenne
pour façonner une nouvelle identité collective.
Le passage du modèle associatif représenté par les clubs, où les caractères
de l'académie scientifique illuministe se mêlaient aux formes de la sociabilité
foncière-nobiliaire, à des organisations d'intérêts économiques fut un phéno
mène diffus en Europe durant les dernières décennies du XIXe siècle, surtout
au lendemain des bouleversements qui se sont produits sur le marché lors de
la Grande Dépression. Durant cette période, des groupes d'intérêts sont appa
rus pour réduire les coûts de production, élargir les canaux de distribution et,
excepté en Grande-Bretagne, dans le but de soutenir les politiques de protec
tion douanière vis-à-vis de la concurrence étrangère en cherchant ainsi à faire
face à l'incertitude du marché. La question douanière devint, en Europe, une
sorte de leitmotiv à la base des revendications de nombreux groupes d'inté
rêts. Severina Fontána rappelle qu'en Italie les différentes attitudes vis-à-vis
de la tarification douanière se partageaient de part et d'autre d'une importante
ligne de démarcation qui séparait les associations agraires des associations
industrielles : les premières étaient encore liées à la génération du
Risorgimento libre-échangiste; les secondes, conscientes de la faiblesse de
l'industrie nationale, étaient protectionnistes. De même, selon Maria
Malatesta, la création en 1 868 de la Société des agriculteurs de France était
liée à la politique libre-échangiste décrétée par Napoléon III. En Espagne,
Г Asociation de Agricultures de Espaňa, créée en 1880, était plutôt anti-protec
tionniste. Mais, au Portugal, les associations agraires s'étaient développées en
tant que groupes de pression contre la politique libérale des gouvernements.
HES 1997 (16e année. n° 2) Organisations économiques et groupes de pression en Europe 161
Les positions libres-échangistes des associations agraires italiennes furent
abandonnées en 1 885, avec la création de la Lega di difesa agraria qui avait
comme objectif d'obtenir des tarifs douaniers afin de protéger l'agriculture
contre la concurrence étrangère. En Allemagne, le virage protectionniste a été
préparé par la naissance, en 1876, du Centralverband Deutscher Industrieller 2,
alors qu'en 1 893, toujours pour la défense des idées protectionnistes, fut créé
le Bund der Landwirte. D'après Maria Malatesta,
la réclamation d'une protection douanière et la polémique contre le régime pro
tectionniste de l'industrie, jointes à une certaine attitude anti gouvernementale,
contribuent à redéfinir l'identité des élites foncières continentales et à souder
les différents segments dont elles sont composées.
En Grande-Bretagne, seul pays resté fidèle au libre-échange durant la
« Grande Dépression », l'organisation des intérêts agraires eut pour origine la
menace d'un changement du régime fiscal de la propriété foncière et d'une
intervention des pouvoirs publics dans la distribution des terres. Maria
Malatesta soutient que si la révolte fiscale fut caractéristique de l'aristocratie
foncière de la fin du XIXe siècle, c'est surtout en Grande-Bretagne qu'elle a
assumé un rôle fondamental dans la redéfinition de l'identité des élites ter
riennes.
Certains articles présentés ici, celui d'Ullmann notamment, se concentrent
sur la formation, l'organisation et le rôle des groupes de pression; ils considè
rent la représentation et l'organisation des intérêts comme les concepts les
plus aptes à l'élaboration d'un modèle explicatif du développement des unités
et des systèmes associatifs en Europe. Les associations sont donc perçues soit
en fonction du marché sur lequel elles interviennent, soit en fonction des inst
itutions politiques avec lesquelles elles étaient en contact pour élaborer et
suivre des stratégies visant à obtenir un consensus. Ullman analyse le proces
sus de formation des groupes d'intérêts allemands dans les divers secteurs de
l'économie, processus qui touche d'abord le secteur des matières premières et
l'industrie lourde avant d'atteindre progressivement l'agriculture et le com
merce. L'auteur distingue trois types de groupes d'intérêts. Dans les années
1 870, quand ils furent créés, ces groupes étaient composés de notables et ten
daient à collaborer avec le gouvernement et les pouvoirs publics. La seconde
génération, née aux alentours des années 1890, présentait des caractères plus
modernes du point de vue organisationnel et, socialement, elle était plutôt
diversifiée. Enfin, les associations créées avant la Première Guerre mondiale
étaient avant tout des organisations politiques.
Severina Fontána souligne une importante différence dans l'organisation
des associations agraires et des associations industrielles en Italie. Dans le
premier cas, nous trouvons la volonté exprimée par les fondateurs de la
Federconsorzi de distinguer séparément les deux objectifs de l'agriculture
2. Cf. G. Corni, « Associazionismo e cooperative agricole in Germania tra Otto e Novecento », in
S. Fontána, a cura di, La Federconsorzi tra stato libérale efascismo, Bari, 1995, pp. 215-216.
HES 1997 (16e année. n° 2) 162 Histoire Economie et Société
italienne - celui de l'organisation économique et celui de la représentation des
intérêts agricoles auprès du Parlement - créant ce qui conduit à la création,
selon Malatesta, d'« un système parallèle politique/marché ». Alors que la
Federconsorzi assurait la première fonction, le Comitato agrario par lame ntare,
souhaité et animé par le président de cette même Federconsorzi, intervenait
directement dans le processus de recrutement de la classe politique, grâce au
soutien que le réseau associatif apportait aux candidats qui souscrivaient son
programme. Ce Comité présentait selon Fontána,
les caractères du lobby institutionnel et du groupe de travail avec lequel on
avait l'intention de corriger et de compléter un système politique où le faible
développement de commissions parlementaires permanentes empêchait d'ap
profondir la discussion des projets de loi et où, soit la classe politique, soit la
bureaucratie ministérielle, n'avaient pas les instruments utiles pour retrouver
eux-mêmes les informations techniques nécessaires pour légiférer.
Au contraire, la séparation entre les fonctions techniques et mutualistes et la
représentation des intérêts était absente dans les associations industrielles it
aliennes qui, comme Y Associazione tra gli industriali metallurgici italiani et
Г Associazione tra i fabbricanti di carta, sanctionnaient au niveau statutaire
l'activité de groupe de pression parlementaire.
Un autre aspect relatif à l'organisation des associations concerne leur stabi
lité et leur capacité d'atteindre les objectifs pré-établis. Maria Malatesta note
que :
les organisations agraires les plus stables sont celles qui se montrent capables
de répondre aux défis de l'environnement économique et social en adoptant des
stratégies innovatrices en utilisant un langage mixte en mesure d'assurer une
meilleure communication avec l'extérieur.
Morris, de son côté, analyse minutieusement quelques campagnes de propa
gande organisées au niveau local et au niveau du Parlement par les associa
tions de détaillants et il identifie un lien entre l'efficacité organisationnelle et
la capacité de poursuivre les objectifs que s'est fixés l'association. Mais, sou
vent, les associations créées dans un but particulier ne réussissaient pas à défi
nir des objectifs à long terme et elles disparaissaient lorsqu'elles avaient
obtenu ce qu'elles demandaient. Ullman montre que c'est seulement au début
du XXe siècle que l'organisation des groupes de pression en Allemagne s'est
renforcée en ayant recours à des fusions et des alliances, en créant ainsi une
structure hiérarchique pyramidale et en étendant leur influence auprès du gou
vernement et du Parlement. « Des lobbies se constituent, pour agir auprès des
membres des commissions ou les parlementaires, ainsi que des chefs de file
politiques, avant les votes importants ». En outre, les groupes d'intérêts eurent
tendance à être plus stables qu'auparavant et à ne pas se dissoudre, une fois
atteints les buts pour lesquels ils s'étaient constitués. La bureaucratisation et
l'introduction de la figure du fonctionnaire accompagnèrent ce processus,
créant ainsi une continuité dans la structure institutionnelle dont l'existence
devint donc indépendante de l'équipe dirigeante. Ullman souligne que :
HES 1997 (16e année. n° 2) Organisations économiques et groupes de pression en Europe 163
plus les groupes se pérennisent, plus ils doivent développer leurs programmes
d'action, afin de ne pas perdre leur justification en cas de succès et plus ils se
voient obligés d'orienter leurs activités vers le long terme. Un divorce apparaît
alors entre la direction du groupe de pression, qui poursuit des buts lointains, et
les adhérents, qui veulent voir représenter leurs intérêts de façon souvent plus
concrète et plus immédiate.
Par conséquent, le processus de bureaucratisation, l'extension de l'envergure
des associations et celle des intérêts qu'elles représentaient, marquèrent le pas
sage vers une phase qui, pour paraphraser Mancur Oison, était caractérisée par
un équilibre fragile entre les membres effectifs et les membres potentiels,
entre les incitations à participer à l'association et les avantages donnés aux
soi-disant free riders, c'est-à-dire à ceux qui, sans être adhérents des associat
ions, pouvaient quand même jouir des bénéfices obtenus par celles-ci 3.
Si l'industrialisation, la dégradation de la conjoncture économique, l'éla
rgissement de la représentation politique et la transformation des pouvoirs
publics peuvent être considérés comme les causes du développement des
groupes d'intérêts à la fin du XIXe siècle en Europe, il est toutefois certain
que les modalités du développement et de l'évolution des associations dans les
divers pays n'avancèrent pas de pair, mais qu'elles s'adaptèrent aux structures
économiques, politiques et institutionnelles prédominantes dans chacun
d'entre eux 4. Le cas de l'Espagne est, de ce point de vue, fort intéressant :
selon Pan-Montojo, le retard économique et administratif ainsi que l'absence
d'une classe politique représentative - fruit des liens du clientélisme - avaient
entraîné la faiblesse, en nombre et en importance, du réseau associatif dans le
secteur agricole « inégalement distribué et surtout spécialisé dans la lutte des
propriétaires face au fisc et à la concurrence marchande ». L'analyse compar
ée de Malatesta met en relief la dépendance totale des facteurs économiques
et sociaux dans la formation des associations agricoles italiennes, « dont les
cycles de vie restent liés à ceux des grèves ». Cette étude souligne donc le
caractère local, l'absence d'une structure centralisée des associations patro
nales agraires et de communication entre les différents circuits assoc
iatifs. « La pression sociale joue au contraire un rôle marginal dans les pays
plus industrialisés où les organisations agricoles doivent affronter le problème
opposé c'est-à-dire le dépeuplement des campagnes ». En Italie et dans
l'Europe méditerranéenne en général, les associations agricoles précédèrent
chronologiquement les associations industrielles.
A la fin du XIXe siècle, des associations industrielles locales ou sectorielles
ont été fondées en Italie. La Confederazione délie industrie a été créée en
1910 seulement, alors que le processus d'industrialisation était désormais bien
3. M. Olson, The logic of collective action, Cambridge Mass., 1965, pp. 76-91.
4. Cf. G.D. Feldman and U. Nocken, « Trade association and economic power : interest group develop
ment in the German iron and steel machine building industries, 1900-1933 », Business History Review,
XLIX(1975), p. 415.
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