La « politisation » de la métaphysique idéaliste: le cas de Fichte - article ; n°16 ; vol.72, pg 678-712

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Revue Philosophique de Louvain - Année 1974 - Volume 72 - Numéro 16 - Pages 678-712
This article fits into the framework of an investigation into the validity of the idealist method in politics. It examines the system of Fichte from this particular viewpoint and notes that the juridico-political philosophy of Fichte is very different from what its author would have wished. Far from being deduced from general metaphysics and therefore imprinted with absolute certainty, this doctrine of the State is elaborated inductively in order to meet the immediate requirements of an empirically determined political situation. Thus Fichte ends up with the opposite result to that which he anticipated : it is politics which — logically speaking — takes precedence over metaphysics and makes the latter run the risk of empiric contaminations. This discord between word and action in a typically idealist manner of proceeding suggests the idea that the a priori deduction of politics is an illusory guarantee because it is in reality impracticable. It stimulates further historic research of the same type and a fundamental criticism of political reason.
Cet article s'insère dans le cadre d'une recherche sur la validité de la méthode idéaliste en politique. Il examine le système fichtéen sous ce jour particulier et constate que la philosophie juridico-politique de Fichte est très différente de ce que son auteur aurait voulu qu'elle fût. Loin d'être déduite de la métaphysique générale et donc empreinte d'une certitude absolue, cette doctrine de l'État est élaborée « inductivement » pour répondre aux exigences immédiates d'une situation politique empiriquement déterminée. Fichte aboutit ainsi au résultat inverse de celui qu'il escomptait : c'est la politique qui prend — logiquement parlant — le pas sur la métaphysique et fait courir à celle-ci le risque de « contaminations empiriques». Cette discordance entre le dire et le faire dans une démarche idéaliste typique suggère l'idée que la déduction a priori de la politique est une garantie illusoire parce qu'elle est impraticable en fait. Elle incite à d'autres recherches historiques du même type et à une critique fondamentale de la raison politique.
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Publié le 01 janvier 1974
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Pierre-Philippe Druet
La « politisation » de la métaphysique idéaliste: le cas de Fichte
In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 72, N°16, 1974. pp. 678-712.
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Druet Pierre-Philippe. La « politisation » de la métaphysique idéaliste: le cas de Fichte. In: Revue Philosophique de Louvain.
Quatrième série, Tome 72, N°16, 1974. pp. 678-712.
doi : 10.3406/phlou.1974.5814
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1974_num_72_16_5814Abstract
This article fits into the framework of an investigation into the validity of the idealist method in politics. It
examines the system of Fichte from this particular viewpoint and notes that the juridico-political
philosophy of Fichte is very different from what its author would have wished. Far from being deduced
from general metaphysics and therefore imprinted with absolute certainty, this doctrine of the State is
elaborated "inductively" in order to meet the immediate requirements of an empirically determined
political situation. Thus Fichte ends up with the opposite result to that which he anticipated : it is politics
which — logically speaking — takes precedence over metaphysics and makes the latter run the risk of
"empiric contaminations". This discord between word and action in a typically idealist manner of
proceeding suggests the idea that the a priori deduction of politics is an illusory guarantee because it is
in reality impracticable. It stimulates further historic research of the same type and a fundamental
criticism of political reason.
Résumé
Cet article s'insère dans le cadre d'une recherche sur la validité de la méthode idéaliste en politique. Il
examine le système fichtéen sous ce jour particulier et constate que la philosophie juridico-politique de
Fichte est très différente de ce que son auteur aurait voulu qu'elle fût. Loin d'être déduite de la
métaphysique générale et donc empreinte d'une certitude absolue, cette doctrine de l'État est élaborée
« inductivement » pour répondre aux exigences immédiates d'une situation politique empiriquement
déterminée. Fichte aboutit ainsi au résultat inverse de celui qu'il escomptait : c'est la politique qui prend
— logiquement parlant — le pas sur la métaphysique et fait courir à celle-ci le risque de «
contaminations empiriques». Cette discordance entre le dire et le faire dans une démarche idéaliste
typique suggère l'idée que la déduction a priori de la politique est une garantie illusoire parce qu'elle est
impraticable en fait. Elle incite à d'autres recherches historiques du même type et à une critique
fondamentale de la raison politique.«politisation» La
de la métaphysique idéaliste :
le cas de Fichte (1)
i
De toutes les disciplines philosophiques, la politique est la plus
sujette aux contaminations empiriques (2). Certes « sujet à» ne signifie
pas nécessairement « victime de ». Cela explique sans doute pourquoi,
alors que la réflexion politique est autocritique comme tout savoir
philosophique, nul grand philosophe n'a admis que sa politique valait
seulement hic et nunc. Le danger de contaminations empiriques est
cependant réel et menace la démarche philosophique sous toutes ses
formes : rien n'est moins évident que la capacité d'un individu à trans
cender les limites multiples qui sont inhérentes à son individualité et à
parvenir à une vérité universelle, nécessaire et éternelle, en un mot à
une vérité absolue.
Mais on peut admettre qu'en métaphysique, par exemple, le
caractère « désintéressé » de la recherche et sa nature contemplative
favorisent l'accès à une sorte d'objectivité transcendante (3). Il n'en va
pas de même en politique. Celle-ci prend en effet pour objet la vie en
commun dans l'histoire (4). Elle est ce savoir pratique, normatif, qui
choisit parmi les possibles de l'être-en-ccmmun, définit à l'action
commune des fins à atteindre et les moyens de parvenir à ces fins. La
perfection qu'elle cherche à promouvoir consiste dans un ordre extérieur,
(!) Cet article s'inspire de notre thèse de doctorat, intitulée : De V anarchie à la
dictature éducative : politique et métaphysique chez Fichte. Il en résume la signification
historique, une interprétation nouvelle du fichtéanisme, et en développe les aspects
systématiques, éléments pour une théorie critique de la politique idéaliste.
(2) Nous parlons de « contaminations » et plus loin de « danger », non en vertu d'une
position personnelle, mais bien en raison d'un état de fait dans l'histoire de la philosophie.
(3) À ces éléments favorables qui tiennent à la nature du savoir métaphysique, il
faudrait ajouter bien sûr l'emploi de certaines méthodes propres à réduire le rôle de la
<< subjectivité perverse », la méthode transcendantale par exemple.
(4) Cf. É. Weil, Philosophie politique, Paris, Vrin, 1956, introduction et passim. La « politisation » de la métaphysique idéaliste 679
temporel et, pour ainsi dire, matériel (5). Or il est clair, d'une part, que
la liberté incarnée dans l'être historique n'est pas la liberté en soi du
métaphysicien, voire celle du moraliste, mais une liberté profondément
aliénée, dont les possibles sont, en partie au moins, déterminés par cette
histoire (6). C'est-à-dire que le modèle idéal de la vie libre en commun ne
peut être construit sans relation aucune à une situation historique
déterminée, sauf à se cantonner dans des généralités si abstraites et si
formelles qu'elles en perdent toute valeur pratique. D'autre part, il
nous paraît douteux que le penseur politique puisse jongler avec les
intérêts matériels (économiques par exemple) des autres, mais aussi
avec les siens propres, en conservant une objectivité parfaite et sereine.
Qu'aurait été la « République » si Platon était né métèque ?
Dans l'absolu, rien n'exige évidemment que la philosophie, et plus
spécialement la politique, échappe à tout enracinement historique et
existentiel (psychologique). Pourquoi, par exemple, telle ou telle
philosophie ne pourrait-elle être la sagesse de telle ou telle époque,
voire de telle ou telle « cité » ? Mais nous devons reconnaître que la
plupart des philosophes en ont jugé autrement. In actu, leur démarche
postule l'existence d'une venté en soi, d'une vérité absolue, en même
temps que la possibilité pour le philosophe de tenir le discours universel
et nécessaire. Leur politique en particulier prétend édifier le modèle de
l'Etat idéal et proposer la seule constitution conforme à la raison,
étant entendu que ces dispositions valent pour toute communauté
politique possible. Mais, malgré leur optimisme rationaliste et épistémo-
logique, ces penseurs n'ont pu ignorer le problème de l'enracinement
empirique de la politique. Ils y ont apporté des solutions très diffé
rentes (7).
Les philosophes idéalistes ont tenté de garantir leur politique de
toute influence empirique en la rattachant à leur métaphysique par un
lien déductif strict (8). Ils ont fait de la politique un savoir pur a priori.
Ils menaient ainsi une seule et même démarche synthétique du principe
absolu, certain par lui-même, qui garantit la validité du savoir méta
physique, jusqu'aux plus lointaines conséquences de la philosophie
(5) « Matériel » par opposition à la fois à « spirituel » et à « formel ».
(6) Cf. J. Pestibaxt, Essai contre le défaitisme politique, Montréal, 1973, pp. 9-14.
(7) Nous ne parlerons pas ici du réalisme et de la distinction qu'il établit entre les
méthodes du savoir théorique et du savoir pratique.
(8) Nous employons toujours le concept de « déduction » dans le sens précis où il
s'oppose à « induction ». 680 Pierre-Philippe Druet
appliquée. Mais, en procédant de la sorte, ils n'ont fait que déplacer la
question. À vrai dire, ils l'ont même compliquée. En effet, même si nous
admettons que le lien entre métaphysique et politique est légitime et
suffit à garantir la pureté épistémologique de la politique, nous pouvons
faire porter nos doutes sur le « principe absolu » qui sert de point de
départ et mettre en cause le caractère purement a priori de la philo
sophie première. Mais nous pourrions aussi ne même pas concéder les
prémisses et suspecter l'ensemble tout entier que forment les principes
métaphysiques et leurs « conséquences » politiques. Rien ne garantissant
a priori que la politique ne subit aucune influence empirique indue, le
lien déductif établi entre les deux disciplines se retournerait contre la
métaphysique elle-même et ferait admettre, à titre d'hypothèse au
moins, que cette science peut voir son contenu déterminé a posteriori.
Est-il possible d'élaborer une philosophie première comme fondement
d'une politique sans que cette intention ne déforme le propos méta
physique, sans que certains caractères propres, — - et, dans ce cas précis,
indus, — de la politique ne se transportent subrepticement au plan de la
réflexion métaphysique ? Dans la négative, ce serait la démonstration
évidente de la vanité des précautions prises par les systèmes idéalistes.
De là une hypothèse de travail que nous tenons à formuler en
termes aussi précis que possible : la méthode idéaliste en politique serait
inefficace par rapport aux fins qu'elle est censée servir, c'est-à-dire que
la stricte déductibilité de la politique à partir de la métaphysique ne
suffirait pas à préserver la première de ces disciplines de toute conta
mination empirique. Notre intention est donc de montrer que, dans
le fait, la démarche idéaliste en politique ne correspond pas parfait
ement aux normes qu'elle s'assigne elle-même en toute liberté.
Cette hypothèse est-elle réductrice ? Nous ne le pensons pas. Rien
n'est plus éloigné de notre propos que la volonté de nous ériger en
adversaire intransigeant de l'école idéaliste. Nous ne cherchons pas à
dénoncer la voie idéaliste comme un itinéraire philosophique im
praticable. Même si nous pouvons établir le bien-fondé de notre hypo
thèse de travail, nous n'aurons pas démontré que la vérité absolue est un
mythe (9). Nous n'aurons pas établi non plus que la politique idéaliste
est fausse ou « irréaliste ». Le seul résultat que nous puissions attendre
de notre recherche, c'est la preuve de ce que, dans le domaine de la
réflexion politique, le philosophe idéaliste n'atteint pas à la vérité
(9) Comment d'ailleurs pourrait-on le démontrer ? « 'politisation » de la métaphysique idéaliste 681 La
absolue qu'il affirme détenir par les voies qu'il prétend suivre. Qu'il
accède quand même à la Vérité parfaite par d'autres moyens ou qu'il
mette en œuvre un autre type de vérité, là n'est pas la question. Nous
soutenons seulement que ce n'est pas en déduisant la politique de la
métaphysique qu'on échappe à tout conditionnement historique,
sociologique et psychologique.
Donnons un tour affirmatif à l'idée qui nous servira de guide dans
la présente réflexion. Toute philosophie politique est, dans une certaine
mesure, empiriquement conditionnée. Le nier, c'est instaurer dès
l'abord un désaccord profond entre ce qu?on dit et ce qu'on fait. En
particulier, prétendre échapper aux tentations de l'empirisme, de
l'opportunisme et du raisonnement mductif en déduisant la politique
a priori, c'est se condamner à l'ambiguïté. En effet, ou bien le philo
sophe respecte strictement le plan déductif de son système et accepte
d'élaborer une politique nécessairement inapplicable, ou bien il cherche
vraiment à transformer la société et l'État et doit renoncer dès lors à la
déductibilité a priori. Nous pensons que la seconde branche de l'alte
rnative est la seule à avoir été choisie par les penseurs idéalistes. En
réalité, ceux-ci ont défini leur doctrine de l'État pour répondre aux
besoins particuliers de leur cité à telle époque donnée de son histoire.
Mais, sans l'admettre ni explicitement ni implicitement, ils ont voulu
faire passer cette solution d'un problème politique pour la solution du
problème politique. Et ils se sont tournés vers la philosophie première,
garante de toute certitude, archétype du Savoir par excellence, pour
projeter leur doctrine dans le ciel des idées éternelles et nécessaires. Si
bien que, par là même, leur métaphysique devient logiquement seconde
par rapport à leur politique. Ils choisissent une proposition quelconque,
décident qu'elle constitue la conclusion d'un syllogisme et partent
ensuite à la recherche de prémisses susceptibles d'entraîner pareille
conclusion. C'est ce que nous appelons la « politisation » de la méta
physique chez les idéalistes. Ceux-ci ne tirent pas les conséquences
politiques de leurs thèses métaphysiques, mais se préoccupent de
trouver des principes de philosophie première capables de soutenir
leurs options politiques. Chez les penseurs idéalistes, la métaphysique
constitue, entre autres choses, l'arme absolue dans l'arsenal du combat
politique.
Notre hypothèse de travail n'est pas radicalement originale. Elle
procède de cette herméneutique nouvelle qui refuse de creuser un abîme
entre le philosophe et son œuvre et qui accorde une attention toute 682 Pierre Philippe Druet
particulière aux aspects pratiques, moraux et politiques, de chaque
doctrine (10). C'est aux chercheurs de cette école que nous devons les
éléments principaux de notre méthode. Quant à notre idée directrice,
celle de « politisation » de la métaphysique idéaliste, nous l'avons
conçue en constatant la convergence remarquable des résultats de
leurs travaux. Il n'est pas sans signification, en effet, qu'au cours des
dernières années, des historiens travaillant indépendamment les uns des
autres aient pu mettre en lumière le rôle prépondérant joué par la
politique, qui chez Platon, qui chez Spinoza, qui chez Kant. Notre
interprétation s'appuie fermement sur les conclusions de ces recherches,
mais tente aussi de s'élever à un niveau supérieur d'explication en
s'interrogeant sur le pourquoi de ce rôle prépondérant.
Il n'est pas inutile sans doute que nous mentionnions ici les grandes
thèses dont l'étude a donné YAnstoss à notre enquête. Nous en citerons
trois à titre d'exemple, qui seront autant d'indices en faveur de notre
modèle explicatif. A. B. Hentschke (11) a montré quel lien étroit unit la
politique et la métaphysique dans l'œuvre de Platon. La politique,
dit-elle, n'est pas seulement l'un des prolongements possible de la méta
physique platonicienne : elle en est la conséquence rigoureusement
nécessaire. C'est, d'une certaine manière, le savoir politique qui confère
au savoir métaphysique sa pleine effectivité. Cette conclusion essentielle
vaut également, si nous en croyons R. Misrahi, de la philosophie de
Spinoza (12). Parlant de l'« inspiration fondamentale» qui guide le
penseur juif, le commentateur nous dit « qu'il s'agit d'une Éthique et
d'une Politique réellement humanistes, appuyées sur une philosophie
non-providentielle et non-personnaliste de la Nature » (13). « C'est pour
une doctrine de l'homme que Spinoza construit son ontologie, mais
c'est aussi par cette doctrine que l'ontologie se déploie et se réalise
effectivement » (14). Selon R. Misrahi, le spinozisme est donc une
« philosophie de l'action vivante et de l'individualité heureuse » (15), qui
voit au bonheur dans la liberté des conditions politiques et accorde au
(10) Cf. par exemple, A. Rigobbllo et al., Ricerche sul trascendentale kantiano,
Padova, Antenore, pp. 1-8.
(n) A. B. Hentschke, Politik und Philosophie bei Plato und Aristoteles, Frankfurt
am Main, Klostermann, 1971.
(12) R. Miseahi, Spinoza, Paris, Seghers, 1964.
(13) R. op. cit., p. 23.
(14) R. Misrahi, op. cit., p. 59.
(15) R. Misbahi, op. cit., p. 23. La « 'politisation » de la métaphysique idéaliste 683
savoir politique une antériorité sur la morale elle-même (16). Il n'est
d'ailleurs pas nécessaire d'aller bien loin dans la lecture de Spinoza
pour constater la place centrale qu'occupe dans sa doctrine la problé
matique de la liberté de penser. En ce qui concerne Kant, enfin, nous ne
pouvons ne pas rappeler les brillants travaux de H. Saner et de Gr.
Vlachos. Le premier s'est signalé à l'attention du public philosophique
en interprétant toute la pensée kantienne, même et surtout dans ses
aspects purement gnoséologiques et métaphysiques, comme « un
itinéraire allant de la guerre à la paix», c'est-à-dire en fonction du
problème politique majeur (17). Le cœur de sa démonstration est
constitué par une longue analyse qui prouve à l'évidence que les grandes
structures intellectuelles mises en œuvre dans la Critique sont déjà
présentes dans des ouvrages mineurs antérieurs, ouvrages scientifiques
bien sûr, mais aussi de philosophie sociale et de philosophie de
l'histoire. Si H. Saner demeure très prudent dans ses conclusions quant
à une antériorité logique de la politique, G. Vlachos ne connaît pas les
mêmes hésitations. Pour lui, « l'idéalisme critique est le corollaire
plutôt que la source d'inspiration de l'idéalisme pratique (moral et
politique)» (18). «L'idéalisme politique, moral et social apparaîtra
finalement comme le ferment actif qui, après avoir contribué puissam
ment à l'eclosion de la conception criticiste, servit ensuite à fonder
métaphysiquement les idées et les opinions qui ont été acquises avant
l'élaboration de la Critique» (19).
Le simple énoncé de ces thèses est assez éloquent. Mais il ne suffit
pas à démontrer notre hypothèse de travail. D'autant plus que ces
recherches n'ont pas été entreprises à cette fin et que leurs auteurs
n'ont jamais cherché à donner une portée systématique à leurs con
clusions (20). C'est pourquoi le fardeau de la preuve nous incombe tout
entier. Il ne peut être question, — bien entendu, — de passer au crible
tous les systèmes idéalistes. Mais nous aurions déjà franchi un grand
pas si nous pouvions poser notre question dans toute sa rigueur à un
(16) R. Misrahi, op. cit., p. 25.
(17) H. Saner, Kants Weg vom Krieg zum Frieden, Mûnchen, Piper-Verlag, 1967.
(18) G. Vlachos, La pensée politique de Kant, Paris, P.U.F., 1962, p. 20.
(19) G. op. cit., p. 26. Nous soulignons. Cf. aussi É. Weil et al., La
philosophie politique de Kant, Paris, P.U.F., 1962 et A. Philonenko, L 'œuvre de Kant,
tome II, Paris, Vrin, 1972.
(20) Nous tenons à le préciser pour ne pas déformer le sens des conclusions de ces
thèses magistrales. Pierre-Philippe Druet 684
seul système idéaliste et si nous pouvions lui apporter une réponse claire
et complète. Notre choix s'est arrêté sur le système de Fichte.
Pourquoi le système de Fichte ? Pour trois raisons principales.
D'abord, parce que le système fichtéen, la « doctrine de la science » (21),
est un système idéaliste parfait et complet, sans s'identifier toutefois
aux grandes architectures conceptuelles qui passent pour les modèles
du système idéaliste, celles de Platon et de Hegel. Nous éviterons ainsi
de raisonner sur un exemple exagérément favorable. Ensuite, parce que
l'œuvre philosophique de Fichte est métaphysique pour une moitié,
politique pour l'autre. Une relation entre les deux disciplines est
donc nécessaire, faute de quoi le système se briserait en deux sous-
systèmes. Enfin, parce que Fichte a défini sa pensée comme une
philosophie de la philosophie et que nous pouvons espérer trouver chez
lui une réflexion explicite sur les structures de son système.
Comment procéderons-nous dans cette étude critique ? Nous nous
assurerons d'abord que politique et métaphysique appartiennent à un
même système (la question, on le verra, n'est pas sans objet) et que
leur relation correspond dans l'intention de Fichte, c'est-à-dire idéale
ment, au principe de la « déductibilité a priori ». Nous examinerons alors
ce qu'il en est en réalité : nous étudierons la politique fichtéenne sous
l'angle de sa relation réelle à la métaphysique. Si nous concluons à une
divergence entre le statut épistémologique réel et le statut épistémo-
logique idéal de la politique, il nous restera à tenter d'expliquer l'origine
de cette rupture avec les principes du système (22).
II
Le terme « Wissenschaftslehre » que Fichte utilise pour désigner sa
philosophie est ambigu. Tantôt il semble ne désigner que la seule
métaphysique, tantôt il est synonyme de « philosophie » en général.
C'est ainsi qu'on peut lire chez Fichte ces deux déclarations con-
(21) Nous utiliserons librement l'abréviation W.L., introduite par Fichte lui-même,
pour désigner la Wissenschaftslehre. Sauf indications contraires, toutes nos citations de
Fichte renvoient à l'édition classique de I. H. Fichte (Berlin et Bonn, 1834-1856) : le
chiffre romain indique le numéro du volume. Les traductions données sans nom de
traducteur sont originales.
(22) On comprendra sans peine que nous ne pouvons, dans les limites d^un article,
présenter chaque argumentation en détail, non plus qu'entamer toutes les discussions qui
s'imposeraient dans un travail plus développé. La « politisation » de la métaphysique idéaliste 685
tradictoires : «la W.L. est la philosophie transcendantale, c'est-à-dire
la métaphysique elle-même » (23) et « il n'y a absolument qu'une seule
science : c'est la W.L. et toutes les autres sciences ne sont que des parties
de la W.L. » (24). Nous distinguerons donc la doctrine de la science,
coextensive au système, de la Doctrine de la science, exposé de la méta
physique pure et méritant à ce titre de porter le même nom que le sys
tème tout entier (25).
Que recouvre donc la notion de doctrine de la science prise au sens
large ? Ou, si l'on préfère, en quoi consiste le système fichtéen ? La
question n'est pas simple. En effet, l'œuvre philosophique de Fichte
se disperse en une multitude d'ouvrages qui paraissent développer
chacun une discipline autonome : morale pour les savants, phénoménol
ogie transcendantale de la conscience, critique de la W.L., ascétique,
etc. Elle comporte de plus, — exemple unique dans l'histoire de la
philosophie, — une dizaine d'exposés du même traité de métaphysique,
la Doctrine de la science, stricto sensu (26). Il semble impossible qu'un
système unique rassemble tant de formes du savoir philosophique et
laisse coexister en son sein plusieurs métaphysiques différentes.
«D'après le plan idéal de Fichte, nous dit E. Lauth, l'exposé de
l'ensemble de la W.L. est ainsi construit : un cours sur la destination
du savant conduit au seuil de la science l'homme en train de se former.
Puis une introduction à la W.L. propose des indications sur les pré
supposés subjectivement nécessaires de la philosophie. A cette introduc
tion fait suite la détermination du concept de la W.L. Une phénoménol
ogie transcendantale, sous le titre de Données de la conscience, traite,
au plan de l'expérience, des phénomènes qui seront plus tard déduits
systématiquement dans la W.L. Suit l'exposé du Fondement de T en
semble de la W.L. qui développe la structure fondamentale formelle du
savoir. Le contenu matériel est ensuite développé dans quatre disciplines
partielles, Doctrine de la Nature, Doctrine du Droit (Doctrine de
l'Interpersonnalité), Doctrine de la Morale et Doctrine de la Religion ...
(23) Fichte, lettre à Schelling, 1799, dans Briefwechsel, éd. Schulz, Hildesheim,
01ms, 1962 (2), II, p. 165 (cité désormais : Schulz).
(24) Fichte, lettre à Schelling, 31 mai 1801, Schulz, II, p. 324.
(25) Les erreurs que nous dénonçons ci-dessous proviennent en grande partie de
l'ignorance de cette distinction.
(2$) Rappelons que les plus importants de ces exposés sont ceux de 1794-95, 1798,
1801, 1804, 1810 et 1813. Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos surprises puis
que les éditeurs de la Fichte-Gesamtausgabe der Bayerischen Akademie der Wissen-
schaften annoncent la découverte d'une W.L. de 1800.