La signification des universaux chez Abélard - article ; n°47 ; vol.80, pg 414-448

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Revue Philosophique de Louvain - Année 1982 - Volume 80 - Numéro 47 - Pages 414-448
The text in which Abelard attempts to reply, before 1120, to the questions left open by Porphyry on the statute of genera and species furnished a reflection on the meaning of the universal term, understood since Aristotle as the possible predicate of a proposition true of several subjects taken individually. Abelard refuses all the kinds of realism which he knows. The universal word (vojc, simplex sermo) has, however, more than the physical aspect of an uttered sound; it has the three meanings of: the individual things to the extent that they resemble each other, the intellective activity of man and the common conception with the aid of which it can function. This situation does not, however, imply in things any real distinct element, to which a moderate realist would have recourse to justify a univocal predication. This justification is found by Abelard in a doctrine on the existential states (status) of similar things, which correspond to an order of the natures in regard to which he approves Plato by name. God alone has a perfect knowledge of singular beings which he created in these states; man's abstractive knowledge is not false, but remains confused. Abelard's semantics contains thus in particular a metaphysics of the radically singular existence which evokes to some extent nominalism as well as a certain Platonism of natural genera and species, as in many previous writers. (Transl, by J. Dudley).
Le texte dans lequel Abélard tente de répondre, avant 1120, aux questions laissées ouvertes par Porphyre sur le statut des genres et des espèces livre une réflexion sur la signification du terme universel, entendu après Aristote comme le prédicat possible d'une proposition vraie de plusieurs sujets pris individuellement. Abélard refuse toutes les formes de réalisme qu'il connaît. Le mot universel (vox, simplex sermo) n'a cependant pas qu'un aspect physique de son proféré ; il signifie triplement : les choses individuelles en tant qu'elles se ressemblent, l'activité intellective de l'homme et la conception commune à l'aide de laquelle celle-ci peut fonctionner. Cette situation n'implique cependant, dans les choses, aucun élément réel distinct, auquel un réaliste modéré aurait recours pour justifier une prédication univoque. Cette justification, Abélard la trouve dans une doctrine sur les états existentiels (status) des choses semblables, qui correspondent à un ordre des natures à propos duquel il approuve nommément Platon. Seul Dieu a une connaissance parfaite des êtres singuliers qu'il a créés dans ces états; la connaissance abstractive de l'homme n'est pas fausse, mais elle reste confuse. La sémantique d 'Abélard véhicule ainsi, notamment, une métaphysique de l'existence radicalement singulière qui n'est pas sans évoquer le nominalisme, ainsi que, comme chez beaucoup d'auteurs antérieurs, un certain platonisme des genres et espèces naturels.
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Publié le 01 janvier 1982
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Christian Wenin
La signification des universaux chez Abélard
In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 80, N°47, 1982. pp. 414-448.
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Wenin Christian. La signification des universaux chez Abélard. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 80,
N°47, 1982. pp. 414-448.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1982_num_80_47_6197Abstract
The text in which Abelard attempts to reply, before 1120, to the questions left open by Porphyry on the
statute of genera and species furnished a reflection on the meaning of the universal term, understood
since Aristotle as the possible predicate of a proposition true of several subjects taken individually.
Abelard refuses all the kinds of realism which he knows. The universal word (vojc, simplex sermo) has,
however, more than the physical aspect of an uttered sound; it has the three meanings of: the individual
things to the extent that they resemble each other, the intellective activity of man and the common
conception with the aid of which it can function. This situation does not, however, imply in things any
real distinct element, to which a moderate realist would have recourse to justify a univocal predication.
This justification is found by Abelard in a doctrine on the existential states (status) of similar things,
which correspond to an order of the natures in regard to which he approves Plato by name. God alone
has a perfect knowledge of singular beings which he created in these states; man's abstractive
knowledge is not false, but remains confused. Abelard's semantics contains thus in particular a
metaphysics of the radically singular existence which evokes to some extent nominalism as well as a
certain Platonism of natural genera and species, as in many previous writers. (Transl, by J. Dudley).
Résumé
Le texte dans lequel Abélard tente de répondre, avant 1120, aux questions laissées ouvertes par
Porphyre sur le statut des genres et des espèces livre une réflexion sur la signification du terme
universel, entendu après Aristote comme le prédicat possible d'une proposition vraie de plusieurs sujets
pris individuellement. Abélard refuse toutes les formes de réalisme qu'il connaît. Le mot universel (vox,
simplex sermo) n'a cependant pas qu'un aspect physique de son proféré ; il signifie triplement : les
choses individuelles en tant qu'elles se ressemblent, l'activité intellective de l'homme et la conception
commune à l'aide de laquelle celle-ci peut fonctionner. Cette situation n'implique cependant, dans les
choses, aucun élément réel distinct, auquel un réaliste modéré aurait recours pour justifier une
prédication univoque. Cette justification, Abélard la trouve dans une doctrine sur les états existentiels
(status) des choses semblables, qui correspondent à un ordre des natures à propos duquel il approuve
nommément Platon. Seul Dieu a une connaissance parfaite des êtres singuliers qu'il a créés dans ces
états; la connaissance abstractive de l'homme n'est pas fausse, mais elle reste confuse. La sémantique
d 'Abélard véhicule ainsi, notamment, une métaphysique de l'existence radicalement singulière qui n'est
pas sans évoquer le nominalisme, ainsi que, comme chez beaucoup d'auteurs antérieurs, un certain
platonisme des genres et espèces naturels.La signification des universaux
chez Abélard
Le philosophe prétend, en définitive, énoncer le réel, au moyen de
sa raison, qui prend corps dans son langage. Le statut du langage, de
la raison et de la réalité, — et notamment le problème des rapports
du logique et du réel, — sont des thèmes majeurs de la réflexion
philosophique. Dans l'Occident latin, Pierre Abélard (1079-1142), qui
ne connaît encore que la logica vêtus, est un intermédiaire privilégié
entre Boèce (480-525), qui traduisit les grandes œuvres logiques de
l'antiquité grecque, et les maîtres du xme et du xiv* siècles, qui purent
disposer progressivement des traductions de toutes les œuvres logiques,
physiques, psychologiques et métaphysiques d'Aristote et de bon nombre
de textes néo-platoniciens l .
Les études abélardiennes ont bénéficié de l'intérêt que nos contempor
ains portent à tout ce qui touche au langage; de surcroît, le neuvième
centenaire de la naissance du dialecticien du Pallet a donné lieu à
1 Bibliographie sommaire: Dictionnaires: Paul Vignaux, Nominalisme: I. Le
nominalisme au XIIe siècle, in Dictionnaire de Théologie Catholique (sigle: DTC), t. XI, Ie p.,
Paris, 1931, col. 711-733; Mario Dal Pra, Abelardo (Pietro), in Enciclopedia filosofica,
2* éd., 1. 1, Firenze, Sansoni, 1967, col. 10-15; Jean Jolivet, Abélard (Pierre), in
Encyclopaedia universalis, t. 1, Paris 1968, pp. 22-23; Paul Vignaux, Nominalisme, in t. 11, Paris, 1971, pp. 863-865. — Ouvrages: J.G. Sikes, Peter
Abailard, Cambridge, 1932, 2nd éd., New York, Russell and Russell, 1965; Maria Teresa
Beonio-Brocchieri Fumagalli, La logica di Abelardo, Firenze, La Nuova Italia, 1964, 2*
éd., 1969 (trad, angl.: The logic of Abélard, Dordrecht, Reidel, 1970); Id., lntroduzione a
Abelardo (Coll. I filosofi, n°21), Bari, Laterza, 1974; Jean Jolivet, Arts du langage et
théologie chez Abélard (Études de philosophie médiévale, n° 58), Pans, Vnn, 1969; Id.,
Abélard ou la philosophie dans le langage. Présentation, choix de textes, bibliographie
(Philosophes de tous les temps, n°60), Paris, Seghers, 1969; Martin M. Tweedale,
Abailard on Universals, Amsterdam- New York-Oxford, North-Holland Co., 1976; Id.,
Abélard and the culmination of old logic, in The Cambridge History of Later Medieval
Philosophy. From the Rediscovery of Aristotle to the Disintegration of Scholasticism 1100-
1600, ed. by Norman Kretzmann, Anthony Kenny and Jan Pinborg. Associate Editor:
Eleonore Stump, Cambridge, Cambridge University Press, 1982, pp. 143-157; Jan
Pinborg, Logik und Semantik im Mittelalter. Ein Uberblick (Problemata, 10), Stuttgart-
Bad Cannstatt, Fromman-Holzboog, 1972. signification des universaux chez Abélard 415 La
plusieurs rencontres qui ont abordé notamment sa pensée sur les
universaux2.
Notre intention n'est pas de résumer ces travaux, encore moins de
prendre position à leur égard, mais de relire à leur lumière et en
bénéficiant de leurs interprétations, un texte fondamental d'Abélard, le
début de ses Gloses sur Porphyre, premier et seul passage un peu étendu
dans lequel il aborde de front les questions relatives aux universaux et il livre des éléments d'une psychologie, d'une sémantique,
voire d'une ontologie. Cette lecture, nous la proposons à des esprits qui
2 Nous citons, dans l'ordre chronologique des rencontres, cinq volumes, dont nous
extrayons les titres qui sont particulièrement en rapport avec notre sujet : I. Peter Abélard.
Proceedings of the International Conference, Louvain, May 10-12, 1971 (sigle: AL), éd. by
E.M. Buytaert (Mediaevalia Lovamensia, Series i, Studia n), Leuven University Press;
Kapellen, De Nederlandse Boekhandel, 1974: G. Verbeke, Peter Abélard and the Concept
of Subjectivity, pp. 1-11; T. Gregory, Abélard et Platon, pp. 38-64; M.T. Beonio-
Brocchieri Fumagalli, La relation entre logique, physique et théologie chez Abélard,
pp. 153-162; J. Jolivet, Comparaison des théories du langage chez Abélard et chez les
nominalistes du XIVe siècle, pp. 163-178; IL Pierre Abélard, Pierre le Vénérable. Les
courants philosophiques, littéraires et artistiques en Occident au milieu du XIIe siècle. Abbaye
de Cluny, 2-9 juillet 1972 (sigle: PAPV) (Colloques internationaux du Centre National de
la Recherche Scientifique, n°546), Paris, Ed. du C.N.R.S., 1975: Paul Vignaux, Note
sur le nominalisme d'Abélard, pp. 523-527 (discussion 528-529); Jean Jolivet, Notes de
lexicographie abélardienne, pp. 531-543 (dise. 544-545); Lambert-Marie de Rijk, La
signification de la proposition (dictum propositionis ) chez Abélard, pp. 547-555; Tullio
Gregory, Considération sur ratio et natura chez Abélard, pp. 569-581 (dise. 582-584) (trad,
ital.: Considerazioni su «ratio» e «natura» in Abelardo in Studi Medievali (Spoleto), 1973,
t. xiv, pp. 287-300); III. Petrus Abaelardus (1079-1142), Person, Werk und Wirkung [Trier,
16-19 April 1979] (sigle: AT), hrsg. von Rudolf Thomas in Verbindung mit Jean Jolivet,
D.E. Luscombe, L.M. DE Rijk (Trierer Theologische Studien, Bd. 38), Trier, Paulinus-
Verlag, 1980: Jean Jolivet, Doctrines et figures de philosophes chez Abélard, pp. 103-120;
M.T. Beonio-Brocchieri Fumagalli, Concepts philosophiques dans l'Historia Calami-
tatum et dans les autres œuvres abélardiennes, pp. 121-124; L.M. de Rijk, Peter Abàlard
(1079-1142) : Meister und Opfer des Scharfsinns, pp. 125-1 38 ; Id., The semantical Impact of
Abailard's Solution of the Problem of Universals, pp. 139-151; Wolfgang L. Gombocz,
Abaelards Bedeutungslehre als Schlihsel zwn Universalienproblem, pp. 153-164; Klaus
Jacobi, Diskussionen iiber Pràdikationstheorie in den logischen Schriften des Petrus
Abailardus. Versuch einer Ubersicht, pp. 165-179; IV. Abélard en son temps. Actes du
colloque international organisé à l'occasion du 9e centenaire de la naissance de Pierre Abélard
(14-19 mai 1979) (sigle: AST), Paris, Les Belles Lettres, 1981 : Jean Jolivet, Non-réalisme
et platonisme chez Abélard. Essai d'interprétation, pp. 175-195; V. Abélard. Le «Dialogue».
La philosophie de la logique. Actes du Colloque de Neuchâtel (16-17 novembre 1979) (sigle :
AN) par M. de Gandillac, J. Jolivet, G. Kung, A. de Libéra (Cahiers de la Revue de
Théologie et de Philosophie, n° 6), Genève-Lausanne-Neuchâtel, Rev. de Théol. et de
Philos., 1981 : Sofia Vanni Rovighi, Intentionnel et universel chez Abélard, pp. 21-28 (dise.
29-30); Jean Jolivet, Abélard et Guillaume d'Ockham, lecteurs de Porphyre, pp. 31-54
54-57); Alain DE Libéra, Abélard et le dictisme, pp. 59-92 (dise. 92-97); Guido Kung,
Abélard et les vues actuelles sur la question des universaux, pp. 99-1 13 (dise. 1 14-1 18); dise,
générale, pp. 119-128. 416 Christian Wenin
ne sont pas nécessairement spécialisés en logique ni en philosophie
médiévale. Elle leur permettra peut-être d'entrevoir dans quel sens il
conviendrait de nuancer, au gré des interprètes récents, les vues quelque
peu massives que semblent véhiculer les ouvrages de synthèse, si utiles
par ailleurs pour comprendre le mouvement de la pensée philosophique.
I. Vues classiques
Sur les rapports du logique et du réel, trois positions fondamentales
sont présentées habituellement comme significatives des grands moments
de la pensée philosophique: deux d'entre elles sont des positions
extrêmes, le réalisme dit outré et le nominalisme; la troisième est une
position médiane, le réalisme modéré, dont Thomas d'Aquin après
Aristote est souvent présenté comme le protagoniste le plus nuancé3.
Le réalisme extrême ne pose aucune distinction entre les caractères
du logique et ceux du réel. Si notre pensée est objective, si elle dit le réel,
c'est que celui-ci possède les mêmes propriétés que celles que l'on
reconnaît à notre pensée. Il comporte, non des entités labiles, mais des
réalités immuables, individuées et ordonnées suivant la distinction et la
hiérarchie que livrent nos contenus intellectuels. Pareille position se
rencontre, semble-t-il, chez Platon et chez Guillaume de Champeaux, un
des maîtres d'Abélard.
A l'opposé, le nominalisme privilégie l'intuition de l'individuel multi
ple et se méfie des constructions introduites par le fonctionnement de
notre esprit ; du coup, des termes logiquement irréductibles n'expriment
pas des entités distinctes dans le réel; l'universel n'est pas du côté du réel,
mais du côté de la pensée, qui unit les signes dont l'homme use pour
parler du réel; ces signes, qu'ils soient universels ou singuliers, expriment
le même réel, mais de manière confuse et appauvrie au regard de
l'intuition. Le fondateur de l'école nominaliste est Guillaume d'Occam,
au XIVe siècle4. Comme l'a écrit M.L. Valcke, en se demandant par
ailleurs si Occam était vraiment nominaliste, «le nominalisme tend Vers la
négation de tout réalisme, puisque, partant de la négation de la réalité
extramentale de tout universel, il suspend tout jugement concernant
l'indépendance de l'être par rapport à la connaissance du sujet, ôtant
3 Cf. Georges Van Riet, La théorie thomiste de l'abstraction, in Revue philosophique
de Louvain, 1952, t. 50, pp. 353-393.
4 Paul Vignaux, Nominalisme au XIV siècle (Conférence Albert le Grand 1948),
Montréal, Institut d'Études Médiévales; Paris, Vrin, 1948. La signification des universaux chez Abélard 417
ainsi tout sens à la question de l'adéquation de la pensée à un réel qui
serait extramental ... Pour le nominaliste 'pur'», les termes dont nous
usons pour parler du réel (essences, collections, ...) sont de purs jeux de
«vocabulaire: même le monde n'est pas autre chose que le nom que
donne le sujet à l'ensemble des données de sa conscience»5. Souvent on
rencontre des tendances plus ou moins poussées de nominalisme plutôt
que des positions identiques, mais tous les nominalismes ont en commun
de vouloir congédier la «croyance réaliste que des choses métaphysiques
se cachent derrière les mots»6. Occam avait été précédé, au début du xne
siècle, par un maître qu'Abélard fréquenta quelque temps, Roscelin de
Compiègne, auteur d'une sententia nova, suivant laquelle des termes
universels ne seraient rien d'autre que des souffles d'air {flatus vocis)
dépourvus de portée cognitive.
Le réalisme modéré tente de tenir une voie moyenne. Les choses
réelles sont individuelles et la sensibilité saisit les qualités de cet ordre.
Mais l'esprit peut penser les choses autrement qu'elles ne sont, de manière
universelle; la pensée atteint le réel, mais avec des concepts dont
l'universalité est une propriété purement logique; les individus possèdent
toutefois des qualités réelles et distinctes entre elles, correspondant aux
distinctions irréductibles entre les concepts, mais ces qualités sont
réalisées individuellement, et l'individualité n'est pas, comme telle,
signifiée par les concepts. La gnoséologie d'Aristote suit cette voie
moyenne; la plupart des maîtres du xme siècle aussi.
Pierre Abélard s'est présenté comme le champion d'une lutte
continue contre la sententia vêtus professée sous diverses formes
par Guillaume de Champeaux. Il la développe assez clairement pour
qu'aucun historien n'ait de doute à ce propos. Mais quand il s'agit de
savoir si Abélard est un partisan du réalisme modéré ou du nominalisme,
les auteurs se séparent. Tous admettent que la doctrine d'Abélard
représente un tournant dans l'histoire du xir* siècle, mais ses positions
ne sont pas toujours tranchées ni parfaitement cohérentes. Certains
privilégient chez lui le réalisme modéré et font d'Abélard un lieu de
s Guillaume d'Occam, Commentaire sur le livre des prédicables de Porphyre précédé
du Proême du Commentaire sur les livres de l'art logique, Introduction de Louis Valcke,
Traduction française de Roland Galibois (Publications du Centre d'Études de la
Renaissance, n° 7), Univ. de Sherbrooke, Centre d'Études de la Renaissance, 1978, p. 24.
6 Jean Largeault, Enquête sur le nominalisme (Publications de la Faculté des
Lettres et Sciences humaines de Paris-Sorbonne, Série «Recherches», t. 65), Paris, Béatrice-
Nauwelaerts; Louvain, Éd. Nauwelaerts, 1971, p. 16; sur les différentes sortes de
nominalisme, pp. 7-48. 418 Christian Wenin
passage de la tradition qui va d'Aristote à Boèce et à Thomas d'Aquin;
tels M. De Wulf qui écrit que «les grands docteurs du xme siècle n'auront
rien à ajouter à ses formules»7 et M. F. Van Steenberghen, qui parle du
«triomphe d'Aristote dans la théorie de la connaissance et en logique,
prélude de son triomphe universel au siècle suivant»8. MUe S. Vanni
Rovighi note volontiers la ressemblance entre les positions tenues
en gnoséologie par Abélard et par Thomas d'Aquin et elle relève des
traits qu' Abélard possède en commun avec certains phénoménologues
modernes9. D'autres auteurs soulignent plus volontiers les aspects
nominalistes de la pensée d' Abélard. Etienne Gilson a écrit qu' Abélard
«ne se trouve pas sur une ligne idéale qui relierait Aristote à Thomas
d'Aquin, mais plutôt sur celle qui relierait la grammaire spéculative à
Guillaume d'Ockham»10. C'est aussi dans l'article Nominalisme que
M. Paul Vignaux a présenté Abélard, voici plus de 50 ans, aux lecteurs
du Dictionnaire de théologie catholique11; les travaux plus récents de
M. Jean Jolivet soulignent aussi, malgré les différences, une parenté
incontestable entre la pensée d'Abélard et celle des nominalistes du xive
siècle12, mais il préfère en parlant d'Abélard, l'épithète «non réaliste» à
celle de «nominaliste»13. On aura à peu près parcouru toute la variété
7 Histoire de la philosophie médiévale, 6e éd., 1. 1, Louvain, Institut supérieur de
Philosophie; Pans, Vnn, 1934, p. 210.
8 Histoire de la philosophie. Période chrétienne (Cours publiés par l'Institut supérieur
de Philosophie), Louvain, Publications universitaires; Paris, Béatrice-Nauwelaerts, Ie éd.,
1964, p. 56; 2e éd., 1973, p. 56.
9 Lucia Urbani Ulivi, La psicologia di Abelardo e il «Tractatus de intelle ctibus»,
Prefazione di Sofia Vanni Rovighi, Roma, Edizioni di storia e letteratura, 1976, p. 9;
Sofia Vanni Rovighi, Intentionnel et universel chez Abélard, in AN, pp. 21-28, spécial
ement p. 28 et discussion, p. 29.
10 La philosophie au moyen âge des origines à la fin du XIVe siècle (Bibliothèque
historique), 2e éd., Paris, Payot, 1944, pp. 286-287 (réimpression anastatique dans la
«Petite bibliothèque Payot», n° 274, 1976, même pagination).
11 DTC, t. xi, Ie p., 1931, col. 711-784 (sur Abélard, col. 711-733). Cf. aussi J.
LARGEAULT, Enquête sur le nominalisme, 1971, pp. 86-93; Mario Dal Pra, Sul nominalismo
di Abelardo, in Rivista critica di storia délia filosofia (Firenze), 1979, an. 34, pp. 439-451 ;
Giulio Preti, Dialettica terministica e probabilismo nel pensiero médiévale, in Saggi
filosofici, Firenze, La Nuova Italia, 1976, vol. il, p. 23, distingue trois formes de
nominalisme : un nominalisme métaphysique, qui attribue aux seuls individus le caractère de
res ou substantiae, un gnoséologtque (encore appelé empirisme) qui accorde
une validité première à la connaissance intuitivo-sensible, un nominalisme logique ou
terminisme, qui fait de la logique la science des structures formelles du langage.
12 Arts du langage et théologie chez Abélard, 1969; Comparaison des théories du
langage ..., in AL, 1971.
13 Notes de lexicographie ..., in PAPV 1972 (publ. en 1975); Non-réalisme et
platonisme ... in AST 1979 (publ. en 1981). M. Paul Vignaux a présenté une retractatio La signification des universaux chez Abélard 419
des interprétations si l'on note, avec M.J. Ferrater Mora, que «en fait la
seule chose que l'on puisse affirmer avec une relative sécurité, c'est
qu'Abélard fut un réaliste contre Roscelin et un nominaliste contre
Guillaume de Champeaux, mais en tout cas pas un réaliste modéré»14.
II. La problématique
Les questions de Porphyre
C'est par le biais du statut des universaux, genres et espèces,
qu'Abélard a abordé ce que nous appelons les rapports du logique et du
réel. Un texte abstentionniste du néo-platonicien Porphyre (235-305 ca.)
a servi de support, pendant un millénaire, à la discussion des Latins
sur les universaux. Le traité des Catégories, circulant dans l'héritage
littéraire de l'école d'Aristote, envisage les dix «genres suprêmes» de
l'être : la substance, détermination fondamentale, et les neuf déterminat
ions accidentelles; ensemble ils constituent les predicaments, ce qui
s'attribue dans un langage. Porphyre souhaite introduire le lecteur des
Catégories à ces problèmes difficiles en lui fournissant dans son Isagoge
grec15 des renseignements sur les cinq prédicables ou titres auxquels
les predicaments peuvent être rapportés à un sujet: genre, espèce,
différence, propre, accident; il s'agit donc bien d'un «corollaire de
la théorie aristotélicienne du langage»16. Mais Porphyre, nourri de
néo-platonisme, sait qu'une tradition philosophique autre que celle
d'Aristote, celle d'une métaphysique platonicienne, peut être véhiculée
par les termes «genres et espèces», formes de l'être. Au carrefour de ces
deux traditions, Porphyre refuse de s'engager dans une recherche difficile
et formule des questions qu'Abélard connaîtra par la traduction et les
de l'article du DTC de 1931 et se rallie à l'expression «non-réalisme», in Note sur le
nominalisme d' Abélard in PAPV 1972 (publ. 1975); voir aussi P. Vignaux, La problémat
ique du nominalisme médiéval peut-elle éclairer des problèmes philosophiques actuels ?, in
Revue philosophique de Louvain, 1977, t. 75, pp. 293-331 (retractatio, p. 299).
14 Diccionario difilosofia, Buenos Aires, Ed. Sudamericana, 5* éd., 1965, 1. 1, p. 29.
15 Porphyrii Isagoge et in Aristotelis Categorias commentarium consiliis ... Acade-
miae litterarum regiae Borussicae edidit Adolfus Busse (Commentaria in Aristotelem
graeca, vol.iv, pars 1), Berlin, Reimer, 1887, texte grec pp. 3-32; trad, latine de Boèce,
pp. 25-51. — Une traduction française de Y Isagoge a été publiée et annotée par J. Tricot,
Porphyre, Isagoge (Bibliothèque des textes philosophiques), Paris, Vrin, 1947 (49 pp.).
16 J. Jolivet, Non-réalisme et platonisme ..., in AST, p. 176; Id., Abélard et
Guillaume d'Ockham ..., in AN, p. 42. Christian Wenin 420
commentaires latins de Boèce17: «Tout d'abord en ce qui concerne les
genres et les espèces, la question de savoir si ce sont des réalités
subsistantes en elles-mêmes, ou seulement de simples conceptions de
l'esprit, et, en admettant que ce soient des réalités substantielles, s'ils
sont corporels ou incorporels, si enfin ils sont séparés ou s'ils ne
subsistent que dans les choses sensibles et d'après elles, j'éviterai d'en
parler: c'est là un problème très profond et qui exige une recherche toute
différente et plus étendue»18.
Boèce répercute ces questions et leur donne déjà, dans ses deux
commentaires, des réponses qui s'inspirent du souci de la vérité et du
respect des anciens19. La première question énoncée par Porphyre se
lit: «la question de savoir si les genres et les espèces eux-mêmes sont
vraiment ou s'ils sont des fictions nues et vaines d'intellections iso
lées»20. Dans son deuxième commentaire à Porphyre, il rapporte aussi
que le terme «incorporel» peut viser des réalités dans deux ordres
différents : celles qui peuvent exister en dehors de tout sensible, comme
l'âme et Dieu, celles qui doivent exister dans un sensible, comme la ligne
ou la surface21. Mais Boèce n'utilise pas encore, à propos de ces
questions, le terme de «signification». Abélard l'emploiera, lui, et ce
terme colorera d'un souci de sémantique du langage l'exposé assez
étendu qu'il fournit dans un texte qu'il a rédigé autour de la quarantaine,
vers 1 120 ou un peu avant; le texte en a été publié par Mgr B. Geyer22.
17 Boethh in Isagogen Porphyrii commenta copiis a Georgio Schepss comparatis
suisque usus recensuit Samuel Brandt (Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum,
vol. 48), Viennae, F. Tempsky; Lipsiae, G. Freytag, 1906.
18 «Mox de generibus ac speciebus illud quidem, sive subsistunt sive in solis
nudisque intellectibus posita sunt, sive subsistentia corporalia sunt an incorporalia, et
utrum separata a sensibilibus an in sensibilibus posita et circa ea constantia, dicere
recusabo, altissimum enim est huiusmodi negotium et maioris egens inquisitionis»,
Porphyrii Isagogeéd. Busse, p. 25, 1. 10-14; aussi dans Boethh ... commenta, éd. Brandt,
p. 159, 1. 3-8. Nous citons d'après la traduction de J. Tricot, p. 11, 1. 9-p. 12, 1. 4.
19 Cf. Lambert M. de Rijk, Boèce logicien et philosophe : ses positions sémantiques et
sa métaphysique de l'être, in Congresso internazionale di studi boeziani (Pavia, 5-8 ottobre
1980), Ara a cura di Luca Orbetello, Roma, Herder, 1981, pp. 141-156.
20 «Prima est questio, utrum genera ipsa et species vere sint an in solis intellectibus
nuda inaniaque fingantur», premier commentaire de Boèce, éd. Brandt, p. 24, 1. 11-12.
21 Boèce, deuxième commentaire, éd. Brandt, lib. I, cap. 10, p. 161, 1. 3-4.
22 P. Abaelardi Glossae super Porphyrium, in Beitrâge zur Geschichte der
Philosophie des Mittelalters, 1919, vol. 21, pp. 1-109. Le commentaire d'Abélard aux
questions de Porphyre sur les universaux figure aux pp. 7-32. — Une traduction française
en a été proposée par M. de Gandillac dans Abélard, Œuvres choisies {Bibliothèque
philosophique) Paris, Aubier, 1945, pp. 77-127; nos traductions lui doivent beaucoup; nous
nous en écartons cependant pour nous tenir plus près de la lettre latine du texte d'Abélard, signification des universaux chez Abélard 421 La
Avec une glose sur les Catégories et celle sur le traité De l'interprétation,
il constitue ce qu'on dénomme souvent, d'après l'incipit du texte, la
Logica ingredientibus. D'entrée de jeu, Abélard, visant les cinq prédica-
bles, dit qu'on peut envisager par là cinq noms ainsi que leurs signifiés23.
H reformule ensuite les questions de Porphyre qu'il a lues chez Boèce et
sur lesquelles il reviendra en conclusion de son exposé. La première peut
être comprise: «les genres et les espèces ont-ils un être vrai ou consistent-
ils seulement dans une opinion»24, ou encore, en finale «la question de
savoir si les genres et les espèces subsistent, c'est-à-dire s'ils signifient
quelques réalités existant vraiment ou s'ils ont place dans une intellection
isolée, à savoir s'ils ont place dans une opinion vide sans aucune chose,
comme les chimères de type hirco-cerf qui n'engendrent intell
igence saine»25. La deuxième question se lit: «si l'on admet qu'ils sont
vraiment, s'agit-il d'essences corporelles ou (d'essences) incorporelles»26
et, en finale «si l'on admet qu'ils signifient des réalités subsistantes,
signifient-ils d'autres réalités subsistantes qui soient corporelles ou
incorporelles»27. La troisième question se formule: «sont-ils séparés des
réalités sensibles ou placés en elles»28, et Abélard reprend les deux
catégories d'incorporels distinguées dans le texte de Boèce; en finale il
en vue de maintenir la prégnance ou la polysémie de certains termes, conformément aux
travaux de M.J. Jolivet. Par exemple, nous traduisons toujours res par chose, malgré la
difficulté posée par aliquid (quelque chose) et aliud (autre chose), voir infra n. 41 ; pour les
adjectifs ou les participes neutres utilisés sans substantifs, nous utilisons les mots «réalité»
ou «élément» ou «aspect», suivant le contexte, jamais le mot «chose».
23 «Quod autem quinque diximus, et ad haec nomina: genus, species et cetera et ad
eorum significata quodammodo referri potest» (p. 2, 1.26-28). «Potest etiam et de
significatis omnibus istorum nominum quasi de quinque agi» (p. 2, 1. 31-32). Les citations
d'Abélard sont extraites de l'édition Geyer.
24 «Prima autem (quaestio) est huiusmodi, utrum genera et species subsistant an sint
posita in solis etc., ac si diceret: utrum verum esse habeant an tantum in opinione
consistant» (p. 7, 1. 34-36).
25 «Prima itaque huiusmodi erat, utrum genera et species subsistant, id est significent
aliqua vere existentia an sint posita in intellectu solo, etc., id est sint posita in opinione cassa
sine re, sicut haec nomina chimaera, hircocervus, quae sanam intelligentiam non générant»
(p. 27, 1. 39-p. 28, 1. 2).
26 «Secunda vero est, si concedantur veraciter esse, utrum essentiae corporales sint
an incorporales» (p. 7, 1. 36-38).
27 «Cum concedantur significare subsistentia, utrum alia subsistentia significent,
quae sint corporal ia, an quae sint incorporalia» (p. 28, 1. 17-19).
28 «Tertia vero, utrum separata sint a sensibilibus an in eis posita. Duae sunt
namque incorporeorum species, quia alia praeter sensibilia ipsa in sua incorporeitate
permanere possunt, ut Deus et anima, alia vero praeter sensibilia ipsa in quibus sunt,
nullatenus esse valent, ut linea absque subiecto corpore» (p. 7, 1. 38-p. 8, 1. 4).