Ronald Dworkin, le libéralisme et l égalité - article ; n°3 ; vol.97, pg 550-580
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Ronald Dworkin, le libéralisme et l'égalité - article ; n°3 ; vol.97, pg 550-580

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Revue Philosophique de Louvain - Année 1999 - Volume 97 - Numéro 3 - Pages 550-580
L'article vise à introduire à une des dimensions de la philosophie politique de Ronald Dworkin, sa tentative de penser l'unité du libéralisme politique et du libéralisme économique sous un concept d'égalité. Il restitue l'argumentation de Dworkin, de Taking Rights Seriously (1977) jusqu'à Foundations of Liberal Equality (1990), en passant par les articles sur l'égalité de 1981-1987. Il s'attache à montrer plus particulièrement comment Dworkin, en dégageant progressivement le fondement moral de l'idéal libéral (du système des libertés fondamentales, de la démocratie constitutionnelle et de l'économie de marché), en vient à définir le libéralisme comme un républicanisme et peut ainsi le distinguer clairement des théories politiques aussi bien conservatrices que communautariennes. L'article propose, particulièrement dans sa dernière section, une interprétation de cette conception du libéralisme, en la confrontant à d'autres théories politiques contemporaines (Rawls, Larmore, Gauthier, Habermas).
The article aims to provide an introduction to one of the dimensions of Ronald Dworkin's political philosophy, his attempt to think the unity of political liberalism and of economic liberalism under the concept of equality. It sets out Dworkin's argumentation, from Taking Rights Seriously (1977) to Foundations of Liberal Equality (1990), while taking account of the articles on equality from 1981-1987. It is concerned more precisely to show how Dworkin, by progressively uncovering the moral foundation of the liberal ideal (of the system of fundamental freedoms, from constitutional democracy to the market economy), comes to define liberalism as a republicanism and can thus distinguish it clearly from both conservative and communitarian political theories. The article proposes, particularly in its final section, an interpretation of this conception of liberalism, by confronting it with other contemporary political theories (Rawls, Larmore, Gauthier, Habermas). (Transl. by J. Dudley).
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Publié le 01 janvier 1999
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Langue Français
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Serge Champeau
Ronald Dworkin, le libéralisme et l'égalité
In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 97, N°3-4, 1999. pp. 550-580.
Résumé
L'article vise à introduire à une des dimensions de la philosophie politique de Ronald Dworkin, sa tentative de penser l'unité du
libéralisme politique et du libéralisme économique sous un concept d'égalité. Il restitue l'argumentation de Dworkin, de Taking
Rights Seriously (1977) jusqu'à Foundations of Liberal Equality (1990), en passant par les articles sur l'égalité de 1981-1987. Il
s'attache à montrer plus particulièrement comment Dworkin, en dégageant progressivement le fondement moral de l'idéal libéral
(du système des libertés fondamentales, de la démocratie constitutionnelle et de l'économie de marché), en vient à définir le
libéralisme comme un républicanisme et peut ainsi le distinguer clairement des théories politiques aussi bien conservatrices que
communautariennes. L'article propose, particulièrement dans sa dernière section, une interprétation de cette conception du
libéralisme, en la confrontant à d'autres théories politiques contemporaines (Rawls, Larmore, Gauthier, Habermas).
Abstract
The article aims to provide an introduction to one of the dimensions of Ronald Dworkin's political philosophy, his attempt to think
the unity of political liberalism and of economic liberalism under the concept of equality. It sets out Dworkin's argumentation, from
Taking Rights Seriously (1977) to Foundations of Liberal Equality (1990), while taking account of the articles on equality from
1981-1987. It is concerned more precisely to show how Dworkin, by progressively uncovering the moral foundation of the liberal
ideal (of the system of fundamental freedoms, from constitutional democracy to the market economy), comes to define liberalism
as a republicanism and can thus distinguish it clearly from both conservative and communitarian political theories. The article
proposes, particularly in its final section, an interpretation of this conception of liberalism, by confronting it with other
contemporary political theories (Rawls, Larmore, Gauthier, Habermas). (Transl. by J. Dudley).
Citer ce document / Cite this document :
Champeau Serge. Ronald Dworkin, le libéralisme et l'égalité. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 97,
N°3-4, 1999. pp. 550-580.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1999_num_97_3_7166Dworkin, le libéralisme et l'égalité Ronald
L'objectif de ces pages est limité. Il est d'introduire à une des
dimensions de la philosophie politique de Ronald Dworkin. L'œuvre de
Dworkin1 n'est en effet ici considérée et questionnée que dans sa ten
tative de penser l'unité du libéralisme politique et du libéralisme éco
nomique sous un concept d'égalité. Des pans entiers de l'argumentat
ion ne sont abordés que de manière indirecte2 ou laissés dans l'ombre3.
Qui plus est, la théorie du libéralisme est présentée comme un
ensemble de conclusions artificiellement isolées du sol où elles pren
nent naissance, le minutieux travail d'interprétation du droit constitu
tionnel américain, au plus près de la pratique des juristes, et la théorie
de l'interprétation juridique qui le sous-tend4. Coupées de cet arrière-
plan, ces conclusions risquent d'apparaître comme le résultat d'un ra
isonnement a priori, alors que la démarche de Dworkin n'est pas de
type constructiviste. La question de l'évolution de la pensée de
Dworkin, de Prendre les droits au sérieux — point de départ de cette
étude — jusqu'aux derniers articles sur l'égalité, n'est pas non plus
envisagée pour elle-même. Les approfondissements et infléchissements
ultérieurs ne sont considérés que sous l'angle particulier de cette étude.
Enfin la question de savoir dans quelle mesure la théorie de Dworkin
s'inscrit ou non dans le prolongement d'une tradition qui ancre le lib
éralisme dans la valeur d'égalité ne peut être examinée dans le cadre de
cet article. Je me contenterai, afin de faire apparaître l'originalité et la
puissance de la perspective de Dworkin, de signaler quelques conver-
1 Cf. la bibliographie qui figure à la fin de cette étude.
2 Par exemple la justification des droits particuliers à partir du principe du droit,
dans les nombreux articles consacrés à l'avortement, à l'euthanasie, à l'affirmative action,
à la liberté de la presse, aux droits politiques...; ou encore la très fine élaboration des
concepts éthiques présentée dans Foundations of Liberal Equality.
3 Par exemple la conception de la démocratie présentée dans What is Equality?
Part 4: Political Equality, et les arguments relatifs à l'articulation, dans une démocratie
libérale, des procédures majoritaires et du travail des juges chargés d'interpréter la
Constitution.
4 Cf. Prendre les droits au sérieux (particulièrement aux pages 52-55) et L'empire
du droit. R. Dworkin, le libéralisme et l'égalité 551
gences et divergences avec des théories contemporaines du droit et de
la politique5.
Les ouvrages et articles de Dworkin n'étant que partiellement dis
ponibles en français, le début de l'étude s'attache à restituer, pour la
clarté du propos, les grandes lignes de l'argumentation de Dworkin. La
conclusion avance quelques hypothèses interprétatives.
Droit et politique
La distinction du droit et de la politique — qui, on le verra, ne doit
pas être durcie au point de faire perdre de vue leur racine commune —
est au cœur de l'interprétation de la société libérale que propose
Dworkin. Expliciter les idéaux libéraux (le système des libertés fonda
mentales, la démocratie constitutionnelle et l'économie de marché) et la
cohérence de ceux-ci, c'est d'abord faire apparaître que les droits sont
pensés, dans une telle société, comme des atouts politiques contre
l'Etat, détenus par les individus6. Le principe de toute politique est en
effet de chercher à atteindre des buts qui satisfont les intérêts de la com
munauté7. Mais telle est selon Dworkin la conception libérale du
droit — ces buts ne peuvent fournir une justification suffisante pour pri
ver les individus de leurs droits (par exemple pour obliger les enfants
noirs à suivre un enseignement dans des écoles noires si la situation
d'un grand nombre de citoyens, parmi lesquels ces enfants eux-mêmes
peut-être, devait s'améliorer au cas où une telle mesure serait adoptée).
La perspective de Dworkin est donc clairement anti-utilitariste. Elle
range son auteur du côté des théories de la morale et du droit qui, à
l'instar de celle de Kant, refusent d'ancrer les normes dans la recherche
du bonheur collectif (c'est-à-dire de considérer qu'elles sont en harmon
ie avec cette recherche ou de postuler, à la manière des historicistes,
qu'elles pourraient être déduites du processus historique). Seule une
argumentation morale peut établir l'idée que les individus sont porteurs
5 Celles avec lesquelles Dworkin entre en débat mais aussi d'autres qui peuvent
permettre d'éclairer sa démarche: par exemple la perspective, très différente, dans l'esprit
de Hobbes, de David Gauthier dans Morals by agreement (Oxford, Clarendon Press,
1986), ou celle, plus proche de Dworkin, de Charles Larmore (Morale et modernité, Paris,
PUF, 1993).
6 Prendre ...,44.
7 Cette formule, acceptable en première approximation, ne suffit pas, on le verra, à
caractériser la politique d'une société libérale. 552 Serge Champeau
de droits8. Le cœur de celle que présente Prendre les droits au sérieux
met en évidence ce qui fait la faiblesse de tout utilitarisme. Une politique
qui, globalement, satisfait le plus grand nombre de préférences, peut semb
ler, parce qu'elle respecte l'impartialité, incarner le droit, chaque
citoyen y étant traité à l'égal de tout autre. Mais parce que les préférences
ne sont pas seulement personnelles mais aussi externes (elles concernent
l'attribution de biens et de possibilités à d'autres qu'à moi-même: je peux
avoir une préférence en défaveur de l'homosexualité, par exemple, ou des
préjugés raciaux), les théories utilitaristes rendent possibles les majorités
tyranniques: «si les préférences externes font pencher la balance, le fait
qu'une politique améliore la situation d'une communauté en un sens uti
litariste ne suffirait pas à fournir une justification compatible avec le droit
d'être traités en égaux de ceux qu'elle dessert»9. Le droit exige donc une
justification de principe et non une utilitariste (V 'affirmative
action, par exemple, doit être justifiée comme un progrès moral et non
comme une mesure permettant de réduire les tensions raciales).
Prendre les droits au sérieux ne signifie cependant pas que la poli
tique soit inessentielle ni qu'elle doive être systématiquement subordonnée
au droit. Certes les buts ne sont pas les droits, mais le champ politique a sa
propre légitimité, qui est celle du calcul global, des compromis entre stra
tégies concurrentes dans la poursuite de buts collectifs — l'efficacité éco
nomique, la puissance militaire, etc.. — qui visent à produire un bénéfice
pour la communauté dans son ensemble. La perspective utilitariste est,
dans ce champ, relativement pertinente, même si le calcul des préférences
ne peut y prendre qu'une forme très grossière. Sans même aborder la ques
tion théorique du sens qu'il peut y avoir à comparer les préférences de dif
férents sujets, il faut reconnaître qu'il n'existe pas, en pratique, de calcul
disponible. Les décisions politiques, de ce fait, sont prises au moyen d'un
processus, la démocratie, qui assure grossièrement une expression des
divers intérêts, et des compromis dans le meilleur des cas acceptables10.
8 II apparaîtra que dans ses travaux les plus récents (Foundations of Liberal
Equality) Dworkin articule cette argumentation morale à une argumentation éthique, en
cherchant à ancrer, d'une manière non-utilitariste, le juste dans le bien.
9 Prendre..., 341.
10 On comparera cette conception avec celle de Habermas dans Droit et démocrat
ie (Paris, Gallimard, 1997) pour qui la politique permet de parvenir à un consensus
rationnel et ne doit pas se réduire au compromis. Le réalisme de Dworkin apparaît clair
ement quand il en vient à envisager l'hypothèse que le bien-être général pourrait ne pas
être défini indépendamment du processus démocratique mais être ce que produit une ins
titution bien conçue de cette sorte (Prendre..., 454). R. Dworkin, le libéralisme et l'égalité 553
II serait donc erroné d'accuser Dworkin de considérer le droit comme un
absolu (en conférant à la Constitution et aux juges chargés de l'interpré
ter un pouvoir exorbitant par rapport à celui des élus du peuple).
L'affirmation de l'autonomie du droit par rapport à la politique n'exclut
pas que les droits puissent faire l'objet de compromis, non seulement
avec d'autres droits concurrents, mais aussi avec les intérêts de la com
munauté (si le coût pour la société est trop grand).
Cette conception réaliste de la politique ne doit cependant pas mas
quer ce qui en cette dernière, dans une société libérale, relève des prin
cipes et non des compromis. Il apparaîtra, lorsque nous déterminerons
plus précisément l'idée d'une politique libérale, que la claire et nécess
aire distinction des buts et des droits doit être atténuée et qu'un fonde
ment commun aux deux doit être envisagé. Le pouvoir politique, dans sa
poursuite des grands buts collectifs, ne peut pas en effet ne pas distr
ibuer (des biens et des pouvoirs11) et celui d'une société libérale le fait,
nous le verrons, selon une norme qui n'est plus celle de l'utilitarisme,
même s'il doit toujours plus ou moins composer avec des intérêts divers.
Droits et buts ne peuvent donc être pensés très longtemps de manière
indépendante. C'est ce qui apparaît, avant même que la question du fon
dement du droit ne soit pleinement posée, dans la formulation de ce que
Prendre les droits au sérieux nomme le principe du droit.
Le principe du droit
Comment justifier notre intuition que l'individu ne peut pas être
sacrifié à la satisfaction des intérêts communs, et la distinction du droit
et de la politique qui en découle? Le recours aux théories du contrat
social, qui cherchent à établir l'existence d'un droit de veto de l'individu
sur la décision collective — de diverses manières d'ailleurs, selon que
les hommes à l'état de nature sont pensés comme des individus égoïstes
ou comme des porteurs de droits — pourrait être tentant. Ce n'est cepen
dant pas de cette manière que Dworkin aborde la question du fondement
des droits individuels12. Il refuse, en particulier, de suivre une des ver-
11 Cf. Political Equality. Les pouvoirs — la part qui revient à chaque citoyen dans
la prise de décision — sont distribués selon le même idéal d'égalité qui régit par ailleurs
la distribution des biens par le marché (cf. infra).
12 Elle aurait pu le conduire soit du côté de D. Gauthier (qui déduit la morale, à la
manière de Hobbes, d'un calcul individuel), soit du côté de Rawls (dont la perspective est
plus déontologique). 554 Serge Champeau
sions récentes du contractualisme, celle de J. Rawls. Déduire le droit le
plus fondamental, celui d'avoir les mêmes libertés que tout autre
homme, des raisonnements effectués par les contractants dans Imposition
originelle sous voile d'ignorance ne nous avance guère. Dans cette posi
tion, qui consiste à faire abstraction de mon individualité, je traite autrui
comme mon égal (la fiction de Rawls équivaut à l'idée rousseauiste ou
kantienne d'une volonté soucieuse de l'universel). L'hypothèse de la
position originelle ne fait donc que reformuler la thèse déontologique
qui est au cœur de certaines théories du contrat social, celles qui refusent
de suivre Hobbes dans sa déduction des normes à partir de l'intérêt
égoïste. À ce titre, elle ne peut fonder l'idée d'égalité qu'elle présuppose
plutôt (avec sa fiction d'individus abstraits raisonnant avec le souci de
l'universel). Tout au plus peut-elle nous inciter à expliciter cette exi
gence d'égalité et à lui trouver un autre fondement.
Sur la base de sa définition initiale du droit, Dworkin envisage deux
autres manières de justifier la thèse selon laquelle les individus sont por
teurs de droits pensés comme autant d'atouts contre l'Etat. La première,
celle de Kant entre autres, invoque l'idée de dignité humaine, en consi
dérant que nous devons reconnaître tout homme comme membre à part
entière de la communauté humaine (on pourrait dire, même si Dworkin
ne le formule pas ainsi, que le droit est fondé dans une ontologie de per
sonnes, au sens que Kant donne à ce terme). La seconde invoque Y égal
ité politique, en supposant que «les membres les plus faibles d'une
communauté politique ont droit à la même attention et au même respect
de la part de leur gouvernement que s'en sont assurés les membres les
plus puissants»13.
La différence entre ces deux perspectives peut paraître, à première
vue, assez ténue. Avant d'en expliciter la formule centrale (droit à la
même attention et au même respect) il importe de souligner que sur trois
points au moins la réponse de Dworkin se distingue de celle qui invoque
la dignité humaine. En premier lieu, Dworkin définit toujours le droit en
rapport avec l'action d'un gouvernement14. Plus qu'à une ontologie de
personnes, le principe du droit renvoie à la nécessité — qui demande
elle-même à être fondée — de protéger l'individu par une limitation du
pouvoir politique dont la nécessité propre est de ce fait même reconnue
13 Prendre..., 296.
14 «Nous n'avons besoin des droits (considérés comme des éléments de la théorie
politique) que si une décision dommageable à quelqu'un trouve néanmoins une justifica
tion apparente dans une défense du bien commun...» {Une question de principe, 464). R. Dworkin, le libéralisme et l'égalité 555
(nous aurons l'occasion de revenir à la fin de l'étude sur ce point dont
l'importance apparaîtra alors pleinement). En deuxième lieu, le refus de
fonder le droit dans la notion de dignité humaine est à mettre en rapport,
comme nous le verrons, avec le refus plus général de la dichotomie clas
sique de la dignité (que le droit garantirait) et de l'intérêt (que l'écono
mie de marché permettrait de satisfaire avec efficacité), dichotomie de
laquelle nous sommes partis en opposant droit et politique, mais qui
empêche de penser l'unité profonde du libéralisme politique et du libé
ralisme économique sous le même principe d'égalité15. Enfin, me
semble-t-il, Dworkin ne cherche pas tant, avec cette formule, à établir un
fondement ultime du droit — question qui fait l'objet de prudentes
approches que nous examinerons — qu'à dégager des intuitions et des
pratiques de nos sociétés un principe du droit d'où puissent être dérivés
tous les autres droits16 (et aussi, on le verra, la conception libérale de la
politique ).
L'explicitation du principe du droit à la même attention et au même
respect donne lieu, dans Prendre les droits au sérieux, à un raisonne
ment long et complexe où Dworkin prend clairement ses distances par
rapport à une autre manière de fonder le droit, celle qui, ne se contentant
pas de la simple proclamation des droits universels, entend les dériver
d'un droit à la liberté. À cette tentative (celle, dans le contexte de la
pensée américaine contemporaine, des libertariens) Dworkin oppose le
principe fondamental du droit qu'est le droit à l'égalité. Il parvient, de
cette manière, à infléchir la conception politique libérale vers l'égalité, à
contre-courant de toutes les perspectives qui voient dans l'individua
lisme un ennemi de l'égalité. Il n'est pas possible, dans la limite de ces
pages, de restituer l'intégralité de l'argumentation par laquelle Dworkin
établit que la notion de droit à la liberté est dénuée de sens et doit être
remplacée par celle de droit à l'égalité. Nous n'en retiendrons que les
grandes étapes. Si par liberté nous entendons, avec des libéraux comme
I. Berlin, licence, alors il n'y a pas de droit à la liberté que nous puis
sions faire valoir comme atout contre l'Etat (je n'ai aucun droit à remon-
15 Cette dichotomie apparaît clairement dans Prendre..., 510: «Est-ce que les
droits particuliers reflètent un idéal politique profond, comme l'idée de dignité ou d'auto
nomie individuelles, et le bien-être collectif un autre idéal en concurrence, comme l'idée
que le plaisir est un bien en soi?».
16 À parler rigoureusement, le principe du droit n'est pas un droit, comme le lais
sait croire la première formulation de Dworkin, mais la source des droits {Prendre...,
510). 556 Serge Champeau
ter en voiture Lexington Avenue si la ville décide de la mettre en sens
interdit). La formule ne peut avoir un sens que si par liberté nous enten
dons, avec Mill, «le statut d'une personne indépendante et égale»17,
celui que les lois (contre le meurtre, le monopole, etc..) ne menacent
pas mais garantissent. Il serait ainsi possible de parler d'un droit à l'i
ndépendance. Mais qu'est-ce qui distingue exactement un tel droit du
droit à la licence? Dworkin, conscient de la difficulté du problème,
avance prudemment l'idée qu'être indépendant signifie être capable de
décider ce qui est bien pour soi-même. Mais à l'évidence cette réponse
ne suffit pas, la formule pouvant s'appliquer aussi bien à la licence. Il
faut donc que ce droit à la liberté-indépendance signifie le droit à être
protégé contre les atteintes les plus graves à la liberté. Mais qu'est-ce
qui distingue une liberté fondamentale d'une autre liberté? La différence
entre remonter Lexington Avenue en sens interdit et une liberté fonda
mentale ne peut consister en une différence de degré (la catégorie de
quantité s'applique difficilement à la liberté). Il faut donc voir en elle
une différence de nature. Le droit à la liberté-indépendance pourrait être
le droit «à des valeurs ou des intérêts ou à un statut à rencontre desquels
va cette contrainte particulière»18. La formule, bien vague, est précisée
dans les pages qui suivent. Un gouvernement doit traiter ceux qu'il gou
verne 1) à la fois avec attention (comme des êtres capables de souffrance
et de frustration) et respect des êtres aptes à former des juge
ments intelligents sur la manière selon laquelle ils doivent mener leur
vie et agir selon ces jugements) 2) avec une égale attention et un égal
respect.
Les questions que suscite cette formulation du principe du droit
sont nombreuses. Inattention renvoie-t-elle davantage à la distribution
des biens et le respect à celle des libertés, comme le suggère la phrase
qui suit? Il le semble, et les ouvrages ultérieurs, qui mettent cependant
en œuvre une terminologie différente, confirment cette interprétation19.
17 Prendre..., 378.
18387.
19 Une question..., 455, distingue l'indépendance politique (le gouvernement traite
chacun avec égale attention) et morale (le gouvernement traite chacun
avec égal respect). La distinction ultérieure, dans L'empire..., de justice et fairness
recouvre en gros la précédente. Le principe d'égale attention et d'égal respect prend le
nom, dans Do Liberty and Equality Conflict?, de principe de l'éthique individualiste
(composé de deux principes, celui de l'égale valeur des citoyens et celui de leur respons
abilité envers la conduite de leur propre vie, principes fondant respectivement l'égalité
et la liberté et renvoyant ainsi à l'attention et au respect des formulations antérieures). R. Dworkin, le libéralisme et V égalité 557
Pourquoi Dworkin range-t-il par ailleurs ce principe, en le résumant par
l'expression droit à l'égalité, sous ce dernier concept seulement? Que le
principe ne repose plus sur une conception de la liberté-licence est évi
dent, mais pourquoi ne pas le ranger aussi sous le concept de la liberté-
indépendance?20 Cette distinction entre licence et indépendance a-t-elle
été d'ailleurs pleinement établie? Faut-il supposer que la licence de
remonter Lexington Avenue ne relève pas de l'indépendance parce
qu'elle ne repose pas sur un «jugement intelligent sur la manière de
mener ma vie», que les actes par lesquels j'entends mener ma vie à part
ir de jugements intelligents définissent le champ des libertés fondament
ales opposables à l'Etat?21 Dworkin est sans doute conscient de ces
questions, et de bien d'autres encore, puisqu'il déclare que cette formule
ne constitue qu'un «début de réponse», qui permet cependant, malgré
les incertitudes, de caractériser clairement la conception libérale de
l'égalité. Elle ne préconise pas tant le droit à un traitement égal que le
droit à être traité comme un égal. S 'agissant par exemple de la politique
économique — dont nous verrons plus loin ce qui la légitime dans une
société libérale — le droit à l'égale attention exige que ceux qui, du fait
d'une décision économique de l'Etat (par exemple la taxation de tel type
de revenu) subissent un préjudice au nom de l'intérêt général, aient droit
non pas à ne pas subir ce mais à ce que l'on tienne compte de
celui-ci dans le calcul visant à déterminer l'intérêt général22. Le droit à
un traitement égal, qui trouve sa place dans la théorie libérale de l'égal
ité (il régit la distribution des droits politiques tels que le droit de vote
et des droits civils de réunion, de parole, etc.) découle du droit plus
fondamental à être traité comme un égal, lequel requiert dans certains
20 Dans Do Liberty..., Dworkin modifie la formulation initiale de Prendre.... Les
droits ne sont plus dérivés du droit à l'égalité mais du principe de l'individualisme
éthique (plus précisément de sa seconde composante, la responsabilité de l'individu quant
à la conduite de sa vie). Cette formulation ancre plus précisément les droits dans une
conception de la liberté-indépendance, tout en maintenant le rapport des à la notion
d'égalité (puisque le principe de responsabilité est inséparable de celui d'égale valeur, les
deux principes définissant ensemble celui de l'individualisme éthique).
21 Le critère permettant de distinguer la liberté-indépendance et la définition la plus
précise des libertés fondamentales sont peut-être donnés par Une question..., 458: une
liberté est fondamentale quand un gouvernement ne peut la restreindre qu'en faisant un
calcul d'intérêt où interviennent nécessairement des préférences externes (par lesquelles
les autres condamnent mes convictions et mes valeurs). La défense de ces libertés fonda
mentales ne se confond pas avec celle de la licence (un gouvernement peut limiter celle-
ci s'il ne calcule pas à partir de préférences externes).
22 C'est ainsi que Prendre. . . résout la tension entre les deux conceptions de la poli
tique (calcul globalement militariste et distribution selon l'idéal d'égalité). 558 Serge Champeau
cas le droit à un traitement égal. Dworkin peut ainsi conclure ce long
raisonnement par l'idée que le droit à des libertés spécifiques ne s'op
pose nullement à un droit concurrent à l'égalité mais découle du droit
plus fondamental à celle-ci.
Malgré les incertitudes relatives à la fin de ce raisonnement, la
perspective d'ensemble est cependant remarquablement claire. Les
droits que la tradition philosophique a qualifiés de naturels (les libertés
civiles et les droits politiques) sont pensés comme découlant d'un prin
cipe plus fondamental, celui qui doit régir toute action d'un gouverne
ment libéral. Il apparaît que ce principe fonde à la fois l'armature jur
idique d'une société libérale (puisque les droits individuels en dérivent)
et la pratique politique de celle-ci (puisque la distribution des ressources,
c'est-à-dire le marché économique, est régie, comme nous le verrons,
par ce principe): «il nous permet de jouir des institutions de la démoc
ratie politique, qui appliquent un utilitarisme global ou grossier, et de
protéger cependant le droit fondamental des citoyens à une attention
égale et à un égal respect en interdisant les décisions qui semblent a
priori susceptibles d'avoir été prises en vertu des composantes externes
des préférences que la démocratie révèle»23.
Le problème du fondement du droit
Si l'énoncé du principe fondamental du droit commence à nous
faire comprendre les différents idéaux de la société libérale (libertés
civiles, droits politiques, économie de marché) dans leur unité, le pro
blème du fondement ultime de ce principe n'en est pas pour autant
résolu. Ce principe, bien qu'il permette de dériver l'ensemble des droits,
n'est pas pensé par Dworkin comme un axiome: il est simplement une
formalisation de l'idéal d'une société libérale. Il n'est donc pas imposs
ible de construire une argumentation qui répondrait à la question: pour
quoi devons-nous considérer chaque homme avec la même attention et
le même respect! Mais, proche en cela d'autres théoriciens contempor
ains du libéralisme24, Dworkin ne fait pas porter l'essentiel de son effort
23 Prendre..., 394.
24 J. Rawls, dans Political Liberalism (N.Y. Columbia University Press, 1993)
laisse ouverte la question du fondement dernier du concept de justice, qui fait selon lui
l'objet, dans une société libérale, d'un consensus par recoupement, et peut être fondé de
multiples manières (selon la philosophie ou la religion de chacun). C. Larmore, dans

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