Pouvoir central et libertés locales. Le monnayage en bronze de Claude avant 50 après J.-C - article ; n°12 ; vol.6, pg 33-61

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Revue numismatique - Année 1970 - Volume 6 - Numéro 12 - Pages 33-61
12
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1970
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Langue Français
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Jean-Baptiste Giard
Pouvoir central et libertés locales. Le monnayage en bronze de
Claude avant 50 après J.-C
In: Revue numismatique, 6e série - Tome 12, année 1970 pp. 33-61.
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12
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Giard Jean-Baptiste. Pouvoir central et libertés locales. Le monnayage en bronze de Claude avant 50 après J.-C. In: Revue
numismatique, 6e série - Tome 12, année 1970 pp. 33-61.
doi : 10.3406/numi.1970.994
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/numi_0484-8942_1970_num_6_12_994Jean-Baptiste GIARD
POUVOIR CENTRAL ET LIBERTÉS LOCALES
LE MONNAYAGE EN BRONZE DE CLAUDE
AVANT 50 APRÈS J.-C*
(PL I-XI)
du destin chaque Ainsi monde, et, soir, parfois sur le tout les plus nos pas un vaste, précipités seuils veuvage pressés où de du le lauriers jour, pouvoir d'un de ! singulier ce s'exile côté
Saint-John Perse.
Souvent décrites dans les ouvrages, mais rarement reproduites
en images (dessins ou photographies), les monnaies en bronze
de Claude retiennent l'attention par la très grande variété des
formes ou, plutôt, des déformations que les graveurs ont fait
subir aux types monétaires. A côté de pièces bien frappées, qui
proviennent de l'atelier de Rome (pi. I, a et b), on observe de
nombreuses imitations dont les imperfections grossières sont la
marque indubitable d'une origine locale. Entre ces deux extrêmes,
il faut ranger des monnaies dont les fautes de fabrication, pour
vénielles qu'elles soient, trahissent quand même une origine
provinciale : leur étude soulève un délicat problème de classement
et d'attribution. C. H. V. Sutherland1, examinant en 1935 les
* La documentation de cet article provient d'un certain nombre de musées dont
je tiens à remercier les conservateurs pour leur grande complaisance : MM. H.-D. Schultz
(Berlin), D. T.-D. Clarke (Colchester), R. A. G. Carson (London, British Museum),
С. H. V. Sutherland (Oxford, Ashmolean Museum), Mlle M.-L. Cornillot (Besançon),
MM. P. Gras (Dijon, Bibliothèque Publique), J.-P. Bouvet (Laval), P. Gigi (Mayenne),
J.-Y. Mme M. Veillard Lang (Strasbourg), (Rennes), J. M. Bornibus J. Ruf (Roanne), (Vienne). R. Joffroy (Saint-Germain-en-Laye),
1. С. Н. V. Sutherland, Romano- British imitations of bronze coins of Claudius I,
New York, 1935 [Numismatic notes and monographs, n° 65), p. 12 et 22; id., Coinage
and currency in Roman Britain, London, 1937, p. 11 et suiv. 34 JEAN-BAPTISTE GIARD
imitations de Claude trouvées en Grande-Bretagne, leur assignait
une origine bretonne; il appuyait sa démonstration sur une
documentation remarquablement riche, mais limitée : faute
d'investigations sur le continent, il pécha peut-être par excès et
eut tendance à ramener ce monnayage à la Bretagne romaine.
Il semble, en réalité, que tout l'Occident fut touché par la monnaie
d'imitation et que la Gaule, la première, favorisa l'expansion d'un
monnayage irrégulier, mais toléré par le gouvernement central1.
En effet, les trouvailles monétaires sont particulièrement
fréquentes sur tout le territoire de l'ancienne Gaule, et les recherches
que j'ai entreprises dans les musées de France m'incitent à penser
que les régions situées au nord de la Loire ont connu sous le règne
de Claude une singulière floraison d'imitations locales.
La qualité de fabrication de ces pièces se ressent beaucoup de
la maladresse ou du goût des graveurs employés dans les officines
gallo-romaines, mais la plupart du temps, le modèle est respecté,
— aucun détail essentiel du type monétaire ne manque, — et
il arrive parfois que l'imitation se laisse confondre avec lui, tant
la finesse et la fermeté du dessin sont grandes. Cependant, si
belles soient-elles, ces monnaies ne comportent jamais dans la
légende du droit ou du revers le titre de P(ater) P(atriae)2 : on
peut donc en déduire qu'elles ont été forgées à l'imitation des
pièces émises à Rome au début du règne de Claude et, sans doute,
avant janvier 42, mois pendant lequel l'empereur fut proclamé
Pater Patriae (entre le 6 et le 12 janvier)3. Est-ce à dire que leur
fabrication n'a pas demandé plus d'un an (41 après J.-C), qu'elle
1. Cf. C. H. V. Sutherland, Romano-British imitations of bronze coins of Claudius I,
New York, 1935, p. 4 ; M. Grant, The six main aes coinages of Augustus. Controversial
studies, Edinburgh, 1953, p. 136 ; E. Ritterling, Das fruhrômische Lager bei Hofheim
i. T.: Ausgrabungs- und Fundbericht, dans Annalen des Vereins fur nassauische
Altertumskunde und Geschichtsforschung , XXXIV, 1904, p. 38-39 ; H. Willers, Geschichte
der rômischen Kupferpragung vom Bundesgenossenkrieg bis auf Kaiser Claudius...,
Leipzig und Berlin, 1909, p. 198.
2. G. F. Hill, A hoard of Roman and British coins from Southants, dans NC* XI,
1911, p. 45, signale deux imitations locales de Claude qui, d'après ses références à
Cohen, porteraient les lettres PP, mais sur l'une d'elles au type de Minerve qu'il
reproduit pi. III, 4, je ne vois pas ces lettres. D'autre part, Cazalas décrit dans les
Procès-verbaux des séances de la Soc. franc, de numismatique. 1934, p. xxxvni-xxxix,
une monnaie de Caligula surfrappée sous Claude dont la légende du droit se terminerait,
selon sa restitution, par les lettres PP, ce dont je doute, comme d'ailleurs J. Schwartz,
Note sur le monnayage sénatorial entre 37 et 42 p. C, dans i?iV5 XIII, 1951, p. 38-39.
3. Paulys Realencyclopàdie der classischen Altertumswissenschaft. Neue Bearb.,
III/2, 1899, col. 2787 et 2792 ; Ada fratrum Arvalium (éd. G. Henzen), Berlin, 1874,
p. Liv ; E. M. Smallwood, Documents illustrating the principales of Gaius, Claudius
and Nero, Cambridge, 1967, p. 15. MONNAYAGE EN BRONZE DE CLAUDE 35 LE
n'a pas duré plus longtemps que celle de la bonne monnaie de
Rome ? Si l'on considère les nombreuses monnaies d'imitation
connues par les trouvailles et les médailliers, ce laps de temps
paraît bien court. Soulevant naguère la question, G. M. Kraay1
jugeait avec raison qu'il fallait prolonger le temps de fabrication
des monnaies marquées de la légende TI CLAVDIVS CAESAR AVG
PM TRP IMP, sans mention des lettres PP, jusqu'en 50 après J.-C,
— date à laquelle le titre de Pater Pairiae figure pour la première
fois sur les pièces d'or et d'argent (TRP X)2, — mais, en tirant
des parallèles entre l'or, l'argent et le bronze, il omettait de
distinguer les deux monnayages de bronze l'un de l'autre et les
comprenait dans le même intervalle de temps. Étant donné la
rareté des pièces attribuables à l'atelier de Rome, je doute pourtant
qu'on puisse en répartir la production sur plus d'une année. Seul,
me semble-t-il, le monnayage local a pu durer près de dix ans.
On répliquera sans doute que la mauvaise monnaie chassant la
bonne, la monnaie de Rome devait normalement disparaître sous
le flot des imitations locales. Néanmoins, il est significatif que
sur les quadrantes de bronze émis au début du règne (RIC 72 et 74),
le titre de Pater Pairiae apparaisse dès le deuxième consulat
(42 après J.-C.) et que la frappe de ces quadrantes, symbole de
la bonne monnaie recouvrée3, — comme l'indiquent les trois
lettres PNR (pondus nummi restitutum) gravées au droit d'une
de ces pièces (RIC 74), — cesse dès la fin de ce consulat. Ne
faut-il pas voir dans cet arrêt le signe manifeste d'un changement
dans la politique monétaire de Claude qui, à partir de ce moment,
et jusqu'en 50, s'en remet aux officines locales du soin d'appro
visionner en monnaies divisionnaires de bronze l'Occident romain ?
Bien entendu, le public perdit au change. Au Heu de posséder
une monnaie d'un style uniforme et d'une valeur constante, il eut
affaire à toutes sortes de pièces de fabrique disparate et de poids
variable4. C'est ainsi qu'un même coin d'effigie servit à frapper
indifféremment des as et des dupondii (n08 13-15, 254-255); en
outre, d'anciens types monétaires, étrangers au répertoire de
1. C. M. Kraay, Die Munzfunde von Vindonissa (bis Trajan), Basel, 1962 (Verôf-
fenllichungen der Gesellschaft pro Vindonissa, V), p. 36-37 ; id., dans Journal of Roman
studies, LUI, 1963, p. 177.
2. Th. Fischer, Bemerkungen zur spâtclaudischen Mùnzpragung, dans Revue suisse
de numismatique, XLVI, 1967, p. 35.
3. D. W. MacDowall, The PNR type of Claudius, dans Schweizer Milnzblàtler,
1968, p. 80-86.
4. Pièce justificative I, p. 44. 36 JEAN-BAPTISTE GIARD
Claude, furent repris pour de nouvelles pièces (nos 39-52). La plus
commune des imitations est sans conteste l'as et la plus rare,
le sesterce; le dupondius occupe une place honorable, mais il
fut loin d'avoir le même crédit que l'as auprès de ses utilisateurs.
Sans pouvoir nous appuyer sur des renseignements statistiques
sûrs, remarquons simplement que la plupart des trouvailles isolées
faites en France et en Grande-Bretagne concernent des as. Par
ailleurs, la grande trouvaille du gué de Saint-Léonard1 compte
en monnaie locale plus de 3000 as pour près de 800 dupondii et
trois sesterces (dont un demi-sesterce coupé), à quoi s'ajoutent
seulement quelques as et dupondii de Rome ; le gué de Condé-sur-
Aisne2 paraît plus riche en bonnes monnaies, — un exemplaire de
Lyon, 154 exemplaires de Rome et 133 imitations locales (dont
127 as, 4 dupondii, 2 sesterces), — mais en publiant cette trouvaille,
je crois, réflexion faite, avoir classé dans l'atelier de Rome des pièces
qu'aujourd'hui je considère plutôt comme des imitations locales.
Pour sa part, C. H. V. Sutherland3 estime que 70 % des imitations
trouvées en Grande-Bretagne sont des as, 25 % des dupondii et
5 % des sesterces. Ces chiffres sont fragmentaires et ne peuvent év
idemment pas servir de base à une étude précise sur le monnayage
d'imitation, mais ils indiquent déjà quels pouvaient être les princ
ipaux courants de la circulation monétaire à l'époque de Claude.
L'étude du poids des imitations locales est tout aussi malaisée
que celle de leur répartition respective entre les différentes divisions
de l'unité monétaire. Une chose est certaine : ce poids est dans
l'ensemble plus léger que celui de la monnaie de Rome pour la
catégorie correspondante. La liste des monnaies que je décris
plus loin donne déjà une idée des limites à l'intérieur desquelles
les poids peuvent osciller, mais il est bien évident qu'on ne saura
évaluer l'affaiblissement de ces imitations par rapport à la monnaie
1. Chedeau et de Sarcus, Mémoire sur les découvertes archéologiques faites en 1864
dans le lit de la Mayenne au gué de Saint-Léonard, Mayenne, 1865 (extr. du Bull, de la
Soc. d'archéol., sciences, arts el belles-lettres de la 1865), p. 29 et suiv. J'ai
examiné personnellement les pièces décrites par ces auteurs, ce qui m'a amené à
corriger certaines de leurs attributions.
2. J.-B. Giard, Le pèlerinage gallo-romain de Condé-sur- Aisne el ses monnaies,
dans RN* X, 1968, p. 113-116. Voir aussi la trouvaille de Rennes (A. Toulmouche,
Histoire archéologique de l'époque gallo-romaine de la ville de Rennes..., Rennes et Paris,
1847, p. 50), dont je décris plus loin des exemplaires, et les trésors du Puy-de-Dôme
(i?7V6 VI, 1964, p. 151) et de Worcester (С. H. V. Sutherland, A late Julio-Claudian
aes hoard from Worcester, dans iVC7 III, 1963, p. 57-59).
3. С. H. V. Sutherland, Romano- British imitations of bronze coins of Claudius I,
New York, 1935, p. 12. MONNAYAGE EN BRONZE DE CLAUDE 37 LE
de Rome qu'une fois déterminé le poids exact de cette monnaie
de Rome. La rareté de la documentation ne m'a pas encore permis
de réunir un assez grand nombre de pièces pour obtenir des
résultats bien fondés, et les calculs effectués jadis par G. Elmer1
manquent trop de précision pour qu'on puisse s'y fier. Cet auteur
donne bien le poids moyen de 168 as de Claude (11,25 g), mais
il s'abstient de signaler de quels types sont les pièces utilisées
pour son opération et s'il y mêle les pièces de toutes les émissions
de Claude, qu'elles soient ou non marquées des lettres PP.
Il existe un cas où le poids des as de fabrication locale se
rapproche du poids légal, c'est celui des surfrappes2. En effet, les
officines locales ont fréquemment pris comme flans monétaires des
as de Caligula. Comme dès le début du règne de Claude, le Sénat
avait ordonné de fondre la monnaie d'airain frappée à l'effigie
de cet empereur3, elles s'empressèrent d'appliquer la loi et même
d'en interpréter les termes dans un sens qui leur fût avantageux :
au lieu de refondre les as démonétisés, elles se contentèrent de
les surfrapper, faisant ainsi l'économie d'une coûteuse manipulat
ion. Il semble aussi que, prises d'un beau zèle ou d'une hâte
négligente, elles aient confondu sous le marteau monnaies de
Caligula et monnaies de Tibère, car on rencontre également souvent
des as de Claude surfrappés sur des monnaies à l'autel de Lyon4.
Faut-il supposer que le gouvernement approuva ou toléra cette
extension donnée à la loi ? Il n'est pas impossible que le Sénat
jugeant médiocre ou de qualité inégale la monnaie dite de Lyon,
qui d'ailleurs, ayant eu le tort d'échapper à son contrôle, ne
pouvait gagner ses bonnes grâces, fermât les yeux devant ces
apparentes méprises, ou que l'empereur lui-même couvrît de sa
protection les monnayeurs locaux dont l'activité répondait
parfaitement à ses intérêts. Quoi qu'il en soit, la surfrappe des
monnaies de Tibère et de Caligula, — ainsi que des monnaies
frappées sous Caligula aux effigies d'Agrippa et de Germanicus,
1. G. Elmer, Die Kleinkupferpragung von Augustus bis Nero. Ein Beitrag zur
Kupferpràgung der erslen Kaiserzeit, dans NZ, LXVII, 1934, p. 18. Voir aussi
С H. V. Sutherland, op. cit., p. 20-21.
2. Pièce justificative II, p. 48.
3. Dion Cassius, LX. 22 ; Suétone, Div. Claud., XI.
4. J'ai même trouvé à Rennes un dupondius de Claude au type de Ceres surfrappé
sur un dupondius de Tibère au type de l'autel de Lyon (n° 53). — Le Musée de Roanne
et le Cabinet des Médailles de Paris possèdent, le premier, une imitation de Caligula
au type de Vesta, le second, une imitation d'Agrippa au type de Neptune (AF 4743),
toutes deux surfrappées sur des as à l'autel de Lyon : ce qui laisserait entendre que cette
opération remonterait au règne de Caligula ( ?) 38 JEAN-BAPTISTE GIARD
— profita largement au monnayage d'imitation : plus exigeant
sur la qualité de sa production, l'atelier de Rome ne paraît pas
avoir usé de cet expédient. Un examen attentif des pièces sur
frappées me porte en effet à croire, contrairement à l'hypothèse
que j'ai formulée naguère1 en suivant J. Schwartz2, que Rome
se garda bien d'une telle pratique. Au reste, toutes ces pièces de
Caligula et, à plus forte raison, celles de Tibère avaient-elles le
poids requis par les nouvelles normes ?
Ayant trouvé, grâce au décri des monnaies de bronze de Caligula,
une source de métal, les officines locales durent cependant
rechercher ailleurs de quoi compléter leur approvisionnement.
Leur production fut si abondante qu'il est difficile d'admettre
qu'elles se sont bornées à refondre et à surfrapper d'anciennes
monnaies. L'importante diffusion des imitations locales témoigne,
en effet, de la faveur quasi générale dont elles jouirent dans
l'Occident romain, et les nombreuses liaisons de coins que j'ai
relevées en France et en Grande-Bretagne3 sont l'indice d'une
pénétration profonde à l'intérieur des territoires nouvellement
conquis par les Romains. Des liaisons de coins unissent, par
exemple, Rennes et Saint-Léonard; des monnaies provenant d'une
même officine se retrouvent à Vindonissa, Condé-sur- Aisne,
Saint-Léonard et Rennes; enfin une vingtaine d'as au type de
Minerve, — type le plus fréquemment imité, — relient Colchester
(Camulodunum) et le Kent à Rennes, Saint-Léonard, Saint-Maur
(cant. Grandvilliers, arr. Beauvais, Oise), au sanctuaire de
Champlieu et à Condé-sur-Aisne. Cette dernière série de monnaies,
dont l'origine paraît bien gallo-romaine, démontre la vitalité du
monnayage local qui écoula sa production aussi facilement
semble-t-il, en Bretagne que sur le continent4. Occupée par les
Romains depuis 43, la Bretagne élargit en effet le marché monétaire
de l'Empire en offrant au commerce de nouveaux débouchés5 :
logiquement, il était inévitable que bon nombre de monnaies
d'imitation fussent importées pour répondre à la demande de
1. RN' X, 1968, p. 81.
2. J. Schwartz, Note sur le monnayage sénatorial entre 37 et 42 p. C, dans RNS XIII,
1951, p. 37-41.
3. Pièce justificative III, p. 51.
4. G. F. Hill, A hoard of Roman and British coins from Southants, dans NC* XI,
1911, p. 52.
5. Sur la conquête de la Bretagne, voir D. R. Dudley et G. Webster, The Roman
conquest of Britain A. D. 43-57, London, 1965 ; G. Webster, The military situations in
Britain between A. D. 43 and 71, dans Britannia, I, 1970, p. 179 et suiv. MONNAYAGE EN BRONZE DE CLAUDE 39 LE
l'économie bretonne et, plus simplement sans cloute, pour régler
la solde des troupes chargées de pacifier le pays1. Certes, il n'est
pas exclu que des officines locales aient pu s'établir en Bretagne
lorsque la pacification fut assez avancée, mais il est vraisemblable
que les premières monnaies de Claude à circuler dans cette région
furent gallo-romaines, sinon romaines.
Largement répandue, la monnaie d'imitation dut par conséquent
bénéficier d'une entière liberté de circulation : il est en effet difficile
d'imaginer que sa diffusion se fît dans la clandestinité. La situation
profita certainement à des artisans avides qui s'ingénièrent à
contrefaire la monnaie de Rome, sinon la monnaie locale elle-même,
— on en reconnaît la production à certains signes caractéristiques2 :
style rude et primitif, types renversés, légendes fautives, poids
faible, exemplaires fourrés, — toutefois, dans leur majorité, il
semble que les monnaies de bronze furent émises par des
monnayeurs agréés par l'État. Certes, faire le départ entre la
fausse monnaie et les imitations autorisées, si l'on peut dire,
n'est pas toujours chose aisée : seuls, peut-être, les changeurs
romains s'entendaient-ils à séparer le bon grain de l'ivraie; mais
on comprend quel trouble le trafic des faussaires dut jeter dans
le crédit.
A quels monnayeurs le gouvernement accorda-t-il sa confiance ?
C. H. V. Sutherland3, observant qu'un grand nombre de bonnes
imitations se retrouvent auprès des anciennes villes militaires,
suppose avec raison que des camp-moneyers ont pu forger ces
monnaies. Par ailleurs L. Lafïranchi4, à qui la disparité du
monnayage de Claude n'a pas échappé, verrait dans certaines
pièces dont la qualité de fabrication s'écarte des normes officielles
sans toutefois tomber dans la grossièreté des imitations barbares,
l'œuvre de faussaires habiles, sinon le produit d'un atelier monétaire
installé dans un camp militaire et frappant monnaie pour une
armée en campagne. L'hypothèse d'un monnayage militaire est
séduisante : en Gaule même, le gué de Condé-sur-Aisne où l'on
a découvert des imitations de Claude n'est-il pas à proximité de
1. C. H. V. Sutherland, Romano- British imitations of bronze coins of Claudius I,
New York, 1935, p. 23.
2. Pièce justificative I, p. 46, n°» 21-38.
3. C. H. V. Sutherland, Bomano- British imitations..., p. 24.
4. L. Lafïranchi, La monetazione imperatoria e senatoria di Claudio I° durante il
quadriennio 41-44 d° Cr°, dans RiN, LI, 1949, p. 41. 40 JEAN-BAPTISTE GIARD
la région de Reims (Durocortorum), connue, selon E. Ritterling1,
pour son importance militaire ? Vindonissa et les villes du Rhin
n'auraient-elles pas contribué à développer ce monnayage qui,
outre son utilité pratique, servait parfaitement la politique de
domination de Rome ? Technique de diffusion remarquable, la
première à jouer sur une aussi grande échelle avant l'imprimerie
et la télévision, le monnayage répondait, en effet, exactement
aux besoins de la propagande impériale en faisant connaître à
bref délai, dans les régions les plus reculées du monde romain,
l'image sacrée de l'empereur, objet d'un culte universel2.
Il se peut toutefois que les monnayeurs de l'armée aient été
secondés dans leur tâche par des communautés ou de simples
particuliers, changeurs et manieurs d'argent3, officiellement
reconnus par l'empereur. Celui-ci aurait sans doute trouvé son
profit à se décharger dû soin de battre monnaie sur des financiers
capables non seulement d'ouvrir des ateliers, mais aussi de créer
un marché monétaire actif. Car en produisant de la monnaie
divisionnaire de bronze à bas prix, ces financiers détenaient le
moyen de multiplier les opérations de change là où la monnaie
d'or et d'argent ne pouvait servir aux petites transactions de la
vie quotidienne4. Tandis qu'ils favorisaient le commerce, ils
accéléraient la circulation monétaire sur laquelle ils ne manquaient
évidemment pas de prélever leur gain. L'argent appelant l'argent,
leurs affaires prospéraient, pour le plus grand bien de l'empereur
qui intervenait alors pour recevoir son dû.
Mais, dira-t-on, le Sénat n'avait-il pas le contrôle exclusif du
1. E. Ritterling, Zur Geschichle des rômischen Heeres in Gallien unier Augustus,
dans Bonner Jahrbucher, 114/115, 1906, p. 168. Voir aussi A. Grenier, Manuel d 'archéo
logie gallo-romaine. I, Généralités. Travaux militaires, Paris, 1931, p. 246 et suiv.
2. Sur la propagande politique dans l'Antiquité, voir A. Alfôldi, The main aspects
of political propaganda on the coinage of the Roman Republic, dans Essays in Roman
coinage presented to Harold Mattingly, Oxford, 1956, p. 63-95. Voir aussi Meriwether
Stuart, How were imperial portraits distributed throughout the Roman Empire? dans
American journal of archaeology, XLIII, 1939, p. 601-617; id., The portraiture of
Claudius. Preliminary studies, New York, 1938, p. 53. Sur les techniques de diffusion
actuelles, voir J. Cazeneuve, Les pouvoirs de la télévision, Paris, 1970, p. 104 et suiv.
3. Cf. A. Deloume, Les manieurs d'argent à Rome jusqu'à l'Empire ..., 2e éd., Paris,
1892.
4. Sur les opérations de change dans l'Antiquité, voir R. Herzog, art. Nummularius,
dans Paulys Realencyclopádie der classischen Altertumswissenschaft. Neue Bearb.,
XVII/2, 1937, col. 1415-1455 ; St. Bolin, State and currency in the Roman Empire lo
300 A. D., Stockholm, 1958, p. 236 et suiv. ; T. R. Broughton, Asia Minor,
dans An economic survey of ancient Rome, ed. by Tenney Frank, IV, Baltimore, 1938,
p. 888 et suiv. Voir aussi les réserves de M. H. Crawford, Money and exchange in the
Roman world, dans Journal of Roman studies, LX, 1970, p. 45. MONNAYAGE EN BRONZE DE CLAUDE 41 LE
monnayage de bronze ? Que des provinces impériales aient forgé
des imitations locales prouve que le Sénat perdit en fait ses droits1
lorsque le monnayage de bronze cessa dans l'atelier de Rome à
la fin de l'année 41 après J.-G. Certes, il les retrouva en 50, lorsque
Rome émit de nouveau de la monnaie de bronze, marquée cette
fois des lettres P(ater) P(atriae), mais dans l'intervalle, son
pouvoir fut confisqué par Claude qui ainsi désirait sans doute,
d'une part, améliorer ses finances, d'autre part, accorder ses
faveurs aux provinces impériales et, en particulier, à la Gaule,
son pays natal2. Faut-il donner un sens politique à cette diminution
provisoire d'un privilège du Sénat ?
L'étude des contremarques apposées par Claude sur les monnaies
de son prédécesseur illustre, semble-t-il, cette idée3. Nous savons
déjà que le Sénat ordonna de fondre la monnaie d'airain de
Caligula et nous avons vu quel usage le monnayage local fit de
cette mesure pour surfrapper les as démonétisés. En fait, ce fut
la damnatio memoriae de Caligula qui entraîna ce décri des
monnaies : aussitôt Claude saisit l'occasion d'en tirer profit, mais
au lieu de surfrapper grossièrement les anciennes espèces, il leur
laissa libre cours, pourvu qu'elles fussent marquées de son poinçon
(TCIISP, КЗШ\ TICNIM, Tl-C-A, TIA/). L'opération n'avait
rien d'original, puisque les premiers empereurs de Rome l'avaient
pratiquée en d'autres circonstances4, mais elle permit à Claude
de ménager son bien et aux camps militaires d'assurer au plus
vite le paiement des troupes5. Car une nouvelle fois, l'armée joua
un rôle prépondérant dans la politique monétaire de l'empereur en
1. Cf. G. H. V. Sutherland, Claudius and the senatorial mini, dans Journal of Roman
studies, XXXI, 1941, p. 70-72.
4e éd., 2. Sur Paris, la politique 1929, p. 171 de Claude et suiv. en ; J. Gaule, Carcopino, voir С. La Jullian, table claudienne Histoire de Lyon la Gaule, et l'impéIV,
rialisme égalitaire, dans ses Points de vue sur l 'impérialisme romain, Paris 1934. p. 159
et suiv. ; voir aussi R. Syme, Tacitus, I, Oxford, 1958, p. 436 et suiv.
3. Pièce justificative IV, p. 56.
4. С M. Kraay, The behaviour of early imperial countermarks, dans Essays in
Roman coinage presented to Harold Mattingly, Oxford, 1956, p. 113-136 ; M. Grùnwald,
Die rômischen Bronze- und Kupfermunzen mil Schlagmarken im Legionslager Vindo-
nissa, Basel, 1946 (Verôffentlichungen der Gesellschaft pro Vindonissa, II) ; K. Kraft,
Zu den Schlagmarken des Tiberius und Germanicus. Ein Beitrag zur Datierung der
Legionslager Vindonissa und Oberhausen, dans Jahrbuch fur Numismatik und
Geldgeschichle, II, 1950/1951, p. 21-35.
5. Cf. Suétone, Div. Claud., X, 8. Voir aussi J.-B. Giard, Le pèlerinage gallo-romain
de Condé-sur- Aisne et ses monnaies, dans fiiV" X, 1968, p. 92. — Sur le paiement des
troupes en monnaie de bronze, voir César, La Guerre Civile, Livre III. CIII, 1. Sur
l'utilisation limitée de cette monnaie par l'armée, voir G. Webster, The Roman imperial
army of the firsl and second centuries A. D., London, 1969, p. 256 et suiv.