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Quelques réflexions sur l'anti-judaïsme chrétien au Moyen Âge - article ; n°3 ; vol.2, pg 355-366

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Histoire, économie et société - Année 1983 - Volume 2 - Numéro 3 - Pages 355-366
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1983
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Langue Français
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Gilbert Dahan
Quelques réflexions sur l'anti-judaïsme chrétien au Moyen Âge
In: Histoire, économie et société. 1983, 2e année, n°3. pp. 355-366.
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Dahan Gilbert. Quelques réflexions sur l'anti-judaïsme chrétien au Moyen Âge. In: Histoire, économie et société. 1983, 2e
année, n°3. pp. 355-366.
doi : 10.3406/hes.1983.1329
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1983_num_2_3_1329ътг
QUELQUES REFLEXIONS SUR L'ANTI-JUDAISME
CHRETIEN AU MOYEN AGE*
par Gilbert DAHAN
Traiter, dans le temps nécessairement bref d'un exposé, le sujet qui m'a été proposé :
«Chrétiens et Juifs du 1er au XVIème siècle», tiendrait de la gageure ou de l'inconscience.
Certes, une solution élégante pour relever un tel défi pourrait consister en une approche
bibliographique, qui fournirait en même temps un grossier «état de la question». Elle
ne serait point illégitime : on sait combien se sont développés les travaux portant sur les
relations entre Chrétiens et Juifs et la part qu'y ont prise des savants tels que James
Parkes, Peter Browe, Jules Isaac, Marcel Simon, Bernhard Blumenkranz, Léon Poliakov
et quelques autres — que leur approche ait été historique au sens strict ou plutôt théo
logique, qu'elle ait été le fruit d'une réflexion studieuse ou le résultat d'une interroga
tion véhémente sur le destin du peuple juif (1). Pourtant, je ne choisirai pas cette voie.
Tout en rappelant ici ou là les travaux principaux sur tel ou tel point, je tenterai de vous
livrer une sorte de synthèse — ou, plutôt, une photographie aérienne qui, nécessairement,
sera imprécise, partielle et partiale. Et encore m'en tiendrai-je à la période que je con
nais le moins mal, le Moyen Age occidental — ce qui représente tout de même dix siècles
d'histoire et de rapports fluctuants.
En guise de préliminaires, quelques mises en garde sont, je crois, indispensables.
1 — Tout d'abord, le terme même qui désigne l'objet de cette étude pose problème :
l'ensemble des travaux présentés aujourd'hui est placé sous le signe d'une réflexion sur
V antisémitisme. Est-ce la bonne désignation ? Il est vrai que l'on emploie ce mot à tort
et à travers. Vous savez qu'il est de création récente, ayant été forgé lors de l'affaire
Dreyfus. Sa connotation essentielle est indubitablement raciste. L'antisémite voue sa
haine aux Juifs en tant que ceux-ci lui semblent constituer une race déterminée. On voit
ici déjà combien est inadéquat ce terme pour le Moyen Age, période pendant laquelle
les Juifs, quand ils sont persécutés, le sont au nom d'idées essentiellement religieuses ;
que des facteurs économiques expliquent souvent les explosions de rage anti-juive ne
* Communication présentée au colloque annuel de VInstitut de recherches sur les civilisations de
l'Occident moderne (Université de Paris-Sorbonne) du 19 mars 1983 sur V Antisémitisme : hier et au
jourd'hui.
1 . Les ouvrages des auteurs cités constituent la base de toute étude de l'anti-judaïsme chrétien :
J. Parkes, The Conflict of the Church and the Synagogue, Londres, 1934 ; P. Browe, Die Judenmission
im Mittelalter und die Pàpste, Rome, 1942 ; J. Isaac, Genèse de l'antisémitisme , Paris, 1956 ; M. Simon,
Verus Israel, Paris, 1948 ; B. Blumenkranz, Juifs et Chrétiens dans le monde occidental, 430-1096,
Paris-La Haye, 1960 ; L. Poliakov, Histoire de l'antisémitisme, t. 1 et 2, Paris, 1955 et 1961. 356 Gilbert DAHAN
change rien à l'affaire : seules des considérations religieuses justifient — aux yeux des
persécuteurs du moins, et nous verrons que sur ce plan même ils sont dans leur tort —
seules des considérations religieuses justifient les agressions contre le peuple juif. Le Juif
converti appartient dès son baptême à la famille chrétienne, et jamais son origine n'a
pu constituer un obstacle à l'ascension dans la société ou dans l'Eglise d'un ancien Juif.
A ma connaissance, une seule fois durant tout le Moyen Age se pose ce problème et
c'est dans les discussions autour du «pape juif», Anaclet II, à qui ses adversaires repro
chent clairement ses origines juives : saint Bernard, par exemple, déplore que «la sou
che judaïque occupe le siège de Pierre, au mépris du Christ» (2). Mais nous sommes dans
un contexte de polémique politicienne et, de toutes façons, malgré une étude récente (3),
cette question reste encore obscure : qu'en est 41 vraiment de l'origine juive d'Anaclet ?
Quels ont été les arguments de son parti en face de ces attaques ? Un autre exemple que
l'on pourrait m'objecter est la législation wisigothique, extrêmement dure à l'égard non
seulement des Juifs, mais aussi des prosélytes : bien que je déteste ce genre de parallèle,
je ne puis m'empêcher de rapprocher ces lois de celles de l'Allemagne nazie ou de la
France de Vichy. Mais je ne pense pas que la législation wisigothique soit le fruit d'un
racisme proprement dit. Les mesures contre les convertis s'expliquent par la faiblesse
du pouvoir royal, incapable de faire respecter ses décrets^ donc multipliant les mesures
répressives, et aussi par la persistance d'une résistance juive. En effet, le caractère rigou
reux des mesures prises par Sisebut, menant à l'alternative baptême ou exil, ne met pas
fin à la présence juive, comme en témoignent les lois mêmes de ses successeurs et l'i
mportance de l'établissement juif dès les débuts de la conquête arabe.
Enfin, la controverse sur le Verus Israel permet de clarifier le débat : la promulgation
d'une Loi nouvelle rend caduque l'ancienne et le caractère de peuple élu est transféré
du peuple juif au peuple chrétien. Mais, si l'ensemble des Chrétiens deviennent le vérita
ble Israël, ils n'oublient pas que les Juifs sont les descendants des élus de l'ancienne Loi.
Une certaine jalousie, pourrait-on dire, parcourt les textes de polémique, qui ne man
quent pas de mettre dans la bouche des Juifs leur fierté d'appartenir au peuple des pa
triarches et des prophètes, et certains textes théologiques rappellent les liens charnels
qui unissent le Christ au peuple juif. Il ne parait donc pas possible de parler de racisme
et d'antisémistisme au Moyen Age. Aussi emploierai-je le terme d'anti-judaisme, dont la
connotation est beaucoup plus spécifiquement religieuse.
2 — Une seconde observation préliminaire concerne encore le sujet même de cet ex
posé : je vais donc parler d'anti-judaisme — et de cela seulement. Autrement dit, mon
exposé ne concernera qu'un aspect de l'histoire juive. Je ne sais si cette remarque vous
paraît aller de soi. Mais, souvent, l'histoire juive a pu être considérée comme une histoire
de l'anti-judaisme — son récit étant celui des souffrances et des malheurs du peuplejuif.
Les historiens anciens ont été les premiers à donner cette orientation — et, en fait, ils
n'ont pas été bien compris. L'exemple le plus connu est celui de Joseph ha-Kohen, qui ' vécut en Italie au XVIème siècle et dont l'ouvrage principal, Emeq ha-bakha — La val
lée des larmes — est une chronique des souffrances juives pendant le Moyen Age et à
son époque ; on oublie souvent que cet ouvrage avait primitivement une destination l
iturgique, son auteur souhaitant qu'on le lût lors des offices du jour anniversaire de la
2. Ep. 139, éd. J. Leclercq et H. Rochais des Opera omnia, t. 7, Rome, 1977, p. 335.
3. A.Grabois, «From 'Theological' to 'Racial' Antisemitism : the Controversy of the Jewish Pope
in the 12th Century» (en hébreu), dans Z/on, 47 (1982), pp. 1-16. CHRÉTIEN AU MOYEN AGE 357 ANTI-JUDAISME
destruction des temples de Jérusalem, journée de deuil et d'affliction où sont également
commémorés les maux plus récents dont a souffert le peuple juif . Cependant, la tendance
à voir dans l'histoire des Juifs, surtout au Moyen Age, une «vallée de larmes» a longtemps
prévalu. Même si le sang et les larmes surabondent dans cette histoire, il n'y a pas que
cela : des historiens modernes, s'élevant contre cette histoire «larmoyante», ont mis
l'accent sur les hauts faits des Juifs, leur importance politique, économique ou sociale,
leur apport culturel (4). Un autre aspect, insuffisamment développé à mon. jugement,
concerne le rapport du Juif avec le non-Juif dans le déroulement le plus banal de la vie
quotidienne. En France, par exemple, les Juifs ont pu vivre jusqu'en 1276 éparpillés
dans de minuscules bourgades — notamment en Normandie, en Champagne, en Franche-
Comté et dans tout le midi (5). La possibilité d'un tel habitat implique que, malgré des
crises et des incidents, les rapports Juifs/non-Juifs ont dû être statistiquement beaucoup
plus harmonieux que conflictuels. Une autre preuve nous est fournie, à un autre niveau,
par les discussions entre savants des deux bords qui, loin d'être seulement des disputes,
ont revêtu souvent l'aspect d'échanges scientifiques — que ce soit sur le texte de la Bible
ou sur les questions les plus variées : géométrie, astronomie, etc. Mes propres recherches
me montrent que de tels échanges ont été beaucoup plus fréquents que ne le laisserait
croire la répétition des quelques mêmes exemples dans les articles sur la question.
D'autre part, l'histoire juive n'est pas seulement celle des rapports avec les non-Juifs :
la vie interne des communautés juives est intense et passionnante ; c'est un domaine qui
commence à être étudié sérieusement, notamment par des historiens israéliens.
Donc, ne nous méprenons pas ; c'est seulement d'un aspect de l'histoire juive que trai
tera mon exposé, l'anti-judaisme et ses manifestations : doublement négatif, pourr
ait-on dire, puisque se trouveront tus et le côté positif des relations judéo-chrétiennes
et l'histoire spécifique du judaïsme médiéval.
3 — La dernière observation de ces trop longs préliminaires sera brève : ce sont les
résultats d'une recherche en cours que j'exposerai (je travaille essentiellement sur l'Occi
dent chrétien aux XHème-XIVème siècles). Aussi les interrogations seront-elles plus
nombreuses que les affirmations et je demande que l'on voie en ces quelques idées plus
une étape dans une réflexion qui se poursuit qu'une quelconque pensée définitive —
même si, parfois, emporté par l'élan d'une démonstration, je puis donner l'impression
d'affirmer péremptoirement la vérité.. .
1 . LA MARQUE DES ÉVÉNEMENTS
L'histoire événementielle est passée de mode, on méprise les dates. Tant pis : j'en
courrai votre mépris et, qui pis est, je vous ennuierai probablement, mais il me paraît
indispensable, avant toute réflexion plus globale, de connaître les faits et de les situer
bien précisément. Aussi commencerai-je par vous rappeler les événements les plus mar
quants de cette histoire de l'anti-judaisme médiéval. Bien évidemment, je ne choisirai
4. Voir les réflexions de S. W. Baron, «The Jewish Factor in Medieval Civilization», A n den t and
Medieval Jewish History , New Brunswick, 1972, p. 514.
5. Comme le montrent les travaux de la «Nouvelle Gallia Judaica* , Équipe de Recherche208 du
С N.R.S. .
358 Gilbert DAHAN
que quelques faits, les plus significatifs, c'est-à-dire surtout ceux qui témoignent d'une
dégradation supplémentaire de la situation des Juifs.
J'ai fait allusion tout à l'heure à l'époque wisigothique. C'est par elle que doit com
mencer toute étude de l'anti-judafsme au Moyen Age, čar elle nous procure le premier
exemple d'une législation d'exception. Rappelons tout d'abord qu'à travers l'Empire
romain (ce qui en subsiste et ce qui lui succède), la situation légale du Juif reste théor
iquement inchangée pendant tout le Haut Moyen Age : comme l'a bien montré notam
ment James Parkes (6), le Juif est «ciues Roman us, religione Iudaeus» — on pourrait
dire : de nationalité romaine et de confession juive ; donc ayant tous les droits et devoirs
du citoyen romain et jouissant de privilèges liés à sa particularité religieuse (comme de
ne pas être convoqué par un juge le samedi...) Sisebut (612-621) inaugure une politique
violemment anti-juive : une série de lois promulguées dès le début de son règne visent à
briser la puissance économique des Juifs. Mais cela ne suffît pas : en 613 probablement,
il impose aux Juifs le dilemme qui leur sera par la suite trop souvent posé : le baptême
ou l'exil (ou la mort). Si Isidore de Seville, en un passage délicieux de son Histoire des
rois des Goths, condamne cette mesure (7), il est loin d'être favorable aux Juifs : c'est
lui qui préside le IVème concile de Tolède, en 633, dont les actes réservent aux Juifs
dix canons sur 75 ; on a parlé d'un «statut des Juifs» à leur propos (8). La situation ira
en empirant, pouvoirs civil et religieux s'efforçant d'anéantir toute vie juive. On sait
quelle sera la fin de cet épisode : l'Espagne tombant aux mains des musulmans, la légis
lation et le pouvoir wisigothiques disparaissent. Ce chapitre wisigothique est vraiment
très troublant : s'il reste très limité dans le temps et dans l'espace et, surtout, s'il est
sans lendemain, il préfigure curieusement d'autres périodes de l'histoire juive : le XVème
siècle espagnol et, comme cela a déjà été dit, les persécutions de notre siècle.
Les terreurs de l'an mil n'ont eu que des effets limités sur les relations judéo-chrét
iennes. Certes, aux alentours de cette date fatidique, les incidents ont pu se multiplier
— mais elle ne marque pas de transformation particulière. En revanche, la date de 1096
est un véritable tournant dans l'histoire des Juifs en Occident. On sait qu'après l'appel
d'Urbain II à Clermont et avant même l'organisation d'une croisade officielle, a pris nais
sance un mouvement populaire, spontané et désordonné. Dans sa Chronique, Sigebert
raconte brièvement les faits : les foules se rassemblent, mêlant nobles et vilains, riches et
pauvres, hommes libres et serfs ; une trêve (entre ces divers groupes) est partout conclue
et ces foules s'attaquent d'abord aux Juifs ; elles les obligent à croire en le Christ ; ceux
qui ne veulent pas croire, elles les privent de leurs biens, les massacrent et les éliminent
des villes (9). Le raisonnement de ces croisés est le suivant : pourquoi aller au loin comb
attre les ennemis du Christ, alors que nous en trouvons à portée de la main (10)? Ainsi,
à Rouen, à Metz et, surtout, dans la vallée du Rhin, des communautés entières sont-
elles anéanties. On observera que les massacres sont le fait de ces bandes désorganisées
et qu'il ne se passera rien de tel quand les armées officielles traverseront ces mêmes ré
gions. D'autre part, en général, les autorités ecclésiastiques ou civiles s'efforcent de pro
téger les Juifs, avec plus ou moins de succès. La date de 1096, en hébreu TaTNu, reste
6. Ouvr. cité (n. 1), pp. 307-344.
7. Historia de regibus Gothorum, sub anno 650 (Pair. lat. 83, 1073) : «Au début de son règne,
(Sisebut) amenant les Juifs à la foi chrétienne, eut certes du zèle, mais non selon la doctrine ; en effet,
il les obligea par la force, eux qu'il eût été opportun d'appeler à la foi par la raison.»
8. Voir B. Blumenkranz, ouvr. cité (n. 1), passim.
9. Sigebert Chronica, Monum. Germ. Hist., Script., t. 6, p. 367.
10. Cf. Guibert de Nogent, Autobiographie , éd. et trad. E.-R. Labande, Paris, 1981, p. 246. AISME CHRÉTIEN AU MOYEN AGE 359 ANTI-JUD
chargée de souvenirs dramatiques pour les Juifs, comme le dit un chroniqueur hébraï
que : «Cette année apporta douleur et larmes, pleurs et plaintes ; difficultés et adversité
nous assaillirent, comme jamais cela ne nous était arrivé en ce royaume depuis l'époque
où nous nous y étions établis.» (1 1) Les Juifs sortent traumatisés de cette épreuve. Leur
situation a totalement changé ; avant 1096, les incidents (en dehors de l'Espagne wisigo-
thique) étaient sporadiques, isolés : des bagarres entre voisins, comme le dit B. Blumen-
kranz. 1096 marque la première persécution généralisée. Alors qu'ils croyaient leur situa
tion sûre et stable — ce à quoi les autorisaient leurs amitiés avec les autorités civiles et
religieuses, leur importance sur le plan économique, leur rôle intellectuel même — les
Juifs se rendent compte alors de la précarité de leur établissement, à la merci qu'ils sont
de troubles populaires (12). De fait, même si le Xllème siècle est encore une période
«ouverte» où le Juif, perçu comme élément étranger, reste encore admis dans son étran-
geté même au sein de la société chrétienne, cette situation ne cesse de se dégrader.
Quelques dates marquantes. En 1141, première accusation de meurtre rituel : l'af
faire William de Norwich sera suivie de plusieurs affaires similaires, notamment en 1171
celle de Blois. Dans la plupart des cas, il est reproché aux Juifs d'avoir voulu répéter la
Passion du Christ — d'autres inventions fantaisistes naîtront autour de cette accusation :
réunions annuelles de Juifs pour choisir la victime chrétienne de ce sacrifice, rapt d'en
fants, crucifixion. Les autorités responsables n'ajouteront jamais foi à de telles élucu-
brations, se rappelant que les sacrifices humains sont formellement interdits par l'An
cien Testament.
1215 est une date extrêmement importante dans l'histoire du christianisme occident
al. Même si ses répercussions sont moins immédiatement perceptibles, elle a une impor
tance égale pour l'histoire des Juifs. 1215, c'est le IVème concile du Latran. Il marque
un certain renfermement sur soi de la chrétienté occidentale : enfin christianisé en pro
fondeur, l'Occident va fixer, d'une manière qu'il voudra définitive, ses dogmes, ses
croyances, son système de pensée. Un mouvement visant à exclure l'hétérodoxe et
l'étranger se développe, dont les manifestations les plus significatives seront la création
de l'Inquisition et l'élaboration des grandes sommes théologiques. Les mesures concer
nant directement les Juifs à Latran IV sont limitées : interdiction d'«usures excessives»,
port d'un habit distinctif, interdiction de proférer des blasphèmes contre le Sauveur,
accès interdit aux charges publiques (13). Même si elles ne trouvent pas d'application
pratique dans l'immédiat, elles traduisent un changement profond dans la mentalité.
Différents événements du XHIême siècle portent la marque de cet état d'esprit visant à
circonscrire le Juif dans un champ de plus en plus restreint.
La disputation de Paris 1240 est un procès contre le Talmud et l'approche rabbini-
que de la Bible : alors qu'au Xllème siècle encore les commentateurs chrétiens recher
chaient avidement la vérité auprès des Juifs, on découvre alors que le Talmud et les
gloses juives sont un tissu d'insanités, de blasphèmes et de superstitions. Ainsi toute cette
littérature est-elle confisquée dans le royaume de France et brûlée en 1242 ou 1244.
11. Chronique d'Eliezer bar Nathan, éd. Ad. Neubauer et M. Stern, Hebràische Berichte uber die
Judenverfolgungen , Berlin, 1892, p. 36.
12. Voir S. W. Baron, Histoire d'Israël. Vie sociale et religieuse, (trad, franc.), t. 4, Paris, 1961,
pp. 100-120.
13. S. Grayzel, The Church and the Jews in the Xlllth Century, Philadelphie, 1933, pp. 308-310. 360 Gilbert D AH AN
En 1243, du côté de Berlin, apparaît la première accusation de profanation d'hostie ;
en France, nous connaissons mieux l'histoire du «miracle des Billettes», mais le schéma
est toujours le même : un Juif se procure (frauduleusement) une hostie, il la roue de
coups et la poignarde ; du sang coule ; le Juif est pris et exécuté (souvent avec ses voisins
coreligionnaires). Le lien avec Latran IV est clair : c'est à ce concile que la doctrine de
Pierre Lombard sur la transsubstantiation avait été adoptée. Quelle meilleure illustration
de cette doctrine que ce sang jaillissant d'une hostie transpercée ?
Un fait assez rarement relevé est l'interdiction faite en 1 276 aux Juifs de France d'ha
biter les petites localités ; certes, l'habitat juif n'était plus aussi dispersé qu'au Xllème
siècle, du moins dans le nord de la France ; pour diverses raisons, les Juifs avaient ten
dance à se regrouper dans les villes les plus importantes. Mais cette mesure nous paraît
particulièrement significative et constituer un premier pas vers l'institution du quartier
obligatoire ou ghetto, qui, pour la France, date peut-être de 1294.
Mais il ne suffit pas de circonscrire les Juifs : il faut les expulser. Philippe-Auguste
avait eu, en 1 182, l'initiative de cette nouvelle forme de persécution, mais les effets de
son geste étaient limités dans l'espace (son royaume étant tout juste plus étendu que
l'Ile-de-France) et dans le temps (il devait rappeler les Juifs dès 1 198). Il n'en est plus de
même en 1290, moment où les Juifs sont massivement chassés d'Angleterre. La France
suit, avec le drame de 1306. La catastrophe espagnole de 1492 révèle le «retard» pris
par l'Espagne dans sa politique an ti -juive. Si les Juifs disparaissent totalement de la scène
anglaise, en France, leur histoire au XlVème siècle sera un va-et-vient rythmé par les au
torisations de résidence et les expulsions.
Le XlVème et le XVème siècles sont des siècles très noirs dans l'histoire juive en Occi
dent ; si l'expression de «vallée des larmes» se justifie, c'est uniquement à ce moment-
là. Le Juif n'est plus perçu comme Autrui, comme l'Etranger ; il est le mal, le méchant,
le complice de l'antéchrist, dont il semble annoncer la venue en cette époque de mal
heurs, de famines, de guerres. Aussi les persécutions seront-elles particulièrement vio
lentes et se multiplieront-elles : 1320, les Pastoureaux - répétition de la première croi-.
sade ; 1321, accusation de complot avec les lépreux pour empoisonner les puits ; 1336,
en Allemagne, atrocités commises par les Judenschldger. Et, surtout, en 1348, la Peste
noire, dont sont rendus responsables les Juifs - ce qui entraîne une série effrayante de
pogroms, dont les victimes se chiffrent par milliers. L'Espagne qui, avant le XlVème siè
cle, avait été épargnée par ce climat de haine, est maintenant touchée : les heurts se mult
iplient, jusqu'à la grande tuerie de 1391, où des communautés entières sont anéanties.
Voilà donc qui suffirait à justifier la conception larmoyante de l'histoire des Juifs.
Mais je ne céderai pas à cette tentation et, après avoir énuméré quelques-unes des manif
estations les plus violentes de l 'an ti -judaisme médiéval, je voudrais livrer quelques ré
flexions sur la nature de ce phénomène. Pour ce faire, j'examinerai sommairement l'a
ttitude des grandes catégories de la société chrétienne en face du problème juif.
2. L'ÉGLISE ET LES JUIFS
L'Eglise ne constitue pas un corps homogène. Sur le plan qui nous intéresse ici, nous
trouvons chez les gens d'Eglise les attitudes les plus opposées : à la folie haineuse de
Ferrant Martinez, diacre d'Ecija, dont la prédication est la cause directe des massacres ANTI-JUD AISME CHRÉTIEN AU MOYEN AGE 361
de 1391 (14), on opposera par exemple le courage et la générosité de Jean, cet archevê
que de Spire qui, par ses mesures énergiques, sauva la communauté juive de sa ville en
1096 (15). Néanmoins, pour ne pas allonger indûment cet exposé, je traiterai global
ement de l'attitude de l'Eglise, en n'ayant garde d'oublier que celle du bas clergé est dif
férente de celle des hauts prélats ou des clercs instruits — c'est du reste davantage à ceux-
ci que je ferai référence. Je m'appuierai sur le droit canon et les bulles des papes, en
ayant la naïveté de penser qu'ils définissent le mieux l'attitude — au moins théorique —
de l'Eglise pendant le Moyen Age.
Deux textes de Grégoire le Grand (590-604) me semblent parfaitement résumer cette
attitude. Tout d'abord, le début d'une lettre à l'évêque de Païenne :
«Sicut Iudaeis non débet esse licentia quidquam in synagogis suis ultra quam permissum est lege
praesumere, ita in his quae eis concessa sunt nullum debent praeiudicium sustinere.»
«De même que l'on ne doit accorder aux Juifs aucune liberté dans leurs communautés au-delà de
ce qu'il est licite de tirer de la loi, de même dans ce qui leur est reconnu ils ne doivent subir aucun
préjudice.» (16)
Attitude double, mais nullement ambiguë : il n'est pas question de laisser les Juifs faire
ce qu'ils veulent, il n'est pas non plus question d'empiéter sur leurs privilèges, et,
si l'on sait que ces privilèges font référence au statut de Gués Romani, ce ne sont pas
des paroles vides de sens. Ces lignes serviront de préambule à ce que l'on peut appeler
une charte de protection des Juifs, le texte que l'on désigne par ses premiers mots Sicut
Iudaeis, dont une première mouture est due au pape Calixte II (1 1 19-1 124) et que r
eprendront par la suite presque tous les papes (17).
Un autre texte de saint Grégoire fixe un principe, qui sera souvent transgressé mais
que les papes ne cesseront de rappeler : dans une lettre, Grégoire reproche aux évêques
d'Arles et de Marseille d'avoir voulu entraîner de force des Juifs sur les fonts baptismaux
(18). Il ne faut pas user de force, dit-il, mais de douceur — condamnation donc du bap
tême forcé. Ces deux textes me semblent définir le mieux l'attitude officielle de l'Eglise
à l'égard des Juifs.
D'une part, une protection de leur vie et de leurs biens, et cela explique qu'aux yeux
mêmes des Juifs les papes aient pu légitimement apparaître comme un recours contre
les agissements iniques du clergé local ou des seigneurs, et cela explique aussi les inter
ventions en faveur des Juifs. Celle d'Alexandre II, par exemple, qui en 1065 félicite les
évêques d'Espagne et de Narbonnaise d'avoir su protéger les Juifs contre les entreprises
douteuses de chevaliers qui allaient guerroyer contre les Sarrasins d'Espagne en une sorte
de pré-croisade que ce pape avait lui-même lancée (19) — par contraste, cela rend sur-
14. Cf. Y. Baer, A History of the Jews in Christian Spain, t. 2, Philadelphie, 1971, pp. 95 et sq.
15. Chronique de Bernold, dans Monum. Germ. Hist., Script. , t. 5 , pp. 464-465 (et chronique hébr.
citée n. 11).
16. Ер. VIII, 25.
17. Cf. S. Grayzel, «The Papal Bull Sicut Judaeis», dans Studies... A. A. Neuman, Leyde, 1962,
pp. 243-280.
18. Ep. 1,47.
19. Patr.lat. 146,1386-1387. 362 Gilbert DAHAN
prenant le silence d'Urbain II en 1096. Ou encore le refus éclairé d'Innocent IV (1243-
1254) d'ajouter la moindre créance aux accusations de meurtre rituel qui étaient au
centre des affaires de Fulda et de Valréas (20). Ou encore la protection efficace dont
Clément IV (1342-1352) fait bénéficier les Juifs de ses terres pendant la Peste noire (21).
Mais, d'autre part, un très vif désir de limiter l'influence et l'importance du judaïsme.
Constamment se trouve exprimée la crainte de voir les Juifs convertir à leur infidélité les
pieux chrétiens — et ce, d'une manière qui nous semble très surprenante, aux moments
mêmes où la liberté d'action du peuple juif est la plus réduite. On interdit toute conviv
ialité, on sépare les habitats, on élimine toutes les possibilités d'influence doctrinale. Il
y a assurément une explication historique à cet état de chose : des réflexes hérités d'une
époque où le christianisme était encore très fragile et où la «concurrence missionnaire»
des Juifs — comme dirait B. Blumenkranz — ne se cachait pas. Mais cette persistance
pose un problème que devrait seule pouvoir résoudre une analyse psycho-historique.
Un autre élément apparaît dans les deux textes que j'ai cités. Le désir de voirie peu
ple juif retiré de ses ténèbres, «amené de l'obscurité à la lumière», pour parler comme
les gens du Moyen Age. Evidence ? Oui, mais cette idée n'est pas si simple : elle exprime
une tension véritable entre, d'un côté, la croyance en la conversion finale d'Israël (on se
rappelle Romains 9, 27) et, de l'autre, la hâte de voir les Juifs baptisés — ce qui n'est
peut-être qu'une autre manière d'exprimer cette attente fiévreuse de l'ère messianique
(le second avènement du Christ) qui est l'une des composantes de l'âme religieuse. On
comprend donc ainsi l'institution du sermon obligatoire à l'intérieur de la synagogue
ou la rage de conversion qui périodiquement assaille les prélats les plus tolérants.
Au service de ce zèle missionnaire on voit volontiers des Mendiants : l'imaginaire col
lectif juif associe souvent Franciscains et Dominicains aux pires persécutions. Ne parlons
pas de la fin du Moyen Age, époque de totale perversion, de bouleversement complet
des valeurs, où nul n'est plus à sa place et où la conduite de chacun est devenue illog
ique et irraisonnée. Il est vrai que même au XIHème siècle les Mendiants semblent avoir
l'initiative de bien des actions dont les Juifs ont pu justement se plaindre — c'est à eux
que sont confiés ces sermons de conversion dont je parlais, c'est à eux qu'est confiée
l'Inquisition, qui finira par vouloir s'occuper des Juifs — et je ne parle pas de leur rôle
dans un certain nombre d'affaires plus localisées mais parfois plus graves, comme plu
sieurs accusations de meurtre rituel ou de profanation d'hosties, ou la ténébreuse affaire
de Troyes qui aboutit en 1288 au brûlement des membres de la communauté juive de
cette ville. Les Mendiants sont le fer de lance d'un nouveau christianisme, plus actif,
plus militant, plus agressif ; ils sont surtout le produit caractéristique de ce siècle de
durcissement doctrinal ; aussi n'est-il pas étonnant de les voir jouer un rôle aussi actif
auprès des Juifs (ou des Musulmans). Mais, à côté de cela, la lecture des ouvrages des
grandes figures de ces ordres révèle ou bien un certain désintérêt à l'égard du problème
juif (saint Bonaventure), ou bien des positions, certes fermes, mais ne s'écartant pas de
la doctrine traditionnelle que j'ai grossièrement définie, ou encore une attirance pour les
choses juives, provoquée à la fois par le désir de mieux connaître la langue et les realia
20. Cf. Grayzel, ouvr. cité (n. 13), pp. 262 et 268 (l'affaire de Fulda a lieu en 1235 ; Innocent IV
s'y réfère dans ce second texte).
21. Cf. notamment bulle du 26 sept. 1348 {Clément VI, Lettres se rapportant à la France, éd.
E. Deprez, J. Glénisson et G. Mollat, t. II/4, Paris, 1958, no 3966, p. 492). ANTI-JUDAISME CHRÉTIEN AU MOYEN AGE 363
de l'Ancien Testament et par celui de combattre l'incroyance de l'intérieur et sur son
propre domaine. La question des rapports entre Mendiants et Juifs est à reprendre tota
lement, malgré l'ouvrage récent d'un chercheur américain, intitulé The Friars and the
Jews, particulièrement décevant (22).
3. LES POUVOIRS CIVILS ET LES JUIFS
L'étude de l'attitude de l'Église était relativement facile dans la mesure où nous di
sposions d'un ensemble de textes d'une interprétation assez simple. Etudier celle des
pouvoirs civils — les rois, les seigneurs — est plus compliqué : pour le faire sérieusement,
il faudrait collationner, à travers les chroniqueurs et les chartes éparpillées dans de mult
iples dépôts d'Europe, une infinité de faits et y chercher d'éventuelles constantes ; c'est
un travail de longue haleine, ébauché seulement avec quelques études partielles. Ici aussi,
je me limiterai à quelques vues sommaires.
Tout d'abord, le statut des Juifs a changé — d'une manière insensible, certes — entre
le Xlème et le Xllème siècle. De citoyens à part entière qu'ils étaient, les voici mainte
nant devenus la chose d'un seigneur, ce que l'on peut appeler le statut Iudaei nostri,
«nos Juifs» : le Juif appartient au seigneur (23) ; quelques textes hébraïques expriment
un sentiment de révolte devant cette intolérable atteinte à la liberté. Partant de ce pos
tulat, on peut dire, en gros, que l'attitude des seigneurs a été celle que l'on a avec ses
biens : on les défend chèrement, mais quand ils ne servent plus, on s'en défait. Oui, je
décris cette situation d'une manière sans doute caricaturale ; mais jeme demande si telle
n'est pas la constante.
Bien sûr, il faut nuancer et distinguer. Dans le temps tout d'abord. Jusqu'au Xllème
siècle (au XlIIème siècle, en Espagne), les relations sont, dirions-nous, correctes entre
Juifs et seigneurs : entre autres choses, les Juifs jouent dans la société chrétienne un rôle
dynamique, particulièrement au niveau des échanges commerciaux ; les souverains caro
lingiens, par exemple, le perçoivent parfaitement et multiplient les gestes de bonne volont
é à l'endroit des Juifs. De même de la part des souverains espagnols de la Reconquista,
qui comprennent quelle peut être l'utilité des Juifs, intermédiaires entre le monde isl
amique et le monde chrétien, dans le repeuplement ou dans la fondation de villes nouv
elles. Dans la seconde partie du Moyen Age, les Juifs n'ont plus cette importance mot
rice dans la société, même si l'économie nouvelle les transforme parfois en banquiers ;
mais les tensions politiques autant que doctrinales empêcheront de donner à cette fonc
tion l'ampleur qu'elle aurait pu avoir et, plutôt que des banquiers, on trouvera essentie
llement de petits prêteurs locaux sans envergure.
Il faut aussi nuancer sur le plan des individualités. L'intérêt a été certainement le
moteur principal de la conduite de bien des souverains et de bien des seigneurs, produi
sant des effets négatifs avec Philippe-Auguste ou Philippe le Bel, des effets positifs avec
Charlemagne ou Henri- II d'Angleterre. Mais certains cas sont beaucoup plus complexes :
22. J. Cohen, The Friars and the Jews. The Evolution of Medieval Anti-Judaism, Ithaca-Lond.,
1982.
23. Cf. G. Langmuir, «Judei Nostri and the Beginning of Capetian Legislation», dans Traditio, 16
(1960), pp. 203-269.