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Remarques épistémologiques sur la sémiotique des lieux - article ; n°1 ; vol.27, pg 13-27

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Communications - Année 1977 - Volume 27 - Numéro 1 - Pages 13-27
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1977
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Langue Français
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Josep Muntanola Thornberg
Remarques épistémologiques sur la sémiotique des lieux
In: Communications, 27, 1977. pp. 13-27.
Citer ce document / Cite this document :
Muntanola Thornberg Josep. Remarques épistémologiques sur la sémiotique des lieux. In: Communications, 27, 1977. pp. 13-
27.
doi : 10.3406/comm.1977.1407
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1977_num_27_1_1407Muntahola Thornberg Josep
Remarques épistémologiques
sur la sémiotique des lieux
1. Introduction: Psycho genèse, sociogenèse et topogenèse.
L'apport de Jean Piaget a bouleversé l'épistémologie des sciences humaines
et a ouvert de nouveaux champs d'étude à la connaissance en général. Il suffit,
par exemple, de lire attentivement la magnifique étude intitulée « L'explication
sociologique » (Piaget, 1951) pour entrevoir que nous sommes encore dans la
préhistoire des connaissances au sujet des rapports entre les infrastructures et
les superstructures, les idéologies et les sciences, etc., et ainsi pour nous donner
l'inquiétante impression de vivre dans une société qui ignore ses problèmes les
plus significatifs.
Le statut de l'objet technique — et de l'objet en général — est un des champs
que Piaget ouvre à la connaissance, puisque le rôle et la signification de l'objet
se dévoilent à travers une reformulation de la réalité psycho-sociologique. A cet
égard, parler du statut de l'objet implique qu'on parle de l'environnement
comme objet, et, ce qui nous intéresse ici plus particulièrement, des lieux comme
objets. Or, dans l'exposé qui suit, je vais considérer l'architecture et l'urbanisme
comme producteurs ou modificateurs des lieux, et la topogenèse comme l'étude
génétique et épistémologique des lieux.
Piaget commence « L'explication sociologique » en répondant à des critiques
de sa propre position épistémologique. Ainsi il accepte les différences soulignées
par la phénoménologie entre V explication causale et la compréhension des lia
isons implicatrices, mais il rejette la substitution phénoménologique de l'expé
rience vécue à la structuration du réel qui aboutit, d'après lui, à tout mettre sur le
même plan et à tout comprendre sans plus rien expliquer, en renonçant à la mis
sion essentielle de la science qui est tout à la fois de comprendre et d'expliquer.
L'analyse de l'objet en général et des lieux en particulier a souvent souffert de
la même équivoque stérile ; par exemple, nous pouvons rappeler ici les études sur
l'objet architectural qui essayent de l'expliquer seulement à partir du lieu existant
ou vivant ou à travers l'expérience du corps-habitant x. Par ailleurs, Piaget tente
de répondre aux critiques présentées du côté dialectique, selon lesquelles il
devrait approfondir les convergences évidentes entre le constructivisme géné
tique dont il s'inspire et les courants dialectiques. . L'auteur répond par deux
1. B. Hillier et A. Leaman ont fait plusieurs fois la même objection épistémologique
aux courants actuels de la psychologie de l'architecture (voir bibliographie à la fin de
l'article).
13 Muntanola Thornberg Josep
arguments consécutifs, tous les deux fondamentaux pour l'analyse des lieux.
En premier lieu, il souligne que l'aboutissement de toute explication causale à
des formes de causalité qui cessent d'être linéaires, ou de sens unique, mais ten
dent vers des interactions et des interdépendances dont les cercles et les spirales
sont impossibles à dominer sans faire intervenir des systèmes d'autorégulation
et d'équilibrations, est un fait essentiel pour orienter la recherche dans une
direction dialectique à sens nouveau, en insistant bien davantage sur le caractère
d'autorégulation et moins sur la vieille notion d'équilibre simplement convergent.
En second lieu, Piaget constate, une fois de plus, que la connaissance ne part jamais
ni de l'objet ni du sujet, mais de leur indissociable interaction pour y avancer
dans la double direction d'une extériorisation objectivante et d'une intériorisa
tion reflexive. Or, ces remarques me semblent très importantes pour situer l'ana
lyse des lieux dans une position épistémologique acceptable, car les études sur
les lieux ont souvent négligé leur caractère de « localisation » — d'autorégulation
— pourtant fondamental 1. .
Après ces remarques préliminaires, Piaget analyse les sillons épistémologiques
essentiels de l'explication sociologique; nous les suivrons un à un en montrant,
en même temps, le dévoilement progressif du statut d'une topogenèse dans le
cadre de la connaissance humaine en général.
Le premier sillon épistémologique répond à la question suivante : quels sont
les rapports génétiques et épistémologiques entre la psychogenèse et la socio genèse?
La réponse à cette question est résumée dans le diagramme 1. L'auteur établit
trois aspects distincts mais indissociables de toute : la structure
de la conduite, qui en constitue l'aspect cognitif (opérations ou préopérations),
son énergétique ou économie, qui en constitue l'aspect affectif (valeurs), et les
systèmes d'indices ou de symboles servant de signifiants à ces structures opérat
oires ou à ces valeurs. De même la sociogenèse est structurée en trois types
d'interactions inter-individuelles ou, plus précisément, en trois aspects, toujours
présents à des degrés divers, des interactions inter-individuelles possibles :
d'abord les règles ou normes collectives d'action, après les valeurs collectives qui
impliquent un élément d'échange inter-individuel et, enfin, les signifiants pro
pres aux interactions collectives qui sont constitués par les signes conventionnels,
en opposition avec les purs symboles accessibles à l'individu indépendamment
de la vie sociale 2.
Pour comprendre maintenant le rôle de la topogenèse dans ce parallélisme
structurel et génétique complexe, nous pouvons utiliser une comparaison subtile
de Piaget : « ... Il faudrait presque comparer les relations de la psychologie et de la
sociologie à celles du nombre et de l'espace, V intervention d'un rapport de voisinage
suffisant à rendre spatial tout ensemble ou toute relation algébrique et analytique. »
A cet effet nous pouvons considérer cette description comme une explication
de la nature de la topogenèse; elle sera ainsi située entre la psychogenèse et la
sociogenèse et exprimera leurs rapports structurels3.
1. L'étude d'Ann Lee (1975) est un espoir dans ce sens. Voir aussi J. Munta^ola
(1976 b).
2. Piaget considère le symbole comme plutôt psychogénétique et le signe plutôt
sociogénétique. Voir Piaget (1959).
3. L'affirmation ambitieuse de R. Thom que toute ontologie ou sémantique passent
nécessairement par une étude de l'espace est pertinente ici. Voir Thom (1974).
14 Remarques épistémologiques.
Diagramme i : Les trois niveaux
du premier sillon épistémologique
Structure cognitive Normes de conduite
(opérations) (lois et morale)
Psychogenèse Valeurs affectives Valeurs d'échange Sociogenèse
(idéologies)
Symboles Signes
Le second sillon épistémologique répond à la question : quels sont les rapports
génétiques et épistémologiques entre la base physique et biophysique de la psychoge»
nèse et la base physique et infrastructurelle de la sociogenèse? Piaget dit que les
trois termes successifs : biologie, psychologie, sociologie, ne forment pas une série
discontinue, mais qu'il faut plutôt envisager un passage simultané de la biologie
à la psychologie et à la sociologie réunies parce qu'il n'y a pas trois natures :
l'homme physique, l'homme mental et l'homme social, mais d'une part l'org
anisme et d'autre part l'ensemble des conduites humaines dont chacune comporte,
dès la naissance et à divers degrés, un aspect mental et un aspect social. Le biolo
gique invariant (en tant qu'héréditaire) se prolonge simultanément en mental et
en social et c'est l'interdépendance de ces deux facteurs qui seule peut expliquer
les accélérations ou les retards du développement selon les divers milieux collect
ifs. Dans la topogenèse, toutes ces remarques s'appliquent aux études sur les
lieux qui essayent de définir les relations des infrastructures techniques et des
superstructures mentales ou sociales. Or, nous avons souvent l'impression d'un
« psychologisme » social ou d'un « sociologisme » psychologique.
Le troisième sillon épistémologique répond à la question : quels sont les rapports
entre V explication psycho-sociologique qui analyse causalement la construction du
réel et l'explication qui reconstruit formellement une axioma-
tique? La réponse à cette question est condensée dans la notion piagétienne de
groupement, aussi importante pour la psychogénétique que pour la sociogéné-
tique, et aussi intéressante pour comprendre et expliquer la coordination d'ac
tions réelles que pour coordonner et différencier logiquement une axiomatique
quelconque. Ainsi, la notion de groupement sera essentielle tant pour le niveau
réel de l'étude des lieux — ou topogenèse — que pour un niveau logique ou axio-
logique, ou une sémiotique formelle des lieux, ou encore mieux, plus simplement,
une topologique, non seulement mathématique mais « logique ». Nous élargirons
ces concepts dans le chapitre suivant lorsque nous parlerons des systèmes sémio-
tiques des lieux.
Enfin, le quatrième sillon épistémologique répond à la question : dans quel
sens pouvons-nous parler d'une logique psycho-sociologique, comme structure décent
rée de la pensée d'origine individuelle (ce qui donnera à la psychogenèse priorité
épistémologique) ou aussi comme d'origine sociale, ou enfin comme d'un type spéci
fique d'interpénétration logique entre elles? La réponse est ici impossible à condens
er, mais elle revient à la réponse précédente, et repose sur la notion complexe
de groupement comme soudure entre idéalité et réalité, d'une part, pensée indivi
duelle et coopération sociale, d'autre part. Mais, il est facile de voir maintenant
que les trois niveaux définis dans le premier sillon épistémologique ont un com
portement logique très divers. Dans une perspective topogénétique nous avons,
15 Muntanola Thornlerg Josep
à nouveau, une position des lieux comme soudure aussi — ou mieux encore
comme manifestation — d'une pensée individuelle décentrée et une coopération
sociale complémentaire de ce décentrement. Alors, les lieux seront l'expression
de la manière dont chaque génération construit l'ouverture — et l'isolement —
entre la réalité intérieure et la réalité extérieure, et entre le sentiment et la pens
ée, aboutissant à son propre équilibre logique et psychologique x.
Diagramme 2
Hillier-
Leaman, 1975
TOPOLOGIQUE
Boudon, P.,
1975
RapoportjA.,
1972
/ \ Leroi-Gourhan, Muntanola, PSYCHOGENÈSE 1973,1974 A., 1964
SOCIOGENÈSE \ / \ /
Lefebvre, H,
PSYCHOLOGIE SOCIOLOGIE
Lewin, K., Hall, E.,
1959 1966
Alexander, Ch.,
1975
Muntanola, J.,
1975
Giedion, S.,
1971
TOPOGENESE
Cette vision épistémologique de Piaget a le mérite de mettre en relief les prin
cipaux conflits théoriques des études sur les lieux. Elle a l'avantage sur d'autres
visions épistémologiques, telles que la phénoménologie de Bachelard, l'analy
tique de Carnap, ou l'épistémologie sémiotique de Buyssens, Hjelmslev, Bense,
1. Voir S. Giedion (1971).
16 Remarques épistémologiques...
Eco ou Prieto *, d'être très générale sans renoncer aux dimensions réelles de la
connaissance humaine. Nous aurons d'ailleurs l'occasion d'utiliser prochaine
ment ces autres visions épistémologiques. D'accord avec les concepts esquissés,
le diagramme 2 symbolise la diversité des études qui existent sur les lieux, que
ce soit d'un point de s vue, psychogénétique, sociogénétique ou topogénétique.
Nous pouvons constater que presque toutes les sciences peuvent contribuer à
l'étude des lieux et qu'il n'est pas facile de dire quelle est la plus utile. Il est pos
sible de voir que nous avons besoin d'études proprement psychogénétiques et
sociogénétiques des lieux, et que toutes aboutiront, à travers divers chemins
d'approche, à une même réalité topogénétique. Il serait encombrant et hors du
propos de cet article de faire une liste plus longue des travaux; je m'excuse si
quelqu'un, ou quelque travail général, n'est pas cité.
Ainsi chacun des sillons épistémologiques définis par Piaget nous apprend
quelque chose quant à la nature épistémologique des lieux, ou de la topogenèse.
Toute approche topogénétique, sémiotique ou non, devra tenir compte de ces
remarques quand elle énoncera ses propres principes ou catégories de travail.
Et maintenant, il est temps de m' attacher plus directement à la situation actuelle
de la topogenèse en général et, en particulier, à la sémiotique des lieux.
2, Les systèmes sémiotiques des lieux:
un essai de classification épistémologique.
La sémiotique comme science n'a été appliquée systématiquement aux lieux
que récemment. Pourtant presque toutes les préoccupations des théoriciens de
l'architecture et de l'urbanisme, depuis Vitruve, ont été, au fond, des préoccupat
ions sémiotiques. Le diagramme 3 essaye de classer quelques systèmes sémio
tiques et para-sémiotiques des lieux. Il est étonnant de voir que l'année 1970 a été
une date importante, coïncidant avec l'année universelle de l'environnement...
Il n'est pas facile de classer les systèmes des lieux, justement parce que nous
n'avons pas d'études topogénétiques suffisantes; de plus, beaucoup de travaux
sociologiques et psychologiques consacrés aux milieux aboutissent à donner la
priorité absolue aux raisons purement psychologiques ou sociologiques en déval
orisant, de cette façon, le rôle de l'environnement, ou mieux encore, en oubliant
ce rôle. La position des études psycho-sociologiques est différente et nous consta
tons dans le diagramme 2 que ces études recoupent les études topogénétiques,
au moins en grande partie. Avant de commenter la classification du diagramme 3
nous devons définir un cadre épistémologique pour la sémiologie.
C'est ce qu'ont tenté de faire tous les théoriciens de la sémiotique : Prieto
(1975), Buyssens (1970),. Eco (1975), Guiraud (1967), Hjelmslev (1943), Morris
(1938), etc. 2, dont chacun essaie de donner à la sémiotique un objet ni trop
restreint ni trop large. Leurs réponses sont discordantes, mais finalement nous
découvrirons que la sémiotique ne veut renoncer à l'analyse d'aucun secteur de
la connaissance et fait ici le même jeu que l'épistémologie. Elle parle des « signes
codifiés » comme son objet, mais elle trouve le chemin pour enfermer les « symb
oles moins codifiés » dans une section spéciale. Quelque chose d'analogue se
1. Voir bibliographie à la fin de l'article.
2.la bibliographie. J'ai retenu les œuvres que je crois correspondre le mieux à
mon propos.
17 Muntanola Thornberg Josep
produit entre le niveau signe-symbole et les niveaux épistémologiques affectivité-
idéologie, et opérations cognitives-règles de conduite 1. Nous avons, donc, des
sémiotiques « quasi » logiques et des sémiotiques « quasi » philosophiques pures.
Presque tous les théoriciens sont d'accord pour reconnaître d'une part un seuil
inférieur 2, les faits purement naturels qui sont l'objet d'étude des sciences natur
elles et; d'autre part, un seuil supérieur qui détermine que tous les faits culturels
peuvent être étudiés par la sémiotique, , pour autant qu'elle arrive à définir
les codes de signification correspondants. Ce seuil est beaucoup plus mobile que
le précédent car la réalité artistique, par exemple, est acceptée par certains et
rejetée par d'autres. La situation du troisième seuil — je l'ai nommé « seuil en
profondeur » — est encore pire. D'après le troisième sillon épistémologique nous
savons que les modèles scientifiques peuvent être ou causals ou axiomatiques
purs. La sémiotique est parfois située dans le premier groupe, parfois dans le
second ou parfois, enfin, en dehors d'eux, dans une situation de créativité perman
ente. A la limite, si nous admettons l'intérêt d'une sémiotique des mathémat
iques, nous aurons une sémiotique « quasi » logique — ou métalogique — , avec
Peirce. La sémiotique des lieux est ouverte à la même situation dialectique. Or,
nous pouvons affirmer que la sémiotique et l' épistémologie se recoupent dans son
champ d'étude de la culture, avec la différence importante, mais confuse, que la
sémiotique analyse la connaissance à partir de « sèmes » plus ou moins codifiés,
alors que l'épistémologie analyse davantage les « épistèmes » plus ou moins décod
ifiés. Pour certains auteurs, la sémiologie est plus générale que la sémiotique
et alors la différence entre et épistémologie est encore plus difficile
à faire. Quelques remarques d'après Buyssens peuvent nous aider ici. Selon cet
auteur, la sémiologie — et la sémiotique — n'a pas comme objet l'acte sémique
dans toute sa réalité mais seulement l'ensemble des éléments fonctionnels; mis
en présence d'un acte sémique, le sémiologue doit en extraire le sème. Ainsi nous
pouvons dire que la sémiotique analyse l'aspect communicatif de l'acte sémique
— qui est le producteur de connaissance d'après Buyssens — , mais il reste encore
un autre aspect fondamental dans l'acte sémique : sa « construction » au sens large
du terme. Ceci serait l'objet propre de l'épistémologie. En bref, l'épistémologie
et la sémiotique doivent délimiter entre elles-mêmes leur champ d'action ou son
objet d'étude. Nous verrons cette interaction dans le cas des lieux.
Ainsi, j'ai placé dans la classification du diagramme 3 toutes les sémiotiques
qui ont analysé les lieux selon quelque procédé de systématisation, bien qu'elles
ne soient pas arrivées très loin dans cette direction.. Les critères de cette classi
fication sont au nombre de deux. Le premier, la distribution verticale, suit le
troisième sillon épistémologique, avec les sémiotiques plus causales qu' axiomat
iques en bas et les sémiotiques plus axiomatiques que causales en haut. Je suis
très conscient du bas niveau de systématisation des sémiotiques « en bas » qui
ne sont pas, d'après beaucoup d'auteurs, des systèmes mais des
études « sémio-logiques », « para-sémiotiques » ou simplement des études sur les
lieux qui méritent attention. Le deuxième critère de classification, au fond, est
aussi piagétien. J'ai mis à gauche du diagramme les systèmes sémiotiques « assi-
milatifs » — axiomatiques ou non — , c'est-à-dire les qui
coordonnent des actions et des opérations dans ou parmi des objets physiques
1. Nous suivrons la terminologie piagétienne, non la terminologie sémiotique.
2. D'après la terminologie d'U. Eco (1975).
18 Remarques épistémologiques.;.
réels ou idéaux. D'autre part, j'ai mis à droite du diagramme 3 les sémiotiques
plus accommodatives qu'assimilatives, c'est-à-dire les systèmes qui
utilisent davantage des « répertoires » des formes physiques ou des images
visuelles mentales ou systèmes géométriques de transformation des formes gra
phiques. Le compartiment 4 est représenté par les systèmes mathématiques ou
« quasi » mathématiques des lieux; ils sont essentiellement de nature « opératoire »
et ils peuvent être utilisés par des axiomatiques ou par des systèmes causals.
Le compartiment 6 est représenté par les systèmes géométriques ou par des
systématisations figuratives « à la Kandinsky », fondamentalement systèmes
spatiaux. Ils peuvent aussi se déplacer dans le diagramme mais avec plus de
difficultés que les systèmes du compartiment précédent. Les compartiments 4
et 6 sont plus opératoires dans le temps (compartiment 4) et dans l'espace (com
partiment 6). En plus, ils sont en équilibre entre axiomatique et causalité. Et,
selon les termes de Piaget, nous pouvons dire qu'ils sont aussi en équilibre assi-
milatif-accomodatif mais avec les mêmes différences qu'entre les nombres et les
transformations spatiales. Les compartiments 2 et 8 sont des systèmes sémio
tiques « constructifs », axiomatiques ou non, et en équilibre entre l'assimilation
et l'accommodation, mais autrement que les systèmes 4 et 6. Le mécanisme de la
mémoire nous renseigne sur cette différence. Dans le premier cas, c'est-à-dire
dans les systèmes mathématiques ou géométriques, nous avions des généralisa
tions de mouvements spatiotemporels très utiles à la mémoire par leurs pro
priétés de réversibilité et de représentation différée. Dans les systèmes 2 et 8,
par contre, nous avons une mémoire constructive * qui « particularise » — loca
lise — les faits, soit réellement — dans les cas des systèmes causals — soit axio-
matiquement — dans les cas des systèmes axiomatiques plus formalisés. Nous
avons donc un exemple remarquable de la convergence du « particulier » et du
« général » dans les lieux car le compartiment 5, au milieu, c'est justement les
lieux et cela montre l'impossibilité ou l'absurdité d'une réalité et d'une axioma
tique à la réalité. Hegel 2 a prévu clairement ces caractéristiques des lieux.
On pourrait commenter cette classification à l'infini, mais je ne veux faire ici
que quelques remarques. La première n'a pas de rapports avec les comparti
ments du diagramme 3 et peut sembler moralisante. Eh bien, elle l'est. Je consi
dérerais comme très positif pour les systèmes sémiotiques des lieux que les études
du diagramme 3 aient des rapports plus étroits entre eux car ils se développent
souvent dans l'isolement et dans une ambiance de mystère qui rappelle le top
secret du pouvoir militaire et politique. C'est un signe clair de l'intérêt de ces
études, mais je crois que souvent cet isolement n'est pas nécessaire et qu'il faut
trouver des moyens rapides et aisés de communiquer qui n'attentent pas aux
droits de l'investigateur. Après cette parenthèse moralisante, revenons à la classi
fication pour analyser d'abord le rôle du langage verbal. En général, sauf dans
les études totalement opératoires, le langage verbal est un outil nécessaire bien
que les sémiotiques du compartiment 2 n'utilisent le langage verbal que dans la
définition de ces axiomes. L'hypothèse d'E. Leech (1971) sur le développement
simultané du verbal et du non-verbal, d'ailleurs conforme à ce que Piaget a
plusieurs fois dit de la psychogenèse, semble ici justifiée. Je ne crois pas néces
saire de répéter les arguments exprimés à propos de l'équilibre épistémologique
de la classification proposée. Il suffit de comparer les systèmes en haut et les
1. Voir Piaget (1968).
2.Hegel et MuntaSîola (1974).
19 Muntanola Thornberg Josep
systèmes en bas du diagramme 3 pour constater les divers usages du langage
verbal, ou plus exactement, les divers systèmes mixtes entre sémiotiques ver
bales et non verbales qui constituent les sémiotiques des lieux. D'une
certaine façon, nous pouvons dire que le compartiment vide 5, c'est le silence
absolu.
Diagramme 3 : Essai de classification épistémologique
des systèmes sémiotiques des lieux
Plus assimilatives Plus accommodatives
qu'accommodatives qu'assimilatives
axiomatiques '
causales compartiment 2 compartiment 1 compartiment 3
Hillier-Leaman (1975)
Groupe Boudon, 107 P. (1975) (1973) Alexander, Ch. (1963) Eiseman, P. (1973)
que Bense, The Shilfter M. (1974) Plus
1 1 j
compartiment 4 compartiment 5 compartiment 6
Cohen, A. E. (1972) March-Steadman (1971)
qu'axiomatiques
causales compartiment 7 compartiment 8 compartiment 9
Lynch, K. (1964)
Muntanola (1973,5)
Alexander, Ch. (1975) Norberg-Shulz, Ch. Portoghesi, P. (1975) Plus (1971)
Comparer les compartiments extrêmes 1 et 3, 7 et 9, 1 et 7 ou 3 et 9, est très
instructif. Ces comparaisons prouvent que très souvent les attitudes extrêmes
(Alexander est toujours dans des situations limites) sont plus intelligentes et plus
intéressantes que d'autres attitudes plus « équilibrées » qui reviennent seulement
à la médiocrité causale ou axiomatique. Je parlerai davantage de ce point dans
la troisième partie à propos de la créativité dans l'architecture et l'urbanisme.
Les compartiments 4 et 6, je l'ai déjà dit, sont des outils magnifiques. Les com
partiments 2 et 8 sont à proprement parler les systèmes sémiotiques « vrais » à
la différence auparavant définie près. Les systèmes 8 sont très utiles dans l'ense
ignement et dans la création ou le dessin architectonique ou urbanistique : nous
pouvons signaler en particulier les travaux de K. Lynch, semi-causals semi-
axiomatiques, mais toujours en rapport étroit avec une analyse urbaine réelle
et sans doute utiles pour cette raison. Les travaux architectoniques sont encore
très faibles dans cette perspective. Du point de vue académique actuel, les sys
tèmes du compartiment 2 sont les plus importants pour la sémiotique. Nous
20 Remarques épistémologiques...
pourrions dire qu'ils expriment toute la complexité du diagramme 3 et toute la
subtilité d'une théorie des lieux. Ils cherchent la « constante », selon Hjelmslev
(1943), spécifique des lieux comme systèmes culturels. Pour ces systèmes, l'expl
ication et la compréhension des faits ethnographiques et anthropologiques sem
blent plus faciles que celles des psycho-sociologiques. Nous devons attendre
probablement pour des applications de ce genre un futur développement. Il
serait intéressant maintenant de parler un peu de cette « constante » cherchée.
L'idée de « groupement » peut nous aider ici puisque nous cherchons dans les
systèmes axiologiques une réalité de tous les lieux qui puisse être projetée sur
tous pour augmenter notre compréhension des lieux et notre compétence à les
expliquer. Or, les études du compartiment 2, et plus particulièrement les études
de P. Boudon (1975) et de Hillier-Leaman (1975) ont abouti à une triple constatat
ion. D'une part, les lieux peuvent être analysés à partir de l'accessibilité ou de
la clôture en utilisant une même structure axiomatique, ou mieux encore, révè
lent une affinité structurale totale du point de vue axiomatique. D'autre part,
le lieu devient un seuil commun de la réalité environnante et de la valeur idéale
des lieux, ou plus exactement : les lieux différencient le réel et l'idéal du corps
humain. Et, finalement, entre la sémantique des lieux et la syntaxe des lieux
existe aussi une affinité structurale. Il n'est pas difficile de voir que nous sommes
placés dans la problématique épistémologique de la première partie, mais cette
fois exprimée en termes de lieux. En d'autres termes, les trois affinités — ou les
trois oppositions — définies et découvertes par les systèmes sémiotiques des
lieux ont la même origine épistémologique, et cette origine est la « constante »
cherchée des lieux. Il faut exprimer cette constante avec les groupements des
transformations les plus adéquates et nous voyons ici que les architectes et les
urbanistes font toujours ce même travail dans le domaine du particulier et que
les sémioticiens essayent de le généraliser. Mais ceci sera le sujet de la troisième
partie.
Les conclusions devront forcément être très générales. Nous avons détecté
et placé les lieux dans un compartiment vide et silencieux défini par deux axes.
Dans l'horizontal, entre la géométrie et les mathématiques, nous avons le « vois
inage » que Piaget signalait comme image des rapports entre psychogenèse et
sociogenèse. Dans le vertical, nous aurons un autre « voisinage », cette fois, non
entre le nombre et l'espace, mais entre la réalité causale et l'idéalité axiologique.
L'affinité entre une sémantique et une syntaxe des lieux, nous la trouverons dans
l'intersection de ces deux axes. De cette façon, nous aurons, dans le lieu, la rai
son et l'histoire qui se croisent, comme Husserl l'a prédit (1936). Alors, nous
constaterons que nous ne savons pas grand-chose sur les lieux peut-être parce
que nous ne savons pas davantage sur nous-mêmes.
3. Les systèmes sémiotiques dans V architecture et V urbanisme.
Si, dans la première partie, j'assumais le rôle de psycho-sociologue et dans la
seconde le rôle de sémioticien, ici je dois parvenir à une position d'architecte et de
professeur d'architecture. Il est surprenant de constater que beaucoup d'archi
tectes et de revues d'architecture font aujourd'hui de la méta-architecture ou
architecture de l'architecture, donc en un sens de la sémiotique pratique, mais
d'une pratique qui n'arrive presque jamais à la construction physique. C'est
l'évidence de la valeur esthétique, éthique et logique de cette démarche qui
21