Résurgence de l'Islam en Espagne - article ; n°3 ; vol.7, pg 59-76

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1991 - Volume 7 - Numéro 3 - Pages 59-76
Resurgimiento del Islam en España
Béatriz Aguer
El despertar islámico en Espana proviene de la combinación de un fenómeno interior, la sedentarización de la inmigración marroquí, y de la influencia de una corriente exterior, un movimiento islámico internacional fundado sobre el proselitismo : la Jama'al Al-Tabligh wa'l Da'wa (JTD), o « Sociedad para la propagación del Islam ». La penetración tablighi en Cataluña está unida a un fenómeno nuevo : la formación de bolsas de inmigración (constituídas proncipalmente de súbditos originarios de las zonas rurales del norte de Marruecos) que se han formado en los núcleos urbanos de una sociedad catalana muy industrializada. Esta situación plantea un problema de inmigración que se define en términos de coexistencia entre una communidad rural oriental y una población urbana occidental. A ello hay que añadir el problema de una minoría que permanece vinculada a los valores islámicos en el seno de una sociedad laica. Cataluña se ha convertido en el primer bastión tablighi de España.
Este estudio tiene como finalidad definir el proceso de reislamización de la población marroquí inmigrada en Cataluña, determinar la amplitud del despertar islámico y estudiar las repercusiones de este fenómeno en el ámbito de una región que forma parte a la vez de un espacio nacional descentralizado, de una Europa en vías de unificación y de un contexto mediterráneo.
Résurgence de l'Islam en Espagne
Béatriz Aguer
L'éveil islamique en Catalogne résulte de la combinaison d'un phénomène intérieur, la sédentarisation de l'immigration marocaine et l'influence d'un courant extérieur, un mouvement islamique international fondé sur du prosélytisme : la Jama'at Al-Tabligh wa'l Da'wa (JTD), ou « Société pour la Propagation de l'Islam ». La pénétration tablighi en Catalogne est liée à un processus nouveau : la formation de poches d'immigration — constituées notamment de ressortissants en provenance des zones rurales du nord du Maroc — qui se sont formées dans les noyaux urbains d'une société catalane hautement industrialisée. Cette situation pose ainsi un problème d'immigration qui se définit en termes de coexistence d'une communauté rurale orientale avec une population urbaine occidentale. A cela s'ajoute le problème d'une minorité qui s'attache aux valeurs islamiques au sein d'une société laïque. La Catalogne est ainsi devenue le premier bastion tablighi en Espagne.
Cette étude a pour but de définir le processus de réislamisation de la population marocaine immigrée en Catalogne, de déterminer l'ampleur de l'éveil islamique et d'étudier les répercussions de ce phénomène au niveau d'une région qui fait à la fois partie d'un espace national décentralisé, d'une Europe en voie d'unification, et d'un contexte méditerranéen.
The résurgence of Islam in Spain
Béatriz Aguer
The Islamic awakening in Catalonia is the result of a combination of internal phenomena, the settling process of Moroccan immigration and the influence of an external trend, an international Islamic movement founded on proselytism : the Jama'at Al-Tabligh wa'l Da'wa (JTD), or « Society for the Propagation of Islam ». The penetration of the Tabligh in Catalonia is linked with a new phenomenon : the formation of pockets of immigration consisting mainly of nationals from the rural areas of north Morocco who gathered in the urban centres of a highly industrialised Catalonian society. And so this situation poses a problem of immigration which is defined in terms of the coexistence of a rural Eastern community with an urban Western population. To this is added the problem of a minority attaching itself to Islamic values in the heart of a secular society. Thus Catalonia has become the foremost bastion of the Tablighi in Spain.
The aim of this study is to define the process of re-Islamisation of the immigrant Moroccan population in Catalonia, to determine the magnitude of the Islamic awakening and to examine the repercussions of this phenomenon with respect to a region which was once part of a national, decentralised territory, of a Europe in the process of unification and of a Mediterranean context.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1991
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Béatriz Aguer
Résurgence de l'Islam en Espagne
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 7 N°3. pp. 59-76.
Citer ce document / Cite this document :
Aguer Béatriz. Résurgence de l'Islam en Espagne. In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 7 N°3. pp. 59-76.
doi : 10.3406/remi.1991.1309
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1991_num_7_3_1309Resumen
Resurgimiento del Islam en España
Béatriz Aguer
El despertar islámico en Espana proviene de la combinación de un fenómeno interior, la
sedentarización de la inmigración marroquí, y de la influencia de una corriente exterior, un movimiento
islámico internacional fundado sobre el proselitismo : la Jama'al Al-Tabligh wa'l Da'wa (JTD), o «
Sociedad para la propagación del Islam ». La penetración tablighi en Cataluña está unida a un
fenómeno nuevo : la formación de bolsas de inmigración (constituídas proncipalmente de súbditos
originarios de las zonas rurales del norte de Marruecos) que se han formado en los núcleos urbanos de
una sociedad catalana muy industrializada. Esta situación plantea un problema de inmigración que se
define en términos de coexistencia entre una communidad rural oriental y una población urbana
occidental. A ello hay que añadir el problema de una minoría que permanece vinculada a los valores
islámicos en el seno de una sociedad laica. Cataluña se ha convertido en el primer bastión tablighi de
España.
Este estudio tiene como finalidad definir el proceso de reislamización de la población marroquí
inmigrada en Cataluña, determinar la amplitud del despertar islámico y estudiar las repercusiones de
este fenómeno en el ámbito de una región que forma parte a la vez de un espacio nacional
descentralizado, de una Europa en vías de unificación y de un contexto mediterráneo.
Résumé
Résurgence de l'Islam en Espagne
Béatriz Aguer
L'éveil islamique en Catalogne résulte de la combinaison d'un phénomène intérieur, la sédentarisation
de l'immigration marocaine et l'influence d'un courant extérieur, un mouvement islamique international
fondé sur du prosélytisme : la Jama'at Al-Tabligh wa'l Da'wa (JTD), ou « Société pour la Propagation de
l'Islam ». La pénétration tablighi en Catalogne est liée à un processus nouveau : la formation de poches
d'immigration — constituées notamment de ressortissants en provenance des zones rurales du nord du
Maroc — qui se sont formées dans les noyaux urbains d'une société catalane hautement industrialisée.
Cette situation pose ainsi un problème d'immigration qui se définit en termes de coexistence d'une
communauté rurale orientale avec une population urbaine occidentale. A cela s'ajoute le problème
d'une minorité qui s'attache aux valeurs islamiques au sein d'une société laïque. La Catalogne est ainsi
devenue le premier bastion tablighi en Espagne.
Cette étude a pour but de définir le processus de réislamisation de la population marocaine immigrée
en Catalogne, de déterminer l'ampleur de l'éveil islamique et d'étudier les répercussions de ce
phénomène au niveau d'une région qui fait à la fois partie d'un espace national décentralisé, d'une
Europe en voie d'unification, et d'un contexte méditerranéen.
Abstract
The résurgence of Islam in Spain
Béatriz Aguer
The Islamic awakening in Catalonia is the result of a combination of internal phenomena, the settling
process of Moroccan immigration and the influence of an external trend, an international Islamic
movement founded on proselytism : the Jama'at Al-Tabligh wa'l Da'wa (JTD), or « Society for the
Propagation of Islam ». The penetration of the Tabligh in Catalonia is linked with a new phenomenon :
the formation of pockets of immigration consisting mainly of nationals from the rural areas of north
Morocco who gathered in the urban centres of a highly industrialised Catalonian society. And so this
situation poses a problem of immigration which is defined in terms of the coexistence of a rural Eastern
community with an urban Western population. To this is added the problem of a minority attaching itself
to Islamic values in the heart of a secular society. Thus Catalonia has become the foremost bastion of
the Tablighi in Spain.
The aim of this study is to define the process of re-Islamisation of the immigrant Moroccan population in
Catalonia, to determine the magnitude of the Islamic awakening and to examine the repercussions of
this phenomenon with respect to a region which was once part of a national, decentralised territory, of a
Europe in the process of unification and of a Mediterranean context.59
Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 7 - N° 3
1991
Résurgence de l'Islam en Espagne
Béatriz AGUER
A la veille de la célébration du Ve centenaire de F« Hispa-
nidad(1) qui coïncide avec l'aboutissement de la Reconquista par les Rois Catholi
ques — lors de la défaite du dernier bastion arabo-islamique à Grenade — l'E
spagne traverse aujourd'hui une nouvelle phase de son histoire qui est marquée par
un éveil islamique(2). Cette évolution confessionnelle a comme principaux acteurs
les mêmes qu'il y a douze siècles : les Arabes. Ceux-ci sont arrivés en Espagne à la
fois en provenance du Maroc et d'outre-Pyrénées, où ils avaient émigré.
L'éveil islamique est fonction de quatre facteurs, d'ordre économique et poli
tique d'une part, géographique et historique d'autre part. L'« européanisation éco
nomique » de l'Espagne, qui s'est traduite par un puissant essor de son économie et
l'a transformée en un pays d'immigration, entraîne actuellement une concertation
de la politique d'immigration avec les autorités communautaires. Du fait de la
proximité géographique du Maroc et de l'Espagne cette dernière constitue un
passage obligé pour les immigrés marocains, qui représentent la majorité de l'i
mmigration musulmane en Espagne(3). Ces Marocains proviennent essentiellement
de l'ancienne zone du Protectorat espagnol.
La résurgence islamique en Espagne s'est principalement manifestée en Cata
logne. Cette région réunit en effet deux conditions fondamentales, grâce aux
quelles elle est considérée comme la « région la plus européenne de l'Espagne », qui
ont contribué au renouveau confessionnel islamique. Ces facteurs concernent
d'une part la contiguïté géographique de la Catalogne avec la France et sa perméab
ilité aux différents courants européens, et d'autre part sa puissance économique,
fer de lance de l'économie nationale. Contrairement au reste de l'Espagne, la
Catalogne a été au cours du XXe siècle, en raison de sa conjoncture
une région d'immigration. Ainsi « la phase marocaine »(4) a pris le relais de « la
phase andalouse », période d'immigration en provenance du sud de la Péninsule
Ibérique, notamment à partir de la décennie 60.
L'éveil islamique en Catalogne résulte de la combinaison d'un phénomène
intérieur, la sédentarisation de la population marocaine et l'influence d'un courant Béatriz AGUER
extérieur, F« infiltration » dans cette région d'un mouvement islamique internatio
nal fondé sur du prosélytisme : la Jama'at Al-Tabligh wa'l Da'wa (JTD), ou
« Société pour la Propagation de l'Islam »(5). La pénétration tablighi en Catalogne
est liée à un phénomène nouveau : la formation de foyers d'immigration — consti
tués notamment de ressortissants en provenance des zones rurales du nord du
Maroc — qui se sont fixés dans les noyaux urbains d'une société catalane haute
ment industrialisée (6). Cette situation pose ainsi un problème d'immigration qui se
définit en termes de coexistence d'une communauté rurale orientale avec une
population urbaine occidentale. A cela s'ajoute le d'une minorité qui
s'attache aux valeurs islamiques au sein d'une société laïque(7). Les membres
tablighi sont arrivés en Catalogne comme les jardiniers de l'Islam ; ils ont arrosé les
graines de cette religion qui avaient déjà été semées et qui correspondent à un
« Islam spontané ». La est ainsi devenue le premier bastion tablighi en
Espagne.
Cette étude a pour but de définir le processus de réislamisation de la popula
tion marocaine immigrée en Catalogne, de déterminer l'ampleur de l'éveil islami
que et d'étudier les répercussions de ce phénomène au niveau d'une région qui fait à
la fois partie d'un espace national décentralisé, d'une Europe en voie d'unification,
et d'un contexte méditerranéen.
On présentera une analyse descriptive de l'éveil « néo-fondamentaliste », pour
reprendre le terme employé par Olivier Roy(8), qui a eu lieu au sein de la popula
tion immigrée marocaine installée en Catalogne. Le « néo-fondamentalisme », qui
correspond à une réislamisation « par le bas »(9), se définit par opposition au type
d'Islam déjà existant en Espagne et qui est fondé sur des structures préalablement
constituées et nettement identifiables (« islamisation par le haut »).
L'étude présente sa base essentiellement sur des enquêtes de terrain axées sur
l'apparition récente de ce phénomène islamique en Catalogne. Ainsi des enquêtes
semi-directives ont été menées dans plusieurs salles de prière de cette région auto-
nome(10) auprès de responsables islamiques et de fidèles d'origine marocaine. De
même, le consul du Maroc, Abdel Latif Boumedi, ainsi que quelques autorités de
Barcelone et de Madrid (ministère du Travail, ministère de l'Intérieur) ont égal
ement été interrogées. La réticence des Marocains à être interrogés, qui s'explique
par le pourcentage élevé de clandestins parmi eux, a constitué une difficulté impor
tante à la réalisation de l'enquête. A cela s'est ajouté le recours à la « langue de
bois » de certains dirigeants religieux(n).
Cet article abordera dans un premier temps l'évolution de l'immigration
marocaine en Catalogne afin d'étudier ensuite le phénomène de réislamisation des
Marocains. Pour cela il sera nécessaire d'identifier les acteurs du renouveau
confessionnel et de préciser les cartes qu'ils ont choisies de jouer en Catalogne. Le
degré de succès de leur stratégie d'implantation permettra de définir leur position
dans l'échiquier islamique de la région catalane.
IMMIGRATION ET ISLAM
Le phénomène islamique en Catalogne est intrinsèquement lié à l'évolution de
l'immigration dans cette région et a par conséquent changé de tournure en fonction Résurgence de l'Islam en Espagne 61
de la politique d'immigration espagnole et celle des autres pays européens.
Les premiers flux migratoires des « pattes mouillées » (appellation familière
que reçoivent les Marocains qui rentrent en Espagne par des voies illégales et qui
fait référence à la précarité des barques dans lesquelles ils font la traversée du
Détroit de Gibraltar) ont eu lieu à partir de la fin des années 60, alors que la
Catalogne était en plein essor économique. Mais cette région ne représentait pour
la plupart des Marocains qu'un eldorado temporaire, un tremplin qui leur permett
ait d'atteindre d'autres pays européens. La deuxième vague de Marocains, qui a eu
lieu en 1974, coïncide avec un durcissement de la politique d'immigration française
et avec la fermeture des frontières européennes à la suite des mesures protectionn
istes adoptées pour faire face à la première crise pétrolière. Près de
100 000 Marocains s'étaient alors concentrés dans la capitale catalane. Les
années 80 sont celles du retour, non pas au pays d'origine, mais au point de départ
de son périple européen, la Catalogne. Ce phénomène se fait par « rebondisse
ment » (expulsion ou bien à cause de l'augmentation des difficultés liées à la
sévérité de la politique d'immigration de pays européens comme la France, la
Belgique, les Pays-Bas et le Royaume Uni).
Le durcissement de la politique d'immigration nationale et européenne a
profondément contribué au processus de sédentarisation de la population immig
rée marocaine et a particulièrement favorisé le regroupement familial. L'annonce
de trois lois répressives sur l'immigration, une nationale et deux européennes, une
en vigueur et les deux autres en voie d'application, a encouragé dans une large
mesure l'installation définitive de la population marocaine en Catalogne et a aug
menté l'arrivée de nouvelles vagues migratoires en provenance du Maroc pendant
les dernières années. La très contestée Loi des Droits et Libertés des Étrangers
(plus connue sous le nom de ley de Extranjeria) du premier juillet 1985 qui est
entrée en vigueur le 12 juin 1986, l'Acte Unique Européen de 1993 et surtout,
menace imminente pour l'immigration maghrébine, la signature par l'Espagne des
Accords de Schengen en juin 1991, ont changé radicalement le cours de l'immigrat
ion en Espagne et en Catalogne. La signature des Accords de Schengen a été
précédée d'une nouvelle mesure qui oblige les citoyens maghrébins à obtenir un visa
alors qu'auparavant ils pouvaient accéder librement à ce territoire en qualité de
touristes. L'adoption du visa a provoqué l'intensification des arrivées de Marocains
avant la mise en application le 15 mai 1991.
L'installation définitive et la forte augmentation de cette communauté
musulmane s'accompagnent d'une nécessité de combler un vide spirituel et soulè
vent un problème d'identité vis-à-vis de la société environnante.
LA RÉISLAMISATION DES MAROCAINS
La sédentarisation de la population immigrée marocaine s'est accompagnée
d'une résurgence islamique qui a commencé par une réislamisation de la populat
ion marocaine. Cette réislamisation s'est faite en deux phases. Dans une première
étape la quête d'identité a donné lieu à une forme d 'auto-réislamisation (12). Dans la
deuxième phase, la se poursuit sous l'influence d'un courant exté
rieur. Béatriz AGUER 62
L'AUTO-RÉISLAMISATION
La naissance d'un « Islam spontané » répondait à un besoin spirituel et identi
taire très fort des travailleurs immigrés marocains qui n'entretenaient plus le rêve
du retour et n'envisageaient plus de partir dans d'autres pays européens. Le facteur
du désenchantement national a également contribué à la résurgence du sentiment
religieux. Les Marocains, qui étaient retournés dans leur pays afin de s'y installer
définitivement, se sont confrontés au manque de débouchés professionnels d'un
côté, et d'un autre côté au manque de liberté d'expression auquel ils n'étaient plus
habitués.
Face à la réalité de la sédentarisation, les Marocains qui avaient immigré en
Catalogne par vagues successives depuis la fin des années 60, se sont tournés vers
l'Islam, la religion qu'ils portaient en eux. C'est ainsi qu'est née en Catalogne une
forme d'Islam que nous appellerons « spontané » dans la mesure où elle résulte de
la propre initiative des croyants. Les travailleurs immigrés marocains ont été à la
fois les instigateurs, les gérants et les garants de l'Islam. Les premiers germes de
l'Islam des Marocains en Catalogne correspondent à un « Islam émancipé » de
toute sorte de manipulation idéologique. A l'origine la rareté d'un Islam structuré a
été un facteur déterminant qui a contribué à l'émergence de ce type d'Islam. Dans
la première moitié de la décennie 80, la Catalogne comptait uniquement trois salles
de prière qui étaient représentatives d'un Islam constitué, à savoir, celles du Centre
Islamique, de l'Amicale et du Centre Culturel Pakistanais. Les fidèles marocains
ont entretenu « un Islam au propre compte du croyant » dans la mesure où ils ont
assumé les frais de loyer de la salle de prière. Les critères spirituels ont primé sur les
considérations d'ordre économique. Les Marocains se sont engagés à financer un
loyer fixe alors que leur situation économique était, pour la plupart d'entre eux,
instable. Cette forme « d'Islam émancipé » s'est caractérisée par l'engagement de la
personne la plus instruite en matière religieuse, à conduire le prêche du vendredi.
Cette personne qui va remplir la fonction d'imam est généralement un « hafiz
al-Quran », un musulman qui a retenu le texte coranique par cœur. « L'Islam a
son propre compte » va adapter le jour de la prière communautaire en fonction de
la disponibilité de « l'imam à temps libre » et des autres croyants soumis, quant à
eux, au temps de travail en Catalogne. Ainsi le jour de la prière communautaire,
qui correspond dans les pays islamiques au vendredi, a été parfois décalé d'un ou
deux jours, devenant le samedi ou le dimanche, et parfois même les deux
La répartition des Marocains sur le territoire catalan s'est faite par un « ph
énomène d'entraînement ». Celui-ci s'effectue à la manière de cercles concentriques
qui correspondent à des liens de solidarité ethnique au niveau régional, cabili (ou
villageois), tribal, clanique, et finalement familial. Les liens de solidarité ethnique
se renforcent au fur et à mesure qu'ils se rapprochent du noyau familial. En raison
de ce principe, la concentration de Marocains de San Boi, localité près de Barce
lone, est essentiellement constituée de ressortissants de la province de Tanger ; les
Marocains de San Viçens dels Horts, province de Barcelone, proviennent majori
tairement des alentours de Tétouan, de Chaouen, de Larache et d'Alkazarkibir ;
des Marocains originaires du Rif se concentrent essentiellement dans la localité de
Viladecans, aux alentours de la Cité Condale. Le phénomène d'entraînement se
reproduit au niveau des quartiers de la capitale catalane et plus particulièrement au
niveau des différentes salles de prière d'un même quartier. Résurgence de l'Islam en Espagne 63
Les liens de solidarité ethnique reposent sur l'entraide entre les Marocains qui
jouissent d'une situation de légalité (titulaires de la carte de séjour et du permis de
travail), ceux qui sont en situation de semi-légalité (ne disposent que d'une carte de
séjour, en attente de la législation ou du renouvellement de leurs papiers) et la
majorité qui se trouve en situation de clandestinité. Cela explique en grande partie
la survie des 90 % de Marocains qui sont en situation d'illégalité d'après des
sources du syndicat CCOO.
Les liens de solidarité ethnique ont favorisé l'émergence de « l'Islam au propre
compte du croyant » du point de vue économique (permettant une certaine sou
plesse vis-à-vis de la contribution de chaque fidèle aux frais de loyer) et du renfor
cement du sentiment religieux. Le regroupement ethnique a notamment favorisé
l'éveil spirituel.
Le phénomène de regroupement familial a largement contribué au retour du
sentiment religieux des travailleurs immigrés. Ceux-ci ont trouvé un sens spirituel à
leur existence auprès de leurs familles. En effet, dès qu'il occupe la place de
patriarche de la famille, l'immigré marocain s'est érigé en gardien de la morale et de
la tradition islamiques. Une jeune femme marocaine raconte ainsi comment son
père est devenu « un vrai musulman » lorsque sa femme et ses enfants l'ont rejoint
au début des années 80. Dès qu'il a été entouré des siens, ce Marocain « a offert »
une salle de prière à la communauté des croyants de son quartier, il a « aussitôt
cessé de fumer et de boire », avait expliqué sa fille.
L'ITINÉRAIRE DE LA FOI
Une fois installés en Catalogne les Marocains sont allés à la rencontre de
l'Islam d'après le vieux dicton « Si la Montagne ne vient pas à Mahomet, Mahom
et ira à la Montagne ». Le parcours qu'ils ont suivi est fonction des différents
points d'ancrage islamiques existant préalablement en Catalogne.
Le principal phare islamique pour les Marocains qui se trouvaient dans la
capitale catalane au début de la décennie 80 a été le Centre Islamique. Celui-ci a
joué le rôle de lieu d'accueil pour des immigrés dépourvus de leurs liens commun
autaires et en quête d'identité. Les deux objectifs principaux du Centre Islamique
(CI) consistent d'une part à « pouvoir combler les exigences religieuses de la
communauté musulmane qui se trouve en Catalogne, moyennant des écoles cora
niques et la construction de mosquées », explique le responsable du Centre, Abu
Said(13). Celui-ci souligne qu'il « faut commencer par obtenir l'unité islamique en
Espagne au niveau des ambassades, qui représentent des pouvoirs capables d'ap
porter une aide matérielle afin de satisfaire ces revendications religieuses. Le re
sponsable du CI, qui attendait tout des différents pouvoirs musulmans et n'espérait
rien des autorités catalanes, a précisé que « le deuxième objectif du Centre est de
rapprocher les musulmans de la société d'accueil en établissant un pont entre les
deux cultures ». Le Centre Islamique, qui représente actuellement un fief de « l'I
slam intellectuel », a joué un rôle social très important pour les Marocains dans la
mesure où le centre était chargé de l'organisation des fêtes religieuses.
C'est aussi cette fonction sociale que l'Amicale, centre culturel doté d'une salle
de prière associé au Consulat du Maroc, a essayé de remplir à l'égard de la 64 Béatriz AGUER
communauté marocaine en prenant l'initiative de l'organisation de fêtes religieuses.
A la différence du responsable du CI, le président de l'Amicale ne prône pas une
meilleure connaissance de la culture de la société d'accueil, mais uniquement un
renforcement de la culture d'origine par le biais de cours de langue arabe et de
culture marocaine. Alors que le Centre Islamique se réduit à sa salle de prière, la
salle de prière de l'Amicale joue un rôle pratiquement symbolique, aussi bien par
l'exiguïté de la pièce que par le nombre de croyants qui la fréquentent (une dizaine
le jour de la prière communautaire). L'Amicale a attiré particulièrement des memb
res désireux de faire preuve de fidélité vis-à-vis des autorités consulaires dans
l'espoir de pouvoir jouir d'avantages administratifs (pour faciliter la légalisation de
leur situation et l'obtention du renouvellement de la carte de séjour et du permis de
travail avant qu'ils ne soient périmés). Cependant, même le « faquih »(14) (le
conducteur du prêche, titre religieux inférieur à celui d'imam) est dépourvu de
documentation légale.
Alors que le CI a été un refuge spirituel pour les Marocains, le centre culturel
Bayt-Al-Thaqafa (le Foyer de la Culture) a exercé essentiellement un rôle social en
rassemblant des ressortissants arabo-islamiques via la culture et initialement aussi,
via la religion. Fondé en 1974, Bayt-Al-Thaqafa a été le premier centre culturel
doté d'une salle de prière en Catalogne, bien que cela paraisse paradoxal si l'on
considère qu'il est géré par un membre de l'Eglise catholique, la mère Teresa
Losada, avec la collaboration de la Délégation diocésaine des Migrations. La
directrice de Bayt-Al-Thaqafa, une arabisante extrêmement concernée par la ques
tion de l'immigration marocaine en Catalogne, avait créée le centre dans l'objectif
de faciliter l'insertion culturelle et sociale des immigrés arabo-islamiques « en pré
servant leur identité » La mère Teresa Losada avait intégré une salle de prière à son
centre parce qu'elle estimait qu'il « est impossible de comprendre leur culture sans
tenir compte de leur religion »(15). La salle de prière de Bayt-Al-Thaqafa était
essentiellement fréquentée par les femmes marocaines, qui l'utilisaient aussi bien
comme un lieu de rencontre religieux qu'un endroit de rencontre social. Actuelle
ment, outre les cours de langue arabe et de formation domestique pour les femmes,
ce centre attire essentiellement des jeunes Marocains « qui repoussent l'Islam pour
plus tard », selon ce qu'affirme la mère Teresa Losada.
La « mosquée »(16) Tarik Ibn Ziyad, officiellement reconnue sous le nom de
Centre Culturel Pakistanais^7), est la dernière étape du pèlerinage spirituel des
Marocains en quête d'identité. La « mosquée » Tarik Ibn Ziyad (18), qui constitue
le quartier général du mouvement tabligi en Catalogne, est le centre névralgique où
convergent les fidèles en provenance d'autres salles de prières, notamment le jour
de la prière communautaire. Cette « mosquée » est devenue le « symbole de la
communauté reconstituée »(19) des Marocains.
Mais « l'amir » des JTD, le chef de la communauté tablighi en Catalogne, le
personnage central du mouvement, est retranché dans une insignifiante salle de
prière qui occupe la place d'un ancien garage, la « mosquée » Ali, ouverte en
septembre 1989(20). C'est dans cette même « mosquée » que l'amir tablighi donne
des cours de religion — essentiellement sur la pratique de l'Islam — à une quin
zaine de femmes musulmanes de tous les âges, qui sont toutes marocaines à
l'exception d'une Espagnole de Melilla et d'une Catalane convertie. L'amir des
tablighi, tout en déclarant que « la femme doit rester à la maison parce qu'elle a de l'Islam en Espagne 65 Résurgence
autant de valeur qu'un diamant », les convoque chaque dimanche après-midi. La
« mosquée » Ali prend en quelque sorte le relais de Bayt Al Thaqafa dans la
mesure où elle est devenue un lieu de rencontre des femmes musulmanes. Le rôle
des femmes dans la communauté religieuse est ainsi revalorisé par les membres du
mouvement piétiste tablighi, alors qu'elles demeurent des fidèles inconnues pour le
« faquih » de l'Amicale qui les considère « a priori » comme des « croyants moins
fervents que les hommes à cause de leur faiblesse physique périodique : la menst
ruation ». Les femmes s'avèrent cependant extrêmement attachées à la religion.
Outre leur rendez-vous hebdomadaire avec l'amir (qui leur permet d'amener leurs
enfants avec elles), elles se rencontrent pour prier, parler de religion et d'autres
questions, chez l'Espagnole de Melilla. Celle-ci joue un rôle semblable à celui des
« mukhadama »(21) dans la mesure où elle est la figure de proue des femmes du
mouvement tablighi.
L'itinéraire spirituel des Marocains suit un parcours géographique qui va du
périphérique vers le cœur de la capitale catalane, et qui est significatif dans le sens
où l'Islam semble s'interposer de plus en plus sur le chemin du croyant (la mont
agne va vers Allah). Alors que le Centre Islamique se situe à la limite est de
Barcelone, l'Amicale se trouve à la lisière de la ville ancienne et la « mosquée »
Tarik est placée en plein district 1, le centre-ville, à forte concentration maroc
aine^2). Bayt al-Thaqafa(23) et la « mosquée » Ali se trouvent approximativement
sur la même latitude que la « mosquée » Tarik mais demeurent à l'écart de celle-ci,
situées de l'autre côté des Ramblas, l'artère principale de l'ancienne ville. La
« mosquée » Ali est perdue dans un labyrinthe urbanistique, « la casba barcelo
naise ».
La situation géostratégique de la « mosquée » Tarik, qui constitue le principal
pôle d'attraction des Marocains, est à la base d'un important enjeu islamique.
LA RÉISLAMISATION TABLIGHI
L'éveil islamique en Catalogne a coïncidé avec l'arrivée de groupes de prosél
ytes de la JTD en provenance d'autres pays européens. La Catalogne, où s'étaient
déjà implantés les premiers germes d'Islam, notamment « l'Islam au propre compte
du croyant », est devenue une cible de ce mouvement piétiste transnational.
« Nos frères musulmans en provenance d'autres pays européens sont très
concernés par nous », c'est de cette façon qu'un fidèle marocain de la « mosquée »
Fath expliquait « les visites fréquentes de musulmans qui arrivent en car et s'instal
lent pendant six ou sept jours dans la mosquée ». Ces hommes incitent les musul
mans à pratiquer leur religion tout en leur apprenant comment le faire », raconte
une petite fille marocaine. Les visites de ces prosélytes musulmans se sont intensi
fiées depuis deux ans, c'est-à-dire, à partir du moment où le responsable du Centre
Islamique et la directrice de Bayt Al-Thaqafa confirment avoir détecté un « fulgu
rant éveil islamique en Catalogne » dont, selon eux, ils ignorent les causes.
Les « visiteurs » tablighi proviennent essentiellement de pays européens, où le
mouvement auquel ils appartiennent est très bien implanté, de France, des Pays-
Bas et de Belgique. Leurs visites en Catalogne s'inscrivent dans le cadre des