Thomas Lahusen
Savoir-vivre à Moscou, Pékin et Varsovie
In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 27 N°2. pp. 227-250.
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Lahusen Thomas. Savoir-vivre à Moscou, Pékin et Varsovie. In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 27 N°2. pp. 227-
250.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1986_num_27_2_2080ET COMPTES RENDUS NOTES
THOMAS LAHU SEN
SAVOIR-VIVRE A MOSCOU, PÉKIN ET VARSOVIE
Contribution à une sociologie de Г « homme nouveau »
Qu'est-ce qu'un manuel de savoir-vivre ?
Les manuels de savoir-vivre sont à la sociologie ce que les
grammaires sont à la linguistique. Les uns et les autres enseignent
une norme. Les préceptes du "comment se tenir à table" ou du "com
ment saluer ou prendre congé" ne nous renseignent pas plus sur la
"vie effective", la "réalité" que les règles du participe passé ou
de certains emplois du subjonctif ne nous sur le "vrai"
français. Et pourtant, leur non-observance peut révéler la présence
de l ' "étranger" dans l'un et l'autre cas. Gardiennes de la légiti
mité - que cette dernière s'appelle tradition, droit divin ou ordre
naturel - ces grammaires de la langue et du quotidien sont aussi
là pour être contestées, transformées, voire abolies par les étran
gers de l'intérieur au nom d'une "lutte des classes" par exemple.
C'est aussi la raison pour laquelle les révolutions sociales sont
souvent allées de pair avec les bouleversements de la langue et des
règles de conduite. Qu'on se souvienne du "citoyen" de la Révolu
tion française dont l'instauration universelle et obligatoire
signifiait l'effacement des hiérarchies dans l'appellation d'autrui.
D'autres utopies ont, depuis lors, mieux réussi : l'autre, inconnu
ou distant, celui que nous désignons par Monsieur ou Madame, par
exemple, est devenu à proprement parler indésignable en Russie et
en Chine postrévolutionnaires. Le mot de camarade, ou autres va
riantes y est exclusivement réservé à l'usage intérieur, dans tous
les sens de ce terme. Gospodin et gospola ont émigré en 1917 ; les
expressions traditionnelles chinoises xiansheng et taitai désignent
depuis 1949 un "Monsieur" et une "Dame" toujours "bourgeois", voire
"puants", ou, ce qui revient en fin de compte au mime, des étran
gers. Ailleurs encore, l'usage a résisté à son abolition par les
édificateurs de l '"homme nouveau" et cette résistance est curieuse
ment symbolique d'une réalité : la Pologne "populaire" a gardé
jusqu'à aujourd'hui les pan et pani seigneuriaux de l'ancienne
République nobiliaire, alors que le camarade est resté confiné de
plus en plus dans le ghetto de son parti.
Les manuels de savoir-vivre sont-ils réservés aux seuls sys
tèmes conservateurs ? S'il est vrai que les traités de la "bonne
éducation" ont pu être remplacés à certaines époques par Les
Cahiers du Monde russe et soviétique, XXVII (2), avr.-juin 1986, pp. 227-250. THOMAS LAHUSEN 228
"grammaires politiques" ou autres "citations", ils ont pourtant
repris leur place - les tirages et les rééditions en font foi -
dans les pays d'où ils semblaient être bannis.
Echec de l'utopie ? Retour ou révision de l'histoire ? Nouvel
le morale et nouvelle politesse ?
L'enquête figurant ci-dessous tente de répondre â ces ques
tions. Mais précisons tout de suite qu'elle ne prétend aucunement
être exhaustive et qu'elle n'entend vérifier aucune théorie scien
tifique particulière. Elle propose un simple voyage à travers trois
manuels de savoir-vivre venant de Chine, d'URSS et de Pologne,
trois pays qui font parler d'eux, qui sont "à la mode" pour des
raisons très différentes, et que l'on peut considérer comme exem
plaires à plus d'un égard. M'ont servi pour m' aider à dégager
l'essentiel et la spécificité de chacun de ces ouvrages trois ques
tions fondamentales : à qui, de qui et de quoi y parle-t-on ? On
s'interrogera, en d'autres termes, sur les destinataires de l'ou
vrage, les modèles à suivre (et à ne pas suivre) qui y sont pres
crits ainsi que les domaines qui s'y trouvent abordés. On n'oublie
ra pas, cela va de soi, de considérer ces mêmes questions sous leur
forme négative : à qui, de qui et de quoi n'y parle-t-on pas ?
C'est poser le problème de l'exclusion ou de son inverse, la légi
timité.
Как sebja vesti (Comment se comporter) d'Iina Aasamaa est une
traduction russe d'un ouvrage estonien. On s'est servi ici de la
sixième édition de ce livre, tiré à 150.000 exemplaires (Tallin,
Valgus, 1979, 191 p.). L'origine linguistique, non russe, de cet
ouvrage - sa traduction n'a donné lieu qu'à quelques modifications
indispensables, selon les éditeurs - rend ce dernier d'autant plus
intéressant : il est destiné, sans autres précisions, à "un large
cercle de lecteurs". On est donc en droit de le considérer comme
le témoignage d'un savoir-vivre à l'échelle soviétique.
Lors de la composition de ce livre, lisons-nous dans la pré
face de l'éditeur, l'auteur a utilisé la littérature concernée des
pays socialistes, mais aussi, en tenant compte de la morale commu
niste, la littérature estonienne antérieure ainsi que celle des
pays capitalistes. Iina Aasamaa s'est également fondée sur son
expérience personnelle acquise lors de ses conférences portant sur
les problèmes de la culture du comportement. Как sebja vesti expose
les règles principales du "comportement cultivé" mais fixe égale
ment son attention sur les défauts du comportement "qui sévissent
encore dans notre vie".
Le premier chapitre ("Culture du et personnalité")
est un chapitre programme. S'y trouvent exposés les principes de
la morale communiste, ce qui distingue ces derniers des
en vigueur dans la société de classe (la morale des exploiteurs),
les objectifs de la socialiste tels qu'ils ont été formulés
par le parti communiste de l'Union Soviétique (en 1967), la défini
tion des bonnes manières, leur raison d'être, leur nécessité et
leur spécificité "à l'aube d'une ère nouvelle", quelques exemples
de traits positifs et négatifs du caractère, le principe de l'édu
cation de soi et des autres, le rôle de la littérature et de l'es- DE SAVOIR-VIVRE 229 MANUELS
thétique dans la formation de l'homme nouveau, etc. Un fil conduc
teur organise 1 'enumeration quelque peu hétéroclite des principes,
déclarations, citations et exemples où le général succède au par
ticulier, où se côtoient les affirmations d'ordre éthique et poli
tique : la défense des intérêts de l'Etat soviétique et - ce qui
revient au même - la consolidation de cette morale supérieure
qu'est la morale communiste au sein "de la société socialiste où
il n'y a ni états ni classes sociales, où règne l'égalité des
droits" et où "il n'existe qu'une seule culture du comportement".
Gare à ceux qui s'y opposent, le "code moral" est là pour le rap
peler en des termes très explicites. En voici les principes (je
cite in extenso) :
"le dévouement à la cause du communisme ; l'amour de la Patrie
socialiste, des pays du socialisme ; le travail consciencieux
pour le bien de la société : qui ne travaille pas ne mange
pas ; le soin que porte tout un chacun à la conservation et
à l'accroissement des richesses de la communauté ; la haute
considération du devoir social ; l'intolérance face aux viola
tions des intérêts de la société ; le collectivisme et l'en
traide dans un esprit de camaraderie : un pour tous, tous
pour un ; les rapports à caractère humain et le respect mutuel
entre les personnes : l'homme est un ami, un camarade, un
frère pour l'homme ; l'honnêteté et la droiture, la pureté
morale, la simplicité et la modestie dans la vie publique et
privée ; le respect mutuel que se portent les membres de la
famille, le soin voué à l'éducation des enfants ; l'intransi
geance face à l'injustice, le parasitisme, la malhonnêteté,
le carriérisme ; l'amitié et la fraternité de toutes les na
tions de l'URSS, l'intolérance face à l'inimitié nationale et
raciale ; l'intransigeance face aux ennemis du communisme, de
la paix et de la liberté des peuples ; la solidarité frater
nelle avec les travailleurs de tous les pays, avec toutes les
nations."
Si la culture unique du comportement trouve ses fondements
dans les principes moraux du marxisme-léninisme et leur réalisa
tion historique à l'intérieur de l'URSS et des autres pays socia
listes, la politesse et les bonnes manières sont aussi motivées par
d'autres impératifs, plus généraux, d'ordre universel : celui des
traditions populaires du savoir-vivre, de l'hygiène, de la perfec
tion et de l'esthétique. L'aspiration vers tout ce qui est bon et
beau est le propre de tout être humain. Faut-il alors s'étonner que
le petit peuple ait cherché, dans le passé, à se conformer à ce
qu'on appelle le "bon ton" ? Mais ce n'est que dans la patrie du
socialisme, "que pour la première fois dans l'histoire mondiale,
le ton a été donné par le travailleur". La "psychohygiène" explique
d'autre part la majorité écrasante des coutumes qui régissent les
règles de la bonne conduite. Le comportement grossier, les paroles
blessantes et autres manifestations de l'inculture mettent en
danger la santé des autres, et ils n'ont pas leur place parmi les
règles en vigueur dans la société nouvelle, tout comme les traits
de caractère négatifs (l'égoîsme, l'envie, la flagornerie, la
morgue et le manque de naturel). Faut-il rejeter Les bonnes manières 230 THOMAS LAHUSEN
comme autant de vestiges des anciens préjugés bourgeois ? Certaine
ment non, répond l'auteur, car il faut savoir distinguer entre ce
qui appartient décidément au passé et à sa morale de classe, entre
ce qui est simplement anachronique, et donc licite, et ce qui est
aujourd'hui impératif. "Dans la société socialiste, de nouvelles
relations interhumaines se sont créées et elles exigent de nouvel
les formes de comportement". Le tact, la critique objective (rele
vant des principes moraux du communisme), la modestie, un comporte
ment faisant honneur à la Patrie et à la collectivité, l'éducation
de la sensibilité esthétique, "partie intégrante du développement
multiforme des bâtisseurs du communisme", le goût de la littérature
et des arts, qui sont en mesure "de nous inciter à accomplir de
nobles actions", voilà quelques exemples qui contribueront au
"développement multilatéral et harmonieux de la personne humaine",
à la formation de l '"homme nouveau".
Quittons à présent les généralités de ce programme et voyons
comment celles-ci se concrétisent dans les préceptes, conseils et
interdictions qui forment la matière des chapitres suivants. En
voici 1 'enumeration : les façons de se tenir ; la culture de la
parole et de la conversation ; salutations et présentations ; le
comportement dans les Lieux publics ; le comportement dans la rue,
dans les transports publics, sur la route et au sein de la nature ;
en visite ; à table ; fêtes familiales et cadeaux ; la correspon
dance ; le comportement chez soi et la culture de la vie quotidien
ne ; l'habillement et les cosmétiques.
La liste, on en conviendra, est peu originale. Il en va de
même pour le contenu : la "culture du comportement" proposée dans
Как sebja vest i est très traditionnelle et aucun "bourgeois"
d'Europe occidentale n'aurait à en rougir. Les mille et une indi
cations comment soigner sa démarche, que faire de ses mains, comment
éternuer et se moucher, comment se comporter dans la rue, dans
l'autobus, à table ou lors d'une soirée dansante, etc. ne se dis
tinguent pas, ou presque, de celles que recommande la "société de
classe" à laquelle l'auteur de ces lignes avoue appartenir. Et il
y a de quoi parfaire son éducation. L'homme nouveau ne coupe pas
les pommes de terre avec son couteau et mange sa salade sur une
petite assiette spécialement prévue à cet effet (et non pas sur
l'assiette principale). Sur son chemin, il prend soin de garder sa
droite lorsqu'il croise d'autres passants et de porter sa serviette
à gauche pour ne pas gêner ceux-ci, ne joue pas des coudes, ne
bouscule pas les autres, surtout les petits enfants, les personnes
âgées ou les invalides, tient verticalement sa canne ou son para
pluie, ne mange pas dans la rue, mais se cache dans un parc ou
autre coin tranquille pour apaiser une faim qui ne peut attendre,
jette les détritus dans les corbeilles à papier, ne s'arrête pas
devant une vitrine de magasin pour se coiffer, ne parle pas à haute
voix, ne tousse pas, ni se mouche dans un musée ; il évitera de
donner libre cours et publiquement à son ravissement (ou le con
traire) devant le tableau qu'il contemple, prendra garde à ne pas
applaudir trop tôt à la fin d'un concert et ne battra pas La mesure
du pied.
Lorsque l'homme nouveau voit passer devant lui des connais
sances alors qu'il est assis, il adoptera un comportement en fonc
tion du sexe et de l'âge du passant et de sa propre personne : les MANUELS DE SAVOIR-VIVRE 231
jeunes gens se Lèveront pour saluer une femme qui passe ou un homme
qui est de loin leur aîné ; mais un homme d'un certain âge restera
assis, à moins que Le passant soit une femme ou un homme beaucoup
plus âgé : dans ce cas il se contentera d'esquisser Le geste de se
Lever. Celui qui entre dans une pièce saluera en premier la per
sonne qui s'y trouve ; l'épouse qui entre son mari en der
nier ; le mari qui entre saluera d'abord les autres femmes, puis
son épouse, puis les autres hommes ; lorsqu'on est invité, on
saluera d'abord la maîtresse de maison, puis le maître de maison,
puis les invités du sexe féminin et on terminera par ceux du sexe
masculin, ou dans l'ordre où les invités sont assis. Dans les
situations difficiles, d'ailleurs, on utilisera son sens du tact.
L'homme nouveau aura appris à danser au cours de son enfance
(en commençant par les danses populaires bien sûr) : cela Lui évi
tera de se sentir mal à l'aise plus tard, au cours des soirées
pendant lesquelles on danse au son de la "bonne musique". Notons
à ce propos qu'un homme en état d'ébriété s'abstient d'inviter une
dame à danser et celle-ci fait bien de refuser La danse à un mon
sieur qui se trouve dans cet état. IL va de soi qu'il est inconve
nant de "déshabiller du regard" les dames présentes à une telle
soirée, tout comme d'inviter une dame qui est assise à côté de
celle qui vient de vous refuser une danse.
Toutes "femmes nouvelles" qu'elles soient, le rôle des ci
toyennes soviétiques n'a guère subi d'altérations révolutionnaires
dans les manières du savoir-vivre. Si l'ordre et la propreté sont
l'affaire de tous les membres de la famille, c'est à La mère, à la
maîtresse de maison qu'incombe, en fin de compte, La responsabilité
première de La paix du ménage. La maîtresse de maison s'assied Là
où il lui sera le plus aisé de s'occuper de ses hôtes et c'est à
elle (ou à sa fille) que l'on remettra les assiettes vides. Il est
fort malpoli d'essuyer les couverts et les au début d'un
repas auquel on a été convié, car "ce serait faire injure à la
maîtresse de maison". Les femmes ont pourtant gagné quelque chose
dans la société nouvelle : lorsqu'à la fin d'un dîner, au restau
rant, il s'agit de régler l'addition, l'homme ne doit plus se
sentir humilié si sa compagne veut payer sa part. L'usage qui veut
qu'on ne laisse jamais payer la dame appartient au passé, tout
comme les pourboires (qui se donnent encore dans Les pays capita
listes).
Quelles fleurs offrir à qui, faut-il poser sa serviette sur
ses genoux (bien sûr que oui) ou peut-on La nouer autour de son cou
(bien sûr que non), comment placer les invités, comment dresser Le
couvert, comment se vêtir au travail, chez soi, en été, en hiver,
sur un paquebot, dans une maison de repos, lors d'une soirée
(smoking ou non ?), les règles que prescrit la grammaire de la vie
quotidienne n'ont rien perdu de leur volume ni de leur complexité.
Venons-en aux spécificités. La culture de l'homme nouveau
insiste particulièrement sur une certaine retenue des moeurs. On
en a déjà vu quelques exemples, en voici d'autres. On évitera une
démarche "déhanchée", un maintien "en point d'interrogation" (c'est
laid et malsain) ; on ne gesticulera pas en parlant ; on évitera
de taper sur L'épaule de ceLui que L'on vient de rencontrer et on
ne tarabustera pas le bouton du pardessus de ce dernier ; on ne
montrera personne du doigt et on ne se montrera jamais curieux ; THOMAS LAHUSEN 232
on évitera de rire à gorge déployée ; on ne s'approchera pas jus
qu'à sentir la respiration de son vis-à-vis ; on ne passera pas sa
langue sur le bord de l'enveloppe avant de la fermer (ce n'est pas
hygiénique) ; on surveillera son langage, on se gardera en particu
lier du jargon, d'imiter la prononciation étrangère, de l'excès de
néologismes ; on ne dira pas à propos de son père : "il est à la
maison", mais : "papa est à la maison" ; on ne parlera pas de "sa
vieille" en pensant à son épouse ; les jeunes devront s'abstenir
de s'adresser à un inconnu en des termes malpolis comme papaša,
mamaSa, teten'ka, djaden'ka, babusja * ; lors des salutations on
évitera d'utiliser de "petits mots" déformés ou argotiques comme
privetik, saljutik, zdorovo, рока **... On surveillera sa conversa
tion ; on ne parlera pas de la mort dans la chambre d'un malade,
ni de catastrophes aériennes quand on se trouve à bord avion ;
on ne critiquera pas la nourriture qui se sur son assiette,
on ne l'examinera pas avec méfiance et on ne débouchera pas le
champagne avec grand bruit (mentionnons à ce propos les fréquentes
incitations à l'abstinence...). Lorsqu'on voyage en train, il faut
éviter d'emporter de la nourriture qui sente fort, on ne dévisagera
pas les autres passagers qui sont en train de manger, on ne se
promènera pas en pyjama dans le couloir de son wagon-lit, etc.
Terminons par quelques règles concernant les rapports de
travail et les relations en public. "Les sentiments de camaraderie,
de l'amitié, de l'attention à l'égard ď autrui, de la prévenance
et de la décence, qui font tous partie intégrante du concept de
•politesse", illustrent de façon lumineuse le sentiment du collec
tivisme." C'est ainsi que l'on évitera de faire du bruit sur son
lieu de travail, de crier, de siffler, de claquer les portes, d'in
jurier les autres ou de faire des remarques ambiguës ou cyniques.
Il n'y a que les bureaucrates et les personnes mal élevées qui font
courir leurs visiteurs d'un service à l'autre, ou qui continuent
leurs conversations téléphoniques privées alors que les attendent obligations professionnelles. Le visiteur d'une telle admi
nistration évitera à son tour les heures de pointe, restera poli,
sera clair et bref, ne claquera pas les portes, enlèvera son cha
peau (s'il est du sexe masculin), frappera aux portes, saluera en
entrant, attendra jusqu'à ce que le fonctionnaire ait fini d'écrire
ou de compter et fera la queue. Ce faisant, il évitera de se coller
contre la personne qui se tient devant lui. Dans les magasins (où
il faut s'abstenir d'aller sans but, ils sont assez fréquentés
comme ça !), on laissera sortir les gens avant d'entrer, on ne
regardera pas par-dessus l'épaule d'une personne placée devant un
comptoir pour examiner les articles en vente, on n'assaillera pas
la vendeuse de questions au moment où celle-ci est en train de
servir un autre client, et lorsque ce sera son tour, on évitera
d'être distrait. L'éthique professionnelle exige, en revanche, que
le vendeur ou la vendeuse traite de la même façon toutes les caté
gories de citoyens. Servir les enfants, et parfois les adultes,
peut avoir une portée éducative...
* Diminutifs de la langue parlée et populaire, dérivés de papa,
maman, etc. et utilisés comme "pseudo-termes de parenté" du type
le (petit) père, la mère, tonton, etc.
** Leurs "équivalents" français seraient salut, ť à l'heure,
ciao, etc. ИЙНА ААСАМАА
КАК СЕБЯ ВЕСТИ
Как eebja vesti, couverture 234 THOMAS LAHUSEN
J'arrêterai ici la description de ce manuel de savoir-vivre
soviétique, écrit à l'origine en estonien, traduit en russe et
destiné bien entendu au lecteur de l'intérieur. La culture que ses
règles reflètent répond-elle à ce que laissait entendre le chapitre
programme ? Concernant les "nouvelles formes de comportement", les
"nouvelles formes d'expression", on reste, avouons-le, un peu sur
sa faim. Il en va de même pour les "traditions populaires" du
savoir-vivre : nulle trace de ces dernières, à part quelques rares
détails relatifs à la cuisine et au folklore. Et qu'en est-il de
la culture quotidienne des "nations soeurs" (de l'Union Soviétique,
s'entend) ?
Les formes sont exclusivement urbaines et leur origine "bour
geoise" est indéniable. Ce qui frappe en revanche, c'est le carac
tère restrictif, obligatoire des règles. Le citoyen est invité à
maintes reprises à se contrôler lui-même ainsi que les autres et
ce jusque dans les détails les plus infimes et les plus anodins.
En cela, elles répondent bien aux exigences du "code moral" et de
la "seule culture du comportement" dans lesquels est appelé à se
reconnaître tout "homme nouveau".
ABC dobrego wychowania (L'ABC de la bonne éducation) ď Irena
Gumowska a été un bestseller en Pologne, à en croire les tirages
et les rééditions... du moins jusqu'en 1969, sixième et dernière
édition que je connaisse (Varsovie, Wiedza Powszechna, 248 p.,
120.000 exemplaires ; les cinq éditions antérieures ont été tirées
en tout à 250.000 exemplaires).
Voici le titre des chapitres : ton comportement révèle qui tu
es ; apprends à te connaître toi-même et les autres ; quand nous
sommes seuls ; parmi les gens ; dans le cercle familial ; ceux que
nous rencontrons tous les jours ; à pied ou le billet dans la
poche ; parmi des inconnus ; la vie mondaine ; dans son foyer.
A 1 'encontre de son correspondant soviétique, le livre est
abondamment illustré, plus volumineux et plus détaillé. Mais consi
dérons d'abord les ressemblances : les thèmes abordés sont dans
l'ensemble les mêmes et la "culture de comportement" exposée
ABC dobrego wychowania ne se distingue p.as beaucoup de celle que
propose Как sebja vesti, du moins à première vue. A Varsovie aussi,
on évite d'embrocher le passant sur son parapluie ou sa canne lors
qu'on marche dans la rue (en tenant sa droite) ; on gesticule le
moins possible et il est indiqué de surveiller ses doigts ; on ne
lit pas les lettres adressées à autrui ("le secret de la correspon
dance n'est pas seulement l'affaire de la poste mais aussi la
tienne") ; le pique-nique que l'on déballe dans le compartiment du
train ne sera pas composé "d'ail, d'oignons, de hareng et de cer
tains fromages" ; on tient sa serviette sur les genoux ; ne se
jette pas sur la nourriture pendant le repas et encore moins quand
on est invité ; ne se sert pas du couteau pour manger des pommes
de terre ou du poisson (dans le dernier cas l'exception est permise
mais à condition qu'elle soit précédée d'excuses) ; le "négligé"
ou le pyjama n'est pas non plus de mise dans les couloirs des
wagons-lits et on marche, on s'assied, on se tient et on danse en
Pologne comme à Moscou (ou à Tallin...). MANUELS DE SAVOIR-VIVRE 235
Et pourtant, si le gros des règles, des convenances et incon
venances est Le même dans les deux manuels (on se demande maintes
fois si l'un n'a pas servi de modèle à l'autre), les différences
sont profondes. Elles concernent le ton du livre, son orientation
et bien sûr un certain nombre de détails qui creusent un véritable
fossé entre ces deux conceptions du savoir-vivre. Prenons un exem
ple. Voici comment l'un et l'autre ouvrages abordent le problème
douloureux des "appartements communaux" :
"Malgré la construction colossale qui est en train de se mener
dans notre pays, le problème du logement n'est pas encore
entièrement résolu. Malheureusement, certaines parties de la
population doivent encore vivre dans les appartements commu
naux où il est particulièrement important d'observer les prin
cipes de la convivialité socialiste." (Как sebja vesti,
p. 164).
"Les difficultés du logement d'après guerre ont fait que dans
un seul espace doivent se caser plusieurs familles étrangères
les unes aux autres. [...]. Ces difficultés, il ne faut pas les
prendre à la légère. Elles vont durer, malheureusement aussi
longtemps que chaque famille ne disposera pas de son propre
appartement." (ABC dobrego wychowania, p. 123).
Si dans Как sebja vestl les déclarations d'ordre idéologique
et les slogans foisonnent et conduisent parfois à des affirmations
surprenantes (exemple : "dans la société socialiste se marient les
gens qui s'aiment"), aucune trace de tout cela dans le manuel
polonais, mots clés y compris. "Homme nouveau", "collectivisme",
"socialisme" ou "communisme" brillent par leur absence.
L'individualisme, en revanche, y est considéré comme un "trait
de caractère positif" dont est dépourvue "la personne ennuyeuse,
banale et très moyenne". Chacun est invité à choisir "son propre
chemin", à acquérir "sa vision du monde personnelle" et l'imitation
des autres est "laissée aux enfants". "Etre soi-même", affirme
Irena Gumowska, c'est faire preuve d'un "maximum d'individualité".
Citons à ce propos une affirmation concernant les rapports entre
le citoyen et le pouvoir:
"En général, nous n'aimons pas avoir affaire aux pouvoirs
publics. En particulier à ceux qui s'ingèrent rudement dans
la sphère de la vie quotidienne, à savoir, le tribunal, la
police et le fisc. Ce qui fait que la culture des relations
entre la société et les pouvoirs publics laisse beaucoup à
désirer."
Alors que Как sebja vesti fait toujours référence à l'autre
et à la collectivité, ABC dobrego wychowania est davantage axé sur
l'individualité de la personne, sur sa psychologie, insiste sur sa
"discipline intérieure", ce qui n'empêche d'ailleurs pas le pater
nalisme, le ton moralisateur. Une personne mal élevée ne sera donc
pas jugée à cause de ses manquements à une "morale communiste" mais
en raison de L'absence d'une "Kinderstube" et de ses infractions
au "bon goût". Comment se comporter rappelle à L'ordre, L'ABC de