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Le débat autour du déboisement dans le département des Basses-Alpes, France (1819-1849) / The debate surrounding deforestation in the Basses-Alpes department, 1819-1849 - article ; n°1 ; vol.83, pg 53-66

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Revue de géographie alpine - Année 1995 - Volume 83 - Numéro 1 - Pages 53-66
Abstract : The debate surrounding deforestation in the Basses-Alpes department, 1819-1849. Throughout much of the 1 9th century, observers and government alike were preoccupied by deforestation since, in mountainous areas, it was considered the prime cause of flooding and loss of cultivated lands. Two solutions were put forward : afforestation followed by embanking of the mountain torrents, or embanking followed by afforestation. The paper analyses the debate surrounding this question in the Basses Alpes department between 1819 and 1 849. Behind the technical aspects of the problem can be identified a number of different conceptions relating to the role of State and the place of forests in the peasant economy. Interest iin this debate is not merely historical, for the role of orests and the risks of floods and erosion are an integral part of what today may be termed the environmental question.
Résumé : La question du déboisement, considéré comme la cause majeure des inondations et de la perte de terres cultivées dans les zones de montagne, préoccupa de nombreux observateurs et les gouvernements durant la majeure partie du XIXe siècle. Deux solutions furent avancées : le reboisement suivi de l'endiguement des torrents ou l'endi- guement des torrents suivi du reboisement. L'article analyse les débats qui surgirent à ce sujet dans le département des Basses-Alpes entre 1819 et 1839. Derrière l'alternative technique apparaissent des conceptions différentes du rôle et des formes d'intervention de l'Etat, sur la place de la forêt dans l'économie paysanne. L'intérêt n'est pas purement historique : le rôle de la forêt, les risques d'inondation et d'érosion font partie de ce que nous appelons aujourd'hui « la question environnementale ».
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Publié le 01 janvier 1995
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Langue Français

D. Ponchelet
Le débat autour du déboisement dans le département des
Basses-Alpes, France (1819-1849) / The debate surrounding
deforestation in the Basses-Alpes department, 1819-1849
In: Revue de géographie alpine. 1995, Tome 83 N°1. pp. 53-66.
Abstract : The debate surrounding deforestation in the Basses-Alpes department, 1819-1849. Throughout much of the 1 9th
century, observers and government alike were preoccupied by deforestation since, in mountainous areas, it was considered the
prime cause of flooding and loss of cultivated lands. Two solutions were put forward : afforestation followed by embanking of the
mountain torrents, or embanking followed by afforestation. The paper analyses the debate surrounding this question in the
Basses Alpes department between 1819 and 1 849. Behind the technical aspects of the problem can be identified a number of
different conceptions relating to the role of State and the place of forests in the peasant economy. Interest iin this debate is not
merely historical, for the role of orests and the risks of floods and erosion are an integral part of what today may be termed "the
environmental question".
Résumé : La question du déboisement, considéré comme la cause majeure des inondations et de la perte de terres cultivées
dans les zones de montagne, préoccupa de nombreux observateurs et les gouvernements durant la majeure partie du XIXe
siècle. Deux solutions furent avancées : le reboisement suivi de l'endiguement des torrents ou l'endi- guement des torrents suivi
du reboisement. L'article analyse les débats qui surgirent à ce sujet dans le département des Basses-Alpes entre 1819 et 1839.
Derrière l'alternative technique apparaissent des conceptions différentes du rôle et des formes d'intervention de l'Etat, sur la
place de la forêt dans l'économie paysanne. L'intérêt n'est pas purement historique : le rôle de la forêt, les risques d'inondation et
d'érosion font partie de ce que nous appelons aujourd'hui « la question environnementale ».
Citer ce document / Cite this document :
Ponchelet D. Le débat autour du déboisement dans le département des Basses-Alpes, France (1819-1849) / The debate
surrounding deforestation in the Basses-Alpes department, 1819-1849. In: Revue de géographie alpine. 1995, Tome 83 N°1.
pp. 53-66.
doi : 10.3406/rga.1995.3790
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rga_0035-1121_1995_num_83_1_3790Le débat autour du déboisement dans
le département des Basses-Alpes, France
(1819-1849)
Ponchelet* Résumé : La question du déboise Abstract : The debate surrounding D.
ment, considéré comme la cause maj deforestation in the Basses-Alpes
eure des inondations et de la perte department, 1819-1849. Throu Mots-clés :
de terres cultivées dans les zones de ghout much of the 1 9th century, ob déboisement, montagne, préoccupa de nombreux servers and government alike were restauration des observateurs et les gouvernements preoccupied by deforestation since,
terrains en montagne, durant la majeure partie du XIXe in mountainous areas, it was consi
gestion siècle. Deux solutions furent avan dered the prime cause of flooding
environnementale cées : le reboisement suivi de and loss of cultivated lands. Two so
l'endiguement des torrents ou l'endi- lutions were put forward : afforesta
guement des torrents suivi du reboi Keywords : tion followed by embanking of the
sement. mountain torrents, or embanking deforestation,
L'article analyse les débats qui surgi followed by afforestation. reclamation of
rent à ce sujet dans le département The paper analyses the debate su cultivated land in
des Basses-Alpes entre 1819 et 1839. rrounding this question in the Basses mountainous areas,
Derrière l'alternative technique appar Alpes department between 1819 and environmental
aissent des conceptions différentes 1 849. Behind the technical aspects of
management, du rôle et des formes d'intervention the problem can be identified a
southern French Alps de l'Etat, sur la place de la forêt dans number of different conceptions re
l'économie paysanne. L'intérêt n'est lating to the role of State and the
pas purement historique : le rôle de place of forests in the peasant eco
la forêt, les risques d'inondation et nomy. Interest iin this debate is not
d'érosion font partie de ce que nous merely historical, for the role of
appelons aujourd'hui « la question orests and the risks of floods and ero
environnementale ». sion are an integral part of what
today may be termed "the environ
mental question".
Oelon l'historien Lucien Fèbvre, Lucien Goldmann affirmait
en 1 948 que « ce que cherchent les hommes et le groupe local
dans l'histoire, (...)> ce ne sont qu'accessoirement des moyens
ou techniques ; essentiellement, ce sont des valeurs et des fins ;
ce qui revient à dire que les hommes ne cherchent pas autre
chose dans la connaissance du passé que ce qu'ils cherchent
dans la connaissance de leurs contemporains. Ils demandent à * INRA-SAD, Centre de
l'histoire de leur faire connaître des sociétés humaines, qui, Recherches d'Avignon,
dans des conditions différentes, avec des moyens le plus sou Domaine Saint-Paul -
vent inapplicables à notre époque, ont lutté pour des valeurs et BP91, 84140Montfavet
REVUE DE GÉOGRAPHIE ALPINE 1995 №1 des idéaux analogues ou opposés aux nôtres. Ce qui nous
donne conscience de faire partie d'un tout qui nous trans
cende, que nous perpétuons dans le présent et que nos héritiers
perpétueront, après nous, dans l'avenir »l.
Si tel est bien le sens de la recherche en histoire, alors les débats
qui eurent lieu entre 1819 et 1849 dans le département des
Basses Alpes, au sujet du déboisement, présentent un intérêt
certain. A cette époque, les risques d'érosion, d'inondation,
voire de disparition des meilleurs sols agricoles causées dans les
vallées par les « rivières-torrents » et le défrichement des terres
hautes, retenaient l'attention de l'opinion publique et des re
sponsables de l'Administration. Un ouvrage avait fait grand bruit
à l'époque : écrit par un ingénieur des ponts et Chaussées,
Alexandre Surrel et publié en 1840, Г« Etude sur les torrents des
hautes Alpes » était devenue la référence obligée de tous ceux
qui s'intéressaient à la question. Les grandes inondations qui eu
rent lieu durant les années suivantes maintinrent l'attention.
Il est indéniable, si l'on s'en tient aux plans du cadastre napo
léonien, que des parcelles situées sur des terrains en pente
étaient cultivées. Il ne faut pas non plus oublier que durant
cette première moitié du XIXe siècle, la population fut, dans les
montagnes de ce département, à son apogée ; en l'absence de
moyens de transport autres que les mulets et de rendements
suffisants, produire sur place la nourriture des habitants et en
premier lieu, les céréales était indispensable.
Ce constat, tous ceux qui se préoccupaient du déboisement le
faisaient. En revanche, les solutions préconisées étaient diffé
rentes : les uns étaient partisans du reboisement, les autres de
travaux hydrauliques : barrages et digues. A vrai dire, ces solu
tions ne s'excluaient pas ; elles étaient même complémentaires.
C'était l'ordre dans lequel les travaux étaient prévus qui faisait
la différence.
Ce débat apparaît de nature technique : quel est le moyen le
plus adéquat, compte tenu des coûts, des délais d'exécution, du
résultat, pour diminuer les inondations et conserver les sols ?
Pourtant, ce n'est pas dans ces termes que le débat s'engagea :
ce qui sous-tend les positions des uns et des autres, ce sont des FebvreL, 1953. — De 1.
conceptions différentes des modes d'organisation de la société la théorie à la pratique de
ainsi que des modes souhaitables d'intervention de l'État au l'histoire. Annales. No 3,
p. 366. sein de celle-ci.
LE DÉBAT AUTOUR DU DÉBOISEMENT DANS LE DÉPARTEMENT DES BASSES ALPES - D. PONCHELET .
.
Les interrogations que nous formulons aujourd'hui étaient pré
sentes dès cette époque : les attentes d'une société vis-à-vis de
son milieu « naturel », qu'elle utilise mais qu'elle ne peut repro
duire, les effets que peuvent avoir ses activités sur ce milieu, la
nécessité de prendre en compte, pour prévenir les dommages et
les réparer, les relations entre les divers éléments d'un territoire
et non seulement le lieu précis où se produit le dommage, le
dépassement du court terme pour maintenir en l'état le patr
imoine « naturel », le rôle des pouvoirs publics et leurs formes
d'intervention.
Nous exposerons d'abord les propositions de deux importants
partisans du reboisement : le Préfet du département durant la
Restauration, Ph. Dugied et M. Blanqui, économiste. Tous
deux étaient proches du pouvoir central et en étaient même
partie prenante. Puis nous analyserons les travaux de deux par
tisans des travaux hydrauliques, membres de la Société d'Agri
culture de Digne, Raibaud l'Ange et Zéphirin Jouyne,
propriétaires aisés et cultivés, notables de la société locale. Un
dernier auteur, S.J. Honnorat, retiendra notre attention dans la
mesure où, partisan du reboisement, il proposait des modalités
particulières afin de ne pas déstructurer l'économie paysanne.
Lui aussi était un notable de la société locale et publiait,
comme Raibaud l'Ange et Zéphyrin Jouyne, dans le Bulletin de
la Société d'Agriculture.
Priorité au reboisement :
haro sur les paysans des montagnes
Un Préfet libéral, A. Dugied
Le premier texte publié dans le département sur la question est
celui de Dugied. Nommé Préfet en 1818, il publia sa brochure
intitulée Projet de boisement des Basses Alpes l'année suivante2.
Ce texte fournit une bonne base de départ car il fut utilisé du
rant plusieurs décennies par tous ceux qui s'occupèrent de la
question du déboisement.
Il considérait que plus de la moitié de la superficie du départe
ment, soit environ 430 500 hectares, était improductive alors ~ . . o . _ ■ . . . г л 2. Dugied A., 1819. —
que la majorité était auparavant couverte de forets. La loi de Projetde boisement des
1791, pour lui comme pour beaucoup d'autres, en n'exigeant Basses Alpes, Paris.
plus d'autorisation pour défricher, était à l'origine du mal. Le Imprimerie Royale. 113p.
REVUE DE GÉOGRAPHIE ALPINE 1995 №1 déboisement et le défrichement renforçaient l'action des tor
rents qui emportaient les terres et les cailloux du haut et les dé
posaient dans le bas des vallées, détruisant les sols du haut et
surtout ceux du bas, plus productifs. De plus, le déboisement
entraînait des changements climatiques, augmentait la sécher
esse.
Il proposait une mesure préventive : interdire tout nouveau dé
frichement sur les pentes, consolider les terres qui avaient déjà
été défrichées en les convertissant en prairies artificielles. Nous
retrouvons là l'une des préoccupations de l'époque : l'établiss
ement des prairies artificielles. Mais, alors qu'elles étaient géné
ralement conçues comme une façon d'éliminer les jachères, ce
sont ici les instruments d'un compromis entre le labour des
tructeur et le reboisement. Le principe qu'il adopte en matière
de territoire est qu'il doit y avoir une certaine spécialisation
dans l'utilisation des sols :
« C'est dans la vallée que sont et doivent être les terres culti
vées ; c'est la vallée qu'il faut protéger » (...) « II n'est pas ques
tion de protéger les champs situés sur les flancs des montagnes ;
loin de les protéger, il est à désirer qu'il n'y en ait pas »3.
Mais l'essentiel de son plan consistait dans le reboisement de
150 000 hectares en 5 ans, par semis. Simultanément, il fallait
interdire l'accès aux animaux durant 5 ans dans les plantations
de chêne blanc, 7 à 8 ans dans celles de chêne vert, de pin,
sapin ou mélèze. Ce n'est qu'après 1 5 à 20 ans que l'on pourrait
encaisser les vallées, dans le bas, par des digues.
Pourtant, il jugeait impossible d'obliger les propriétaires à rebois
er. Aussi proposait-il que l'Etat encourage les particuliers à le
faire, d'une part par des exemptions d'impôt sur les terres reboi
sées, pendant 10 ans, d'autre part par la distribution de graines
et même une prime par hectare de 20 francs. De même, l'État
devait assurer les frais de l'encaissement et de l'endiguement.
Ces opérations, en améliorant les sols, accroîtraient leur valeur
et la contribution des particuliers, les terres boisées et cultivées
subissant une imposition beaucoup plus forte que les terres
vagues, de sorte que l'apport de l'Etat n'était qu'une avance et
peut-être même un investissement.
En définitive, notre Préfet attribue à l'Etat un double rôle :
3. Ibid., p. 50. celui d'assurer le maintien des ressources naturelles et d'éviter
LE DÉBAT AUTOUR DU DÉBOISEMENT DANS LE DÉPARTEMENT DES BASSES ALPES - D. PONCHELET que nous appellerions aujourd'hui les « externalités négatce
ives » puisque la culture d'une parcelle en haut affecte la cul
ture de celles du bas. En cela, ce n'est pas un ultra-libéral ; mais
le mode de l'intervention qu'il préconise est l'encouragement,
par une politique fiscale et budgétaire adéquate ; il n'envisage à
aucun moment l'expropriation des terres.
Un chargé de mission interventionniste :
Adolphe Blanqui
Malgré le Code Forestier promulgué en 1827 qui a dû content
er notre ancien Préfet puisqu'il interdisait les nouveaux défr
ichements (article 225), exemptait d'impôt durant 20 ans les
plantations d'arbres sur les terrains en pente et assurait la sur
veillance des bois communaux, la situation ne changea guère.
Deux indices : les chiffres avancés par Dugied furent repris
jusqu'en 1855, et selon Blanqui, de nombreux Bas Alpins
avaient demandé au gouvernement la formation d'une com
mission sur le reboisement. C'est là l'origine de la mission qui
lui fut confiée en 1842.
Blanqui approuvait dans ses grandes lignes le mémoire de Dug
ied. Tout comme lui, il jugeait que la législation révolution
naire était à l'origine de la dégradation des bois et des sols.
C'était un ferme partisan du reboisement, qu'il justifiait par les
apports de « la science » : « La science a prouvé que le vrai
moyen d'attaquer les torrents, de les éteindre (...) était de cou
ronner leur source de verdure au lieu d'endiguer leur cours in
férieur И.
Mais à la différence du Préfet, il tentait de comprendre la lo
gique qui avait mené à cette situation. Pour lui les défrich
ements étaient certes à l'origine de la dégradation des sols mais à
leur tour cette dégradation avait pour effet de nouveaux défr
ichements ; en l'absence d'alternative, « ces défrichements sont
le seul moyen de rendre à la culture ce que les torrents leur ont
enlevé »5. 4. Blanqui A., 1 846. —
Du Déboisement des
La transhumance était également coupable alors même qu'elle Montagnes (Rapport lu à
l'Académie des Sciences était pratiquée par des propriétaires extérieurs à la région et qui
Morales et Politiques de n'avaient en vue que la rente. Les terrains communaux étaient l'Institut de France les 23.XI
alors dégradés mais là encore, il fallait comprendre l'attitude et 23 XII. 1843). Paris.
des municipalités qui cherchaient à compenser leur pauvreté Renard. 106 p.
par la location de leurs terres. 5. Ibid. p.43.
REVUE DE GÉOGRAPHIE ALPINE 1995 №1 Le rôle de l'Etat était donc immense. Garant de l'unité fran
çaise, il devait assurer la solidarité entre les faibles et les forts,
les riches et les pauvres, la montagne et la plaine. Dans ce sens,
l'État devait assurer ce que nous appellerions « le développe
ment » en palliant le manque de chemins et de routes afin de
soustraire la population à l'isolement économique et social.
Tout comme Dugied, Blanqui proposait de réglementer le droit
de défricher en revenant à l'Ordonnance de Colbert de 16696.
Mais à la différence du Préfet, il envisageait l'expropriation
contre indemnisation des propriétés privées ; ce qu'il justifiait
par la fonction essentielle que devait selon lui remplir la pro
priété : l'utilité sociale. L'Etat pourrait ainsi reboiser lui même
les parcelles acquises. Par ailleurs, il proposait de retirer aux
communes la jouissance de leurs communaux en leur attr
ibuant une indemnité annuelle, en même temps que certaines
portions du territoire devaient être soumises au régime forestier.
Il y a des points communs chez nos deux auteurs. Tous deux
veulent un « zonage » des terres et c'est à l'Etat de définir les
zones. Tous deux affirment que le reboisement est la solution
aux inondations, à l'érosion et à l'empierrement des terres basses
et que l'Etat a un rôle important à jouer dans ce que nous appel
lerions aujourd'hui une « opération d'aménagement du terri
toire ». Mais la différence réside dans les objectifs et les moyens
à mettre en œuvre par cet Etat. Pour le premier, l'Etat doit assu
rer à chacun la jouissance d'une propriété non perturbée par
l'action d'agents extérieurs et doit permettre une allocation eff
icace des ressources ; la législation et l'incitation sont ses moyens
d'action. Pour l'autre, l'Etat doit aller plus loin : s'assurer la pro
priété, la maîtrise totale de certaines portions du territoire.
Un projet de loi, qui reprenait l'essentiel des idées avancées par
Blanqui fut présenté à la législature de 1847 mais il suscita
beaucoup d'oppositions. Cela et les troubles des années sui
vantes firent qu'il resta à l'état de projet.
6. Celle ci exigeait, sous
peine de forte amende,
Priorité aux digues et aux barrages : une autorisation pour les
défrichements en la défense de l'économie paysanne
montagne, ainsi que
l'obligation de faire des C'est dans le Journal de la Société d'Agriculture du départesoutènements et de
ment que deux partisans des travaux hydrauliques publièrent reboiser les parcelles après
leurs écrits. Propriétaires aisés, c'étaient de curieux person- quelques récoltes.
IE DÉBAT AUTOUR DU DÉBOISEMENT DANS 1£ DÉPARTEMENT DES BASSES ALPES - D. PONCHELET nages : l'un et l'autre avaient voyagé dans le monde, s'étaient
intéressés à de nombreux sujets. Raibaud l'Ange, avait été « a
rmateur de corsaires » durant l'époque napoléonienne. Il avait
écrit un ouvrage intitulé Système sur le Socialisme dans lequel il
prônait une sorte de patriarcat primitif, avec suppression de la
propriété individuelle et l'absorption de la famille dans la com
munauté. Quant à Zéphyrin Jouyne, il avait été administrateur
des douanes à Amsterdam, lorsque les Pays Bas étaient sous do
mination napoléonienne et était revenu en France après la dé
faite de Leipzig en 1813. Profitant de sa double expérience de
fonctionnaire des douanes et de propriétaire foncier, il réflé
chissait tant sur la politique commerciale de la France que sur
l'économie et la société rurales.
Ces deux auteurs ont en commun, outre leur position en fa
veur des travaux hydrauliques, d'être, à notre avis, des représen
tants de la sociologie rurale balbutiante et des précurseurs qui
opposent à l'imposition de « modèles » techniques et écono
miques abstraits la connaissance du terrain local.
Raibaud l'Ange (1839):
le développement local avant la lettre
Tout comme Dugied et Blanqui, Raibaud l'Ange considérait
les déboisements comme la cause des inondations ; tout
comme eux, il jugeait que la Révolution avait provoqué des
excès. Au déboisement s'ajoutaient les méfaits du labour ; les
premiers rendements étaient intéressants car les terres non cul
tivées auparavant avaient bénéficié de l'engrais fourni par les
feuilles mais cela n'était plus le cas par la suite. De plus, les
eaux, ne rencontrant plus d'obstacle, emportaient les terres des
hauts, puis les alluvions et même les fonds anciens. Les trou
peaux qui pâturaient sur les terres voisines aggravaient le mal
en ôtant leur défense aux terres. Raibaud l'Ange affirmait que
les propriétaires n'entreprendraient pas des travaux de rebois
ement qui n'étaient rentables qu'à long terme : une fois de plus,
on butte sur la limite temporelle ; des travaux dont les résultats
ne sont pas visibles dans un horizon de temps suffisamment
bref ne sont pas entrepris par des individus.
Mais il jugeait que la majorité des habitants étaient extrême
ment pauvres et que les petits propriétaires possédaient à la fois
des terres dans la vallée et sur les pentes. Les terres de vallée
étant emportées par les torrents, les paysans avaient dû cultiver
REVUE DE GEOGRAPHIE ALPINE 1995 №1 les parcelles de plus en plus haut, ne faisant que retarder le mo
ment de leur ruine. On ne pouvait donc obliger les pauvres à
abandonner la culture de leurs terres en pente mais par ailleurs,
on ne pouvait pas non plus, égalité devant la loi oblige, n'impos
er le reboisement qu'aux riches propriétaires.
On pouvait cependant inverser les priorités : d'abord l'encaiss
ement, l'endiguement puis le boisement. Celui-ci pouvait être
encouragé par des primes, des exemptions d'impôt, des dons de
graines : nous retrouvons là les idées de Dugied. Mais pour le
reste, l'opposition est radicale et explicite :
« Bien loin d'adopter le système de M. Dugied qui subordonne
(...) l'encaissement des rivières-torrents et même des torrents
proprement dits, au reboisement des montagnes, j'admets la
proposition inverse, convaincu que je suis que ce reboisement
ne peut s'effectuer que par l'encaissement préalable »7.
Selon Raibaud, l'encaissement des rivières était utile d'un autre
point de vue : loin d'opposer montagnes et vallées ou plaines, il
esquissait une idée originale pour l'époque : celle de leur
complémentarité qui exigeait, certes, des moyens de transport
adéquats. Les rivières, une fois encaissées, favoriseraient les
échanges entre les diverses parties du territoire montagnard. Des
denrées produites en montagne pourraient être consommées
dans les vallées et les plaines ; l'exploitation des bois de
construction, de marine et même de chauffage deviendrait plus
rentable s'ils pouvaient flotter sur les rivières alors que le coût du
transport par « voiturage » lorsqu'il est possible, est prohibitif8.
Raibaud l'Ange ébauchait donc ici un projet : celui d'une éco
7. Raibaud l'Ange, 1 839. nomie montagnarde pratiquant des échanges avec les vallées
— Des Rivières-Torrents, proches ainsi qu'avec le territoire national, grâce à l'accroiss
Journal de la Société ement des moyens de transport : les torrents furieux, nuisibles et d'Agriculture des Basses destructeurs, devenaient les auxiliaires du développement écAlpes, Digne, p. 148.
onomique et social des montagnes. 8. Durant cette époque le
transport par voie d'eau fut
effectivement favorisé ; Zéphyrin Jouyne (1849) :
plusieurs canaux furent
la défense de l'économie paysanne construits ou mieux
aménagés.
9.JouyneZ., 1849.— Son texte^ apparaît comme central dans la controverse ; ses ré
Reboisement des flexions sont originales tant par la description qu'il fait de la so
Montagnes. Journal de la ciété rurale montagnarde que par les critiques acerbes qu'il Société d'Agriculture des
adresse aux agronomes, agromanes et spécialistes. Il décrit lui Basses Alpes, Digne, Ed.
même les circonstances qui le décidèrent à écrire son texte : Repos, pp. 1-169.
LE DÉBAT AUTOUR DU DÉBOISEMENT DANS LE DÉPARTEMENT DES BASSES ALPES - D. PONCHELET « Me trouvant à cette époque à Paris, connaissant les vues de la
Commission qui préparait un projet de loi, je fus impressionné
du préjudice énorme qui résulterait pour les départements
montagneux, si une loi sur le reboisement était publiée avec des
dispositions comme celle de l'expropriation pour cause d'utilité
publique contre les propriétaires des montagnes non boisées,
celle qui ordonnerait le boisement des hautes montagnes pastor
ales et exclurait la dépaissance des troupeaux transhumants et
celle qui tout à coup les communes de leurs mont
agnes non boisées en les soumettant au régime forestier »10.
Bref, il remettait en cause les dispositions essentielles du projet
de loi qu'avait inspiré le rapport Blanqui.
Sceptique sur les analyses scientifiques11, il l'était également
sur les affirmations des uns et des autres selon lesquelles les
paysans seraient les grands fauteurs du déboisement. Il jugeait
que celui-ci était bien davantage provoqué par « la civilisation
progressive de la France » — nous dirions aujourd'hui : par le
système ou par la logique productiviste — plus particulièr
ement par le développement des villes et par la construction.
Nous voici donc dans un cadre d'analyse global et non plus
local et sectoriel.
Ayant ainsi remis « les publicistes et faiseurs d'opinion » à leur
place, ayant montré qu'en définitive, tous, et en particulier les
urbains, industriels, transporteurs et constructeurs portaient
une part de responsabilité, Jouyne pouvait s'attaquer plus fac
ilement aux dispositions du projet.
Il avançait en premier lieu des raisons juridico-politiques : aller
10. Ibid.p.VII. plus loin que la simple surveillance temporaire des terrains pri 11. « La science
vés susceptibles d'être boisés était de la confiscation pure et hydraulique (...) pourrait-
simple. De même, soumettre les bois communaux, comme le elle attribuer avec précision
prétendait le Code Forestier, était une véritable expropriation la formation de nos
trombes au déboisement car, jugeait-il, les habitants ont un droit réel de propriété et pas
des montagnes et des seulement d'usage, la preuve étant qu'ils peuvent les partager. défrichements ? » (Ibid.
D'ailleurs, aucune des lois précédentes n'avait été si loin : l'o p. 2). Jouyne signalait le
rdonnance de 1 669 qui interdisait le pâturage des ovins dans les cas d'inondations, dont
bois, même déclarés "défensables", faisait une exception pour celle de la plaine de la
Mitidp, en 1 846 alors les communaux. De même, un décret de 1813 qui autorisait la
qu'il n'y avait pas eu de vente de biens communaux au profit de la Caisse d'Amortisse déboisement. Il mettait en
ment en exceptait-il les pâturages. Enfin, l'article 64 du Code doute la relation entre
Forestier (1827) interdisait le rachat des droits de pâturage action de l'homme et
lorsque ceux-ci étaient nécessaires aux habitants. changement climatique.
REVUE DE GEOGRAPHIE ALPINE 1995 №1