15 pages
Français
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Réalité économique et perception sociale du tourisme en milieu rural fragile. Analyse à travers l'exemple de trois territoires pyrénéens - article ; n°3 ; vol.88, pg 51-63

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
15 pages
Français

Description

Revue de géographie alpine - Année 2000 - Volume 88 - Numéro 3 - Pages 51-63
Resume : Les résultats du secteur touristique ne laissent aucun espoir quant à une éventuelle relance de l'économie et à une « guérison » des principaux maux des régions rurales pyrénéennes par la voie du tourisme pourtant si souvent promue. En effet, tant les chiffres officiels que les données recueillies dans le cadre de notre enquête tendent à prouver que, d'une part, l'activité touristique est tout au mieux stable et présente même des symptômes inquiétants, et, d'autre part, que les retombées ne servent souvent qu'à maintenir provisoirement un secteur artisanal et commercial moribond. Pourtant la société rurale elle-même ne semble pas particulièrement émue par le sort qui lui est attribué. Elle adhère -elle aussi- largement à la «solution touristique». Mais plutôt que d'opposer selon un schéma simpliste —comme c'est presque toujours le cas— ceux qui prétendent être pour ou contre le tourisme, il nous semble nettement plus pertinent et préférable de réfléchir aux significations de l'adhésion, celle- ci pouvant s'avérer tantôt positive tantôt négative pour l'avenir de la ruralité.
Abstract : Economie realities and the social perception of tourism in a fragile rural environment. An analysis based on the example of three areas in the Pyrenees. The results obtained by the touristic sector to date leave little hope with respect to using tourism as a possible way of relaunching the economy or curing the main problems of the fragile rural areas of the Pyrenees, even though it has often been promoted in this light. Indeed, both the official figures and data collected during our survey tend to indicate, on the one hand, that tourist activity is, at best, stable and is even exhibiting some disquieting signs, and, on the other, that the economic benefits often only serve to temporarily maintain a moribund, small-scale commercial activity. However, the rural population itself does not seem particularly moved by its fate. It too seems for the most part ready to adopt the « touristic solution». However, rather than comparing the views of those for and those against tourism, which is generally done in a simplistic manner, it seems to us to be both more relevant and productive to reflect on what it really means to «adopt» tourism, a solution which can sometimes be positive, and sometimes negative, for the future of ruralism.
13 pages

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 2000
Nombre de lectures 56
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

M. Pascal Desmichel
Réalité économique et perception sociale du tourisme en milieu
rural fragile. Analyse à travers l'exemple de trois territoires
pyrénéens
In: Revue de géographie alpine. 2000, Tome 88 N°3. pp. 51-63.
Citer ce document / Cite this document :
Desmichel Pascal. Réalité économique et perception sociale du tourisme en milieu rural fragile. Analyse à travers l'exemple de
trois territoires pyrénéens. In: Revue de géographie alpine. 2000, Tome 88 N°3. pp. 51-63.
doi : 10.3406/rga.2000.3001
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rga_0035-1121_2000_num_88_3_3001Résumé
Resume : Les résultats du secteur touristique ne laissent aucun espoir quant à une éventuelle relance
de l'économie et à une « guérison » des principaux maux des régions rurales pyrénéennes par la voie
du tourisme pourtant si souvent promue. En effet, tant les chiffres officiels que les données recueillies
dans le cadre de notre enquête tendent à prouver que, d'une part, l'activité touristique est tout au mieux
stable et présente même des symptômes inquiétants, et, d'autre part, que les retombées ne servent
souvent qu'à maintenir provisoirement un secteur artisanal et commercial moribond. Pourtant la société
rurale elle-même ne semble pas particulièrement émue par le sort qui lui est attribué. Elle adhère -elle
aussi- largement à la «solution touristique». Mais plutôt que d'opposer selon un schéma simpliste
—comme c'est presque toujours le cas— ceux qui prétendent être pour ou contre le tourisme, il nous
semble nettement plus pertinent et préférable de réfléchir aux significations de l'adhésion, celle- ci
pouvant s'avérer tantôt positive tantôt négative pour l'avenir de la ruralité.
Abstract : Economie realities and the social perception of tourism in a fragile rural environment. An
analysis based on the example of three areas in the Pyrenees. The results obtained by the touristic
sector to date leave little hope with respect to using tourism as a possible way of relaunching the
economy or curing the main problems of the fragile rural areas of the Pyrenees, even though it has
often been promoted in this light. Indeed, both the official figures and data collected during our survey
tend to indicate, on the one hand, that tourist activity is, at best, stable and is even exhibiting some
disquieting signs, and, on the other, that the economic benefits often only serve to temporarily maintain
a moribund, small-scale commercial activity. However, the rural population itself does not seem
particularly moved by its fate. It too seems for the most part ready to adopt the « touristic solution».
However, rather than comparing the views of those for and those against tourism, which is generally
done in a simplistic manner, it seems to us to be both more relevant and productive to reflect on what it
really means to «adopt» tourism, a solution which can sometimes be positive, and sometimes negative,
for the future of ruralism.Réalité économique et perception sociale
du tourisme en milieu rural fragile
Analyse à travers l'exemple
de trois territoires pyrénéens
Pascal Desmichel
Université de Limoges, Laboratoire de Géographie Humaine - 39 E rue Camille-Guérin F-87000 Limoges
Problématique et méthodologie
Le discours dominant sur le tourisme en espace rural constitue à la fois le résultat et le t
émoin d'un regard de la société sur la ruralité. Face à ce constat, l'interrogation majeure qui
va nous préoccuper tout au long de ce travail de recherche est la suivante : Pourquoi les ter
ritoires ruraux fragiles, et leur société, adoptent-ils eux aussi ces schémas de pensée, à savoir
que le tourisme est une solution particulièrement adaptée pour résoudre leurs problèmes ?
La réalité économique du tourisme, celle vécue sur le terrain et non pas celle annoncée
dans les études des cabinets d'ingénierie, peut-elle vraiment laisser augurer de belles pers
pectives de valorisation de l'espace rural ? En d'autres termes, l'expansion du tourisme vert
est-elle effectivement une réalité susceptible de conduire aujourd'hui les habitants des cam
pagnes, et tout particulièrement ceux impliqués dans l'activité touristique, à penser que
leur territoire peut sortir de l'« ornière » de la fragilité grâce à cette voie ? Si tel n'est pas le
cas, comme nous le présumons (parce que la réalité économique semble bien en deçà de ce
qui est proclamé), pourquoi ne réagissent-ils pas et adhèrent-ils à cette thèse selon laquelle
le tourisme est l'une des seules fonctions permettant à leur territoire d'être encore utile et
reconnu ? Quelles sont les réactions, les comportements, quelles en sont les raisons ?
L'étude a été menée dans trois espaces sensibles du massif pyrénéen, particulièrement
touchés par le phénomène dit —de manière impropre— de « désertification».
La montagne audoise pyrénéenne correspond au pays de Sault (vaste plateau calcaire),
à la haute vallée de l'Aude et au massif des Corbières. Malgré des caractères géogra
phiques assez différents, l'homogénéité de ces territoires provient du domaine touristique
puisque nous sommes ici au cœur du « pays cathare » et de ses plus belles citadelles (Qué-
ribus, Peyrepertuse, Puylaurens...). À l'heure ou le couloir industrialisé de la vallée de
l'Aude est en pleine crise, le développement par le tourisme est là aussi nettement affirmé.
Le Couserans est une région historique et naturelle de l'Ariège qui englobe les bassins
du Salât, la montagne proprement dite, au Sud de Saint-Girons, et les Pré-Pyrénées
basses et étalées. Cette moyenne montagne particulièrement dévitalisée est incluse dans
la politique touristique très ambitieuse du Conseil général de l'Ariège.
REVUE DE GEOGRAPHIE ALPINE 2000 № 3 ÉCONOMIQUE ET PERCEPTION SOCIALE DU TOURISME EN MILIEU RURAL FRAGILE... RÉALITÉ
Les Hautes-Pyrénées font souvent figure de haute montagne. Mais qu'en est-il pour
les secteurs de transition entre la plaine et les hautes crêtes de la zone axiale ? De quelle
manière le dynamisme des stations d'altitude se diffuse-t-il vers l'aval des vallées ? Deux
de celles-ci, situées de part et d'autre du col d'Aspin, ont été retenues dans le cadre de ce
travail : il s'agit des vallées de Campan et d'Aure.
Deux cantons par territoire ont fait l'objet d'enquêtes plus poussées (questionnaires et
entretiens) dans le but de nous rapprocher le plus possible de la réalité locale.
Le tourisme, une activité économique surestimée
Parmi les idées reçues auxquelles il faut « tordre le cou », celle concernant l'expansion
du tourisme rural est très certainement la plus répandue. Or, il n'est pas nécessaire d'al
ler chercher bien loin les preuves que cette affirmation est parfaitement fausse ; les don
nées statistiques fournies par les observatoires départementaux du tourisme suffisent à
révéler un contexte de stagnation et, même, à mettre en avant des signes très inquiétants
pour l'avenir du tourisme en milieu rural fragile.
Un secteur marchand à peine stable, voire à la baisse
Prenons deux indicateurs pertinents révélant le dynamisme économique touristique
d'une part, les nuitées, d'autre part, les entrées payantes dans les sites.
1994 1995 1 997 Évolution Sites inclus dans périmètre d'étude 1992 1993 1996
101 785 Château de Peyrepertuse (11) 80 500 96100 95 200 92 280 100 500 de Quéribus (11) 66 700 78150 74 400 70 065 85 755 84 930
Château de Puylaurens (11) 25 000 36 000 27 700 35 600 32 820 32 850
Abbaye de Lagrasse(H) 20 200 21750 21350 22 350 17 420 20400
Musée des dinosaures (11) 60 500 77 955 58 200 49 300 56685
- Château d'Aguilar (11) 2 700 3195 2 540 3740 3500
- 4 500 de Termes (11) 6 000 6135 7120 6350
- Musée de la chapellerie à Esperaza (11) 26 800 14 900 16 715 10700 9 500
Station de Guzet-neige (09) 80 000 102 370 88136 104 429 40 635 53 670 Illustration non autorisée à la diffusion
- - Palais des évêques de Saint-Lizier (09) 5 066 3 472 3 481 3382
Sites indicatifs, à proximité 1992 1993 1994 1995 1996 1997 du périmètre d'étude
Musée de Montségur (09) 34 746 37 561 42 601 38 467 38 540
Parc pyrénéen de l'art
- - préhistorique (09) 42340 55 500 50 399 44400
Grotte de Labouiche (09) 66 282 70 925 72 531 70104 61202 61344
Château de Montségur (09) 66 729 71023 69 339 74154 66 061 62 297
Site du Mas-d'Azil (09) 40 934 38 393 37199 36 480 32 655 31 510
Tableau 1 : Fréquentation dans les sites touristiques payants (sources : CDT Ariège, Aude et Hautes-Pyrénées) PASCAL DESMICHEL
Les chiffres regroupés et présentés dans le tableau 1 démontrent deux phénomènes
majeurs. Tout d'abord, la tendance générale est effectivement à la stagnation et les cas de
baisse se font nettement plus nombreux que ceux de hausse. Ensuite, cela est à rappro
cher du constat précédent, il existe un mouvement de plus en plus affirmé de concentrat
ion se traduisant par un regroupement de la fréquentation sur un petit nombre de sites
de grande notoriété. Une question inévitable se pose alors : quel est l'avenir des sites mi
neurs qui ont pourtant largement tendance à se multiplier depuis ces dernières années ?
Les échecs, les déconvenues des privés comme des collectivités apparaissent déjà et il est
fort à parier que le mouvement actuel va s'amplifier avec un marché dont le contexte est
de plus en plus « rude ».
Les variables « nuitées » ou « taux d'occupation » confirment ce qui vient d'être dit avec
cependant des résultats plus contrastés qui doivent nous conduire à nous interroger sur
un certain nombre de phénomènes. En effet, si le contexte dominant est toujours la
stagnation, il existe des tendances méritant davantage réflexion.
Tableau 2 :
Tendances générales de Aude Ariège Hautes-Pyrénées l'évolution du nombre de
Illustration non autorisée à la diffusion nuitées Tendance (2,2 %) (-0,3 %) (-11,8%) (sources: CDTAriège, Période 94-97 94-97 93-97
Aude et Hautes-Pyrénées)
Aude Hautes-Pyrénées Ariège
Tableau 3 : 4,6 %* (94-97) -45 % * (94-97) Hôtels (93-97) Tendances d'évolution -16 % * -25%* (91-97) Campings 195-97) dans les hébergements Gîtes (94-97) (95-97) (93-95) (sources: CDTAriège, -36,8%* V.Vac Aude et Hautes-Pyrénées)
* Données exprimées en nuitées (avec évolution en %)
N.B. - Les périodes indiquées n'ont pas été choisies de façon arbitraire mais en fonction des données disponibles
La baisse du nombre de nuitées dans le secteur hôtelier des Hautes-Pyrénées (hors
Lourdes) est de l'ordre de 45 % ! C'est un signe très inquiétant pour un département à
forte tradition touristique, doté d'un potentiel pourtant considérable. Si l'Ariège et
l'Aude s'en sortent mieux, il convient de relativiser la situation en rappelant, comme il a
été mentionné dans le bilan du CDT de l'Ariège de 1997, que l'hôtellerie rurale tradi
tionnelle éloignée des axes majeurs connaît toujours de graves difficultés. C'est donc
surtout le renforcement de l'activité de passage, et non le développement des séjours à la
campagne, qui explique une telle hausse.
La baisse générale, et considérable, de la fréquentation dans les campings des trois ré
gions étudiées traduit un mouvement de déclin. Ce dernier est à relier avec la phase de
restructuration actuelle que connaît ce mode d'hébergement touristique et qui se traduit
par un renforcement de la concentration des équipements. Aujourd'hui, le succès des
mobil-home, des chalets en bois laisse à penser que seuls les propriétaires capables ÉCONOMIQUE ET PERCEPTION SOCIALE DU TOURISME EN MILIEU RURAL FRAGILE... RÉALITÉ
d'investir considérablement pourront demain répondre aux exigences de la clientèle.
Les meilleurs résultats enregistrés dans l'Aude « pays cathare » démontrent qu'une poli
tique touristique ambitieuse peut porter ses fruits. Mais ne démontrent-ils pas également
les limites du tourisme ? En effet, combien de territoires ruraux ont-ils les moyens de
s'appuyer sur des sites d'une telle dimension ? En outre, ces résultats sont-ils suffisam
ment bons pour créer une vraie dynamique susceptible de servir de « levain économique »
(D. Clary, 1995) ?
Des acteurs dont le profil n'a rien à voir avec celui de l'entrepreneur
Développer l'activité touristique demande aussi des entrepreneurs qui innovent, qui
investissent. Or, ces « acteurs », que beaucoup de statisticiens aiment à chiffrer, sont-ils
vraiment aussi nombreux que les experts le prétendent ? Combien d'entre eux sont rée
llement mobilisables ? «Acteur» : voilà un terme systématiquement usité sans jamais être
défini précisément. Le dictionnaire Robert décrit celui-ci comme «une personne qui
prend une part active dans une affaire». Cette idée, sans effacer complètement l'ambi
guïté du terme, sous-entend tout de même le fait que l'acteur « entreprend » et qu'il ne se
contente pas de «participer» en étant plus ou moins impliqué dans l'affaire.
Être acteur touristique consiste donc à être un entrepreneur dans le domaine de l'éc
onomie touristique. Autrement, sans cette définition un minimum rigoureuse, ne pourr
ait-on pas dire que tous les ruraux pyrénéens sont de près ou de loin des «acteurs
touristiques» ?
Notre enquête par questionnaire révèle l'absurdité d'inclure systématiquement dans la
comptabilité de l'activité touristique les propriétaires d'hébergements. Le recoupement
des critères « motivation de la création » et « part des revenus touristiques dans les rentrées
financières du ménage» permet de faire une distinction intéressante —et essentielle—
entre les personnes pouvant être considérées comme s'investissant dans le domaine du
tourisme et celles que l'on pourrait qualifier d'« opportunistes » c'est-à-dire utilisant fin
alement le prétexte de l'activité touristique pour servir des intérêts (avoir une résidence se-
Rôle alloué à l'activité touristique Réponses (en %)
MAINTIEN D'UN PATRIMOINE (PRÉOCCUPATION FINANCIÈRE TRÈS FAIBLE) 54%
Citadins (actifs et retraités) 14,6 %
Ruraux actifs 19,7 % retraités 19,7 %
PETIT COMPLÉMENT 22,6 %
Complément d'une maigre retraite (agricole principalement) 15,3%
Une façon d'arrondir ses fins de mois (une forme de placement) 7,3 %
ACTIVITÉ MAJEURE 23,4 %
Complément intéressant mais non vital (moins de 40 % des ressources du foyer) 12,5%
Condition essentielle à la survie matérielle du ménage (plus de 40 % des ressources) 10,9%
TOTAL 100%
Tableau 4 : Rôle de l'activité touristique chez les exploitants d'hébergements PASCAL DESMICHEL
condaire à moindre frais, placer un peu d'argent disponible, entretenir un bien sent
imental) qui n'ont rien à voir avec l'entreprenariat économique.
Le tableau, établi à partir de notre enquête auprès de propriétaires de gîtes, meublés et
chambres d'hôtes (taux de réponse compris entre 30 et 40 % selon les territoires), rend
compte d'un constat édifiant : plus de la moitié de ces soi-disant «acteurs» n'ont pas de
préoccupations majeures d'ordre économique et ne retirent que des revenus modiques
dont on sait qu'ils ne servent très souvent qu'à entretenir un patrimoine sentimental.
Servant de complément pour des personnes qui en ont plus ou moins besoin (22,6 %),
l'activité touristique ne fait vivre qu'un propriétaire d'hébergement sur dix, et ceci grâce
à un contexte bien particulier qu'il n'est pas possible de retranscrire ou généraliser. Ces
« réussites », que tant d'auteurs aiment à mettre en avant, se révèlent être en fait, dans la
plupart des cas, des expériences plus ou moins pénibles (problèmes relationnels avec une
partie de la population déjà établie, et surtout avec la sphère institutionnelle, difficultés
financières chroniques...) dont l'heureuse issue est due à un certain nombre de condi
tions remplies au préalable.
Tout d'abord, il faut souligner que les réussites de ces personnes ne résultent pas non
plus d'une initiative classique. Sans la démarche « philosophique » et la passion qui les
animaient —et qui les animent encore— leur entreprise serait très certainement vouée à
l'échec car non rentable au regard des critères économiques actuels (marges bénéfic
iaires, rémunération horaire...). La passion, seule susceptible de faire accepter de durs
sacrifices, est donc une première condition de réussite.
La seconde est d'ordre financier ; il est de toute façon nécessaire d'être doté d'un capit
al non négligeable pour espérer s'en sortir. Il s'agit assez souvent d'autochtones qui ont
hérité d'un patrimoine familial ; la valorisation de celui-ci n'a donc pas coûté très cher.
Quant aux autres, leur capital n'est pas seulement financier, il est aussi «culturel». C'est
après une ou plusieurs expériences professionnelles et dotés d'un bon niveau de forma
tion qu'ils arrivent ou retournent en milieu rural fragile. Ils ont décidé de «rebondir»,
de se reconvertir suite à une situation de chômage ou suite à un désir de changement de
cadre et de mode de vie.
Cette culture leur permettant d'entreprendre s'accompagne aussi d'un capital financ
ier. Dotés précédemment d'une situation matérielle et professionnelle, ils ne sont pas
démunis ; ils ont pu vendre leur maison, peut-être épargner et parfois profiter d'une
prime de licenciement ou de départ. Ce capital a pu être réinvesti dans leur nouvelle r
égion d'accueil. Dès lors, ils se contentent des revenus de leur nouvelle activité touris
tique sans chercher fortune ; leur but n'est plus là !
Si l'on peut parler de « réussites » pour ces gens, il s'agit dans ces cas d'une réussite so
ciale et non pas d'une réussite d'entreprise. La différence est de taille car si la démarche
de ces individus est tout à fait estimable, elle ne peut servir de modèle pour le dévelop
pement local.
Pour vivre du tourisme en milieu rural fragile, il faut donc un capital important permett
ant de ne pas s'endetter (faute de quoi les remboursements seraient difficiles), il faut éga
lement accepter de ne pas privilégier la recherche de bénéfices considérables et croissants. RÉALITÉ ÉCONOMIQUE ET PERCEPTION SOCIALE OU TOURISME EN MILIEU RURAL FRAGILE...
Enfin, troisième condition, il faut être établi dans des secteurs géographiques très pri
vilégiés. C'est au cœur de régions à fort potentiel touristique, aux contours facilement
identifiables, que peut éventuellement s'envisager la création d'une affaire sinon «ren
table » du moins permettant de vivre. Les quelques ménages pouvant subvenir matériel
lement à leurs besoins grâce à l'accumulation de divers revenus du tourisme
(l'exploitation de gîtes ou chambres d'hôtes mais aussi des activités de guide, de location
de matériel, de vente de produits de terroir) ont été localisés dans le Haut-Adour ou à
proximité des châteaux cathares. Est-ce un hasard ?
Des retombées intéressantes mais trop faibles
pour changer les données
Autre idée largement véhiculée, évidemment liée aux affirmations précédentes, le tou
risme serait le « moteur», le «levier» du développement local ou tout du moins (cela dé
pend des auteurs) constituerait un moyen privilégié de maintenir l'économie des espaces
ruraux fragiles. Or l'étude portée sur ces trois territoires pyrénéens mène au constat que
le tourisme est certes intéressant en terme d'impact mais que deux facteurs limitants em
pêchent cette activité de jouer le rôle que certains voudraient lui attribuer. En outre, il
ne faut pas omettre les risques encourus par un trop fort développement de l'activité
touristique.
La première limite est d'ordre spatial. Les foyers touristiques diffusent peu leur dyna
mique économique. La moyenne montagne ne profite pas des flux se dirigeant vers les
hautes vallées. La répartition du secteur de l'hôtellerie-restauration dans la vallée d'Aure
(carte 1) est à ce sujet édifiante. Les rares établissements localisés dans les environs d'Ar-
reau, dans la moyenne vallée, ne profitent que durant quelques jours, et de façon irrégul
ière, du « trop-plein » des grandes stations situées en amont. Au Nord, au débouché de
la vallée, les hôtels de la région de Lannemezan ne relèvent plus vraiment du domaine
du tourisme rural puisqu'ils répondent avant tout à la fonction de passage sur l'axe Tou-
louse-Bayonne (A 64, N 1 17).
Dans des zones dépourvues de grands foyers touristiques, équipées de stations de ski
plus secondaires, comme dans les montagnes du Couserans, le sort du tourisme semble
encore plus qu'ailleurs dépendant des caprices de la météo. C'est pourquoi l'activité
étant trop faible pour créer de véritables foyers touristiques, la répartition spatiale est
tout à fait caractéristique des formes de tourisme diffus rencontrées dans la plupart des
campagnes (notamment du Massif Central).
Dans l'Aude, les châteaux et autres monuments affiliés à l'époque « cathare» ont contri
bué dans les meilleurs cas à favoriser l'émergence de quelques projets dans les villages voi
sins et à permettre un niveau de fréquentation sensiblement plus élevé dans les chambres
d'hôtes et les gîtes les plus proches. Mais les résultats du dernier recensement ne semblent
pas prouver que le tourisme ait inversé la tendance. Si la démographie des communes
détenant l'un de ces châteaux cathares présente des signes évidents de meilleure santé au
dernier recensement de 1999, la dynamique est loin de se propager. D'une part, les
situations des communes immédiatement voisines ne se sont pas améliorées. D'autre PASCAL DESMICHEL
Carte 1 :
Localisation de
l'hôtellerie-restauration
(une étoile au moins) en
vallée d'Aure
,^<^ is J
Réserve de Neouvielle
'Y~Ae Pla d'Adet
Environnement
Routes et autoroutes
Relief (crêtes)
Réseau hydrographique
Activité touristique
Localité dotée d'un hôtel
Station touristique
Site touristique majeur
part, si les données enregistrées à Puylaurens ou Duilhac-sous-Peyrepertuse peuvent
nous conduire à l'optimisme, celles concernant les villages de Cucugnan, Puivert ou
Montségur (dans l'Ariège toute proche) ne révèlent toujours pas de gains de population.
Pire, le solde migratoire est à nouveau négatif dans plusieurs cas. RÉALITÉ ÉCONOMIQUE ET PERCEPTION SOCIALE DU TOURISME EN MILIEU RURAL FRAGILE...
La seconde limite du secteur touristique est d'ordre économique. Notre enquête
menée auprès des artisans et commerçants (dans nos cantons tests) prouve que le tou
risme joue un rôle important en matière de maintien des services puisqu'un commerç
ant sur deux affirme être dans l'incapacité de poursuivre son activité en l'absence des
rentrées d'argent apportées par les vacanciers. Il faut bien reconnaître que ce n'est pas
rien et qu'il faut effectivement s'attacher à valoriser, conforter le potentiel touristique.
Mais attention ; il semble dans bien des cas que ces apports ne servent qu'à accompagner
la fin de nombreuses affaires. Le tourisme maintient seulement provisoirement (sous
« respiration artificielle ») une activité économique moribonde, il ne la relance pas.
Ces limites n'empêchent pourtant pas de voir se profiler un certain nombre de risques
dont il est nécessaire de prendre la mesure. Le premier est lié à l'inévitable concentration
de cette activité qui peut en certains lieux déboucher sur des menaces d'ordre écologique
et d'ordre social. Des agressions déjà connues touchent en effet ces territoires dont on
pourrait pourtant, a priori, croire qu'ils ne connaissent qu'une forme de tourisme doux.
Le rural fragile n'est pas épargné par des tensions sociales ; la rupture brutale du rythme
de vie des populations locales, due à l'arrivée massive et subite de «hordes de citadins»,
n'est pas forcément bien vécue dans les vallées du Haut-Adour. (comment gérer le succès
touristique dans ces conditions ; comment faire du développement local basé sur le tou
risme en évitant cela ?)
Le deuxième risque provient du fait que le tourisme peut aller à contresens du déve
loppement économique d'un territoire en bloquant le patrimoine foncier et immobilier.
Les réponses à l'une des questions posées dans notre questionnaire prouvent le bien-
fondé de cette inquiétude. En effet, à la question (QCM) de l'avenir de l'hébergement
touristique, les propriétaires fournissent les réponses suivantes :
Avenir présagé Réponses de l'ensemble Réponses des propriétaires
des propriétaires de 65 ans et plus
Reprise par un proche habitant dans le canton 17,4 % 24% par un en dehors du canton 13,8 % 20%
Vente sans savoir ce qu'il adviendra 10,1 % 8%
Ne sait pas 58,7 % 48%
Tableau 5 : Avenir des hébergements encore détenus par des autochtones
Le chiffre le plus inquiétant concerne la reprise des habitations par un habitant du milieu
local ; il ne s'élève qu'à 24 % ! Autrement dit, un hébergement sur quatre, seulement, est
assuré d'être préservé en structure touristique et d'être exploité par un habitant vivant de
façon permanente dans le territoire d'accueil.
Pour une habitation sur cinq, le transfert de propriété en direction de la sphère exté
rieure est déjà prévu. Ce type de glissement ne peut être considéré que comme un han
dicap pour le milieu rural fragile car il est synonyme de fuite de capitaux, de blocage
foncier et immobilier allant à l'encontre de toute politique d'accueil et de revitalisation
éventuellement envisagée par la collectivité. Cette évolution constitue un enjeu, un