Au-delà des apparences... - article ; n°1 ; vol.81, pg 97-112

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 1990 - Volume 81 - Numéro 1 - Pages 97-112
Jenseits des äußeren Scheins. Bei den Meinungsumfragen werden die Prozentzahlen der Ohne Antwort und Keine Meinung gemeinhin zusammengeworfen, was auf die implizite Annahme hinausläuft, daß alle Antworten Meinungen sind. Gegen diese Präsuppositionen ist daran zu erinnern, daß die Bedeutung der Nicht-Antworten sich ändert je nach Art der Formulierung der Fragen. Fragen im häufig abstrakten Vokabular einer durch die Fachleute der ideologischen Produktion erzeugten politischen Problemstellung können gerade die Äußerungen effektiver Meinungen verhindern. Auf der anderen Seite wird die Häufigkeit von Keine Meinung tendenziell durch die Erhebungstechniken (und die Formulierung von Fragen, die einfache Antworten des Typs einverstanden/nicht einverstanden nach sich ziehen) vermindert. Die Erhebungssituation - die nicht selten einer schulmäßigen Ubung ähnelt - er-zeugt eine Antwort-Bereitschaft, die häufîg die Ausdrucksfähigkeit iibersteigt. Neben den unsicheren und schwankenden Antworten aus dem Drang heraus, trotz allem zu antworten, herrschtbei einer Vielzahl von Fällen auch ein Mißverstandnis in Bezug auf die Bedeutung der Frage ; diese ist für die Interviewten und für die Kommentatoren der Umfrage jeweils anders. Eine genaue Analyse der Antworten und ihrer Unterschiede abhängig von der Art der Fragen sowie ihrer wechselseitigen Kohärenz belegt, daß es die stärker politisierten, also die Personen mit höheren Bildungsqualifikationen sind, die effektiv auf die von den Fachleuten der Meinungsumfragen gestellten Fragen politischen Typs antworten.
Más allá de las apariencias. En las encuestas de opinión, los porcentajes de no contestan y de sin opinión son confundidos generalmente, lo que equivale a considerar tácitamente que todas las respuestas son opiniones. Contra estos presupuestos se debe recordar que el significado de los no-contestan difîere según el tipo de formulación de las preguntas. Unas preguntas que utilizan el lenguaje frecuentemente abstracto de una problemática política específicamente producida por los profesionales de la producción ideológica pueden impedir la expresión de opiniones efectivas. Al contrario, las técnicas de encuesta (entre otras, la formulacion misma de las cuestiones que requieren unas respuestas simples del tipo de acuerdo : sí/no) tienden a minimizar la frecuencia de los sin opinión. La situación de entrevista, que para muchos encuestados se parece a una experiencia escolar, suscita unas disposiciones a responder, producidas por la buena voluntad, que frecuentemente superan las capacidades a pronunciarse. Pero, además del caso de la respuestas fragiles e inciertas producidas por la preocupación por contestar apesar de todo, existen numerosos casos de equivocaciones acerca del sentido de la pregunta que es diferente para las personas interrogadas y para los comentadores de la encuesta. El análisis preciso de las respuestas y de su variación en función de los tipos de preguntas, así como de su coherencia mutual muestra que en realidad las personas más politizadas y por tanto más escolarizadas, se pronuncian en efecto sobre las preguntas de tipo político, tales como fueron planteadas por los profesionales de los sondeos.
Beyond Appearances... In opinion surveys, the percentages of no answers and no opinions are generally combined, which amounts to tacitly considering that all answers are opinions. Contrary to these presuppositions it has to be pointed out that the meaning of non-responses varies depending on the formulation of the ques- tions. Questions using the often abstract language of a political problematic produced specifically by professional exponents of ideological production may prevent the production of actual opinions. Conversely, the survey techniques (including the very formulation of the questions which call for simple answers of the type agree/don't agree) tend to minimize the frequency of no opinions. The survey situation, which for a number of respondents is akin to a scholastic experience, provokes dispositions to answer, produced by good will, which often exceed the capacity to state an opinion. But, in addition to the case of the fragile and uncertain answers produced by the concern to answer in spite of everything, there are a number of cases of misunderstanding of the meaning of the question, which is not the same for the subjects as for the commentators on the survey. Precise analysis of answers and their variations in relation to the type of questions, and of the connection between them, shows that it is in fact the most politieized, and therefore the most educated, persons who actually state opinions on political questions as formulated by professional pollsters.
Au delà des apparences... Dans les enquêtes d'opinion, les pourcentages de sans réponses et de sans opinions sont généralement confondus, ce qui revient à considérer tacitement que toutes les réponses sont des opinions. Contre ces présupposés il faut rappeler que la signification des non-réponses diffère selon le type de formulation des questions. Des questions utilisant le langage souvent abstrait d'une problématique politique spécifiquement produite par les professionnels de la production idéologique peuvent empêcher l'expression d'opinions effectives. Inversement, les techniques de l'enquête (entre autres, la formulation même des questions qui appellent des réponses simples du type d'accord/pas d'accord) tendent à minimiser la fréquence des sans opinions. La situation d'enquête, qui pour nombre d'enquêtes s'apparente à une expérience scolaire, suscite des dispositions à répondre, produites par la bonne volonté, qui dépassent souvent les capacités à se prononcer. Mais, outre le cas des réponses fragiles et incertaines produites par le souci de répondre malgré tout, il existe nombre de cas de malentendus sur le sens de la question qui est différent pour les personnes interrogées et pour les commentateurs de l'enquête. L'analyse précise des réponses et de leur variation en fonction des types de questions, ainsi que de leur cohérence mutuelle montre que ce sont en fait les personnes les plus politisées, et donc les plus scolarisées, qui se prononcent effectivement sur les questions de type politique, telles qu'elles ont été posées par les professionnels des sondages.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1990
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Langue Français
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Monsieur Daniel Gaxie
Au-delà des apparences...
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 81-82, mars 1990. pp. 97-112.
Citer ce document / Cite this document :
Gaxie Daniel. Au-delà des apparences.. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 81-82, mars 1990. pp. 97-112.
doi : 10.3406/arss.1990.2929
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1990_num_81_1_2929Abstract
Beyond Appearances...
In opinion surveys, the percentages of "no answers" and "no opinions" are generally combined, which
amounts to tacitly considering that all answers are opinions. Contrary to these presuppositions it has to
be pointed out that the meaning of non-responses varies depending on the formulation of the ques-
tions. Questions using the often abstract language of a political problematic produced specifically by
professional exponents of ideological production may prevent the production of actual opinions.
Conversely, the survey techniques (including the very formulation of the questions which call for simple
answers of the type agree/don't agree) tend to minimize the frequency of "no opinions". The survey
situation, which for a number of respondents is akin to a scholastic experience, provokes dispositions to
answer, produced by good will, which often exceed the capacity to state an opinion. But, in addition to
the case of the fragile and uncertain answers produced by the concern to answer in spite of everything,
there are a number of cases of misunderstanding of the meaning of the question, which is not the same
for the subjects as for the commentators on the survey. Precise analysis of answers and their variations
in relation to the type of questions, and of the connection between them, shows that it is in fact the most
politieized, and therefore the most educated, persons who actually state opinions on political questions
as formulated by professional pollsters.
Résumé
Au delà des apparences...
Dans les enquêtes d'opinion, les pourcentages de "sans réponses" et de "sans opinions" sont
généralement confondus, ce qui revient à considérer tacitement que toutes les réponses sont des
opinions. Contre ces présupposés il faut rappeler que la signification des non-réponses diffère selon le
type de formulation des questions. Des questions utilisant le langage souvent abstrait d'une
problématique politique spécifiquement produite par les professionnels de la production idéologique
peuvent empêcher l'expression d'opinions effectives. Inversement, les techniques de l'enquête (entre
autres, la formulation même des questions qui appellent des réponses simples du type d'accord/pas
d'accord) tendent à minimiser la fréquence des sans opinions. La situation d'enquête, qui pour nombre
d'enquêtes s'apparente à une expérience scolaire, suscite des dispositions à répondre, produites par la
bonne volonté, qui dépassent souvent les capacités à se prononcer. Mais, outre le cas des réponses
fragiles et incertaines produites par le souci de répondre malgré tout, il existe nombre de cas de
malentendus sur le sens de la question qui est différent pour les personnes interrogées et pour les
commentateurs de l'enquête. L'analyse précise des réponses et de leur variation en fonction des types
de questions, ainsi que de leur cohérence mutuelle montre que ce sont en fait les personnes les plus
politisées, et donc les plus scolarisées, qui se prononcent effectivement sur les questions de type
politique, telles qu'elles ont été posées par les professionnels des sondages.
Zusammenfassung
Jenseits des äußeren Scheins.
Bei den Meinungsumfragen werden die Prozentzahlen der "Ohne Antwort" und "Keine Meinung"
gemeinhin zusammengeworfen, was auf die implizite Annahme hinausläuft, daß alle Antworten
Meinungen sind. Gegen diese Präsuppositionen ist daran zu erinnern, daß die Bedeutung der Nicht-
Antworten sich ändert je nach Art der Formulierung der Fragen. Fragen im häufig abstrakten Vokabular
einer durch die Fachleute der ideologischen Produktion erzeugten politischen Problemstellung können
gerade die Äußerungen effektiver Meinungen verhindern. Auf der anderen Seite wird die Häufigkeit von
"Keine Meinung" tendenziell durch die Erhebungstechniken (und die Formulierung von Fragen, die
einfache Antworten des Typs einverstanden/nicht einverstanden nach sich ziehen) vermindert. Die
Erhebungssituation - die nicht selten einer schulmäßigen Ubung ähnelt - er-zeugt eine Antwort-
Bereitschaft, die häufîg die Ausdrucksfähigkeit iibersteigt. Neben den unsicheren und schwankenden
Antworten aus dem Drang heraus, trotz allem zu antworten, herrschtbei einer Vielzahl von Fällen auch
ein Mißverstandnis in Bezug auf die Bedeutung der Frage ; diese ist für die Interviewten und für die
Kommentatoren der Umfrage jeweils anders. Eine genaue Analyse der Antworten und ihrer
Unterschiede abhängig von der Art der Fragen sowie ihrer wechselseitigen Kohärenz belegt, daß es die
stärker politisierten, also die Personen mit höheren Bildungsqualifikationen sind, die effektiv auf die vonden Fachleuten der Meinungsumfragen gestellten Fragen politischen Typs antworten.
Resumen
Más allá de las apariencias.
En las encuestas de opinión, los porcentajes de "no contestan" y de "sin opinión" son confundidos
generalmente, lo que equivale a considerar tácitamente que todas las respuestas son opiniones. Contra
estos presupuestos se debe recordar que el significado de los "no-contestan" difîere según el tipo de
formulación de las preguntas. Unas preguntas que utilizan el lenguaje frecuentemente abstracto de una
problemática política específicamente producida por los profesionales de la producción ideológica
pueden impedir la expresión de opiniones efectivas. Al contrario, las técnicas de encuesta (entre otras,
la formulacion misma de las cuestiones que requieren unas respuestas simples del tipo de acuerdo :
sí/no) tienden a minimizar la frecuencia de los sin opinión. La situación de entrevista, que para muchos
encuestados se parece a una experiencia escolar, suscita unas disposiciones a responder, producidas
por la buena voluntad, que frecuentemente superan las capacidades a pronunciarse. Pero, además del
caso de la respuestas fragiles e inciertas producidas por la preocupación por contestar apesar de todo,
existen numerosos casos de equivocaciones acerca del sentido de la pregunta que es diferente para
las personas interrogadas y para los comentadores de la encuesta. El análisis preciso de las
respuestas y de su variación en función de los tipos de preguntas, así como de su coherencia mutual
muestra que en realidad las personas más politizadas y por tanto más escolarizadas, se pronuncian en
efecto sobre las preguntas de tipo político, tales como fueron planteadas por los profesionales de los
sondeos.daniel gaxie
AU-DELA
nion -de surcroît politiquement constituée- se dé
fendent aussi, paradoxalement et ex post, de postuler
l'universalité de la capacité à opiner, tel ce dirigeant
d'un important institut de sondage, qui a présidé
pendant six ans la chambre syndicale des sociétés QUELQUES OPINIONS* SUR Au DE cours MESURE des dernières DES années, PROBLEMES DES les débats sur APPARENCES la com
d'études et de conseils : "II est singulier de reprocher
aux sondages de postuler que tout le monde peut
avoir une opinion, alors qu'un des principaux ense
pétence à "opiner", c'est-à-dire à produire une opi ignements des enquêtes consiste précisément à me
nion, et sur les enquêtes d'opinion et, par là, sur la surer la proportion de gens qui n'en ont pas et à
notion d'opinion publique, se sont centrés sur le pro analyser leurs variations d'un sujet à l'autre ou d'une
blème des "sans-réponses". Ainsi, divers auteurs se catégorie de répondants à une autre" (4). On voit
sont récemment efforcés de minimiser la significa que l'adhésion sans recul à l'ordre politique mais auss
tion du taux des non-réponses qui était apparu au dé i les intérêts professionnels et la soumission positi
but des années 1970 comme la mise en question la viste aux apparences favorisent les glissements
plus décisive des présupposés courants du comment conceptuels inconscients et conduisent les comment
aire politique (1). Bernard Denni souligne par ateurs à confondre réponses et opinions. Il faut, par
exemple que "les taux supérieurs à 30 % sont rares exemple, que le pourcentage de "sans-réponses" soit
et (que) les taux très élevés à 50 % ne sont assimilé -comme c'est couramment le cas- au pour
pas discriminants... que les sans-opinions évoluent centage de "sans-opinions" (SR=SO), pour que les
en fonction de l'instruction par palier (et que) les réponses puissent être considérées comme de véri
non-diplômés et les titulaires d'un CEP sont les seuls tables opinions existant indépendamment de la mes
à manifester un niveau vraiment faible de compét ure. Or on voudrait montrer ici que ce pourcentage
ence politique" (2). Ainsi rassuré, il en conclut que de sans-réponses est le plus souvent sous-estimé, que
"les pourcentages de sans-réponses ne corres les réponses ne sont pas toujours des opinions et,
pondent que très approximativement à la thèse qu'ils quand elles le sont, ne sont pas toujours ce qu'elles
sont censés illustrer... (que) le matériel est sollicité, paraissent (5).
(qu'il) y a grossissement et systématisation d'un phé
nomène qui, au mieux, n'existe qu'à l'état de te
produit" ndance dans (3). Pour une partie conjurer du les matériel dernières empirique menaces La sous-estimation
qui planent sur les visions les plus ordinaires de la po des sans-réponses litique, il suffit alors de réaffirmer l'existence de "sy
On sait que le pourcentage de sans-réponses varie stèmes structurés" d'opinions populaires politiquement
selon le degré de familiarité des personnes interro; alors "le niveau vraiment faible de com
pétence politique" des moins diplômés comme "le gées avec les questions qui leur sont posées dans une
phénomène à l'état de tendance" se trouvent ainsi relation d'enquête. Par exemple, sur des questions
rayés d'un trait de plume. sociales correspondant à des préoccupations réelles
Ceux qui s'ingénient à reconnaître en pratique pour un grand nombre d'enquêtes, ce pourcentage
à tous les citoyens une capacité à produire de l'opi- tend à s'annuler (6) (4 % pour une question sur la
*Je remercie Patrick Champagne et Erik Neveu pour leurs r 4-M. Brûlé, L'empire des sondages, Paris, R. Laffont, 1988,
emarques sur une première version de ce texte. p. 205.
5-Je m'appuierai sur des données d'enquêtes réalisées grâce à 1-P. Bourdieu, Les doxosophes, Minuit, 1, nov. 1972, pp. 26-45
spct. p. 29 et L'opinion publique n'existe pas, Les Temps mod l'aide de la Mission recherche expérimentation du Ministère des
ernes, 318, janv. 1973, pp. 1292-1309, notamment p. 1296. affaires sociales, de la Fédération nationale de la Mutualité fran
çaise et de la Société Demosten. Je remercie Nadine Bourla, An2-B. Denni, Participation politique et Démocratie, définition et nie Collovald et Brigitte Gaïti pour leur aide dans le facteurs de la participation politique, Grenoble, thèse pour le doc dépouillement de ces enquêtes. torat d'Etat en science 1986, p. 247. En l'état actuel de
la distribution des niveaux de scolarisation, les non-diplômés et 6-Ce pourcentage est mesuré ici auprès d'un échantillon repré
les titulaires d'un CEP représentent tout de même, il convient de sentatif de la population du département de la Somme (N=800).
le noter, une proportion importante -autour de 50 %- de la po Cet échantillon a été sur-dimensionné pour augmenter les effect
pulation susceptible d'être interrogée dans les enquêtes d'opinion ifs des catégories sociales moyennes et surtout supérieures. Dans
auprès d'échantillons représentatifs. le calcul des corrélations l'échantillon de travail est de 1 000
sonnes. 3-Ibid. 98
les plus concernés par les problèmes en discussion, suppression du remboursement des médicaments
se trouvent dépossédés de leur capacité d'apprécia"de confort", 8 % quand il faut choisir entre le main
tien et l'augmentation du niveau des rembourse tion (par exemple, 46 % des enquêtes ne peuvent
ments maladie ou se prononcer sur l'amélioration du dire s'ils sont d'accord ou pas pour augmenter le
remboursement des soins dentaires et des lunettes, ticket modérateur afin de réduire les dépenses de la
5 % à propos de l'augmentation des contrôles en mat sécurité sociale). Le taux de sans-réponses tend éga
ière d'assurance-maladie ou de la question, pour lement à s'élever quand l'enquête aborde les aspects
tant technique mais formulée en termes simples, du financiers de la protection collective : 25 % des en
choix entre deux régimes de retraite, par répartition quêtes ne peuvent dire s'il faut réduire les presta
ou par capitalisation) (7). Les réponses obtenues à tions ou augmenter les ressources pour trouver une
des question de ce type correspondent souvent à des solution au déficit de la sécurité sociale ; 31 % ne r
convictions d'intensité élevée. On constate par épondent pas quand on leur demande s'il faut aug
exemple que les agents situés au bas de la hiérarchie menter les ressources par l'impôt ou les cotisations ;
sociale (notamment les ouvriers), ou ceux qui décla 27 % ne se prononcent pas sur les solutions à ado
rent ne pas s'intéresser du tout à la politique, sont les pter dans le cas où il ne serait plus possible de payer
plus nombreux à choisir les options les plus marquées les retraites. Tout se passe comme si les personnes
(tout à fait d'accord ou pas du tout d'accord au lieu interrogées refusaient plus souvent de répondre
de plutôt ou plutôt pas d'accord) sur ces di quand on les place devant l'hypothèse d'une réduc
vers problèmes à caractère "social", rejoignant alors tion des bénéfices sociaux : on enregistre 33 % de
les positions tranchées qu'adoptent sur ces ques sans-réponses à une question (ouverte) sur "les dé
penses sociales de l'Etat à diminuer en priorité" tions ceux qui déclarent s'intéresser beaucoup à la
politique et se situent "à gauche". Ainsi sur des sujets contre 20 % quand il faut dire quelles sont celles
comme les questions "sociales", les opinions procè "qu'il faut maintenir à tout prix".
dent, on le voit, aussi bien de considérations prati
La disposition à se prononcer sur ces questions semble ainsi afques inscrites dans l'expérience des agents que de
fectée par des préférences tacites (et de statut variable, par exempprincipes politiques plus généraux. L'existence d'o le à caractère plutôt idéologique ou pratique). Les membres des pinions constituées dans ces domaines est encore a professions indépendantes, qui sont généralement plus réticents ttestée par la capacité des personnes interrogées à devant les mécanismes de la protection sociale collective, répon
dent proportionnellement plus fréquemment à la question sur les sortir des problématiques qui leur sont imposées
dépenses à diminuer mais moins souvent à propos des dépenses pour énoncer leur propre vision des choses. Invités à maintenir. Les sympathisants de la gauche, plus attachés à la à choisir, en réponse à une question semi-fermée, protection sociale, sont plus nombreux que ceux de la droite à ne entre la réduction des prestations maladie et l'au pas répondre quand il faut envisager une réduction des dépenses
gmentation des ressources, 43 % des enquêtes saisi sociales ou ils doivent choisir entre la réduction des pre
stations et l'augmentation des ressources, alors que ces diffssent la possibilité qui leur est donnée de proposer,
érences tendent à s'annuler ou à s'inverser quand la question porte avec leurs propres mots, une autre solution -qui re sur les dépenses à maintenir ou sur les moyens pour augmenter vient généralement à lutter contre "les abus"- et les ressources. 32 % seulement acceptent de se situer par rapport à
l'alternative proposée. Si cette capacité à résister à
Le taux assez élevé de sans-réponses pour les quesla problématique de l'enquête varie avec la compét
tions qui envisagent une réduction du niveau de proence politique et apparaît du même coup plus fr
tection sociale est sans doute, pour une part, un effet équemment chez les hommes, les membres des de l'attachement (inégalement affirmé et explicita - générations intermédiaires, et cela d'autant plus que ble) ainsi que de l'intérêt que l'on a à cette protects'élève la position sociale, il est remarquable que ion. Les sans-réponses pourraient exprimer alors, même aux échelons inférieurs de la hiérarchie so non pas une absence d'opinion ou, à tout le moins, ciale, entre 35 et 40 % des personnes interrogées
de convictions, mais plutôt une méfiance (là encore cherchent à répondre par leurs propres moyens plu
inégalement explicitée) à l'égard de l'interrogation tôt que de s'en remettre aux termes de l'alternative
même et traduiraient souvent le sentiment confus de proposée. Pour peu que la méthodologie de l'e ne pouvoir exprimer convenablement ce que l'on nquête le permette (et impose alors de délicates opé
ressent. Se sachant désarmés sur un terrain qu'ils jurations de traitement des données peu compatibles
gent dangereux, les plus démunis opposeraient ainsi avec les exigences de standardisation et de routinisa-
une forme de résistance silencieuse au pouvoir de la tion de l'enquête commerciale), on voit que, sur des
parole, de la même manière qu'ils recourent à l'aenjeux familiers, les enquêtes peuvent s'affranchir
bsentéisme pour se défendre dans les rapports de poudes discours préétablis et définir une position aut
voir économique. Ceux qui s'abstiennent de se onome qui, dans l'exemple choisi, ne trouve d'ailleurs
guère de porte-parole dans le champ politique ou
dans les autres champs de la représentation.
7-Dans d'autres cas, la faiblesse du taux de sans-réponses ren
voie non pas à une expérience sociale effective mais à ce que l'on
pourrait appeler le degré d'accessibilité de la question, par exemp
le du fait du caractère spectaculaire et médiatique du thème Division du travail politique abordé ou des possibilités de retraduction éthique qu'il est sus
ceptible de ménager. Une question sur le bien-fondé de l'aide soet sans-réponses ciale départementale aux plus défavorisés fait, par exemple,
Cette familiarité avec les enjeux à caractère "social" apparaître un taux de 2 %. On s'explique ainsi que, comme le re
lèvent Guy Michelat et Michel Simon, certaines questions "politrouve toutefois ses limites puisqu'il suffit de repren tiques" provoquent des pourcentages de non-réponses assez dre les formulations des spécialistes des débats pu faibles. Cf. G. Michelat, M. Simon, Les "sans réponse" aux quesblics sur les questions "sociales" pour que les tions politiques : rôles imposés et compensation des handicaps,
profanes, à commencer par ceux qui sont pourtant L 'Année sociologique, 32, 1982, p. 1 1 1 . Au-delà des apparences 99
prononcer sur les hypothèses de réduction de la pro bestiaux, 63 ans, CEP) ; "Je ne suis pas la télé, pas de
tection sociale sont d'ailleurs également, pour l'es courrier, ça" (manipulateur rien. Je ne dans m'occupe l'industrie, pas de 26 politique ans, sans et tout dsentiel, les plus réticents à l'égard de l'explicitation
politique, comme le montre le fait que, pour toutes iplôme)] et certains s'étonnent qu'on s'adresse à eux
les questions portant sur ce thème, le taux de sans- a propos de tels sujets ["Alors là, vous m'en deman
dez trop" réponses augmente en raison inverse de l'intérêt (femme, sans profession, 39 ans, épouse
pour la politique et aussi de la position sociale. Ce d'un chauffeur)]. En cherchant des excuses à leur i
sont donc souvent, "paradoxalement", les plus ncompétence, ils dévoilent parfois les conditions so
concernés par la protection collective, les plus dé ciales de la compétence et livrent en pointillé les
pendants de ses prestations et les plus attachés à son titres (âge, sexe, niveau d'étude et d'information, po
existence (ceux-là mêmes qui font spontanément ré sition sociale) qu'il faut posséder pour intervenir l
férence aux prestations de sécurité sociale quand ils égitimement sur des problèmes collectifs ["J'ai pas
évoquent les difficultés personnelles qu'ils rencont parents" encore réfléchi à tout ça. J'ai 18 ans et suis chez mes
rent dans leur vie quotidienne) qui se trouvent dans (lycéen, 18 ans, fils d'un aide préparateur) ;
l'impossibilité de se prononcer abstraitement sur des "A mon âge on a plus grand chose à dire et puis je ne
enjeux "sociaux" m'occupe pas de tout ça" généraux, comme cette agricultrice (retraitée, ancienne agri
sur une exploitation de taille moyenne, âgée de cultrice, 79 ans, sans diplôme) ; "Je ne sais pas trop...
64 ans et détentrice du CEP, cjui répond à propos des Je ne sais pas quoi vous dire. Mon mari aurait mieux
dépenses sociales qu'il conviendrait de diminuer : répondu... Vous me posez de rudes questions. Je ne
"On ne sait pas bien apprécier, faut vivre dans le mi m'intéresse pas à tout ça. Je ne comprends pas tell
ement ce qu'ils disent" lieu, on sait jamais ce qui se passe ailleurs". (femme, sans profession, 29
A partir du moment où divers champs (politi ans, mariée à un cantonnier, sans diplôme)]. L'imp
ossibilité de se prononcer apparaît alors comme ques, administratifs, syndicaux, journalistiques, assoc
iatifs, etc.) s'emparent des problèmes de protection l'une des manifestations de la disposition à la délé
sociale, un décalage s'introduit entre l'expérience gation absolue que les plus démunis retrouvent spon
personnelle et pratique des en discus tanément dès que la question échappe à leur
sion ("toucher ma pension" ; "que les caisses d'ass compétence pratique :
urance-maladie remboursent plus rapidement les
médicaments'"...) et le caractère général et abstrait Q-Qui est responsable selon vous du déficit du régime maladie du "débat social" ("faut-il responsabiliser les assurés de la sécurité sociale ?
en laissant une partie des dépenses- maladie à leur R-On peut pas savoir. Le gouvernement doit le savoir. Le direc
teur de la sécurité sociale doit le savoir (verrier, 54 ans, sans dcharge ?"). Il en résulte une opposition entre la ca iplôme) ; pacité, à peu près universellement répandue, à faire R-Alors là ! Bah ! certainement le ministre deje ne sais trop quoi état de ses difficultés et de ses aspirations particu (femme, sans profession, 42 ans, mariée à un vigile, CEP) ;
lières pour tout ce qui touche au "social" et l'imposs R-C'est au responsable de résoudre les problèmes (femme, 24
ans, agent de service, CEP). ibilité de se prononcer sur les enjeux abstraits,
d'autant plus forte que l'on est socialement plus éloi
gné de l'univers des "spécialistes". La non-réponse ne L'étonnement, l'exaspération parfois, de certaines marque plus alors le refus des implications de ques personnes interrogées devant les questions qu'on tions (comme celles, par exemple, qui envisagent une leur pose, procède donc de ce qui leur apparaît réduction du niveau de protection "sociale") dont comme une violation des principes de la division du tout montre qu'elles sont en réalité étrangères aux travail politique : préoccupations effectives de beaucoup de personnes
interrogées -à commencer par celles qui sont quot Q-S'il fallait augmenter les ressources de la sécurité sociale, penidiennement aux prises avec les problèmes débattus- sez-vous qu'il serait préférable d'augmenter les cotisations... ou
mais exprime plutôt l'extériorité par rapport aux les impôts ?
R-C'est à ceux qui nous gouvernent et sont bien payés pour cethèmes généraux, aux problématiques abstraites et
la de trouver les solutions (femme, sans profession, 67 ans, CEP) ; aux arènes publiques du débat. Q-Qui pourrait intervenir pour que les choses aillent mieux (dans
le domaine social) ?
R-C'est pas à moi de le demander. Voyez les dirigeants du synOn le voit bien dans l'extrait d'interview de cette femme âgée de dicat (femme, au chômage, mariée à un ouvrier, 28 ans, sans d35 ans, sans profession, mariée à un maçon et détentrice d'un iplôme). CEP. Q-Quand vous pensez à la situation de la France actuellement, Q-Dans le domaine social, quels sont les principaux problèmes quels sont les principaux problèmes qui se posent selon vous ? selon vous ? R-Je ne m'en occupe pas. J'ai assez à faire avec moi. R-Je ne sais pas moi ! Q- Voyez-vous d'autres ? Q-Qui pourrait intervenir pour que les choses aillent mieux ? R-C'est pas à moi de le dire et puis ça changera rien du tout. R-Je ne sais pas tout ça ! Q-... Quels sont les problèmes les plus importants que vous renQ-... Quelles sont les dépenses sociales de l'Etat à diminuer en contrez dans votre vie quotidienne, vous personnellement ? priorité ? R-Il y a des conseillers municipaux pour ça. On a voté, c'est à eux R-Oh là là ! de vous défendre. Q-Qui est responsable selon vous du déficit du régime maladie Q-... Quelles sont les dépenses sociales de l'Etat, à diminuer en de la sécurité sociale ? priorité ? R-Vous m'en posez des questions ! Je ne sais pas tout ça. R-C'est pas mon problème
Q-Les dépenses à maintenir à tout prix ?
R-J'en sais rien, moi. J'ai rien à dire (cultivatrice sur une petite La capacité à se prononcer sur les enjeux généraux exploitation, 56 ans, CEP). dépend d'abord de l'autorité et de la compétence
que chacun se reconnaît ["Je ne suis pas qualifiée
Les "sans-réponses" apparaissent ainsi structurelle- pour répondre sauf qu'il y ait moins de chômage, ça
coûte cher" ment associées aux "mécanismes" mêmes de la repré- (pré-retraitée, ancienne négociante en 100
Tableau 1 -L'incapacité de produire une réponse sur des questions de "spécialistes"
Le RPR et l'UDF
parlent de Certains disent que
pour s'en sortir U renforcer le Pouvez-vous dire
faut renforcer le Etes-vous attaché en quelques mots proche d'un libéralisme.
libéralisme. Etes- à cette opinion ce que représente Etes-vous intérêt parti ou
vous tout à fait ou pourriez-vous le libéralisme pour la d'un homme tout à fait caractéristiques
changer d'avis ? pour vous ? d'accord, etc. ? d'accord, etc. ? politique politique ? sociales
sans réponse sans réponse sans réponse bof ! je ne sais pas pas du tout aucun F., 62 ans, ouvrière
métallurgiste, CEP
réponse' sans réponse sans réponse sans que certaines pas du tout aucun F., 52 ans, sans
choses soient plus profession, mariée
compréhensibles à un ouvrier,
pour les ouvriers sans diplôme
qui touchent
le SMIG
sans réponse sans réponse vous me posez des pas du tout pour sans réponse F., 29 ans, sans
rudes questions. Je profession, mariée l'ouvrier, ne m'intéresse pas à un cantonnier, assez socialiste, proche à tout ça. Je ne sans diplôme
comprends pas
tellement à ce
qu'ils disent.
sans réponse sans réponse pas du tout aucun sans réponse y a des questions F., 39 ans,
vraiment difficiles ! «maîtresse de
maison», mariée à
un chauffeur,
sans diplôme
sans réponse sans réponse sans réponse (haussement très peu non F., 52 ans,
d'épaules) agricultrice, sans diplôme
sans réponse non, je ne sais pas je ne sais pas. un peu très proche sans réponse F., 80 ans,
C'est encore de la je vote de De Gaulle employée des PTT,
politique. Non, et aussi de à la retraite, brevet
je ne vois pas ce Valéry
machin-là. C'est Giscard
pour être libéré. d'Estaing
sentation (8). Pour les plus démunis de moyens Nombre de ceux qui ne, se sentent pas en mesure de
d'opposer ou de juxtaposer leur opinion à celle de se prononcer sur la question la plus extensive sont
leur représentant, ou même de reproduire la prise de donc à même de faire état de convictions parfois bien
position de leur représentant, le discours du porte- ancrées quand il faut énumérer, de manière sans
parole s'accompagne du silence des profanes. Pro doute plus concrète et plus proche de l'expérience
duisant un discours général, susceptible d'activer et sociale, les dépenses qu il serait souhaitable de sup
de fédérer des préoccupations diverses et de rallier primer ou de maintenir.
le plus grand nombre de soutiens, le représentant est A partir du moment où une enquête reprend
amené à construire des problématiques étrangères les problématiques générales développées dans les
aux préoccupations qu'elles transfigurent et à dépos champs de la représentation -et la plupart des en
séder une partie plus ou moins large de ceux qu'il re quêtes d'opinion sont dans ce cas-, elle tend à gé
nérer une proportion (variable) de "sans-réponses" présente de la possibilité de les exprimer. Il s'impose
dont une partie (variable mais souvent importante) mandants" alors d'autant se trouvent mieux comme dans l'impossibilité "porte-parole" de que pren"ses
sont aussi des "sans-opinions". En même temps, les
dre la parole {tableau 1). Cet effet de censure qu'en techniques d'enquête habituellement utilisées ten
traîne l'imposition d'une problématique générale (et dent, pour diverses raisons dont les effets se cumul
ent, à minorer ce pourcentage de "sans-réponses" légitime) peut même, dans certains cas, empêcher
l'expression d'un point de vue affirmé. Ainsi, parmi
les personnes qui ne peuvent répondre quand on
leur demande si elles sont d'accord ou pas avec l'idée
"qu'il faut réduire les dépenses sociales de l'Etat" La minoration des sans-réponses
(41 % de l'échantillon), 45 % citent ensuite des "dé Comme Frédéric Bon l'avait remarqué (9), la mépenses à diminuer en priorité", 65 % des "dépenses thode des quotas n'enregistre pas les contacts infruà maintenir à tout prix" et 39 % s'expriment sur les ctueux (dont la fréquence n'est pas exactement deux terrains (en réponse à des questions ouvertes). connue mais semble importante) du fait de l'absence
de l'enquêté pressenti ou de son refus de coopérer
avec l'enquêteur. Cette impossibilité d'interroger 8-Au moins sous certaines conditions d'enquête, par exemple
lorsque l'ouverture de la question oblige la personne interrogée
à formuler elle-même son opinion ou, à défaut, à s'abstenir de r
épondre ou encore lorsque la question, même fermée, est trop 9— F. Bon, Quelques questions de méthodes à propos de l'analyse
étrangère aux préoccupations de l'enquêté et limite les possibili du comportement électoral en France, Grenoble, Association
tés de retraduction. française de science politique, 1984, pp. 2sq. Au-delà des apparences 101
certains enquêtes potentiels ne se distribue pas au La perception
hasard mais varie avec l'âge, le sexe, le type d'habit de la nature du débat
at, le lieu d'habitat, le niveau de diplôme, etc. Il sem Beaucoup d'enquêtes d'opinion soumettent au verble notamment que la probabilité de mener à bien dict populaire les problèmes débattus dans les divers l'administration d'un questionnaire à une personne champs de la représentation, à commencer par le sollicitée soit fonction de la proximité sociale et cul champ politique central, et les "sans-réponses" proturelle entre l'enquêteur et l'enquêté. Il suffit, par cèdent, pour une part importante, de cette imposiexemple, d'interroger les enquêteurs sur la maniere tion de problématiques abstraites -notamment de dont les enquêtes ont réagi pour voir que la qualité problématiques politiques. Il suffit, on l'a vu, qu'une de l'accueil et la facilité de l'entretien augmentent question soit considérée comme "politique" pour que avec le niveau d'instruction et la position so certaines personnes interrogées se sentent incompétciale (10). entes et hésitent à répondre (12). Mais il se peut
aussi que des débats -"politiques" (par leur origine)-
La représentativité des échantillons ne soient pas perçus comme tels. Certains enquêtes
sont alors amenés à répondre sur un terrain différent II en résulte des décalages systématiques entre la
de celui sur lequel les auteurs de l'enquête cherchent structure des échantillons recherchés et obtenus et
à les entraîner alors qu'ils se seraient abstenus de le une tendance bien connue à la sous-représentation
faire s'ils avaient perçu les significations politiques de certaines catégories (femmes, personnes peu d
des questions qui leur sont posées. Ainsi la question iplômées, immigres, personnes très âgées). Confront
"Certains disent que pour s'en sortir, il faut introé à la difficulté de tenir ses quotas, l'enquêteur peut
duire plus de libéralisme dans la société française. être tenté de gonfler artificiellement les effectifs des
Etes-vous tout à fait d'accord, etc." entraîne un taux catégories les plus difficilement accessibles. Frédéric
global de "sans-réponses" de 31 %. Mais il suffit de Bon avait raconté avec humour comment les besoins
poser la même question aux mêmes personnes, à d'un enquêteur pouvaient transformer un chercheur
quelques secondes d'intervalle (13), en accentuant du CNRS en "employé". Même si les quotas sont res
les connotations politiques de la question ("L'acpectés, les mécanismes sociaux de sélection des en
tuelle majorité RPR et UDF parle de renforcer le lquêtes font que les personnes qui acceptent de
ibéralisme. Etes-vous tout à fait d'accord, etc."), répondre ont des chances (variables selon leur posi
pour que le taux de sans-réponses moyen passe à tion sociale) de présenter des propriétés atypiques
38 %. On voit donc, là encore, que la pratique des pour la catégorie à laquelle on les rattache (par
enquêtes d'opinion consistant à interroger des exemple un niveau d'instruction plus élevé, donc
échantillons représentatifs sur les controverses du aussi une probabilité plus élevée que la moyenne de
moment sans indiquer "la marque de fabrique" des répondre aux questions posées). Dans le cas particul
propositions soumises au "verdict populaire" -souier des enquêtes d'opinion, le fait d'accepter de r
"neutralité" et pour éviter que vent dans un souci de épondre est déjà une forme d'investissement politique
l'appréciation que l'enquêté porte sur l'auteur de la et un enquêté potentiel a d'autant plus de chances
proposition ne parasite son opinion sur cette proposd'être effectivement interrogé qu'il s'intéresse da
ition- aboutit a enregistrer des réponses qui ne sevantage à la politique. Les ouvriers qui acceptent
raient pas apparues si certaines des personnes l'entretien seront, par exemple, plus souvent syndi
interrogées avaient perçu les enjeux politiques du qués ou lecteurs de journaux, mais aussi plus souvent
débat qu'on leur demande d'arbitrer. Plus les perdisposés à répondre à des questions politiques,que
sonnes interrogées sont éloignées des problématiceux qui le refusent.
ques qu'on leur soumet, plus elles risquent de se voir Dans l'enquête dont je présente ici certains résultats, les effectifs ainsi entraînées (par la signification qui sera accord'ouvriers ou anciens ouvriers à interroger avaient été fixés à 269 dée à leurs réponses) sur un terrain sur lequel elles dans le plan d'échantillonnage, dont 148 ouvriers qualifiés et 121
ne se seraient pas engagées si elles en avaient perçu ouvriers non qualifiés (OS et manoeuvres). Finalement 270 ou
vriers ont effectivement répondu au questionnaire, dont 183 l'arrière-plan ("c'est encore de la politique"). Ainsi le
vriers qualifiés et 87 ouvriers non qualifiés. Or le taux de pourcentage des personnes qui, après avoir répondu sans-réponses de ces deux sous-catégories est très inégal : ainsi à la première question, préfèrent s'abstenir de r32 % des ouvriers qualifiés ne répondent pas à une question sur épondre à la seconde, augmente en raison inverse de le "renforcement du libéralisme" contre 57 % des ouvriers non
qualifiés. Dans le même sens, les petits agriculteurs dont le taux l'intérêt pour la politique, et de la position sociale de non-réponses est de 58 % ont des chances d'être sous-repré- (tableau 2, deuxième colonne). sentés dans la catégorie "agriculteur" dont le taux moyen de non-
réponses est de 46 % ; les employés ont un taux de sans-réponses
de 25 % mais, parmi eux, le personnel de service, dont les effect
ifs risquent également d'être minorés, ne répond pas dans 42 %
des cas. ll-La "parfaite" représentativité de l'échantillon est d'ailleurs
probablement très difficilement réalisable sauf à augmenter dans Le calcul des taux de sans-réponses des personnes des proportions très importantes le coût des enquêtes. interrogées ne prend donc pas en compte les "sans-
12-D'autant plus que la question est plus étrangère à leurs préréponses" invisibles comme celles des personnes qui occupations et que la méthodologie de l'enquête exige une inteont refusé de répondre à l'enquête ou celles qui se rvention active de l'enquêté (cf. infra). raient très probablement apparues si l'échantillon 13-Ce qui a sans doute pour effet de neutraliser quelque peu la avait été pleinement représentatif (11) mesure de l'effet observé puisque le souci de la non -contradic
tion peut amener certains enquêtes à ne pas se déjuger et à per
sévérer dans leur opinion alors qu'ils se seraient abstenus de
10-Dans le même sens, cf. P. Collomb, les non-réponses aux répondre dans d'autres conditions d'enquête. Pour limiter ce
biais, on avait introduit huit questions entre la première et la squestions d'opinion sur la politique de la population, Population,
econde question sur le libéralisme. 32, 4-5, juil.-oct. 1977, pp. 835-865. 102
Tableau 2 La formulation des questions posées
La disposition à produire une opinion Indépendamment de la nature des sujets abordés selon la perception du caractère "politique" des dans la relation d'enquête, le taux de sans-réponses problèmes soumis aux enquêtes est encore affecté par la formulation des questions
QA-'Certains disent que, pour s'en sortir, il faut introduire plus de posées. On sait par exemple que la technique de la libéralisme dans la société française. Etes-vous tout à fait d'accord, question fermée -technique la plus couramment utiplutôt d'accord, plutôt pas d'accord, pas du tout d'accord, sans r lisée dans les enquêtes d'opinion- dispense les enéponse ?".
quêtes de formuler leur réponse et postule ainsi QQ-" L'actuelle majorité RPR-UDF (au moment de l'enquête") parle
qu'ils auraient été capables de formuler l'énoncé de renforcer le libéralisme. Etes-vous tout à fait d'accord, plutôt d'ac
cord, pas du tout d'accord, sans réponse ?" (1). avec lequel ils se déclarent d'accord et que cet énon
cé correspond effectivement à leurs préférences "au
réponse aux thentiques". Au contraire, la question ouverte oblige
2 questions l'enquêté à formuler sa réponse par ses propres questions moyens et limite -sans le supprimer complètement-
réponse le risque d'enregistrer des réponses de façade. L'utirente à tique à seule eule lisation de la technique de la question fermée a donc nse nse pour effet d'augmenter artificiellement le nombre 2 m ffé o o s X tí des opinions apparentes. Ainsi, 18 % des enquêtes
'g© 'S -M ne répondent pas à une question totalement ouverte intérêt pour la politique
beaucoup (n = 148) 6,1 3,4 2,7 10,1 77,7 100 sur les "responsables" du déficit du régime maladie
un peu (n = 345) 9,8 7,5 7,8 15,7 59,2 100 de la sécurité sociale ("Qui est responsable selon très peu (n = 202) 13,4 14,4 22,8 5 44,6 100 vous du déficit du régime maladie de la sécurité sopas du tout (n = 299) 39,5 16 5 4,7 34,8 100 ciale ?"") alors que ce pourcentage tombe à 5 % position sociale quand 1 enquêteur relance la question en proposant - élevée (dirigeants de choisir parmi une liste de "responsables" possid'entreprise, cadres sup.
bles (14). Ce sont ceux dont la compétence à proprofessions libérales, gros
agriculteurs (n = 161) 7,5 9,3 6,2 8,1 68,9 100 duire une opinion sur des sujets généraux est la plus
- moyenne (artisans, petits faible (les femmes, les plus jeunes, les titulaires des commerçants, professions positions sociales et des diplômes les moins élevés, intermédiaires, agricult. les moins intéressés par la politique) qui sont les plus moyens) (n = 463) 18,4 10,1 4,8 6,9 59,8 100
- basse (empl. ouvriers, nombreux à répondre à la seconde question après
petits agr.) (n = 347) 36,9 14,7 6,3 10,4 31,7 100 s'être abstenus de le faire pour la première. La déci
sion -apparemment technique- de recourir à une diplômes
-bac+ 3 et plus (n= 142) 6,3 5,6 5,6 10,6 71,9 100 question fermée a pour conséquence d'augmenter
-bac et bac + 2 (n = 159) 13,2 11,3 5 7,6 62,9 100 de plus de 20 % (dans l'exemple choisi) le taux ap- CAP, brevet, bac techn. parent de réponse des enquêtes qui se situent au bas (n = 307) 15,6 14,7 6,5 9,4 53,8 100
de la hiérarchie des positions sociales, des niveaux de 29 12 6,6 7,1 45,3 100 -CEP(n=183) - sans diplôme (n = 20 1 ) 49,3 9,4 3,5 8 29,8 100 diplômes ou d'intérêt pour la politique.
sexe
Un autre biais, moins souvent relevé, tient au degré auquel la fo- hommes (n = 496) 17,9 10,3 4,6 10,1 57,1 100
rmulation des questions autorise les personnes interrogées à ne - femmes (n = 503) 28,2 12,7 6,4 7 45,7 100 pas répondre. On sait, par exemple, que les instituts de sondage âge ont l'habitude de demander à des échantillons représentatifs de - moins de 2 5 ans la population de se situer sur une "échelle gauche-droite". Ce test (n = 151) 19,2 13,9 6 8,6 52,3 100 a été standardisé par la SOFRES dont l'enquêteur présente à -25-39 ans (n = 360) 6,7 10,3 47,2 100 21,9 l'enquêté un schéma avec sept "soucoupes" accompagné d'un -40-59 ans (n = 291) 22,7 8,6 4,5 6,8 57,4 100 commentaire : -60 ans et plus (n = 197) 28,9 9 4,6 7,6 49,2 100
ensemble échantillon
représentatif (n = 800) 25,9 12,1 5,4 8,5 48,1 extrême 100 gauche droite extrême gauche droite
1-La question B est posée aux mêmes personnes après huit questions "On classe habituellement les Français d'après leurs opinions potouchant à des sujets politiques, placées à la suite de la question A de litiques sur une échelle de ce genre (l'enquêteur montre le schéfaçon à atténuer l'impression de redondance. ma). Comme vous le voyez il y a deux grands groupes, la gauche
et la droite. On peut se classer plus ou moins à gauche ou plus ou
moins à droite. Vous, personnellement, où vous classeriez-vous
sur cette échelle ?". Le schéma comporte sept cases et non cinq
du fait de "la répugnance des individus à se situer aux ex
trêmes" (15V Des enquêtes de ce type, régulièrement répétées,
font apparaître un faible taux de sans-réponses (généralement i
nférieur à 10 %) et une réponse modale au centre. Certains spé
cialistes en concluent que "la distinction droite-gauche est si
vivante dans la population qu'il est possible de la saisir direct
ement en demandant aux Français de se situer sur le continuum
droite-gauche. Les résultats montrent régulièrement que plus de
14-Une enquête de vérification auprès d'un échantillon national
représentatif (n= 1043) utilisant la même question fermée fait
apparaître un taux de non-réponses de 6 %.
15-E. Deutsch, D. Lindon, P. Weill, Les familles politiques au
jourd'hui en France, Paris, Ed. de Minuit, 1966, p. 13 des apparences 103 Au-delà
90 % des électeurs n'ont aucun mal à se situer sur cet axe" (16). changes) lorsque les personnes interrogées sont t
Or tout dans la formulation incite les personnes interrogées à ac acitement enfermées dans l'alternative favorable/opcepter de répondre. Le classement est présenté comme un acte posé (21), ce taux dépasse les 40 % (22) quand on naturel ("on classe habituellement") sur le mode du constat et de commence par demander aux enquêtes s'ils ont une l'évidence ("comme vous le voyez, il y a deux grands groupes"). opinion, avant de les interroger sur la nature de cette Aucune autre possibilité que l'acceptation du classement n'est
suggérée aux enquêtes ("on peut se classer plus ou moins à opinion et que l'on suggère ainsi la légitimité de l'a
gauche ou plus ou moins à droite. Vous personnellement, où bsence d'opinion : "On dit parfois qu'il faut réduire les vous classeriez-vous ?"). Ne pas se situer sur cette échelle, c'est dépenses sociales de l'Etat. Sur cette question, cerprendre le risque d'un acte tacitement caractérisé par l'enquêteur tains Français ont une opinion et d'autres n'ont pas comme inhabituel, donc anormal (17). Il suffit au contraire de
souligner la possibilité du non-classement pour constater une ré d'opinion. Vous-même avez-vous une opinion ?
gression sensible des personnes interrogées qui se situent par rap oui (62 %), non (27 %), SR (11 %). Si oui êtes-vous port au clivage "droite-gauche". Ainsi la question "en politique, tout à fait d'accord (24 %), plutôt d'accord (15 %), certains Français sont indifférents, d'autres se situent à droite, au plutôt pas d'accord (6 %), pas du tout d accord centre ou à gauche. Vous-même êtes-vous indifférent, à droite,
au centre, à gauche ou sans réponse ?" donne les résultats sui (14 %), sans réponse (4 %)".
vants (18) : sans réponse : 13,0 % ; indifférents : 24,2 % ; droite : Alors même que les enquêtes d'opinion compt
18,2 % ; centre : 17,5 % ; gauche : 27,2 %. Le simple change abilisent les "sans-réponses", elles supposent donc ment de formulation de la question fait passer le pourcentage des bien, dans la plupart des cas, que tout le monde peut personnes qui acceptent de se classer de plus de 90 % à 63 %. avoir une opinion, tant par les présupposés de la foQue l'on n'imagine pas, pour autant, que "le clivage gauche-
rmulation de leurs questions que par leur intention droite serait dépassé", que des "citoyens consuméristes refuse
raient les loyautés politiques traditionnelles et se prononceraient d'interroger des échantillons représentatifs de la po
au coup par coup", "qu'ils se détourneraient d'une politique-spect pulation globale sur les sujets les plus divers. Leurs acle privilégiant la séduction sur la conviction ou qu'ils renver auteurs trouvent alors des enquêtes trop bien disporaient dos à dos des partis défendant des politiques identiques
sés ou trop désireux de sauver la face pour contrarier et également incapables de trouver des solutions aux difficultés
économiques". La non-réponse comme l'indifférence devant le ce postulat tacite et les prémisses de la démarche ont
clivage droite-gauche sont structurelles et principalement liées à du même coup les apparences pour elles. Mais on l'autorité que les personnes interrogées se reconnaissent pour voit alors que, de même que le pourcentage de sans- tout ce qui touche à la politique : augmentant nettement en ra réponses est loin de rendre compte du pourcentage ison inverse de l'intérêt déclaré pour "la politique", elles sont plus
fréquentes chez les femmes que chez les hommes, chez les plus de sans-opinions, de même le des ré
jeunes et à mesure que décroissent le diplôme et la position so ponses ne peut être considéré comme une mesure
ciale. exacte de la fréquence des opinions "véritables". Dans le même sens encore, il n'est pas indifférent de de
mander aux enquêtes (conformément aux habitudes) "De quel
parti vous sentez-vous le plus proche" en leur lisant une liste de
huit partis et en leur enjoignant de fournir "une seule réponse"
ou de commencer par interroger ces enquêtes pour savoir s'ils se
sentent proches d'un parti (mais aussi, éventuellement, d'un
homme politique) ("Y a-t-il un parti ou un homme politique dont Toutes les réponses vous vous sentez proche" (oui, non, sans réponse), pour leur de
mander ensuite de préciser "Quel est le parti ou l'homme polit ne sont pas des opinions
ique dont vous vous sentez le plus proche" et, éventuellement,
l'intensité de cette affinité ("Vous sentez-vous très proche ou as Si les personnes interrogées se sentent ainsi tenues
sez proche de lui ?"). Dans le premier cas les refus de choisir ou de répondre alors que nombre d'entre elles préfèles manifestations d indifférence ("aucun") se situeront autour de rent s'abstenir de le faire dès qu'on leur en donne la 27 % (19), dans le second ils dépasseront 56 % (dont 2 % corre possibilité, c'est à l'évidence que la situation d'enspondent à des refus de révéler des préférences politiques repéra -
bles à travers d'autres questions) (20) et 34 % des personnes quête "en impose", au moins à une partie d'entre
interrogées feront état d'attachements politiques marqués (très elles. proches d'un parti ou d'un homme politique).
Alors qu'une série de questions envisageant une ré Le devoir de réponse
duction du rôle de l'Etat dans différents domaines Peut-être faut-il évoquer les réflexes de l'apprentisenregistrent des taux de "sans-réponses" oscillant au sage scolaire pour comprendre les propriétés de tour de 15 % avec un minimum de 12 % (limitation cette interaction très spécifique qu'est la situation à 50 % du taux maximum de l'impôt sur le revenu) et d'enquête. L'enquêteur se comporte inconsciemun maximum de 28 % (supprimer le contrôle des ment comme un examinateur et doit parfois laisser
transparaître son jugement sur la qualité de la pre
station des enquêtes. Il suffit en tout cas de lui de16-A. Lancelot, L'orientation du comportement politique, in : mander d'apprécier le déroulement de l'entretien M. Grawitz et J. Leca, Traité de science politique, Paris, PUF, pour qu'il retrouve les réflexes du professeur, ce qui 1985, vol. 3, p. 372.
laisse penser qu'il doit parfois donner aussi cette im17-Exactement comme la revendication d'une situation "ex
pression à ceux qu'il interroge. trême" (gauche ou droite) reviendrait à paraître passionné, out
ré, excessif, immodéré, brutal ou anormal, ainsi que l'indique le
dictionnaire quand il restitue le champ sémantique du mot. ["Pour un jeune c'est pas brillant, s'intéresse à rien" (à propos
d'un lycéen, fils d'un sous-officier en retraite et d'une vendeuse) ; 18-Enquête auprès d'un échantillon national représentatif "Vu son âge, pas si mal" (pour l'interview d'un ancien employé à (n=1046). la retraite, âgé de 81 ans) ; "très intéressé, discussion, plaisir à en- 19-T. Iliakopoulos, S. Bonnefous, M.H. Barny, Les structures de
l'opinion en 1986. Enquête Agoramétrie : principaux résultats,
IPSN, juillet 1986, p. 39.
21-SOFRES, Opinion publique, 1985, Paris, Gallimard, 1985, 20-Là encore, l'absence de préférence politique est plus fr p. 99. équente chez les femmes, chez les plus jeunes et à mesure que dé
22-Echantillon représentatif du département de la Somme. croît la position sociale ou le diplôme.