Communautés rurales et milieux naturels - article ; n°2 ; vol.9, pg 227-235

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1954 - Volume 9 - Numéro 2 - Pages 227-235
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1954
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Langue Français
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Georges Friedmann
Communautés rurales et milieux naturels
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 9e année, N. 2, 1954. pp. 227-235.
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Friedmann Georges. Communautés rurales et milieux naturels. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 9e année, N. 2,
1954. pp. 227-235.
doi : 10.3406/ahess.1954.2270
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1954_num_9_2_2270AU POINT MISES
COMMUNAUTÉS RURALES ET MILIEUX NATURELS
Le petit livre d'Henri Mendras, coup d'essai d'un jeune sociologue, mérite
largement d'être signalé aux lecteurs des Annales1. M. Mendras a eu l'idée
de publier conjointement deux études, consacrées l'une à une paroisse du
Rouergue, Novis, qu'il retrouve chaque été, l'autre à Virgin, communauté
mormonne de l'Utah où, séjournant aux États-Unis, il eut l'occasion d'être
associé à une enquête sur l'action des services agricoles fédéraux, menée sous
la direction de M. E. G. Banfield, de l'Université de Chicago. Comme l'indique
dans sa Préface Gabriel Le Bras, dont les conseils, ainsi que ceux de Georges
Gurvitch, ont enrichi le mémoire sur Novis, Henri Mendras « n'a pas choisi
ces terroirs, séparés par l'Atlantique, pour les comparer : il se défend de ce
préjugé arbitraire. Mais un préjugé raisonnable incline à penser que deux
groupes humains d'une trentaine de feux, installés dans la campagne (dont ils
vivent), à quelques kilomètres d'une petite ville, appellent à la fois une
étude distincte et une comparaison ».
I
La paroisse de Novis dépend de la commune de Séverac-le-Château, dans
l'arrondissement de Millau (Aveyron), et présente deux aspects : causse et
bocage. L'étude de M. Mendras montre ce qu'une monographie intelligente,
oeuvre d'un observateur accepté par le groupe humain qu'il explore, peut
apporter, sous un volume réduit, de faits, de perspectives, d'interprétations
qui éclairent des problèmes d'une bien plus ample portée.
Relevons quelques-uns des traits ici notés. L'attitude à l'égard du progrès
technique révèle à la fois la fidélité aux méthodes traditionnelles et un accueil
relativement compréhensif fait aux innovations : concentration et amorces
de mécanisation. Le retard, ici comme ailleurs en France, est dû beaucoup
moins au manque d'esprit de progrès chez les paysans qu'au bas niveau de
1. Henri Mendras, Études de sociologie rurale. Novis et Virgin (Cahiers de la Fondation
Nationale des Sciences Politiques, n° 40) ; Paris, A. Colin, 1953 ; in-8°, vin-138 pages, 13 annexes. 228 . . ANNALES
leur formation générale et technique (p. 32 et 79) : « Le problème essentiel...
réside avant tout dans la mentalité et le manque d'éducation des paysans ».
C'est dire que la responsabilité de l'État et celle des organismes corporatifs
sont ici nettement en cause : leur carence, presque générale en ce domaine,
est le scandale des campagnes françaises.
Le rôle de l'instituteur comme véhicule d'attitudes nouvelles est confirmé
par notre observateur, — pour les habitudes de propreté, par exemple ; la
plupart des parents, qui se lavent une fois par semaine avant d'aller à la
messe, veillent à ce que leurs enfants fassent tous les jours leur toilette.
Sur l'alimentation, l'organisation de la vie quotidienne, le rôle (réduit) des
voyages et même du service militaire, les critères différenciateurs et les types
dans la hiérarchie sociale, — les indications de M. Mendras, un peu rapides,
sont vivantes. Il s'intéresse tout particulièrement — ce qui décèle une juste
intuition des problèmes sociologiques et de leurs perspectives — au rapport
des genres de vie et des comportements collectifs : soulignant, par exemple
(p. 52-53), les incidences du milieu global sur les relations sociales. L'indi
vidualisme de ces paysans rouergats, sur lequel nous aurons à revenir, n'a
pas seulement des racines géographiques, mais aussi et surtout sociales et
psychologiques. La vie sociale intérieure, à Novis, est fort réduite, — les
contacts extérieurs, inexistants. L'amitié : sentiment quasi inconnu, en tout
cas jamais exprimé : « II y a des parents, des voisins, mais pas d'amis. »
L'individualisme est un trait profond du comportement des Novisois qui
agissent, chacun pour soi, sans se soucier du voisin : on ne s'entend même
pas pour chauffer de concert le four communal et bénéficier ainsi d'un avan
tage collectif. Mêmes réactions dans la gestion du pré communal et la garde
des bêtes qu'on y fait paître. Faute d'entente et parce que personne n'en
voulait assumer la charge, Novis n'a pas encore de cabine téléphonique !
La traite des brebis, dont le lait, destiné aux fromageries de Roquefort, est
la principale ressource des cultivateurs, devrait se faire à la machine ; un
.système de traite mécanique est déjà avantageusement employé dans
certaines exploitations de la région. A Novis, il ne pourrait s'introduire
que sous forme coopérative : il n'en, est donc pas question. L'ennemi du
progrès n'est pas la fameuse « routine paysanne », trait d'un soi-disant
caractère paysan enfoui dans des traditions séculaires, voire millénaires :
l'attitude du paysan de Novis à l'égard des procédés de travail et de culture,
il faut la rapprocher de sa constante soumission aux impératifs de son milieu
qui n'est compensée par aucun accroissement de puissance. Dans des commun
autés rurales de ce type où le niveau technique est relativement bas, où
l'exploitant est constamment dominé par les lois de la nature sans pouvoir,
grâce aux techniques de la machine et de l'agriculture scientifique, utiliser
ces lois elles-mêmes pour en triompher et accroître le rendement de son
patrimoine, la tenace persistance d'un certain sentiment de fatalisme
s'explique aisément. « II n'y a rien à tenter en face d'un champ de blé qui
bien" voir à quel point manque d'eau ; attendre est la seule solution. Il faut
le paysan est dépendant de la nature pour comprendre cette philosophie de
la résignation. » (Page 70.) COMMUNAUTÉS RURALES ET MILIEUX NATURELS 229
De telles notations, faites sans prétention, s'inscrivent néanmoins dans la
voie qu'avait ouverte Daniel Faucher, lorsqu'il nous mettait en garde contre
toute interprétation simpliste du phénomène de « routine » paysanne г.
La routine aux cent visages.... La routine peut être une forme de sagesse
expérimentale. Dans d'autres cas, comme à Novis, liée à certaines formes de
mentalité, elle est fonction du milieu lui-même. Elle exprime un retard dans
le développement technique que, par contre-coup, elle tend à entretenir.
D'un tel cercle, les Novisois ne sauraient sortir sans l'irruption du monde
technique extérieur — État, organisations coopératives — qui jouerait
le rôle d'un « choc » fécond.
N'allons pas croire, du reste, qu'ils soient imperméables à la civilisation
des villes et des campagnes évoluées. Cette relative perméabilité semble
même à l'origine de phénomènes inquiétants. Exploitant de terres pauvres,
le paysan de Novis est néanmoins atteint par des besoins nouveaux : machines
pour la ferme, vêtements, poste de radio, voire une moto pour le fils, afin
de le garder à la ferme tout en lui permettant de jouir des distractions de la
petite ville voisine. Il est ainsi amené à travailler davantage, contraint à
supprimer les quelques loisirs qu'il avait conservés. Dans cet effort supplé
mentaire, la « veillée » disparaît, et tout ce qu'elle permettait d'intérêt et de
réflexion, parfois au delà du cadre local : conséquence grave et qui, valant
pour d'autres campagnes pauvres, suffirait à les condamner dans les condi
tions économiques, techniques et démographiques où elles se trouvent actuel
lement.
Nous voici, à ce détour, confrontés au problème de l'exode (p. 71-75) que
M. Mendras aborde en quelques pages nuancées. Là, pas plus qu'ailleurs,
l'observation scientifique n'offre de clé passe-partout. On saisit par l'exemple
de ce village, passé de 210 (1901) à 101 hab. (1941), certaines des causes
variées de l'exode, superficielles ou plus profondes. Celles-ci ne se résolvent
pas, en tout cas, comme on l'entend dire couramment, dans le désir de
« moins travailler » (le paysan voit fort bien tous"4 les inconvénients du travail
à la ville) ; souvent elles expriment une perte de confiance dans le sol, qui ne
paraît plus à l'exploitant capable de le faire vivre, lui et les siens, en fonction
des besoins nouveaux qui lentement l'atteignent ; elles traduisent aussi un
complexe d'infériorité d'homme de la terre dans la société actuelle. Gardons-
nous donc de considérer l'exode rural sous l'angle démographique sans y
inclure la notion ďoptimum de peuplement : celle-ci nous permet de ne pas
y voir une calamité, mais une nécessité. Dans les conditions actuelles de
technique et de mentalité, perpétuant l'individualisme, excluant les solutions
coopératives qui accroîtraient le rendement d'un sol pauvre, la densité de
population, à Novis, comme dans d'autres communes rurales du même type,
est encore trop forte. Seul un dépeuplement rationnel peut permettre d'élever
le niveau de vie et d'assurer un courant d'échanges accru avec les centres
urbains. Intégré dans un complexe de transformations économiques - et'
M.' techniques que Mendras a omis de mentionner, il peut alors, mais alors
1. D. Faucher, Routine et Innovation dans la vie paysanne, dans Journal de Psychologie,
janv.-mars 1948. 230 ANNALES
seulement, contribuer à faire surgir peu à peu un nouveau milieu rural où
(p. 81), substituées au type « idéal » du paysan traditionnel condamné à
disparaître, s'affirmeraient de nouvelles élites de producteurs agricoles,
adaptées à une nouvelle civilisation1.
II
Virgin (Utah), fondé en 1857 au bord du Rio Virgin, par quelques pion
niers mormons descendus du grand lac Salé, comprend sur le territoire de
la communauté d'une part les terres irriguées au fond de la vallée, d'autre
part les pâturages et champs de culture extensive sur les plateaux qui dominent
la rivière de 500 à 1 000 m. Colonisé pour fournir du coton au pays mormon,
le «.Washington County », dont Virgin fait partie, se tourna rapidement vers
une économie de subsistance, mais la crise économique de 1930 (après une
poussée passagère en 1900, coïncidant avec la construction d'un barrage) a
précipité la chute de la courbe démographique : en réalité, les Virginités
usaient de méthodes depuis longtemps dépassées par l'évolution économique
et les nouvelles techniques agricoles des États-Unis. La population du
« village » est tombée de 260 (1900) à environ 150 hab. (1951),yrépartis en une
trentaine de familles. C'est la petite ville d'Hurricane, distante de 11 km.,
qui joue le rôle de centre : aérodrome, banque, cinéma, quatre garages, trois
magasins. L'étude de M. Mendras le conduit tour à tour à observer son sujet
sous l'angle de l'écologie, de l'économie et du genre de vie, de la structure
sociale et des comportements collectifs, des attitudes mentales. C'est en dire la
variété. Et pourtant, elle constitue aussi une curiosité : nous voulons dire
l'examen de ce qu'était devenu, au cœur des États-Unis, à la charnière récente
du demi-siècle, un village de Mormons établis dans le Sud de Г Utah. Quelle
que soit l'efficacité et l'omniprésence du melting pot, le « fait mormon »
introduit des réactions malgré tout particulières ou modifiées et quelques
variables supplémentaires2. Afin de se rapprocher le plus possible des valeurs
1. Il est intéressant, après avoir lu l'étude sur Novis, de reprendre les conclusions de Joseph
Garavel, cultivateur à Morette, dans l'attachante monographie qu'il a consacrée à son village
dauphinois (Les Paysans de Morette : un siècle de vie rurale dans une commune du Dauphine,
Cahiers de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris, A. Colin, 1948, p. 96 et suiv.)
et d'esquisser certains rapprochements. Aigreur, méfiance à l'égard des citadins : « Ils ont l'impres
sion confuse que les autres « trichent », ne « jouent pas le vrai jeu », laissant la peine et les risques
aux paysans qu'ils exploitent, en leur achetant bon marché et en leur vendant cher. • — Indi
vidualisme : « A une récente réunion du syndicat agricole, l'idée d'acheter en commun un trac
teur, lancée par un homme d'expérience ayant fait ses preuves, n'a pas trouvé d'écho. » —
Exode : « Partent ou partiront seulement ceux qui ne peuvent espérer pouvoir s'établir un jour
à leur compte..., ceux qui sont nombreux d'une même famille. Les autres restent profondément
enracinés. » Mais la population de la commune, qui était de 398 en 1801 et de 528 en 1851 (maxi
mum), était tombée à 204 en 1946. « Le village évolue pour s'adapter aux conditions nouvelles
résultant de la révolution technique du xix* siècle.... Cette évolution explique l'exode rural qui
n'en est d'ailleurs qu'un des aspects. »
• Ceux qui demeurent au village restent attachés à leur mode de vie et à leur état d'esprit
traditionnel. Si leurs réactions sont un peu nouvelles, c'est que les circonstances ne sont plus
les mêmes qu'autrefois, mais eux-mêmes n'ont guère changé. Indépendants, fatalistes et résignés,
ils restent encore essentiellement marqués par leur contact étroit et permanent avec l'univers. »
2. Les Virginités lisent le quotidien et les magazines, édités par leur Église, ainsi que les
publications agricoles, mais fort peu le Readers Digest qui, en revanche, a de nombreux clients
dans les petites villes des environs (p. 125). N'est-ce pas là un de ces traits différenciés? COMMUNAUTÉS RURALES ВТ MILIEUX NATURELS 231
typiques, aux États-Unis, d'une communuaté rurale, il eût été sans doute
plus fructueux d'étudier un centre peuplé de fermiers et d'ouvriers agricoles
appartenant à une ou plusieurs des sectes protestantes les plus répandues.
Mais M. Mendras a saisi une occasion rare de s'associer à une intéressante
enquête sur le terrain et nous serions mal venus de lui en faire grief.
Cela dit, le melting pot ne laisse pas, tant s'en faut, d'opérer parmi les
Mormons et il est bien instructif de voir ici comment les disciples du fonda
teur de la secte, Joseph Smith, les modernes adeptes, plus ou тощз zélés,
de l'« Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours » y sont façonnés.
Pour la satisfaction des besoins familiaux, la plupart des petits propriétaires
de Virgin travaillent comme ouvriers chez un gros propriétaire de Hurricane,
exploitant à l'aide d'un matériel lourd plusieurs milliers d'hectares et un
important élevage de volailles. Chacun d'eux a son compte en banque à la
State Bank de Hurricane et, grâce aux facilités de crédit, peut espérer acquér
ir terres, machines, cheptel sans avoir réuni les économies nécessaires.
L'espoir existe à Virgin, alors qu'il est presque inconnu à Novis : «Tous les
jeunes ménages qui travaillent à se créer une ferme suffisante pour entretenir
leur famille comptent sur le crédit pour réussir. L'avenir dira si cet espoir
est justifié. » (P. 103.)
En tout cas, la vie se transforme rapidement. Toutes les maisons, bien
qu'inégalement cossues, ont bénéficié depuis vingt ans d'un équipement
moderne ч: eau, électricité, frigidaire, machine à laver, radio, chez certains
en marche toute la journée. Chaque famille a son automobile et la plupart un
piano dont les femmes font leurs délices pour y jouer, à deux ou quatre mains,
des hymnes et de la musique profane. L'automobile détient, chez les Mormons,
la même place que dans n'importe quelle autre communauté rurale des
quarante-huit États. On l'utilise pour aller travailler sur le plateau, « faire
un saut » à la ville ou rendre visite à un ami à l'autre bout du village. Deux
garçons de seize ans ont même, pour leur usage personnel, acheté de « vieux
clous », mais la plupart des voitures n'ont que quatre ou cinq ans d'âge. On
peut, en somme, vivre modestement à fort bon compte,1 à Virgin. Mais
n'est-ce pas en fonction des survivances, plus ou moins nettes, selon les
individus, de la mentalité mormonne que les Virginités sont retenus dans
leur village? Ne choisissent-ils pas un genre de vie où ils gagnent moins
qu'ailleurs, mais aussi où la pression de la «consommation. ostentatoire »,
la conspicuous consumption déjà mise en évidence par Thorstein Veblen
dans ses essais classiques et si puissante à travers les États-Unis, est incon
testablement relâchée1?
Allons plus loin. Dans quelle mesure certains traits spécifiques de leur
mentalité expliquent-ils que les Virginités éprouvent d'aussi sensibles diff
icultés à s'adapter au « milieu technique » qui se développe dans les grands
centres urbains des États-Unis et rayonne à partir de là? Ils fréquentent
régulièrement le cinéma dans les petites villes du voisinage, environ une fois
par semaine, et y prennent plaisir, notons-le, à l'encontre des^Novisois qui
1. Thorstein Veblen, The Theory of the Leisure Class, New York, 1899. 232 ANNALES
y trouvent un rythme trop différent du leur1. Mais les variations de rythme,
capitales, à notre sens, dans l'interprétation des comportements urbains et
ruraux et des problèmes de contact entre genres de vie différents, se retrouvent
sur d'autres plans. Voici comment la femme d'un petit propriétaire, en même
temps salarié agricole à Hurricane, expose les réactions du ménage devant
la perspective d'un transfert en Californie : « On lui a offert de s'occuper là-bas
d'une ferme d'avocat. Il serait seul à diriger la ferme et en partagerait
la récojte avec le propriétaire .... Nous sommes descendus là-bas et ça ne
nous a pas plu. Je ne sais pas pourquoi, on n'a pas l'impression d'être chez
soi. Par exemple, il nous a fallu, une fois, attendre un quart d'heure avant
de pouvoir traverser une rue. Toutes ces autos me font une peur bleue et mon
mari déteste conduire quand il y a trop de circulation. Il y a trop de monde,
les gens vous bousculent et n'ont pas le temps de s'occuper de vous. »
Bien que sur la « High Way 91 », qu'ils empruntent fréquemment pour
aller à St. George, leur « capitale », passent chaque jour en moyenne près de
1 700 véhicules et 775 sur la route en bordure de leur village, les Virginités
qui sont allés dans les grandes villes en sont revenus horrifiés par le « trafic »
des machines et des hommes, son intensité, son rythme. Peut-on, à cette
occasion, comme le fait M. Mendras, dire que sont « absents », chez eux,
« le goût du nouveau et le désir de progrès » ? Je ne le pense pas. A l'intérieur
de leur petit monde, et dans le cadre des réactions intellectuelles et affec
tives qui sont les leurs, ils ne sont nullement hostiles au « progrès », progrès
technique en l'occurrence : leur rapide assimilation des nouvelles techniques,
particulièrement de transport et de culture, le prouve, comme aussi le succès
qu'ils ont fait aux grands magasins de vente par correspondance, dont les
catalogues de "plus de mille pages sont des « livres de rêve » {dream books),
disent les femmes de Virgin, « qui vous donnent l'illusion de traverser tous
les rayons d'un grand magasin et d'y satisfaire vos désirs ».
Malgré tout, un catalogue, quelque alléchant qu'il soit, incite moins à la
consommation que la vision directe et l'exemple, la pression physique et
psychologique, d'une cohue de chalands. En revanche, pour acheter, point
n'est besoin de passer, au préalable, par les affres de la circulation sous terre
et dans les rues ou en subway et en elevator. Les origines des différences de
comportement se découvrent ainsi, souvent, dans les différences de milieux
et de stimulation exercées durant le travail et hors du travail, et dans la
diversité correspondante des rythmes.
III
Au cours d'une brève conclusion, M. Mendras esquisse quelques prudentes
comparaisons, dénuées de tout esprit de système. Il note des ressemblances,
— analogie de certains facteurs géographiques, fierté d'un passé proche pour
1. Les paysans de la région de Novis ne vont pas au cinéma. Toute distraction non tradi
tionnelle y est jugée mauvaise. Par ailleurs, « les films ont un rythme adapté au public urbain
et beaucoup plus rapide que celui de la vie rurale, si bien que les paysans, déroutés par ce
mouvement, ne peuvent pas prendre de plaisir au cinéma. Aussi les jeunes qui y sont allés une
fois n'ont-ils guère envie d'y retourner » (p. 73). COMMUNAUTÉS RURALES ET MILIEUX. NATURELS 233
les Mormons, lointain pour les habitants du Causse, importance sociale de
la religion — mais aussi des oppositions profondes dont l'essentielle, qui en
exprime bien d'autres, est qu'en face d'une même situation le manque de
terres, les jeunes de Novis veulent tous quitter leur village, tandis que ceux
de Virgin y sont fermement attachés. M. Mendras insiste sur la différence
des milieux à Novis et à Virgin. Dans le village rouergat, voiture à cheval et
char à bœufs restent les seuls moyens de transport pour les matières pondé-
reuses, les déplacements se font à pied, à bicyclette ou en carriole. Il n'y a .
pas encore de tracteur. Le cycle des saisons règle toute la vie du paysan. Le
rythme de son travail aux champs est fixé par celui de ses bœufs. Le temps
n'est pas compté en heures, mais en journées ou en fraction de journées,
unités variables selon les saisons et assujetties aux besoins du moment.
Au contraire, à Virgin, on l'a vu, les habitants disposent de tout l'équip
ement technique, banal aux États-Unis, de la machine à laver, à l'automobile
personnelle, en passant par le frigidaire1. Aux champs, ils conduisent de
puissants tracteurs à charrues multiples, des moissonneuses-batteuses, des
cater-pillars et des bulldozers : machines dont le rythme est fixé par l'homme,
loin de lui être imposé comme par celles, semi-automatiques, de l'usine. Les
Virginités jouissent très aisément, quand ils le désirent, grâce à l'automobile,
de toutes les facilités et distractions de la ville où ils peuvent se rendre eu
dix minutes, alors que le déplacement de Novis à Séverac est un petit voyage.
C'est précisément parce que le genre de vie à Virgin est relativement
« urbanisé » que ses habitants n'ont aucun goût pour la cohue des villes alors
que le Novisois rêve de la ville qui conserve lui une sorte d'attrait
magique. Mais cette différence s'explique aussi par une raison plus profonde.
L'homme de l'Ouest des États-Unis est l'héritier de pionniers habitués à
soumettre les conditions naturelles à leur volonté. Il sait lui-même, d'expér
ience, que le milieu géographique est plastique. Déjà une fois, il a fait « fleurir
le désert ». Au contraire, le paysan aveyronnais sent sur lui l'emprise cons
tante de son milieu naturel auquel il a toujours eu l'habitude de se plier.
L'expérience transmise par la famille, la sienne propre, lui enseignent que
toute transformation de l'ordre existant est difficile et dangereuse. Il se juge
incapable de l'adapter aux nécessités d'une évolution qu'il pressent. De là
son désir de quitter le village et de chercher à la ville une vie moins pénible.
Virgin, malgré certains traits spécifiques de sa population, offre un
exemple d'une communauté où se trouve dépassée l'opposition entre le
milieu naturel et le milieu technique, sensible aujourd'hui encore dans
certaines régions de France. Le « genre de vie » rural tend à s'y urbaniser. Les '
termes de « ville » et de « campagne », dans une civilisation technique aussi
évoluée. que celle des États-Unis, sont loin de recouvrir les mêmes réalités
qu'en France. Au vrai, Los Angeles est une « zone urbanisée », non une ville,
— et Virgin n'est pas « la campagne ». Est-ce à dire, en revanche, qu'on puisse
parler, comme le fait M. Mendras, d'un «milieu naturel intégralement
conservé à Novis » ?
1. Sauf, pour l'instant, de la télévision, par suite de l'éloignement des stations émettrices. 234 ANNALES
***
C'est ici l'occasion (en négligeant, bien entendu,- les polémiques passion
nées, voire injurieuses, de ceux dont nous troublions le sommeil dogmatique)
de relever, au passage, certains malentendus, de répondre à certaines objec
tions suscitées par la distinction entre milieu naturel et milieu technique. En
proposant celle-ci pour l'interprétation de certains faits observés dans l'évo
lution des sociétés modernes et contemporaines, nous avons maintes fois
souligné que le milieu naturel « est, dès les origines de la préhistoire, un milieu
relativement technique : homo faber... ». Pas plus qu'une opposition schémat
ique entre un milieu qui serait entièrement « naturel » et un milieu exclus
ivement technique, nous n'avons conçu de milieu naturel identique à lui-même
et immuable : « II est évident qu'il y a toute une gamme de milieux naturels,
différents au regard du géographe, de l'historien, du démographe, de l'éc
onomiste, du sociologue. » Nous appuyant sur les travaux de Vidal de la
Blache et de ses disciples et la classique mise au point de Lucien Febvre dans
La Terre et V Évolution humaine, nous avons insisté sur la notion de choix
opéré par l'homme au sein des ressources qui l'entourent, donc, là encore,
sur la diversité des milieux naturels1.
Nous avons utilisé, faute de mieux et afin d'éviter la création de néolo-
gismes pédants, les expressions de « milieu naturel » et « milieu technique »
pour mettre en relief la charnière, d'une importance capitale, qui apparaît
dans l'histoire des sociétés humaines (en Occident et aux États-Unis vers
la fin du xvnie siècle) au moment où, aux moteurs à. énergie naturelle —
force animale, vent, eau — se substituent peu à peu, puis à un rythme accé
léré, des moteurs à énergie thermique, électrique, bientôt atomique. De
même, en parlant de « conditionnement » pour désigner l'action du milieu
technique sur l'individu, nous n'avons nullement voulu entendre par là un
mode d'action déterministe ou mécaniste, et encore moins la. création uni
verselle de réflexes « conditionnés », mais seulement, par le choix de ce terme,
évoquer l'action puissante et multiforme d'un ensemble de plus en plus dense
de techniques, dont les stimulations s'exercent, souvent nuit et jour, sur
l'homme des grands centres urbanisés.
Observer et reconnaître l'influence croissante de ce « nouveau milieu »
dans les sociétés contemporaines, est-ce nécessairement et, par contre-coup,
oublier le rôle considérable des structures économiques, des différenciations
sociales, des rapports de production? Nullement. Nous serions tentés de
dire, sous forme didactique, que dans nos sociétés individualisées et urba-
1. Nous avons lu avec un très vif intérêt la contribution d'André Varagnac, vigoureux
■essai d'explication et de synthèse, aux Mélanges Lucien Febvre (Éventail de l'Histoire vivante,
* t. « unique I). Dans et une immuable note (p. » et 75, d'un n. 6), milieu M. Varagnac technique rejette, « se substituant en passant, à tout la notion milieu d'un naturel milieu ». « naturel Aucun
préhistorien, écrit-il, ne saurait renoncer à définir l'espèce humaine comme étant l'espèce vivante
qui, dès ses origines, interpose une technique entre elle-même et la réalité extérieure. » Comment
ne pas être d'accord? (Cf. Ou va le travail humain? Paris, Gallimard, 1951, p. 24-25 et p. 75,
n. 1 ; — Villes et Campagnes, Paris, A. Colin, 1953, p. 402-404.) C'est dire que nous ne reconnais
sons pas notre pensée dans la notion « récemment proposée » que critique M. Varagnac. COMMUNAUTÉS RURALES ET MILIEUX NATURELS . 235
nisées, le contenu affectif et intellectuel de la conscience individuelle est
soumis principalement à trois catégories d'influences dont les rapports et
le poids présentent, d'un cas à l'autre, une infinie variété : l'« histoire »
personnelle de l'individu depuis la prime enfance dans son milieu familial ;
sa place dans les structures économiques et sociales, sa situation de travail
et de « classe » ; les formes diverses de ses réponses aux stimulations du
milieu plus ou moins technique où il se trouve plongé. Certains psychanalystes
ne voient que le premier mode d'action ; beaucoup de marxistes n'acceptent
que le second : pour notre part, nous les admettons tous trois, tout en sachant
que leurs interrelations sont encore quasi inconnues et offrent un immense
et commun champ d'études aux jeunes sciences de l'homme — psychologie
sociale, anthropologie culturelle, sociologie — à condition de ne se point,
dès le départ, barder d'œillères et d'exclusives.
Récemment, des historiens, des psychologues, des économistes, des géo
graphes, des démographes ont apporté des faits relatifs à l'incessante action,
dans nos sociétés, du milieu technique sur les corps et les esprits1. Sans
vouloir solliciter leur pensée ni prétendre les rallier à l'ensemble de nos
réflexions, il est permis dé dire que beauco"ûp de chercheurs sentent désor
mais qu'il y a là un nœud de problèmes essentiels pour la connaissance, à
notre époque, des comportements individuels et collectifs, et qu'il faut
accepter, en dehors de tout système ou parti pris, de regarder en face.
Georges Friedmann
civilisation Semaine 1. Nous Sociologique rurale songeons, en France en (mars particulier, : 1951), par exemple consacrée aux interventions sur aux les différences rapports de plusieurs de constatées la des civilisation participants dans les urbaine migrations de la et Seconde de de la
tourisme, manifestant l'existence d'un milieu original, la grande ville, dont l'ambiance spéci
fique pousse de considérables masses d'individus à adopter un rythme d'existence comportant
des périodes de rémission où ils se « rééquilibrent » ; sur les loisirs de masse des ruraux récemment
urbanisés ou en voie d'urbanisation ; sur la transformation des fonctions psychologiques en
milieu technique, les différences de rythme et de « mentalité », particulièrement dans les rapports
entre l'homme et l'espace, entre l'homme et le temps ( Villes et Campagnes, ouvr. cité, commun
ications de MM. Sorre, Faucher, Meyerson, Fourastié, Maget, Daric, P. Chombart de Lauwe).
Par ailleurs, nous ayons été très intéressé par les récents travaux du Dr Paul Siyadon, médecin-
chef du Centre de traitement et de réadaptation sociale de Ville-Evrard. M. Sivadon qui est,
parmi les psychiatres, un des principaux novateurs dans l'utilisation du travail comme théra
peutique, observant ses malades, sujets mal évolués qui, dit-il, n'ont pas réussi à garder contact
avec la nature et les hommes à travers Г« écran » de plus en plus épais des instruments et
machines dans la civilisation industrielle, est amené à utiliser, de son côté, l'hypothèse d'un
« milieu technique » spécifique dans lé monde d'aujourd'hui (Cf. Psychopathologie du travail, dans
L'Évolution Psychiatrique, 1952, n° 3 ; L'Adaptation des psychopathes au travail, dans Revue de
Psychologie Appliquée, juillet 1952).