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De l'universalisme constituant aux intérêts locaux : le débat sur la formation des départements en France (1789-1790) - article ; n°6 ; vol.41, pg 1193-1213

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1986 - Volume 41 - Numéro 6 - Pages 1193-1213
From Constituant Universalism to Local Interests: The Debate Over the Creation of Departments in France (1789-1790). M.-V. Ozouf-Marignier.
The cutting up of France into departments, begun in Fall 1789, led to social and political unity and equality. Controversy arose in the National Assembly when the project was proposed, setting deputies hostile to dismembering the provinces off against constitution committee members promoting uniformization. The weight of the dominant ideology (and, most importantly, of the unitary doctrine) impeded those favoring particularist policies from expressing themselves freely. Arguments favoring the provinces' autonomy were based on geographic and philosophical considerations which dissimulated true political stakes. Parliamentary unanimity formed around a determinism which viewed the rational organization of space as the key to an ideal society, but there was no cognizance of the territory's real organization or of its actors. On a local level, however, the notables' clamoring manifested the French 's serious dissatisfaction with the disruption of the spatial orientation of their political, social and economic relationships and of urban infrastructure in particular. Revindications were rampant, and their arguments revealed both the importance of the stakes and the nature of the elites' mental tools. The elites, usually wanting solidarity and established power relations to be respected, also seized the occasion to modify these relations to further their own interests. In this way they deflected the aims of the initial project.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1986
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Langue Français
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Marie-Vic Ozouf-Marignier
De l'universalisme constituant aux intérêts locaux : le débat sur
la formation des départements en France (1789-1790)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 41e année, N. 6, 1986. pp. 1193-1213.
Abstract
From Constituant Universalism to Local Interests: The Debate Over the Creation of "Departments" in France (1789-1790). M.-V.
Ozouf-Marignier.
The cutting up of France into "departments", begun in Fall 1789, led to social and political unity and equality. Controversy arose
in the National Assembly when the project was proposed, setting deputies hostile to dismembering the provinces off against
constitution committee members promoting uniformization. The weight of the dominant ideology (and, most importantly, of the
unitary doctrine) impeded those favoring "particularist" policies from expressing themselves freely. Arguments favoring the
provinces' autonomy were based on geographic and philosophical considerations which dissimulated true political stakes.
Parliamentary unanimity formed around a determinism which viewed the rational organization of space as the key to an ideal
society, but there was no cognizance of the territory's real organization or of its actors. On a local level, however, the notables'
clamoring manifested the French 's serious dissatisfaction with the disruption of the spatial orientation of their political, social and
economic relationships and of urban infrastructure in particular. Revindications were rampant, and their arguments revealed both
the importance of the stakes and the nature of the elites' mental tools. The elites, usually wanting solidarity and established
power relations to be respected, also seized the occasion to modify these relations to further their own interests. In this way they
deflected the aims of the initial project.
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Ozouf-Marignier Marie-Vic. De l'universalisme constituant aux intérêts locaux : le débat sur la formation des départements en
France (1789-1790). In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 41e année, N. 6, 1986. pp. 1193-1213.
doi : 10.3406/ahess.1986.283344
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1986_num_41_6_283344STRAT GIES SPATIALES
MARIE-VIC OZOUF-MARIGNIER
DE UNIVERSALISME CONSTITUANT
AUX INT TS LOCAUX
LE BAT SUR LA FORMATION DES PARTEMENTS
EN FRANCE 1789-1790
Réclamée plusieurs reprises au cours du xvine siècle placée au rang des
tâches prioritaires durant été 1789 et effectuée en quelques mois au cours de
hiver suivant la réorganisation du territoire fran ais et son partage en dépar
tements réunissent dans un même débat des projets aménagement concret et
des idéaux politiques sociaux ou économiques La réflexion rencontre alors le
problème majeur du rapport entre la société et son espace et le postulat selon
lequel agencement de celui-ci détermine le fonctionnement de celle-là
une particulière éloquence le débat concernant la départementalisation
établit sur un double terrain impulsion est donnée en haut par le projet
de découpage territorial élaboré par le comité de constitution et soumis
Assemblée nationale automne 1789 la réaction de opinion provinciale et
locale lui fait suite avec un léger décalage dans le temps et un dialogue se
mettra peu peu en place entre ces deux types interlocuteurs instances parle
mentaires une part et locales de autre1
Observations mémoires pamphlets mettent au service intérêts sociaux et
politiques divergents une série ensembles argumentaires destinés chacun
légitimer le mode de réforme proposé Limage il faut néanmoins garder de
ce débat national est celle de la rencontre de deux systèmes idées une part
le mode de pensée universaliste et généralisateur tel on le connaît en cette fin
de siècle mais qui exprime ici avec une remarquable éloquence autre part
tout aussi vigoureux un ensemble intérêts particuliers selon la qualification
Annales ESC novembre-décembre 1986 no pp 1193-1213
1193 STRAT GIES SPATIALES
même de cette époque En affrontant ou en effor ant de communiquer ces
deux mondes idéologiques président partie égale la création de cette réalité
nouvelle le département
Diviser pour unir
En août 1791 Assemblée nationale proclame ce qui pourrait aisément
apparaître comme une incompatibilité
Le royaume est un et indivisible son territoire est divisé en quatre-vingt-
trois départements chaque département en districts chaque district en can
tons2
Cette juxtaposition paradoxale résume pourtant sans la trahir la pensée de
la première période révolutionnaire et traduit bien esprit des travaux de la
Constituante En effet suivant ceux-ci la finalité un nouveau découpage du
territoire est de permettre avènement de unification égalisation en matière
politique et sociale En modifiant les cadres spatiaux on transformera les con
ditions de exercice du pouvoir autant que sa répartition Au début de la Révo
lution Sieyès explique très clairement sur cet objectif
Base de la représentation il serait bien essentiel de faire une nouvelle divi
sion territoriale par espaces égaux partout excepté aux frontières du
royaume où pourtant on se rapprocherait le plus il serait possible de la divi
sion adoptée Ce est en effa ant les limites des provinces on parvien
drait détruire tous ces privilèges locaux utilement réclamés lorsque nous
étions sans constitution et qui continueront être défendus par les provinces
même ils ne présenteront plus que des obstacles établissement de
unité sociale ... Je ne connais pas de moyen plus puissant et plus prompt de
faire sans troubles de toutes les parties de la France un seul corps et de tous les
Peuples qui la divisent une seule Nation3
Si ce texte et quelques autres écrits contemporains du même auteur4 dési
gnent la paternité de la départementalisation dans intervalle compris entre
leur rédaction et la mise en application des principes ils expriment prend
place un événement déterminant abolition des privilèges tant sociaux que
spatiaux durant la nuit du août Le contexte de table rase qui en découle
agitation municipale de été 1789 rendent possible en même temps que néces
saire élaboration institutions administratives afin éviter les fureurs de
anarchie En effet les députés accordent demander la préparation un
plan assemblées municipales et provinciales et le septembre abbé Sieyès
suggère
il soit nommé dans la journée un comité de trois personnes pour présenter
le plus tôt possible Assemblée vm plan de municipalités et de provinces tel
on puisse espérer ne pas voir le royaume se déchirer en une multitude de
petits tats sous forme républicaine et au contraire la France puisse
1194 M.-V OZOUF-MARIGNIER LA FORMATION DES PARTEMENTS
former un seul tout soumis uniformément dans toutes ses parties une légis
lation et une administration communes6
Ce projet rendu plus impérieux par les événements ne venait pas il faut le
dire choquer les esprits La proposition organiser dans tout le royaume un
système assemblées provinciales et locales avait été formulée plusieurs
reprises au cours du xvine siècle Si objectif une meilleure répartition de
impôt est souvent visé les principes qui seront ceux de la Révolution sont déjà
invoqués Il agit bien de rassembler toutes les parties du royaume en une orga
nisation politique et administrative cohérente et régulière identique sur toute la
surface du territoire idée de centralisation et la représentation des avantages
elle procurerait si elle était mieux établie sont prépondérantes dans ces
textes précurseurs Néanmoins elles allient une manière ambiguë une
volonté démocratique et décentralisatrice qui préconise la participation de
représentants élus des populations locales naturellement intéressés la bonne
administration du pays dont ils sont originaires
Dès cette époque est posé le postulat suivant lequel un découpage adéquat
du royaume est la condition de avènement du régime politique idéal uniforme
en même temps éclairé Ainsi le marquis Argenson fonde-t-il sa pensée
Si union fait la force la désunion fait la faiblesse ainsi on peut diviser les
parties un tat et subdiviser les sphères autorité au point où elles se
suffisent elles-mêmes pour bien se gouverner mais où elles ne puissent
ombrager en rien autorité générale où elles relèvent
Ce serait donc un bon plan de gouvernement que celui où on morcellerait
plus ou moins les corps nationaux et municipaux trouvant art en écarter le
danger et de leur imprimer une indépendance qui fît leur force7
Bien que les termes restent vagues on voit comment le compromis entre le
suffisamment petit et le suffisamment grand autrement dit le degré de
finesse du maillage territorial pour vocation de déterminer équilibre poli
tique entre tat et ses parties entre ordre national et autonomie locale Les
expériences de création assemblées provinciales tentées dans la période pré
cédant la Révolution échouèrent précisément du fait des vices de Ancien
Régime tels que les ont désignés les révolutionnaires La rupture avec cet ordre
révolu exclut pas la remise en chantier de ces programmes réformateurs les
conditions étant plus favorables leur réussite
Toutefois innovation introduite par le projet du comité de constitution est
radicale En effet il avait pas jusque-là été question enfreindre les limites
provinciales aussi imprécises soient-elles dans leur tracé ni de remettre en
cause leur valeur échelon intermédiaire supérieur entre le pouvoir central et
les instances locales Or est bien un quadrillage géométrique indifférent tout
héritage que abbé Sieyès prévoit instaurer inspirant une carte dessinée
par le géographe et topographe du roi Robert de Hessein dans les années pré
cédentes Quatre-vingt-un départements dont un pour Paris doivent être créés
quand le nombre des provinces avoisine trente-cinq8
La méthode qui doit permettre avènement de unité politique est donc
double elle met en premier lieu en uvre le de abbé Sieyès en effa ant
1195 STRAT GIES SPATIALES
les limites provinciales elle crée ensuite une circonscription de base par un
fractionnement du territoire indifférent héritage des divisions tradition
nelles
Si le contexte événementiel et idéologique justifie comme nous avons dit
application de tels principes opinion et les aspirations restent néanmoins en
de enthousiasme collectif de la nuit du août fait suite une plus grande
réserve voire une résistance et une hostilité des provinces Et précisément
idée un anéantissement des pouvoirs provinciaux en matière politique et
administrative ne fait pas unanimité comme le montrèrent les débats de
automne 1789
universalisme dogme ou artifice rhétorique
Le texte du projet bien il vienne en réponse la demande collective
établissement assemblées provinciales élude la question du sort réservé aux
provinces évoquant la nécessité établir sur des bases communes le double
édifice de la représentation nationale et de administration il ne mentionne
propos de héritage acquis que les circonscriptions monarchiques gouverne
ments généralités diocèses et bailliages Dénon ant leur irrationalité il pro
pose immédiatement de en affranchir et de créer de nouvelles divisions Non
explicite le rejet des provinces devient manifeste avec la présentation de ce
on appellera bientôt le projet de partage en échiquier
Les réactions ce différées dans le temps par les événements
octobre et le transfert de Assemblée Paris vont porter emblée sur le
caractère géométrique du découpage Gaultier de Biauzat Aubry du Bochet
Bouche Brillat-Savarin pour ne citer que des orateurs particulièrement élo
quents affirment avec vigueur que le plan du comité de constitution est impra
ticable et demandent la conservation de la division provinciale On comprend
enjeu et les intérêts que représentent et défendent ces députés Derrière eux se
profile la revendication des tats provinciaux des cours souveraines des arche
vêchés etc Mais comment plaider
ce stade de la Révolution et compte tenu des premiers décrets il est
plus possible de tenir le langage de intérêt particulier non plus que de faire
référence un ancien régime fraîchement révolu
Les principes énoncés durant la nuit du août et les premiers débats consti
tutionnels paraissent agir la manière un prisme sur argumentation les
députés ne sont plus les représentants de leur province ou de leur bailliage man
dants mais sont ceux de la nation tout entière9 Ils doivent rechercher intérêt
national et général et non plus être guidés par les intérêts locaux Aussi le plai
doyer en faveur de la conservation des provinces va-t-il se faire en composant
avec cette règle universaliste et une manière biaisée
En effet les députés provincialistes taisent les intérêts politiques et sociaux
qui justifient leur position et font porter argumentation sur le mode de décou
page proprement dit De la sorte le débat reproduit formellement le postulat
sur lequel est basé toute la réforme pour obtenir un effet politique on inter
vient sur le territoire Par ailleurs exigence de rationalité et la conformité
un ou autre des systèmes idées des Lumières est observée on en juge
1196 M.-V OZOUF-MARIGNIER LA FORMATION DES PARTEMENTS
Brillat-Savarin explique sur ce il dénonce comme un projet
impraticable
II faudrait que la France fût plane et sa circonférence régulière ajoutez
cette considération les obstacles et les divisions naturelles les fleuves les mon
tagnes les productions les climats les usages nulle harmonie nulle tendance
au même but10
Il agit bien une reconnaissance de la différence de inégalité spatiale
non de affirmation un particularisme politique Le transfert opère vers
argumentation géographique qui accorde une large part aux considérations
sur le milieu physique On trouve là ce qui constitue presque un stéréotype du
discours provincialiste dans le débat observation des particularités géogra
phiques associe une référence la philosophie naturaliste On fait valoir
existence un ordre naturel et une nécessité universelle dont les provinces
seraient un élément expression et il appartiendrait homme de res
pecter Le libre arbitre humain consiste alors reproduire dans ordre politique
et social le modèle fourni par la nature tel il peut être identifié par la
raison11 Cette référence pose la légitimité des divisions provinciales Il reste
afin de parachever le plaidoyer dégager les lois de la raison auxquelles répond
cet ordre des provinces Plusieurs thèmes sont alors privilégiés un des princi
paux attache la question des délimitations les députés provincialistes utili
sant argument des limites naturelles comme fondement de unité inviolable
des provinces Ainsi Pis du Galand expose-t-il cette idée
La nature autant que les hommes fait le plus souvent les limites des pro
vinces comme celle des empires empire fran ais est borné au levant par des
montagnes au nord par des places fortes obstacles factices imitatifs des obs
tacles naturels au couchant par la mer etc
Plusieurs provinces connaissent des causes semblables de limitation le
Dauphine est borné au levant et au nord par les Alpes au midi et au couchant
par un grand fleuve La Provence et autres provinces ont pareillement des
limites naturelles Comment désunir pour unir ailleurs des choses dont la
nature elle-même déterminé le rapprochement12
On connaît la fortune durable de ce principe en ce qui concerne la géogra
phie politique fran aise et illustration en donné Danton la Convention
en janvier 1793 l3 La fonction de légitimation intérêts politiques que possède
ce critère ne vaut pas seulement pour les frontières nationales mais aussi pour
les limites intérieures du pays Le texte cité plus haut exemplaire dans ce débat
est révélateur ce titre En même temps que auteur pose en base stricte de
découpage les éléments physiques fleuves montagnes mer) il leur assimile les
places fortes dont la localisation est évidemment contingente et politique de
sorte il se place très loin un naturalisme scientifique rigoureux tel il se
développe époque même autour des géographes et des minéralogistes14
Ainsi le pouvoir englobant de idée de nature qui étend la nécessité aux agen
cements humains permet de fonder un conformisme essentiel et de préserver les
dispositions acquises en occurrence les corps provinciaux La représentation
1197 STRAT GIES SPATIALES
joue sur engouement pour les sciences de la nature et élève au statut de logique
rationnelle le respect des réalités existantes
Dans le contexte philosophique du naturalisme encore se développe un
autre mode de justification du maintien des provinces Il consiste faire valoir
différences et identités en matière territoriale et suggère de baser le découpage
sur le respect ensembles homogènes ceux-ci coïncidant précisément avec les
provinces
La base territoriale est fausse un pays est couvert de moissons un autre de
bruyères ici les hommes sont entassés dans des villes côté les campagnes
sont désertes des habitations nombreuses couvrent une province des forêts
des sables des marais couvrent la surface une autre ainsi par les différences
qui se trouvent dans les qualités du terrain dans les degrés de fertilité et dans la
nature de ses productions la mesure territoriale est trop inégale trop injuste
pour être adoptée15
Tandis que Barreré de Vieuzac envisage ici les composantes du paysage
agraire la densité de population la qualité pédologique et les productions
autres députés comme Mirabeau évoquent les urs les coutumes et le lan
gage lesquels déterminent des identités provinciales indissociables
Indépendamment de la véracité de tels propos16 effet universalisation
est remarquable Tout en partant une référence aux différences spatiales le
plaidoyer préconise finalement uniformité comme fondement rationnel il
agit de circonscrire des territoires homogènes Et précisément le raisonne
ment ignore les différences spatiales qui peuvent exister intérieur des pro
vinces Il place la discussion sur le registre un mode unique de différenciation
spatiale celui de identité laissant écart ce qui trait organisation pro
prement dite du territoire Ainsi au lieu de se faire défense du particularisme
de la différence le plaidoyer provincialiste rejoint idéal égalisateur Si uni
formité est ici provinciale et non pas nationale comme dans le projet cons
tituant la convergence idéologique partielle rend possible la légitimation de la
logique provincialiste
Dans ses ambiguïtés mêmes le discours provincialiste sur homogénéité
spatiale tend abstraction des différences Le fait que les députés négligent ce
que nous relevons comme une difficulté faire coïncider dans leurs limites ter
ritoires homogènes et provinces est significatif Dans le processus rhéto
rique la question de unité et de individualité provinciales efface devant le
primat de exigence uniformisatrice on atteint presque la notion de région si
on veut bien accorder ici ce terme que son sens premier17
Ainsi le recours universalisme philosophique et scientifique il agit
un discours géographique conforme-t-il la volonté aménagement du ter
ritoire issue des intérêts provinciaux aux normes de idéologie révolutionnaire
Et la caractéristique formelle du débat est de dissimuler les intérêts particuliers
ici politiques derrière un discours orienté vers le bien général au bénéfice
une certaine unanimité polémique sinon authentique de opinion parlemen
taire
Par ailleurs les membres du comité de constitution jettent du lest de bon gré
propos de la géométrie du découpage son tour idéal hédoniste et démo-
1198 M.-V OZOUF-MARIGNIER LA FORMATION DES PARTEMENTS
cratique justifie les concessions aux résistances locales et le respect mesuré de
certaines convenances On dérogera donc parfois la règle de effacement des
limites provinciales qui est ailleurs plus affichée comme telle dès le com
mencement du débat en dépit du crédit que lui accordait Sieyès
Il faut calmer un seul mot ces alarmes con ues trop légèrement idée des
provinces confondues ou morcelées La nouvelle division dont le comité
jamais entendu que exécution serait rigoureusement géométrique peut se
faire presque partout en observant les convenances locales et surtout en res
pectant les limites des provinces Si quelques-unes de leurs frontières présentent
des irrégularités dont le redressement serait désirable pour la perfection du
plan je ne crains pas de dire que ce redressement serait avantageux aux lieux
mêmes sur lesquels il opérerait18
Ainsi le député Thouret rassurait-il auditoire dès les premiers échanges du
débat le novembre 1789 En revanche la discussion se fait plus serrée sur la
question du morcellement proprement dit et du nombre prévu de départements
Le maHlage du territoire
Diviser pour unir nous avons dit entendait dans esprit du comité de
constitution non seulement comme effacement des limites provinciales mais
aussi comme la substitution la province un module dont la validité
appliquait la fois la désignation du législatif et toutes les branches de
administration Le nombre de divisions tel il était prévu devait refléter
équilibre politique souhaitable entre le pouvoir central et les corps intermé
diaires et inférieurs Le département est un compromis entre le trop petit et le
trop grand entre infinité de petites démocraties 19 et la puissance exces
sive des provinces également génératrices de fédéralisme et de désagrégation
politique
Par ailleurs exigence centralisatrice et unitaire coexiste avec le souci éta
blir la qualité du service administratif et de favoriser la formation de esprit
civique au niveau local le rapprochement de administration et de la vie poli
tique du citoyen répond cet objectif Le discours constituant utilise le vocabu
laire de la physique newtonienne pour exprimer sa confiance dans le nombre de
quatre-vingt-un départements et dans équilibre hiérarchique des assemblées
Si le département avait été trop étendu il aurait fallu multiplier les degrés de
sa subdivision il avait été trop resserré il fallu les réduire un trop
petit nombre et il paru au comité que le nombre de quatre-vingt-un départe
ments était le plus proportionné la surface du royaume la force physique
des assemblées de département de district et de canton et la force relative de
ces trois subdivisions20
Plusieurs textes reprennent cette idée de la force un corps politique ou
administratif peut déployer formant ainsi la base presque mathématique une
économie du pouvoir Dans le débat est la règle qui sera défendue de la
1199 STRAT GIES SPATIALES
manière la plus acharnée par le comité de constitution De sorte que la conces
sion égard du respect des limites provinciales paraît être contrebalancée par
intransigeance sur le module que représente le département
La critique fait valoir le danger de rétablir le despotisme en renfor ant
excès le pouvoir central est la même référence la force physique qui est
utilisée de manière imagée par un fervent défenseur des provinces le député
proven al Bouche
Dans tous les pays de la terre le gouvernement peut être comparé un loup
affamé sans cesse brûlé par une faim dévorante Si vous voulez essayer de le
contenir en lui opposant soixante-quinze ou quatre-vingt-cinq petits roquets il
les dévore mais si au contraire vous lâchez contre lui trente-deux dogues il
est effrayé se retire et le troupeau est sauvé est histoire des départements
et des provinces 21
Mais de telles prises de position trop explicitement conservatrices et provin-
cialistes ne pouvaient constituer un obstacle au plan proposé Aucune réponse
directe ne fut adressée Bouche par le comité ni aucun des plaidoyers en
faveur une province particulière comme ceux de Pellerin pour la Bretagne ou
du marquis de Chateauneuf-Randon pour le Gévaudan
argumentation développée par Mirabeau était plus redoutable Elle fait
sienne la règle constituante de diviser pour unir mais propose une division en
cent-vingt et non pas quatre-vingts départements En voici la justification
II est très vrai que je multiplie davantage les divisions de chaque province et
en cela je crois détruire plus efficacement esprit de ces grands corps mais je
exposerai moins réunir les citoyens une province avec ceux une autre
aurai moins de grandes factions je blesserai moins intérêts et arriverai au
même but22
Mirabeau abandonne par ailleurs les circonscriptions intermédiaires les dis
tricts) accusées de compliquer la marche de administration Ainsi est
encore par un processus de ratification de la norme révolutionnaire que ora
teur fonde la légitimité de son programme Destiné préserver les provinces il
prétend pourtant être plus propre que le plan du comité les détruire il
consiste en un plus grand morcellement Ce que le comité par intermédiaire
de Thouret réfute immédiatement non en repoussant argument qui est préci
sément le sien mais en retournant son idée première Le plan de Mirabeau
affirme-t-il affaiblit pas esprit de province il respecte presque
religieusement les frontières ... il évite davantage la transposition des
territoires 23
Dans le plan de Mirabeau application du modèle déterministe de morcel
lement territorial comme moyen unification politique soutient un pro
gramme qui défend par ailleurs le respect des limites provinciales On assiste ici
un jeu rhétorique sur le sens de la division échange se fait autour de la
double modalité de opération la modification des lignes de partage une
part le fractionnement en unités plus petites et la création un nouveau mail
lage autre part les interlocuteurs se renvoyant dos dos les arguments De
1200 M.-V OZOUF-MARIGNIER LA FORMATION DES DEPARTEMENTS
même que la notion homogénéité faisait oublier celle de différence pourtant
corollaire la destruction de esprit de corps par la division en cent-vingt dépar
tements qui place Mirabeau en position ultra par rapport au comité de cons
titution fait oublier que la conservation des délimitations permet de sauve
garder les groupements politiques et sociaux Ainsi les modalités deviennent
spécieuses au bénéfice de universalisme du dogme unitaire et du principe
déterministe et au détriment du dévoilement des intérêts politiques véritables
une partie de opinion
Même lorsque le débat se rapproche des objectifs politiques au travers des
questions de centralisation et de décentralisation qui ne sont pas il faut le
dire évoquées sous ces vocables les intérêts politiques ne se révèlent pas
plus clairement24 unanimité se fait autour de la volonté ambivalente
assurer le contrôle efficace du territoire par le pouvoir central et établir en
même temps la démocratie par le moyen assemblées élues avec un jeu de
chasse-croisé verbal assez confus suivant lequel les provincialistes font leur
exigence centralisatrice alors que le comité affirme la nécessité de ne pas com
promettre la participation locale au pouvoir politique
Dans cet échange la logique du déterminisme spatial qui voit dans le mail
lage choisi la condition du régime politique idéal est prééminente en même
temps elle brouille identification des véritables objectifs Ainsi le projet de
départementalisation est-il critiqué aussi bien au nom de son caractère trop cen
tralisateur que comme source de désordre25 Au-delà de ce lien établi entre
espace et politique;b le problème de la réorganisation du territoire est pas
véritablement posé en termes de répartition des pouvoirs adaptation au
volume et aux caractéristiques des objets administrer et de nature des fonc
tions exercées par les assemblées
Un projet sans hommes ni lieux
Diviser pour unir dans les différents systèmes idées qui se mettent au ser
vice de cette géographie volontaire impasse est faite sur les formes réelles de
organisation matérielle et sociale de espace universalisme des principes
des Lumières adoptés par le comité de constitution débouche sur un détermi
nisme spatial très abstrait et normatif indifférence aux différences prend ici
un caractère militant en dépit de concessions manifestement faites de meilleur
gré des éléments relativement neutres comme les limites naturelles des
faits sociaux ou politiques Ces égards ne sont ailleurs envisagés que comme
une étape transitoire débouchant sur unification parfaite27 idéologie
défendue recherche le bien général dont découle avantage de chacun En
aucun cas intérêt particulier et les configurations existantes ne peuvent
fournir le modèle de la politique territoriale La représentation du territoire est
donc en quelque sorte délocalisée et dépourvue de référence aux acteurs sociaux
de organisation spatiale
En matière politique les constituants font écho aux principes de la pensée
économique libérale du xvnie siècle attachée idéal égalisation dans
espace au refus des phénomènes de domination et de concentration28 En ce
sens le département qui précisément cette fonction égalisation est image
1201