De la médiation médicale. Les conventions d
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De la médiation médicale. Les conventions d'usage des médicaments psychotropes - article ; n°1 ; vol.20, pg 13-34

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Sciences sociales et santé - Année 2002 - Volume 20 - Numéro 1 - Pages 13-34
Résumé. La prescription de médicaments psychotropes peut offrir une réponse face à la détresse. Néanmoins, cette perspective reste suspendue au crédit accordé par la population au soutien médical et à l'influence que l'interaction entre patients et médecins exerce en propre sur la décision de prescrire. Ces mécanismes, qu'on résume par la notion de médiation médicale, conditionnent un usage thérapeutique qui ne paraît pas structuré par la réglementation sanitaire, par les préconisations de la clinique ou bien encore par une inspection rigoureuse des risques de dépendance. L'article souligne en effet, à travers la présentation commentée du public consommateur et des logiques d'échanges qui organisent la consultation, l'incidence de repères concurrents, hérités pour l'essentiel des normes d' identité et de statut. Cette organisation appuie une légitimité thérapeutique centrée sur la prise en charge des publics inactifs, soit la constitution d'un espace de soin d'abord voué à la gestion de l'incapacité et donc à certaines formes seulement de régularisation du malheur.
About the medical mediation The norms of the psychotropic drugs use
Facing the distress, the prescription of psychotropic drugs may offer an answer. Nevertheless, this prospect is conditioned by two phenomena: thus the value granted by the population to the medical support, and the effect exerted by the interaction between patients and general practitioners. These mechanisms, which we summarize by the concept of medical mediation, condition a therapeutic use which succeeds in becoming emancipated from the rules fixed by the sanitary institution, but also from the psychiatric recommendations or even from a rigorous inspection of the risks of dependence. The article underlines indeed, through the presentation of the public consuming and logics which organize the medical exchange, the incidence of alternate references, inherited of norms of identity and status. This organization builds a legitimacy of prescription centered on the inactive publics. It is at the origin of a field of care first dedicated to the management of inability, and thus to certain forms only of regularization of misfortune.
Sobre la mediación médica. Las convenciones en uso de los medicamentos psicotrópicos
La prescripción de medicamentos psicotrópicos puede ser una respuesta eficaz frente al desamparo. No obstante, esta pespectiva dépende de la confianza de la poblacion en el apoyo médico y de la influencia que la interacción misma entre pacientes y médicos ejerce sobre la decisión de prescribir. Estos mecanismos, resumidos bajo el concepto de médiación médica, condicionan un uso terapéutico que no esta estructurado por una reglamentación sanitaria, las preconizaciones de la clinica ni tampoco por una inspeccion rigurosa de los riesgos de dependencia. En efecto, a través de una presentacion comentada sobre el publico consumidor y sobre las lógicas de intercambios que organizan la consulta, el artículo subraya la incidencia de referencias concurrentes que provienen esencialmente de las normas de identidad y de status. Esta organización sostiene una legitimidad terapéutica basada en hacerse cargo de públicos inactivos, es decir, la constitución de un espacio de tratamiento médico destinado en primer lugar a la gestión de la incapacidad y por ende, a ciertas formas solamente de regulación del sufrimiento.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2002
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Langue Français
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Philippe Le Moigne
De la médiation médicale. Les conventions d'usage des
médicaments psychotropes
In: Sciences sociales et santé. Volume 20, n°1, 2002. pp. 13-34.
Citer ce document / Cite this document :
Le Moigne Philippe. De la médiation médicale. Les conventions d'usage des médicaments psychotropes. In: Sciences sociales
et santé. Volume 20, n°1, 2002. pp. 13-34.
doi : 10.3406/sosan.2002.1543
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/sosan_0294-0337_2002_num_20_1_1543Résumé
Résumé. La prescription de médicaments psychotropes peut offrir une réponse face à la détresse.
Néanmoins, cette perspective reste suspendue au crédit accordé par la population au soutien médical
et à l'influence que l'interaction entre patients et médecins exerce en propre sur la décision de prescrire.
Ces mécanismes, qu'on résume par la notion de médiation médicale, conditionnent un usage
thérapeutique qui ne paraît pas structuré par la réglementation sanitaire, par les préconisations de la
clinique ou bien encore par une inspection rigoureuse des risques de dépendance. L'article souligne en
effet, à travers la présentation commentée du public consommateur et des logiques d'échanges qui
organisent la consultation, l'incidence de repères concurrents, hérités pour l'essentiel des normes d'
identité et de statut. Cette organisation appuie une légitimité thérapeutique centrée sur la prise en
charge des publics inactifs, soit la constitution d'un espace de soin d'abord voué à la gestion de
l'incapacité et donc à certaines formes seulement de régularisation du malheur.
Abstract
About the medical mediation The norms of the psychotropic drugs use
Facing the distress, the prescription of psychotropic drugs may offer an answer. Nevertheless, this
prospect is conditioned by two phenomena: thus the value granted by the population to the medical
support, and the effect exerted by the interaction between patients and general practitioners. These
mechanisms, which we summarize by the concept of medical mediation, condition a therapeutic use
which succeeds in becoming emancipated from the rules fixed by the sanitary institution, but also from
the psychiatric recommendations or even from a rigorous inspection of the risks of dependence. The
article underlines indeed, through the presentation of the public consuming and logics which organize
the medical exchange, the incidence of alternate references, inherited of norms of identity and status.
This organization builds a legitimacy of prescription centered on the inactive publics. It is at the origin of
a field of care first dedicated to the management of inability, and thus to certain forms only of
regularization of misfortune.
Resumen
Sobre la mediación médica. Las convenciones en uso de los medicamentos psicotrópicos
La prescripción de medicamentos psicotrópicos puede ser una respuesta eficaz frente al desamparo.
No obstante, esta pespectiva dépende de la confianza de la poblacion en el apoyo médico y de la
influencia que la interacción misma entre pacientes y médicos ejerce sobre la decisión de prescribir.
Estos mecanismos, resumidos bajo el concepto de médiación médica, condicionan un uso terapéutico
que no esta estructurado por una reglamentación sanitaria, las preconizaciones de la clinica ni tampoco
por una inspeccion rigurosa de los riesgos de dependencia. En efecto, a través de una presentacion
comentada sobre el publico consumidor y sobre las lógicas de intercambios que organizan la consulta,
el artículo subraya la incidencia de referencias concurrentes que provienen esencialmente de las
normas de identidad y de status. Esta organización sostiene una legitimidad terapéutica basada en
hacerse cargo de públicos inactivos, es decir, la constitución de un espacio de tratamiento médico
destinado en primer lugar a la gestión de la incapacidad y por ende, a ciertas formas solamente de
regulación del sufrimiento.Sciences Sociales et Santé, Vol. 20, n° 1, mars 2002
De la médiation médicale.
Les conventions d'usage
des médicaments psychotropes
Philippe Le Moigne*
Résumé. La prescription de médicaments psychotropes peut offrir une
réponse face à la détresse. Néanmoins, cette perspective reste suspendue
au crédit accordé par la population au soutien médical et à l'influence que
l'interaction entre patients et médecins exerce en propre sur la décision de
prescrire. Ces mécanismes, qu'on résume par la notion de médiation
médicale, conditionnent un usage thérapeutique qui ne paraît pas struc
turé par la réglementation sanitaire, par les préconisations de la clinique
ou bien encore par une inspection rigoureuse des risques de dépendance.
L'article souligne en effet, à travers la présentation commentée du public
consommateur et des logiques d'échanges qui organisent la consultation,
l'incidence de repères concurrents, hérités pour l'essentiel des normes
d' identité et de statut. Cette organisation appuie une légitimité thérapeu
tique centrée sur la prise en charge des publics inactifs, soit la constitu
tion d'un espace de soin d'abord voué à la gestion de l'incapacité et donc
à certaines formes seulement de régularisation du malheur.
Mots-clés : médicament psychotrope, inactif, incapacité, généraliste,
médiation, prescription, psychiatrie, RMO.
* Philippe Le Moigne, sociologue, Centre de Recherche Psychotropes, Santé Mentale,
Société (CESAMES), INSERM/CNRS, Université Pans V René-Descartes, 59-61, rue
Pouchet, 75017 Paris, France ; e-mail : le-moigne.philippe@wanadoo.fr 4 PHILIPPE LE MOIGNE 1
En matière de médicaments psychotropes, quel est le degré réel
d'adéquation entre les découpages nosographiques (anxiété, insomnie,
dépression, psychose), la nature des produits (anxiolytiques, hypnotiques,
antidépresseurs, neuroleptiques), et les destinataires effectifs de la médi
cation (anxieux, insomniaques, déprimés, psychotiques) ? La probabilité
d'une telle correspondance, largement débattue (Cohen, 1994 ; Cohen et
Collin, 1997 ; Costentin, 1993 ; Woods et Winger, 1995), paraît aujour
d'hui suspendue à la question du transfert de la thérapeutique en médecine
générale, premier lieu de prescription des médicaments. Les caractéris
tiques de l'exercice en médecine ambulatoire et les attentes et les percep
tions de la clientèle sont à l'origine de contraintes qui contribuent en effet
à projeter l'action du thérapeute hors des schémas cliniques ou administ
ratifs de la prescription (DSM IV, RMO (1), etc.)- En particulier, ces
normes d'action conduisent à écarter du public, auquel s'adressent les
prescriptions, une partie des candidats légitimes au traitement, au regard
de leur tableau clinique. Mais elles suscitent également des décisions thé
rapeutiques qui ne sont pas nécessairement étayées par la symptomatolo-
gie (Zarifian, 1996) (2).
La plupart des travaux de recherche se sont employés à expliquer cet
écart. L'analyse s'est souvent appuyée ici sur l'étude des comportements
de santé pour expliquer en particulier pourquoi la confrontation à une
même série d'événements (veuvage, divorce, chômage, etc.) pouvait
conduire à des taux de médicalisation très différenciés. Cette grille de lec
ture fait appel à l'influence exercée par les cultures du soin et par la proxi
mité à l'égard de l'appareil sanitaire. Néanmoins, l'explication misant sur
les facteurs de sélection, qui influent sur le profil des candidats à la
consultation, conduit à prêter un rôle sans doute trop déterminant aux
effets de milieu (communautaire, professionnel, familial, etc.) (Le
Moigne, 2000). À cet égard, il faut saluer le mérite des analyses qui ont
(1) Diagnostic and Sîatistical Manual of Mental Disorders. Il s'agit de la classification
classique des troubles mentaux édictée par X American Psychiatrie Association. Quant
aux RMO (références médicales opposables), produites par l'institution sanitaire, elles
définissent le cadre des « bonnes pratiques » que les prescripteurs doivent respecter.
Comme on le verra, ces règles sont en réalité très inégalement observées par le corps
médical.
(2) La prévalence de la dépression est estimée à 5 %, soit un taux similaire à celui des
prescriptions d'antidépresseurs dans la population générale (Kovess et ai, 1993 ;
Lovell et Fuhrer, 1996). Mais il s'agit d'une équivalence en trompe-l'œil puisqu'il est
possible de montrer que, dans 20 % des cas, la décision thérapeutique n'est pas liée à
un diagnostic de morbidité psychiatrique (ONPCM, 1998). LA MEDIATION MEDICALE 1 5 DE
cherché à rendre compte de la décision thérapeutique à partir des
contraintes de l'exercice professionnel. Selon cette perspective, l'impérat
if de rentabilité et donc de temps, d'une part, les pressions exercées par
les patients, d'autre part, conduiraient les généralistes à privilégier l'o
rdonnance de produits pharmaceutiques, de médicaments psychotropes en
particulier (Collin, 1999 ; Tamblyn et al, 1996). Mais, il est également
vrai que l'interprétation de la prescription par les déterminants de sa mise
en œuvre peut conduire à réduire la prescription à un pur procédé de ges
tion de clientèle, sans plus de considérations pour les justifications dia
gnostiques ou morales du recours (Haxaire, 1999).
Partagée entre une lecture externe (préalable au soin) et interne
(limitée à son déroulement), la compréhension du recours paraît manquer
une partie de son objet. Trois dimensions autorisent néanmoins à tenir
ensemble les multiples aspects de la médication :
- la distribution du mal-être, lequel décrit un territoire en restructu
ration, mal défini, entre maladie et perturbation de la qualité de vie
(Ehrenberg, 1998) ;
- les manières de faire face, ou de trouver recours, d'où se déduisent
la valeur sociale accordée au soutien médical et, partant, la sélection des
candidats à la consultation ;
- la mise en œuvre thérapeutique, soit l'ensemble des facteurs qui
conditionnent la décision de prescrire, le niveau d'observance des
patients, la durée et le renouvellement des traitements.
Un terme permet d'exprimer ces trois dimensions à la fois, celui de
médiation médicale. Cette expression souligne bien l'idée de recours,
c'est-à-dire d'une solution potentielle, sanitaire en l'occurrence, offerte à
une situation de crise mais qui, pour autant, ne représente qu'une réponse
parmi l'ensemble des formes d'appui disponibles (solidarité sociale, psy
chothérapie, alcool, etc.). Elle permet en outre de rendre compte de l'a
utonomie relative de l'interaction médicale, donc de l'influence que la
rencontre entre le monde du médecin et celui de sa clientèle exerce en
propre, à la manière d'une variable intermédiaire, sur la décision et le
déroulement de la thérapeutique.
Mais encore, parler de médiation médicale à propos des médica
ments psychotropes ne permet pas d'en caractériser tout à fait l'enjeu. La
construction d'une problématique satisfaisante oblige à aborder de
manière plus directe la relation de sens que le développement de la théra
peutique soumet à la pratique médicale. Cette relation repose sur deux
formes d'aveu :
- d'abord, l'admission, plus ou moins explicite, d'une définition de
la santé mentale étendue, au-delà des formes sévères de la pathologie psy- 6 PHILIPPE LE MOIGNE 1
chique, aux manifestations les plus multiples du désarroi (anxiété, stress,
etc.) ;
- la reconnaissance, ensuite, des vertus offertes par les médicaments
psychotropes, soit par des produits psycho-actifs, au traitement de ces
nouveaux aspects de la morbidité (Legrand, 1996) (3).
La question de la caractérisation sociologique du recours peut être
mieux exprimée ainsi :
- quels arrangements et limites s'appliquent ici à la médiation médic
ale, dans un domaine de recours qui paraît fixé en creux entre l'usage des
drogues, d'une part, et le traitement des troubles psychiatriques, d'autre
part ? ;
- quel espace de soin (profil pathologique, événement biographique,
statut social, etc.) est-il possible d'associer à l'introduction de cette théra
peutique en médecine générale ?
En vue de répondre à ces questions, l'article offre d'abord une pré
sentation de la morphologie du public consommateur et tente de décrypt
er les logiques qui structurent l'acte de prescription (4). Il souligne
ensuite comment, par une série d'évitements et d'effets de neutralisation,
la médication parvient à s'émanciper des règles fixées par l'institution
sanitaire, mais également des préconisations de la clinique ou bien encore
d'une inspection rigoureuse des risques de dépendance. Enfin, l'article
indique comment ces différents facteurs contribuent à diriger la prescrip
tion vers la prise en charge des publics inactifs, soit vers la constitution
d'un espace de soin finalement dominé par la question de l'incapacité.
(3) La notion de médicalisation pourrait également convenir à cette caractérisation.
Néanmoins, son usage contribue à normaliser l'intervention médicale dans un domaine
où, précisément, elle ne va pas de soi. Pour les médicaments psychotropes, les défini
tions de la maladie et du soin, les statuts de patient et de produit pharmaceutique
demeurent en effet largement discutés. De la même manière, la thérapeutique expose
la médecine générale à étendre, non sans débats, le champ d'application de son exer
cice (Legrand, 1996). La notion de médiation médicale admet cette dimension d'indé
cision comme facteur explicatif : selon cette perspective, le manque de repères et de
légitimités thérapeutiques conditionne, par ses contraintes, une partie prépondérante
des caractéristiques d'usage des produits et de leurs publics.
(4) Dans la mesure où nous cherchons à donner une vue d'ensemble du recours, il n'est
pas possible d'aborder à l'intérieur de ces pages chacune de ses dimensions dans le
détail. Pour les aspects relatifs en propre à la distribution socio-démographique du
public consommateur, se reporter à Le Moigne (2000). DE LA MÉDIATION MÉDICALE 1 7
L'effet de sélection : la distribution des publics consommateurs
Un fait ordinaire ?
Les médicaments psychotropes représentent globalement 6 % du
marché pharmaceutique. Les anxiolytiques et les hypnotiques concentrent
à eux seuls plus de 75 % des prescriptions. Dans 80 % des cas, les médi
caments sont ordonnés par un médecin généraliste (Hemminki, 1988 ;
Marinier et al., 1982 ; Zarifian, 1996). Surtout, on peut estimer qu'un indi
vidu sur deux, en âge de consommer, a déjà eu recours au moins une fois
à l'une de ces substances au cours de sa vie. Dans plus de 50 % des cas,
la durée de la consommation est inférieure à douze semaines. Chez 10 %
à 15 % des usagers, elle peut néanmoins excéder six à douze ans d'usage
(Guignon étal, 1994 ; Le Moigne, 1996 ; Sermet, 1995).
La consommation est donc extrêmement répandue : c'est un fait
ordinaire. Paradoxalement, c'est la prévention contre l'usage du médica
ment qui bâtit sa diffusion dans le corps social (Le Moigne, 1999). Le
risque présenté par les effets secondaires, ou la menace de dépendance,
crée en effet une contrainte « naturelle » au renouvellement des consomm
ations. Il s'agit là d'une attitude partagée aussi bien par le patient que
par le généraliste (Cohen et Karsenty, 1997). Dans la mesure où l'un et
l'autre s'entendent le plus souvent pour limiter la durée de l'usage, il est
rare que la consommation soulève un problème de légitimité, morale ou
sanitaire. Ce constat en amène un autre : les recours conjoncturels tradui
sent la norme d'exercice de la prescription, moins sa légitimité. Avec le
renouvellement répété de l'ordonnance, médecins et patients doivent
nécessairement convenir d'une bonne raison d'emploi. Il semblerait là
également que l'un et l'autre s'accordent sur l'idée de réserver cet usage
à l'accompagnement des maladies chroniques, lorsque leur fond orga
nique ne peut être mis en cause : réduire la douleur, contenir l'angoisse
face à la mort, stabiliser la morbidité en veillant à contrôler son caractère
anxiogène, autant de principes invitant à ménager une certaine tolérance à
l'égard des effets secondaires des substances (Collin, 1999).
La place des femmes : les désignations de l'inaptitude
L'ordonnance des femmes, rapportée à celle des hommes, comprend
en moyenne deux fois plus souvent de médicaments psychotropes. Ce
résultat ne peut être imputé à l'idée que le public féminin développerait
davantage de morbidités psychiques (Lovell et Fuhrer, 1996). Un tel argu- 8 PHILIPPE LE MOIGNE 1
ment masque l'effet de sélection que la division sexuée des rôles tend à
exercer sur l'énoncé de la plainte et sa recevabilité médicale. Cette divi
sion réclame des femmes un plus grand investissement dans le domaine de
la gestion du soin et appelle, de leur part, une plus grande proximité à
l'égard du système sanitaire (Cooperstock, 1978 ; Home-Hansen, 1989).
Moyennant quoi, les praticiens tendent eux-mêmes à anticiper la déclara
tion d'une difficulté de la part de cette clientèle, quitte à la solliciter par
fois (Verbrugge et Steiner, 1995). Ce glissement est d'autant plus
probable que les médecins considèrent, dans de nombreux cas, que les
femmes échouent plus souvent à s'en sortir par elles-mêmes, autrement dit
que ce public a davantage besoin du soutien médical (Baumann et al.,
1996).
Plus exactement, on a pu noter, en Angleterre comme en France, que
la part des consommations chroniques était plus importante chez « les
femmes sans profession des milieux populaires » (Gabe et Thorogood,
1986 ; Le Moigne, 1996). Selon ces études, le statut de mère au foyer sus
cite le désarroi lorsqu'il est subi, autrement dit, lorsqu'il s'accompagne
d'espérances déçues ou d'une absence d'alternative. En quoi, il paraît pos
sible de décrire la plus grande consommation des femmes qui survient
entre quarante et soixante ans, en particulier dans le milieu ouvrier, sous
la forme d'une rencontre entre les tensions inhérentes à leur maintien dans
la sphère privée, d'une part, et l'attitude d'une médecine généraliste la
rgement acquise à l'idée de leur inaptitude, d'autre part.
La structure par genre de la consommation invite logiquement à
questionner par rebond le recours masculin. Cet usage n'est, avant la qua
rantaine, ni plus important ni plus fréquent que celui des femmes. En
revanche, les motifs qu'il est possible d'attribuer à la consommation des
hommes concernent en majorité les conflits de la relation de travail ou la
perte conjoncturelle de l'emploi (Cooperstock et Lennard, 1979).
L'interaction médicale tendrait ainsi plutôt à socialiser l'origine du mal
être masculin, en l'attribuant à un problème d'organisation profession
nelle ou d'emploi (soit à un effet de situation), alors qu'elle imputerait
plus volontiers la difficulté des femmes à une cause subjective (soit à un
effet individuel) (5)
(5) Ce découpage exclut de la scène thérapeutique l'examen des difficultés conjugales
ou familiales auxquelles les hommes ont tendance à réserver un traitement de nature
plus strictement privée. Le règlement de ces problématiques les invite en effet à
d'autres types de recours que l'alcool, en particulier, continue massivement d'incarner
(Rôsch et al., 1989). DE LA MÉDIATION MÉDICALE 1 9
La prépondérance du public âgé : l'incapacité légitime
Selon les données disponibles, 20 % à 30 % des personnes de plus
de soixante ans consomment régulièrement des médicaments psychot
ropes. Autrement dit, leur niveau de recours est deux à trois fois supérieur
à celui des plus jeunes (Closser, 1991). Pour comprendre ce phénomène,
il importe de situer la consommation des personnes âgées dans le cadre
des réorganisations individuelles suscitées par le vieillissement, soit par la
maladie et l'isolement en particulier. En effet, la déclaration d'une patho
logie organique constitue le meilleur élément de prédiction de la consomm
ation. Cette corrélation est d'autant plus importante que l'invalidité est
patente, que le risque vital est majeur et que les affections sont multiples
(Bourque et al, 1991 ; Coons et al, 1992). Rapporté à ce contexte, le
recours paraît d'abord organiser une politique de soin comprise entre le
soin palliatif, la médication de confort et l'action préventive.
Le facteur d'isolement constitue un trait tout aussi caractéristique de
la consommation des plus de soixante ans (Mishara et Me Kim, 1989).
C'est moins la solitude qui importe ici que le risque de marginalisation
qu'il est possible de déduire de cette situation. En particulier, la baisse de
densité des relations sociales paraît revêtir un poids d'autant plus import
ant que le cercle de sociabilité de la personne a longtemps ménagé une
sorte de confusion entre le groupe des amis et celui des collègues. Cette
organisation du lien social tend naturellement à appliquer à la cessation
d'activité l'expression d'une perte d'influence. Dans la mesure où ce
mode relationnel décrit l'une des caractéristiques du monde ouvrier, il y a
là indubitablement une voie d'explication à la sur-représentation de ces
anciens actifs parmi les consommateurs chroniques (6).
(6) La maladie et toute médication en général peuvent servir d'appui à la reprise d'i
nfluence de la personne âgée. Dans le cas des médicaments psychotropes, cette pro
priété s'enrichit d'une particularité supplémentaire. Cette fonction, qui a pu être
désignée sous le nom « d'effet tertiaire » (Dupré-Lévêque, 1996), peut être caractéri
sée de la manière suivante : le recours permet à la personne âgée de mobiliser l'entou
rage, familial ou amical, autour de l'éventualité de sa déviance à l'égard des normes
de l'interaction sociale, autrement dit, la médication souligne ou anticipe des difficul
tés qui ont trait à la relation à l'autre, en quoi elle permet au patient d'exiger un sou
tien sur ce terrain en particulier (Le Moigne, 2000). PHILIPPE LE MOIGNE 20
Une morphologie sociale atypique ?
Les dimensions socio-professionnelles de l'usage décrivent des par
ticularités qui s'opposent, au moins à première vue, aux caractéristiques
ordinaires de la consommation pharmaceutique (Sermet, 1995).
Généralement, le recours médicinal croît avec le niveau scolaire, le revenu
et la position occupée dans la hiérarchie sociale. Pour les psychotropes,
chacune de ces relations est inversée, en France comme à l'étranger (Eve
et Friedsam, 1981 ; Gabe et Lipshitz-Philipps, 1984). En particulier, alors
que le chômage engage généralement une baisse de la fréquentation médic
ale, il suggère, chez les hommes notamment, une probabilité de consom
mation de 57 % supérieure à celle observée chez les actifs employés
(Guignon et al, 1994). Ces résultats paraissent aller dans le sens d'une
médicalisation à la fois de la précarité et des inégalités sociales
(Koumjian, 1981). Qu'en penser ?
Les recherches pointant une forte relation entre précarité d'emploi,
revenu et taux de recours, ont trait à des périodes de prescription de douze
semaines, voire de six mois au plus. C'est pourquoi le portrait de la
consommation, et des usagers, s'applique surtout dans pareil cas aux
recours conjoncturels (Johnson et Vollmer, 1991 ; Le Moigne, 1998). Si
on étend la durée de référence à trois ans au moins d'usage, les femmes
au foyer et les inactifs retraités des milieux ouvriers se dégagent alors ne
ttement de la population étudiée (7). En revanche, le chômage et la rupture
conjugale déterminent des recours moins durables. En outre, la fréquence
des consommations épisodiques croît avec la position occupée dans la hié
rarchie sociale. Autrement dit, en France au moins, les difficultés liées aux
séparations ou à la perte de l'emploi paraissent motiver des usages plus
ponctuels, d'une part, et plus souvent attribuables aux membres de la
classe moyenne, d'autre part (8). Si des nuances d'ordre social existent
(7) L'étude par questionnaire que nous avons réalisée en 1995, auprès d'un échantillon
de 550 résidents de l'agglomération rouennaise, évalue à 27 % la part des recours supé
rieurs à trois ans. La distribution des consommateurs concernés par cette durée d'usage
peut être détaillée comme suit : 5 1 % de retraités, 25 % de femmes au foyer, 13 % d'ac
tifs employés et 1 1 % de chômeurs. Leur position sociale traduit le poids prépondér
ant des anciens ouvriers : ils représentent 44 % des inactifs recensés parmi les
consommateurs les plus réguliers (Le Moigne, 1996).
(8) Pour les consommations inférieures à deux ans, l'étude mentionnée précédemment
fait état de la distribution suivante : parmi les actifs, 44 % de ces usagers sont des
employés, 27 % des ouvriers, 24 % d'entre eux appartiennent aux professions inte
rmédiaires et 5 % aux cadres (Le Moigne, 1996).