De quelques transformations dans le système familial russe. Revue critique - article ; n°4 ; vol.8, pg 521-557

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Revue française de sociologie - Année 1967 - Volume 8 - Numéro 4 - Pages 521-557
Ж. Кюзенйе и К. Реген: Эволюция системы русской семьи. Критический обзор.
Этот критический обзор охватывает многочисленные источники и точки зрения, относящиеся к эволюции великорусской семьи. Традиционная семья, в широком смысле слова, картину которой восстанавливает Фридрих, распалась уже в начале двадцатого века. Современная городская семья, описанная Харчевым, и « крестьянский быт », как его изображают советские этнологи, однако, не совсем совпадают. Это объясняется с одной стороны семейной политикой, изменения которой изучает Шлезингер, с другой стороны развитием колхозного строя и советской индустриализацией.
Jean Cuisenier and Catherine Raguin : On some transformations of the Russian family system. A critical survey.
A critical survey grouping different sources and ideas on the transformation of the Russian family. The traditional extended family whose system was reconstituated by Friedrich has broken up since the beginning of the century. However the contemporary family in urban society described by Kharcev, and the rural « way of life » described by Russian ethnologues, are not identical. Some elements of explanation can be found in the variations of the family policy studied by Schlesinger, the development of kolkhozian agriculture and the Soviet industrialisation.
Jean Cuisenier y Catherine Raguin : Sobre algunas transformaciones en el sistema familial ruso. Revista crítica.
Esa revista critica agrupa una pluralidad de fundamentos y de opiniones sobre las transformaciones de la familia rusa. La familia extendida tradicional cuyo sistema fué reconstituido por Friedrich se rompió a principios del siglo. La familia contemporánea en medio urbano que describe Kharchev, y el « modo de vida » rural descrito por los etnólogos soviéticos, no se confunden. Elementos de explicación aparecen en las variaciones de la politica familial que estudia Schlesinger, el desarrollo de la agriculture koljoziana y la industrialización soviética.
Jean Cuisenier und Catherine Raguin : Ueber einige Veranderungen in dem Familiensystem. Eine kritische Uebersicht.
Diese kritische Uebersicht stellt mehrere Quellen und Standpunkte zusammen, die die Veränderung der russischen Familie betreffen. Die traditionelle zahlenmassig grosse Familieneinheit, wie man sie nach Friedrichs Arbeiten kennt, brach am Anfang des Jahrhunderts zusammen. Trotzdem muss man nicht die zeitgenossische stadtische Familie, wie sie Kharcev beschrieben hat und die von den sovietischen Ethnologen geschilderte landliche « Lebensart », verwechseln. Die von Schlesinger studierten Abweichungen der Familienpolitik, die Entwicklung der kolkosischen Landwirtschaft und die sovietische Industrialisierung kónnten teilweise eine Erklärung bieten.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1967
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Jean Cuisenier
Catherine Raguin
De quelques transformations dans le système familial russe.
Revue critique
In: Revue française de sociologie. 1967, 8-4. pp. 521-557.
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Cuisenier Jean, Raguin Catherine. De quelques transformations dans le système familial russe. Revue critique. In: Revue
française de sociologie. 1967, 8-4. pp. 521-557.
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Ж. Кюзенйе и К. Реген: Эволюция системы русской семьи. Критический обзор.
Этот критический обзор охватывает многочисленные источники и точки зрения, относящиеся к
эволюции великорусской семьи. Традиционная семья, в широком смысле слова, картину которой
восстанавливает Фридрих, распалась уже в начале двадцатого века. Современная городская
семья, описанная Харчевым, и « крестьянский быт », как его изображают советские этнологи,
однако, не совсем совпадают. Это объясняется с одной стороны семейной политикой, изменения
которой изучает Шлезингер, с другой стороны развитием колхозного строя и советской
индустриализацией.
Abstract
Jean Cuisenier and Catherine Raguin : On some transformations of the Russian family system. A critical
survey.
A critical survey grouping different sources and ideas on the transformation of the Russian family. The
traditional extended family whose system was reconstituated by Friedrich has broken up since the
beginning of the century. However the contemporary family in urban society described by Kharcev, and
the rural « way of life » described by Russian ethnologues, are not identical. Some elements of
explanation can be found in the variations of the family policy studied by Schlesinger, the development
of kolkhozian agriculture and the Soviet industrialisation.
Resumen
Jean Cuisenier y Catherine Raguin : Sobre algunas transformaciones en el sistema familial ruso.
Revista crítica.
Esa revista critica agrupa una pluralidad de fundamentos y de opiniones sobre las transformaciones de
la familia rusa. La familia extendida tradicional cuyo sistema fué reconstituido por Friedrich se rompió a
principios del siglo. La familia contemporánea en medio urbano que describe Kharchev, y el « modo de
vida » rural descrito por los etnólogos soviéticos, no se confunden. Elementos de explicación aparecen
en las variaciones de la politica familial que estudia Schlesinger, el desarrollo de la agriculture
koljoziana y la industrialización soviética.
Zusammenfassung
Jean Cuisenier und Catherine Raguin : Ueber einige Veranderungen in dem Familiensystem. Eine
kritische Uebersicht.
Diese kritische Uebersicht stellt mehrere Quellen und Standpunkte zusammen, die die Veränderung der
russischen Familie betreffen. Die traditionelle zahlenmassig grosse Familieneinheit, wie man sie nach
Friedrichs Arbeiten kennt, brach am Anfang des Jahrhunderts zusammen. Trotzdem muss man nicht
die zeitgenossische stadtische Familie, wie sie Kharcev beschrieben hat und die von den sovietischen
Ethnologen geschilderte landliche « Lebensart », verwechseln. Die von Schlesinger studierten
Abweichungen der Familienpolitik, die Entwicklung der kolkosischen Landwirtschaft und die sovietische
Industrialisierung kónnten teilweise eine Erklärung bieten.R. franc. Sociol, VIII, 1967, 521-557
Jean CUISENIER et Catherine RAGUIN
De quelques transformations
dans le système familial russe
Revue critique
C'est une thèse généralement soutenue, depuis Max Weber, que l'indus
trialisation a pour effet de réduire la taille de la famille, d'en modifier la
composition, et d'en restreindre les fonctions. La démonstration qu'en
fournit Max Weber lui-même, il est vrai, est beaucoup plus complexe que
les commentateurs ne le donnent généralement à penser : elle se fonde sur
la comparaison de plusieurs séquences d'événements, ceux qui, en Europe
occidentale, à la fin du Moyen-Age et au début de la Renaissance, ont
marqué la naissance des banques et la transformation des domaines se
igneuriaux, ceux qui, en Grèce antique, ont conduit à la fondation « d'er-
gastères », qui, enfin, ont amené, en Chine, à la formation d'une
bureaucratie mandarinale (1). Reprise et appliquée à un matériel nouveau,
les données qu'offre la société américaine entre les années 1930 et 1950,
la thèse weberienne n'a pas été substantiellement transformée par Talcott
Parsons : le sociologue américain enregistre, lui aussi, une réduction de la
taille de la famille, une modification de sa composition, et une diminution
de ses fonctions. Mais à la différence de Max Weber, il met l'accent sur le
côté positif que le processus a pour l'institution familiale : les changements
survenus dans la famille américaine doivent être interprétés, selon lui,
moins comme les signes d'une désorganisation, que comme les marques
d'une différenciation. En effet, du fait que les unités de parenté autres que
la famille nucléaire perdent de plus en plus de leur importance, les fonctions
auparavant remplies par la famille sont transférées à d'autres groupes. Ainsi
arrive-t-il que plus grande est la spécialisation des fonctions attribuées à la
famille dans le système social, plus grande est la dépendance de la société
à l'égard de ce groupe, pour les fonctions qui lui sont spécifiques (2).
Plus de douze ans se sont écoulés depuis Family, Socialization and Inter
action Process, plus de vingt-cinq ans « The Kinship System of the
Contemporary United States » et « Age and Sex in the Social Structure of
the United States» (3). Les liaisons entre industrialisation, urbanisation et
(1) Weber, M., Wirtschaft und Gesellschaft. Tubingen, Winckelmann, J. C. B. Mohr
(Paul Siebeck), 1956, 1033 p., 2e partie, chapitre 3.
(2) Parsons, T. and Bales, R. B. Family, Socialization and Interaction Process, Glencoe.
The Free Press, 1955, pp. 3-10.
(3)T., « The Kinship System of the Contemporary United States », American
Anthropologist, 45, 1943, pp. 22-38; «Age and Sex in the Social Structure of the United
States », American Sociological Review, 7, 1942, p. 615.
521 Revue française de sociologie
transformations dans la famille apparaissent, au fur et à mesure que le
capital d'enquêtes disponible s'accroît, de plus en plus complexes (4). Dans
une revue des enquêtes accessibles, Goode ne s'est-il pas attaché à montrer
que nulle part où les transformations du système familial pouvaient être
appréhendées avec quelque précision, ce processus ne pouvait être traité
comme dépendant de l'industrialisation ? (5). Ainsi du moins en va-t-il aux
U.S.A. et en Europe occidentale, dans les pays arabes et au Moyen-Orient,
en Afrique, en Amérique latine, en Chine et au Japon. Curieusement, Goode
a laissé en dehors de son champ d'investigation la Russie soviétique. Nul
terrain, pourtant, n'est plus propice à une révision de la théorie courante,
et à une remise en cause de la thèse d'après laquelle les transformations du
système familial sont à expliquer primordialement comme des effets de pro
cessus qui se déroulent ailleurs, dans le système économique ou dans le
système d'éducation notamment. Or l'ethnographie et la sociographie de la
société russe d'avant la révolution, les enquêtes de Cajanov et des néo-populi
stes, les travaux soviétiques contemporains enfin, offrent un matériel d'une
richesse et d'un intérêt exceptionnels pour le théoricien. La publication, en
un court espace de temps, de l'ouvrage majeur de Cajanov aux Etats-Unis
et en France, par Thorner et Kerblay, d'un matériel ethnographique d'ori
gine soviétique de plus en plus important, aux U.S.A., par S. et E. Dunn,
des premières grandes enquêtes sociographiques soviétiques, en U.R.S.S.,
fournit l'occasion de reprendre, sur données neuves, le problème laissé ouvert
par Max Weber : à quel avenir l'institution familiale est-elle promise, quand
le système économique est caractérisé par une industrialisation rapide, une
direction bureaucratique, et une idéologie socialiste ?
On ne cherchera pas, ici, à donner une solution pleinement élaborée au
problème, ni à en développer thématiquement le traitement. Le but de cette
revue critique est plus limité : présenter les principaux résultats récemment
acquis par l'ethnographie et la sociographie russes contemporaines, à la
lumière des discussions qui animent la soviétologie d'aujourd'hui. Le
terrain est nettement circonscrit : la Russie; on ne trouvera donc, ici, aucune
indication sur la manière dont le problème se pose dans les républiques
soviétiques d'Asie centrale et en Sibérie (6). Les ouvrages seront présentés
selon qu'ils traitent de la famille russe avant la révolution, de la nouvelle
législation familiale dans ses rapports avec les transformations de la société
globale, de la famille urbaine russe d'aujourd'hui et de la famille rurale
russe contemporaine. (Voir la «Bibliographie», p. 550.)
(4) Goode, W. J., « L'industrialisation et les changements familiaux », in Industrial
isation et Société, Symposium publié sous la direction de B. F. Hoselitz et W. E. Moore,
Paris, La Haye, Unesco et Mouton, 1963.
(5) Goode, W. J., World Revolution and Family Patterns, London, The Free Press
of Glencoe, 1963, 432 p.
(6) Pour une présentation critique de ces travaux, cf. E. et S. Dunn, « Soviet Regime
and Native Culture in central Asia and Kazakhstan: the major peoples ». Current Anthro
pology, June 1967, pp. 147-183. On lira les commentaires de cet article par les membres
de l'Institut d'Ethnographie Nikluho-Maklaia, de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S.,
ibidem, pp. 184-195.
522 Jean Cuisenier et Catherine Raguin
I. — La famille traditionnelle russe avant la révolution
Sur tout le territoire de la Russie du Nord et du Centre, la famille grand-
russe est une unité sociale relativement homogène. Les paysans russes,
fuyant les seigneurs envers qui ils étaient endettés et l'Etat qui les imposait,
sont accoutumés depuis le Moyen-Age aux plus fréquents déplacements.
Comparant la grande famille russe (semejnaja obščina) (7) aux groupes
familiaux des anciens Slaves, des anciens Germains et des peuples du Cauc
ase, l'ethnographe soviétique Kosven [12] * s'applique à montrer, dans
un ouvrage sur la communauté familiale, comment le sol, plutôt ingrat et
argileux, de la Russie forestière était propice à une agriculture de groupe.
La structure sociale communautaire du mir, qui redistribuait périodique
ment les terres aux familles, attachait plus le paysan à sa famille qu'à sa
terre, puisqu'il n'en était pas propriétaire. Ce système, commode pour
l'administration et la levée des impôts, a été artificiellement renforcé par le
gouvernement à partir du XVIIe siècle. Mais c'est lui qu'on trouve en action
en plein XIXe siècle, et c'est lui que l'ethnographie contemporaine s'emploie
à caractériser avec la plus grande précision.
La principale source, ici, est l'excellente étude de Friedrich [8], fondée
sur des documents littéraires, historiques, et lexicographiques, en particulier
le dictionnaire de Dahl [4]. Elle a donc pour matériel la langue parlée des
paysans adultes, saisie entre 1800 et 1850; mais le modèle dégagé semble
valide pour la période allant de 1700 jusqu'à 1900. Malgré la distance
sociale qui sépare les paysans de la noblesse, la terminologie familiale des
nobles de campagne, telle qu'elle apparaît, dans les romans par exemple,
est très proche du modèle paysan. Il n'y a jamais eu de petit peuple urbain
en Russie, et les débuts de l'industrialisation n'ont pas modifié le système
social : les salaires étaient bas, l'ouvrier-paysan (otkhodnik) est peu
influencé par la ville, et revient toujours une partie de l'année au village,
comme le rapportent, d'autre part, les ethnographes de Virjatino [14]. Il
semble donc logique de reconstruire le système général de la parenté grand-
russe au début du XIXe siècle, en insistant sur la structure sociale paysanne
et le fondement économique des unités de parenté (8).
Le groupe familial constitué en unité de résidence (obščina) pouvait,
rappelle Friedrich, comprendre jusqu'à quarante personnes, dont un couple
âgé, plusieurs fils mariés, des alliés divers, et des veuves, enfants naturels,
ou serviteurs, attachés à la maisonnée à titre de domoscadcy [8]. La rési-
(7) La transcription adoptée est la transcription internationale, où kh correspond à
une gutturale proche du r français, z, c, s, se, à des chuintantes proches respectivement
des g de geai,, tch, ch, et chtch français; с désigne la dentale traduite par ts en français.
La semi-voyelle /, yod du français fille, sert de premier élément pour une voyelle molle,
et ' correspond à la palatalisation suivant une consonne. Pour les termes de parenté
on a noté différemment le e (se prononce je en général) et le jo, qui, semblables dans la
graphie, diffèrent phoniquement; pour les autres termes russes, nous n'avons pas fait la
différence.
* Les chiffres entre crochets carrés renvoient aux références bibliographiques en fin
d'article.
(8) Murdock, G. P., Social Structure, New York, McMillan, 1949, pp. 75-78.
523 Revue française de sociologie
dence était patrilocaie en général, à l'exception de quelques familles fra
ternelles, présidées par l'aîné des frères (bat'ja) et de familles incluant des
gendres uxorilocaux (primaki). C'était un groupe organisé, qui, en tant
que tel, survivait à la mort d'un de ses membres. Ses droits sur la terre, la
propriété du bétail, de l'équipement, de la maison, le produit agricole, et
les salaires en nature ou en espèces gagnés par les membres de la famille
étaient communs à l'ensemble familial, et n'étaient pas sujets à héritage.
La gestion en revenait au chef de famille (glava sem'i) [16]. De la notion
vieux-slave de lignage paternel (rod) dérivent les termes désignant les con
sanguins (rodstvo, rodnye). Le statut du chef de famille (glava serai) s'héri
tait en ligne paternelle, mais le chef de famille pouvait être déposé par un
conseil de famille, et en cas de veuvage, des matriarcats transitoires pou
vaient s'instituer. La fonction de chef de famille incluait « la collecte des
impôts, le jugement des disputes, le représentation dans les conseils supé
rieurs, l'appel au service militaire, la levée de taxes auprès de membres
éloignés de la famille, et enfin les négociations de mariage » [8] . La réforme
de Stolypin de 1906 modifiera à ce sujet la loi coutumière en deux sens
opposés. D'une part, elle supprimera le droit du chef de famille à restreindre
la liberté de mouvements des membres du ménage, et à s'opposer à toute
division du ménage. D'autre part, elle consacrera son pouvoir en lui
remettant personnellement la propriété des terres, des moyens de production,
et de la maison, supprimant ainsi la propriété communautaire de la famille
[16]. Si c'était le maître de maison (khozjain), qui répartissait les travaux
des champs entre les membres de la maisonnée, la maîtresse de maison
(khozjajka) , elle, dirigeait les travaux ménagers échus aux femmes. Celles-ci
participaient aussi aux travaux agricoles légers, et s'occupaient du potager.
Les femmes mariées avaient chacune leur jour de cuisine auprès du poêle
(peč) [14].
Ces indications descriptives ne trouvent toutefois pleinement leur sens
que si on les éclaire par une analyse rigoureuse de la terminologie de
parenté. Or Friedrich montre, de manière très convaincante, que dans le
système russe, malgré l'insistance patrilinéaire, la descendance est bilinéaire.
Quatre lignes collatérales sont distinguées pour les deux sexes, et trois ou
quatre générations ascendantes et descendantes (figure 1 ) . Pour les coll
atéraux des parents, et au-delà de la deuxième ligne collatérale pour les
générations qui ne sont pas plus âgées, on emploie les adjectifs spéciaux de
parenté dvojurodnyj et trojurodnyj.
Plusieurs configurations secondaires spécifient cette structure d'ensemble.
C'est ainsi que les termes qui désignent l'oncle (djadja ou djaduska) et le
grand-père (ded ou deduska) sont morphologiquement proches et réfèrent
linguistiquement à une catégorie de mâles plus âgés et autoritaires, que
l'on retrouve exprimée dans les termes d'adresse, puisqu'on disait « vous »
(vy) à ses aînés. Le parrain (krestnyj otec), mot à mot « père par la croix»,
a des fonctions importantes : il préside au baptême, surveille l'éducation,
et participe à la conclusion du mariage de son filleul. La marraine (krest-
naja mať) a par contre des fonctions moins prononcées. Comment les
ethnologues interprètent-ils les faits de structure, que manifeste Friedrich ?
On sait que, pour l'explication des processus, l'ethnologie soviétique se
524 Jean Cuisenier et Catherine Raguin
réclame toujours de Morgan. C'est ainsi que Kosven [13], envisageant la
famille russe dans son évolution à partir du matriarcat, rapproche les fonc
tions du parrain de celles de l'oncle maternel (materinskij djadja). Les
relations entre la mère et le parrain comme entre le père et la marraine
sont interdites, « car archaïquement ils sont des germains (rodnye sestry i
braťja) », écrit Kosven. En affinité avec ces classements, l'éducation des
enfants les préparait au respect du chef de famille et de ses frères. On
connaît d'autre part le rôle attribué par Gorer [10] au lange des nourrissons,
qui restreignait leurs mouvements de façon douloureuse et frustrante; les
parents ne s'occupaient pas de leurs enfants, qu'ils laissaient à la garde de
la grand-mère (babuška) et de jeunes nourrices de neuf à dix ans
(njanuški) [1]. Les enfants n'avaient pas d'intimité avec leurs parents à
qui ils devaient une stricte obéissance : « je l'ai dit une fois, c'est tout » [14].
Mais Dicks [5] montre, sur un échantillon d'émigrés russes aux U.S.A.,
combien le Russe a une image ambivalente de sa mère, à côté d'une
image relativement neutre et douce de son père, malgré l'autorité qui lui
est reconnue.
prasur praščurka
PaPaPaFa PaPaPaMo
praděd prababa
PaPaFa PaPaMo
ded dv. baba dv. ded baba
PaPaBr PaFa PaMo PaPaSi
dv. djadja djadja otec mať tjotja dv. tjotja
PaPaSbDa PaPaSbSo PaBr Fa Mo PaSi
tr. brat dv. brat brat sestra dv. sestra tr. sestr.
PaSbSo Br Si PaSbDa PaPaSbChDa
doč' dv. plem. plemjannik svn plemjannica dv. plem.
PaSbChSo SbSo Da SbDa PaSb ChDa So
vnušataja vnusatyj
plem. ou dv. plein., ou dv. vnuk vnučka
vnuk vnučka ChSo ChDa SbChSo SbChDa
pravnuk pravnučka
ChChSo ChChDa
Fig. 1. — Les termes russes de consanguinité.
Abréviations : dv., dvojurodnyj : en seconde ligne; tr., trojurodnyj : en troisième ligne;
au féminin dvo. et trojurodnaja); Fa, Mo, etc., cf. G. P. Murdock, Social Structure, op. cit.
Le frère, sa femme, son fils et sa fille {brat, bratanikha, bratič, bratanna),
poursuit Friedrich, étaient terminologiquement groupés dans une même
classe, et la sœur et son fils (sestra, sestrič) dans une autre. Enfin, les rela
tions « verticales » de descendance étaient largement équilibrées par les
relations « horizontales » entre pairs selon l'âge. Le degré de collatéralité
pouvait tomber lorsqu'on se référait à des cousins proches, que l'on désignait
alors comme des frères (braťja). Il existait de plus tout un ensemble de
525 Revue française de sociologie
liens rituels unissant les germains dans une même classe : fraternité rituelle
(pobratimstvo) , scellée par l'échange de la croix portée autour du cou, la
parenté rituelle liant parrain et marraine au père et à la mère de l'enfant
(kumov'ja) et rapprochant en une seule classe respectivement les co-beaux-
parents des jeunes mariés {svaty), et les co-germains de lait (moločnye
braťja), nourris par la même femme [8]. De vastes parentèles, de prin
cipe bilinéaire (rodnye), entouraient donc l'individu, incluant aussi, comme
on va le voir, divers types d'alliés.
Contrairement à la terminologie de la consanguinité, l'ensemble des
termes d'alliance comporte peu d'extensions homonymiques de type rituel
ou symbolique. C'est donc un système de termes beaucoup plus « pur », ou,
pour reprendre les distinctions de Lévi-Strauss, plus «élémentaire» (9).
Dans la liste qui suit, établie par Friedrich [8], on a noté le nombre de
synonymes ou d'alternances entre parenthèses, et les pluriels « irréguliers »
qui sont d'anciens collectifs. On peut distinguer sept grandes catégories
d'alliés.
I. — Les alliés du premier ordre (10), reliés directement au locuteur :
1. mut: mari; mužja.
2. zena : épouse.
II. — Les alliés du second ordre, formés de deux sous-ensembles :
d'abord les consanguins de l'époux, que Friedrich appelé alliés de type AC
(affine' s consanguine) :
3. svjokor (2), père du mari.
4. svekrov' (5), mère du
5. tesť, père de la femme.
6. tjošča, mère de la
7. dever', frère du mari, (mari de la sœur du mari); dever'ja.
8. zolovka (2), sœur du mari.
9. šurin (2), frère de la femme; sur'ja.
10. svojašenica (7), sœur de la femme.
puis les alliés des consanguins, type С A (consanguine' s affine) :
11. bratanikha (1), femme du frère, du cousin, ou du frère rituel.
12. snokha, femme du fils (d'un homme).
13. zjať, mari de la sœur, mari de la fille, (mari de la sœur du mari); zjat'ja.
14. nevěstka, femme du frère, femme du fils (d'une femme), (femme du frère
du mari).
III. — Les alliés du troisième ordre, impliquant la liaison par l'intermédiaire
de deux parents, se subdivisent aussi en deux sous-groupes :
(9) Lévi-Strauss. Les structures élémentaires de la parenté. Paris, Presses Universit
aires de France, 1947.
(10) J'emploie cette expression pour rendre ce que les théoriciens de la parenté
appellent, en anglais, primary relations. Cf. J. Cuisenier. « Pour l'utilisation des calcula
trices électroniques dans l'étude des réseaux de parenté ». Journées internationales d'études
sur les méthodes de calcul dans les sciences de l'homme, Rome, 4-6 juillet 1966 (à
l'impression).
526 Jean Cuisenier et Catherine Raguin
II est hors de question d'exposer ici, dans tous ses détails, l'interpréta
tion que Friedrich donne de ce tableau, catégorie par catégorie. Elle n'est
pas moins intéressante pour le théoricien que pour le soviétologue : c'est
pas à pas, sous-ensemble par sous-ensemble, que l'auteur montre quelle
affinité il y a entre la structure d'un système de termes et la structure
d'un système d'attitudes. Il faudrait, pour la discuter, en rapprocher les
conclusions, obtenues par analyse sémantique, des travaux ethnographiques
soviétiques pertinents [1, 14]. Qu'il suffise, ici, de marquer les points prin
cipaux, en reprenant les sept catégories d'alliés distinguées dans le tableau.
Pour les alliés du premier ordre, l'égalité de générations était faible
ment connotée. Or l'observation ethnographique rétrospective montre que
les seconds mariages avec des femmes beaucoup plus jeunes ou plus âgées
n'étaient pas rares [6]. Selon Dicks, l'image sévère de la mère était trans
férée sur la femme, et l'homme russe partait à la recherche de femmes plus
jeunes [10]. Friedrich note lui-même que la relation de domination entre
l'homme et la femme était fortement marquée, bien que dans la plupart
d'abord les alliés du germain d'un époux, type АСА :
15. svojak, mari de la sœur de la femme, mari de la sœur, (mari de la sœur
du mari).
16. jat rov' (5), femme du frère du mari, femme du frère, (femme du frère de
la femme).
puis les consanguins d'époux de consanguins, type CAC (consanguine' s
affine' s consanguine) :
17. svat, père de l'époux de l'enfant; svatov'ja; également allié mâle.
18. svaťja, mère de l'époux de l'enfant, allié féminin.
IV. — Les « demi-parents » [step-relatives) :
19. (v)očim (2), deuxième mari de la mère.
20. mašekha (2), femme du père, marâtre.
21. pasynok (4), fils de l'époux, d'un mariage précédent.
22. padšerica (8), fille de l'époux, d'un mariage précédent.
23. svodnyj brat, demi-frère.
24. svodnaja sestra, demi-sœur.
V. — L'ensemble uxorilocal :
25. primak (4), zjať gendre uxorilocal.
26. vodvorka (5), fille uxorilocale.
VI. — La classe générale des alliés :
27. svojstvennik, allié masculin.
28. svojstvenica, allié féminin.
29. djadina, femme du frère du père ou de la mère.
VII. — Les alliés aînés :
30. djadja (5), frère du père ou de la mère (mari de la sœur du père ou de la
mère); djad'ja.
31. tjotja (11), frère du père ou de la mère, (femme du frère du père ou de la
mère).
527 Revue française de sociologie
des droits et obligations les femmes étaient traitées à égalité avec les
hommes. Mais les affinités entre structure du système des termes et structure
du système des attitudes ne vont pas au-delà de ces généralités.
Pour les alliés du second ordre, il n'en va plus de même. Le tableau
ci-dessous présente les termes principaux avec leurs composantes. Friedrich
distingue quatre dimensions conceptuelles :
AC CA
lien M lien F lien F lien M
M F M F M F
Générations + svjokor svekrov' tesť tjosča 0 dever' zolovka surin svěs' zjať nevěstka — zjať
Fig. 2. — Structure du système des termes dénotant les alliés du second ordre,
d'après Friedrich.
1. Priorité de l'alliance : relation issue du mariage d'ego (AC, consan
guin d'un allié), ou du mariage d'un consanguin d'ego (CA, allié d'un
consanguin). — 2. Lien (sexe du parent intermédiaire), M masculin,
F féminin. — 3. Génération, -f-, 0, — , génération relative ascendante,
d'ego, descendante. — 4. Sexe, M masculin, F féminin.
La première sous-classe, AC, comprend huit termes symétriques, consan
guins du mari, consanguins de la femme. Le composant du sexe du parent
intermédiaire est ici plus important que la génération, car il implique les
différentes appartenances post-maritales. Les quatre termes désignant les
beaux-parents connotent l'autorité de la génération supérieure. Les jeunes
femmes étaient soumises à de leur beau-père (svjokor), avec qui
elles avaient des relations très particulières. Des relations sexuelles entre
le beau-père et sa jeune bru (snokha) sont en effet rapportées comme coutu-
mières, sous le nom de snokhačestvo. « C'était en partie le résultat des
migrations de travail des hommes, et de la nature du mariage initial, mais
cela pourrait aussi être pris comme un indice supplémentaire d'extrême
patriarcat », rapprochant la famille russe de la famille étendue polygy-
nique [3]. Les relations d'une femme avec sa belle-mère (svekrov), auto
ritaire, choyant ses filles, et accablant la bru de travail, étaient souvent très
mauvaises. Par comparaison, les relations réciproques d'un homme et du
père et de la mère de sa femme [tesť et tjosča) sont neutres, d'autant plus
que ces derniers n'étaient que des parents que l'on visite dans d'autres
villages.
Si l'on examine ensuite les relations entre ego et les germains de l'époux,
on verra qu'elles composent une structure en affinité avec les règles d'alliance
et de résidence. La femme entretenait des relations amicales avec son
beau-frère (dever') et ceci sans attestation de sexuelles. On peut
l'expliquer par le contrat de loyauté réciproque qui liait les frères. Les
rapports d'une femme avec sa belle-sœur étaient par contre franchement
mauvais : « sept dever ja sont ma joie, et une zolovka est mon poison »,
dit un proverbe. L'étymologie populaire rapproche en effet zolovka et son
alternance zolva, de la racine zl-, qui signifie la méchanceté. Les fonctions
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