Débats autour des fouilles archéologiques à Osaka, 1917-1920 - article ; n°1 ; vol.32, pg 25-63
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Débats autour des fouilles archéologiques à Osaka, 1917-1920 - article ; n°1 ; vol.32, pg 25-63

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Ebisu - Année 2004 - Volume 32 - Numéro 1 - Pages 25-63
Modern anthropology and archaeology appear in Japan at the end of the xixth century, in the context of state modernization. Centered on the Imperial university of Tokyo and on the Imperial Museum, the scholars of this scientific field consider the Japanese settlement as the result of an invasion of the archipelago : the Japanese would have repulsed the Ainos to the north, putting an end to the prehistoric times.
After the chair of Archaeology has been created, at the Imperial university of Kyoto, a new group of scholars centered on Hamada Kôsaku, maintain on the contrary that the Japanese settlement does possess some continuity with that of the prehistoric times, and imagine « Japanese prehistoric times » upon the archipelago. In 1917-1919, this new group of anthropologists and archaeologists rally other scholars of the provinces, like the Imperial university of Tôhoku, and oppose the capital's academism about the interpretation of the excavations in the site of Ko, in the suburbs of Osaka. The « Kyoto School » try to re-think the accepted paradigm of the alternance of the settlement, and substitute for a continuist interpretation of the Japanese people on the archipelago. This new discourse, opposed to the predominant one of the capital, does not have large echoes. In fact, at the same time, the annexionnism does maintain the idea of the common origins of Japanese and Korean, according to which the Japanese's origins are on the continent.
L'anthropologie et l'archéologie modernes apparaissent au Japon à la fin du xixe siècle, dans le cadre de la modernisation de l'Etat. Centré sur l'Université impériale de Tokyo et sur le Muséum impérial, ce champ du savoir scientifique pense le peuplement japonais comme le résultat de la conquête de l'archipel, les Japonais ayant repoussé les Aïnous au nord, mettant ainsi fin à la Préhistoire.
Suite à la création, en 1916, d'une chaire d'archéologie à la nouvelle Université impériale de Kyoto, un nouveau groupe de chercheurs, autour de Hamada Kôsaku, va estimer, inversement, que le peuplement japonais possède quelque continuité avec celui de la Préhistoire, imaginant une « Préhistoire japonaise » de l'archipel. Ce nouveau groupe d'archéologues et d'anthropologues rallie à lui les chercheurs de province, tels ceux de l'Université impériale du Tôhoku, pour se dresser contre le monde académique de la capitale au sujet de l'interprétation des fouilles du site de Ko, dans la banlieue d'Osaka, réalisées en 1917 et en 1919. L'« École de Kyoto » tente de repenser le paradigme admis de l'alternance des peuples sur l'archipel, pour y substituer une interprétation en continuité du peuplement. Ce nouveau discours ne bénéficie alors que d'échos restreints, tandis que le monde académique dominant soutient les thèses annexionnistes de la filiation commune nippo-coréenne, selon lesquelles les Japonais viendraient du continent.
39 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2004
Nombre de lectures 29
Langue Français
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Arnaud Nanta
Débats autour des fouilles archéologiques à Osaka, 1917-1920
In: Ebisu, N. 32, 2004. pp. 25-63.
Citer ce document / Cite this document :
Nanta Arnaud. Débats autour des fouilles archéologiques à Osaka, 1917-1920. In: Ebisu, N. 32, 2004. pp. 25-63.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ebisu_1340-3656_2004_num_32_1_1378Abstract
Modern anthropology and archaeology appear in Japan at the end of the xixth century, in the context of
state modernization. Centered on the Imperial university of Tokyo and on the Imperial Museum, the
scholars of this scientific field consider the Japanese settlement as the result of an invasion of the
archipelago : the Japanese would have repulsed the Ainos to the north, putting an end to the prehistoric
times.
After the chair of Archaeology has been created, at the Imperial university of Kyoto, a new group of
scholars centered on Hamada Kôsaku, maintain on the contrary that the Japanese settlement does
possess some continuity with that of the prehistoric times, and imagine « prehistoric times »
upon the archipelago. In 1917-1919, this new group of anthropologists and archaeologists rally other
scholars of the provinces, like the Imperial university of Tôhoku, and oppose the capital's academism
about the interpretation of the excavations in the site of Ko, in the suburbs of Osaka. The « Kyoto
School » try to re-think the accepted paradigm of the alternance of the settlement, and substitute for a
continuist of the Japanese people on the archipelago. This new discourse, opposed to the
predominant one of the capital, does not have large echoes. In fact, at the same time, the annexionnism
does maintain the idea of the common origins of Japanese and Korean, according to which the
Japanese's origins are on the continent.
Résumé
L'anthropologie et l'archéologie modernes apparaissent au Japon à la fin du xixe siècle, dans le cadre
de la modernisation de l'Etat. Centré sur l'Université impériale de Tokyo et sur le Muséum impérial, ce
champ du savoir scientifique pense le peuplement japonais comme le résultat de la conquête de
l'archipel, les Japonais ayant repoussé les Aïnous au nord, mettant ainsi fin à la Préhistoire.
Suite à la création, en 1916, d'une chaire d'archéologie à la nouvelle Université impériale de Kyoto, un
nouveau groupe de chercheurs, autour de Hamada Kôsaku, va estimer, inversement, que le
peuplement japonais possède quelque continuité avec celui de la Préhistoire, imaginant une «
Préhistoire japonaise » de l'archipel. Ce nouveau groupe d'archéologues et d'anthropologues rallie à lui
les chercheurs de province, tels ceux de l'Université impériale du Tôhoku, pour se dresser contre le
monde académique de la capitale au sujet de l'interprétation des fouilles du site de Ko, dans la banlieue
d'Osaka, réalisées en 1917 et en 1919. L'« École de Kyoto » tente de repenser le paradigme admis de
l'alternance des peuples sur l'archipel, pour y substituer une interprétation en continuité du peuplement.
Ce nouveau discours ne bénéficie alors que d'échos restreints, tandis que le monde académique
dominant soutient les thèses annexionnistes de la filiation commune nippo-coréenne, selon lesquelles
les Japonais viendraient du continent.n° 32, Printemps-Été 2004 Ebisu
D, 'EBATS AUTOUR DES FOUILLES ARCHEOLOGIQUES
À OSAKA, 1917-1920
Arnaud NANTA
Université Paris 7 - Denis Diderot
L'anthropologie et l'archéologie modernes apparaissent au Japon à la
fin du xixe siècle, dans le contexte de la modernisation de l'État et de la
mise en place du système universitaire, avec les réformes de l'ère Meiji
(1868-1912). Ces deux savoirs participent du processus de construction
de l'identité japonaise moderne, dans son rapport à l'altérité et dans sa
relation au passé. Ils fonctionnent tous deux selon des thématiques proches
de leurs homologues en Europe à la même époque. Opérant au sein d'un
même champ scientifique, qui associe géologie et sciences de la nature,
l'anthropologie et l'archéologie questionnent d'une part les populations
limitrophes de l'Etat-nation japonais, et s'efTorcent, d'autre part, de mettre
en lumière la filiation de la nation moderne.
La première société d'anthropologie et d'archéologie est créée en 1884,
au sein de l'Université de Tôkyô (fondée en 1877 ; l'université impériale).
Les principaux responsables de cette société, tels TsUBOl Shôgorô if #
îESÊR (1863-1913) ou Koganei Yoshikiyo 'b&#&m (1858-1944)1,
sont préoccupés par trois questions majeures : l'altérité des îles du nord (les
Aïnous), l'étude des « tertres impériaux » (les kofun ~^M)2 et la question
préhistorique, dont l'enjeu est de déterminer la nature des peuplements
pendant l'actuelle période Jômon de l'archipel. Ces questions sont associées
tout comme elles s'opposent au sein des discours de l'anthropologie et
de l'archéologie. En effet, tandis que la protohistoire (périodes Yayoi et
Kofun) est pensée par ces chercheurs comme l'origine par excellence de
la Culture japonaise, la Préhistoire est associée à l'idée de barbarie et à
celle d'un peuplement autochtone aïnou : les Japonais succéderaient ainsi
aux « Aïnous préhistoriques » par le fait d'une conquête. Autrement dit, le
peuplement préhistorique est alors saisi en tant qu'altérité, c'est-à-dire en
opposition aux Japonais. Ce discours de la capitale est dominant à partir
de la fin du xixe siècle, relayé tant par la Société d'anthropologie que par le
Muséum impérial de Tôkyô. L'identité japonaise est clairement pensée en
rapport avec le continent asiatique, comme le résultat d'une conquête de
1 Arnaud Nanta, « Koropokgru, Aïnous, Japonais, aux origines du peuplement de
l'archipel », Ebisu n"30, Maison Franco-Japonaise, 2003, p. 123-154.
1 Nous renvoyons à l'article de Laurent Nespoulous, dans le présent numéro à Ebisu,
p. 3-24. 26 Arnaud NANTA
l'archipel durant l'Âge des métaux. Cette filiation continentale est d'autant
plus revendiquée que le Japon assoit son expansion coloniale en Corée
en 1905. Cette conception continentale des « origines » des Japonais est
accompagnée d'une exclusion progressive des populations aïnoues du
corps national.
Un second monde académique anthropologique et archéologique
voit le jour au milieu des années 1910, au sein de la nouvelle Université
impériale de Kyoto (fondée en 1897). Ces nouveaux archéologues de la
province vont se constituer en opposition par rapport à la recherche de la
capitale3, alors affaiblie par la disparition d'un de ses chefs de file, Tsuboi,
en 19 134. La première chaire d'« archéologie » (kôkogaku kôza ^l^^MJM)
au Japon est inaugurée en 1916, à l'Université impériale de Kyoto. Dès
lors, cette chaire, située au cœur du Japon historique et protohistorique,
dans l'« ancienne capitale » (koto ËÊftilS), devient le lieu et le moyen d'une
revendication identitaire différente de celle du paradigme établi. Face à
l'idée de substitution raciale et de filiation continentale, constituant alors
la conception admise des « origines » nationales, Hamada Kôsaku îftffl
UffË (1881-1938), qui occupe la chaire d'archéologie et sera président de
l'Université impériale de Kyoto, met en avant une possible continuité du
peuplement entre la Préhistoire et la protohistoire, et fait des « autochtones »
de l'archipel (jusque-là les Aïnous) les « ancêtres des Japonais »\ Dès lors,
tandis que deux universités s'affrontent, ce sont deux conceptions différentes
de la discipline — l'une fondée sur l'idée de la rupture et l'autre sur celle
de la continuité — qui s'opposent. Les enjeux de ces débats universitaires
sont liés à des conceptions différentes de l'identité japonaise : asiatique et
métissée, ou bien insulaire et constituée d'une « race unique ». Au-delà de
l'opposition de modèles, lorsque les chercheurs de Kyoto soutiennent que
les Japonais posséderaient une « filiation préhistorique » sur le sol même
de l'archipel, c'est la spécificité du « peuple japonais » qu'ils affirment.
Leurs théories sont également une critique des discours annexionnistes de
la « filiation commune », soutenus par le colonialisme — cette critique est
menée en invoquant la continuité du peuple japonais sur l'archipel.
3 Au sujet des archéologues des années 1910-1940, voir Tsunoda Bun.ei
(dir.), Kôkogaku Kyoto gakuha ^r^sCflS^/ft (L'« École de Kyoto » en archéologie),
Yûzankaku fêLliH, 1994, édition augmentée en 1997, 301 + i p. ; Saitô Tadashi %m&,
Sakazume Shûichi JSfn^f — et al. (dir.), Nihon kôkogaku senshû S^^^^ilft (Textes
choisis d'archéologie japonaise), Tsukiji shokan ilitiilfill, XXV vol., 1974-1975.
4 Arnaud Nanta, « Koropokgru, Aïnous, Japonais, aux origines du peuplement de
l'archipel », op. cit., p. 148.
5 C'est-à-dire le modèle mis en place par Koganei Yoshikiyo ou Torii Ryûzô JlJgj
1ÊM (1870-1953), selon lequel les «Aïnous préhistoriques» auraient été repoussés au
nord par le « peuple japonais » durant la protohistoire. Si Tsuboi ne partage pas leur
interprétation, tous ces chercheurs ont en commun une façon de saisir les révolutions
historiques comme des substitutions raciales. Voir Arnaud Nanta, op. cit. Débats autour des fouilles archéologiques à Ôsaka, 1917-1920 27
Nous présenterons dans cet article la genèse de l'« Ecole de Kyoto »,
c'est-à-dire la constitution du groupe des archéologues et anthropologues de
l'Université impériale de Kyoto, ainsi que les principaux protagonistes des
fouilles de 1917-1919. Celles-ci sont les premières fouilles archéologiques
poussées menées au Japon. Cette recherche nous permettra d'analyser les
débats et idées de ces chercheurs, et d'en saisir le double enjeu : critique
locale du paradigme substitutif dans le cadre du débat sur les origines
nationales, et lieu de lutte académique entre deux mondes universitaires
concurrents.
Tour d'horizon de la discipline au début de la décennie 1910
II existe deux groupes d'archéologie à la capitale au début des années
191 06. Tout d'abord, le laboratoire d'anthropologie de l'Université impériale
de Tokyo, autour de l'anthropologue Torii Ryûzô7. Ce laboratoire a
monopolisé les études préhistoriques et antiques durant l'ère Meiji, et a
mis en place le modèle, accepté, de la substitution raciale entre « Aïnous
préhistoriques » et Japonais. Un deuxième courant s'est organisé autour de
la Société d'archéologie (Kôko gakkai # t^^ET) et du Muséum de la maison
impériale de Tôkyô (Tokyo teishitsu hakubutsukan ïM.&'fô'^.Wfâ}^) . Les
membres dirigeants de ces deux institutions se recoupent, appartenant au
département Histoire du Muséum (Rekishi-bu Hl'iintë) : Miyaké Yonekichi
vi^î^ (1860-1929), Takahashi Kenji MWMft (1871-1929), ainsi que
Yatsui Sei.ichi '&Prfâ'-~ (1880-1959)8. Ce groupe de chercheurs soutient,
lui aussi, le paradigme substitutif sur l'archipel. Parallèlement, l'Etat
japonais adopte une attitude plus active, en reconnaissant l'importance
des sites préhistoriques et historiques. Ceux-ci se voient conférer un
statut protégé avec la « Loi de conservation des sites historiques, des sites
pittoresques et des sites naturels et espèces [rares] » en avril 19199.
6 Voir Saitô Tadashi, Nihon kôkogaku shi B^^^^ÏL (Histoire de l'archéologie
japonaise), Yoshikawa kôbunkan nr)H'î/\3Cij! , 1974, iv + xii + 349 + ixxx p., p. 200-201.
7 Les responsables du laboratoire sont alors : Torii et le biologiste Ishida Shûzô
UM (1879- 1940) jusqu'en 191 7, puis Matsumura Akira fâfJBt (1880- 1936) et Shibata
Tsune.e ^EBfêig (1877-1954).
8 Yatsui quittera la capitale en 1916, pour entrer au Musée du gouvernement général
de Corée. La revue-organe, créée en 1 896, devient la Revue d'archéologie {Kôkogaku zasshi
#£«!£) en 1910.
9 Shiseki meishô tennen-kinenbutsu bozon hô ^fë&WJiï&fà&Jfafô&fè. Votée le 10
avril 1919 à la Diète impériale, cette loi reste en vigueur jusqu'au 30 mai 1950, date
à laquelle elle est remplacée, quasiment en la forme, par la « Loi de protection du
patrimoine culturel » (bunka-zai hogo hô ~%ik$i{%fÈ. ïè). En janvier 1920, une liste en neuf
points vient préciser les sites nécessitant d'être protégés : (1) les sites relatifs à la famille
impériale, (2) les temples et sanctuaires, (3) les kofun, ainsi que (9) les sites archéologiques
et anthropologiques importants. Les sites protohistoriques (1 et 3) et préhistoriques (9) 28 Arnaud NANTA
La chaire d'archéologie est mise en place au sein de la faculté des lettres
de l'Université impériale de Kyoto, en septembre 1916. Ce nouveau
groupe va rassembler d'autres chercheurs, plus jeunes. À la différence du
laboratoire d'anthropologie, qui relève d'une faculté des sciences, la nature
de cette nouvelle chaire indique comment, semblablement à l'Europe,
X archeology qui prend pour objet l'Antiquité est distinguée des études
préhistoriques et de la question raciale, pour être rattachée au champ
de la littérature classique et de l'historiographie10. L'archéologie antique
est intégrée d'autant plus facilement à l'université qu'elle traite d'un
objet possédant une filiation jugée « évidente » avec les Etats modernes.
L'archéologie antique se construit au Japon dans un contexte similaire à
l'Europe, déjà dans certains esprits aux xvme et xixe siècles, en privilégiant
les sites antiques et protohistoriques, c'est-à-dire les périodes Heian et
Kofun, puis le Yayoi. Mais les deux thématiques des archéologies antique
et préhistorique s'interpénétrent, et il n'existe pas de frontière entre
l'anthropologie physique et une pure « archéologie des sites ».
Hamada Kôsaku fonde la chaire d'archéologie en 1916. Déjà
remarqué en 1898 dans la Revue d'anthropologie de Tokyo, où il insistait
sur l'importance des kofun du Kinki", Hamada fait des études d'histoire
occidentale à l'Université impériale de Tokyo, où il soutient en juillet
1905 un mémoire intitulé «Au sujet de la progression vers l'est de l'art
grec12 ». Un moment au comité de rédaction de la revue d'art Kokka H^
(La Fleur nationale)13, il devient chargé de cours à l'Université impériale
de Kyoto en 1909 en histoire de l'art et en archéologie. Il y est nommé
maître de conférences en 1913, avant de partir étudier à l'Université de
Londres sous la direction de Flinders Pétrie (1853-1942), un grand nom
de l'archéologie européenne de cette époque. De retour au Japon en mars
1916, il occupe la nouvelle chaire en septembre, puis devient professeur
sont bien mentionnés. Voir Inada Takashi fiaffl^o], « Iseki no hogo » MM<D%Wl (La
Protection des sites), Nihon kôkogaku S^#^f^ (L'Archéologie du Japon), Iwanami
shoten £&W£, 1986, vol. VII, xv + 302 p., p. 71-132.
10 L'Université impériale deTôkyô possède un département Histoire (Shigakka i¥^4)
au sein de la faculté des lettres depuis septembre 1887, mais aucune chaire d'archéologie.
V arch&ology européenne se pose au xixe siècle d'abord en tant que savoir étudiant la
Grèce, Rome et l'Egypte, et est ainsi liée aux lettres classiques et à la philologie.
11 TôkyôjinmigakuzasshiW?,hm&im, 1898, vol. XIII-147.
12 « Girisha teki bijutsu no tôzen o ronzu » ^WA^^W^'^M^ism'f .
13 Cette revue d'histoire de l'art est fondée en octobre 1889 par Okakura Tenshin
mû3i<ù (1862-1913) etTAKAHASHi Kenzo i&fltfêH (1855-1898). Leurs objectifs étaient
à la fois de donner des orientations pour la préservation et le développement des arts, ainsi
que de soulever la question des liens entre patrimoine, tradition et création artistique.
Voir Christophe Marquet, « Conscience patrimoniale et écriture de l'histoire de l'art
national », dans Jean-Jacques Tschudin et Claude Hamon, La Nation en marche,
Philippe Picquier, 1999, 260 p., p. 143-162. autour des fouilles archéologiques à Ôsaka, 1 91 7-1 920 29 Débats
en septembre 1917, docteur es lettres l'année suivante. Hamada occupe
une place centrale dans l'introduction de la méthodologie archéologique
moderne au Japon, posant les bases de ce qui sera bientôt appelé l'« Ecole
de Kyoto» {Kyoto gakuha MlPPM)14. Traducteur d'Oscar Montélius
(1843-1921)'\ il introduit au Japon la technique de fouille stratigraphique
et la typologie systématique des objets, notamment des céramiques, selon
la méthode appliquée en Angleterre et en Allemagne16. Son séjour européen
semble également avoir accentué sa problématique d'archéologie nationale,
une grande partie de son travail étant consacrée aux kofuri" '.
À partir de 1916, le laboratoire d'archéologie publie chaque année le
Rapport de recherches archéologiques de la faculté des lettres de l'Université
impériale de Kyôto^ (1916-1943). L'indépendance académique vis-à-
vis de Tokyo et l'introduction des méthodes modernes vont permettre,
d'une part, une professionnalisation plus poussée de ce champ et, d'autre
part, l'émergence de questionnements différents au sujet du peuplement ;
« cette [activité] constitua également un avertissement puissant face à la
tendance privilégiant, traditionnellement, la collecte des objets rares et
un culte voué aux artefacts19 », c'est-à-dire la pratique antiquaire héritée
du xixe siècle. Les artefacts ne sont plus des « objets rares » suscitant la
curiosité et la collection, mais des indicateurs chronologiques replacés dans
un paysage faisant sens20. Hamada affirme ces nouvelles orientations de
14 Pour la période 1920-1945, il faut aussi mentionner au moins Umehara Sueji
(1893-1983), et Yamano.uchi Sugao Ojfirf H (1902-1970) pour le Jômon.
15 L'ouvrage La Méthode {Die Méthode, Stockholm, 1903) de Montélius est traduit
en 1932 sous le titre Kôkogaku kenkyû hô #é"¥fiJf3i£*È. Hamada publie en parallèle son
Tsûron kôkogaku 3§§ra%è''P (Théorie générale d'archéologie), en 1922.
16 L'approche typologique des céramiques est défendue par l'archéologie allemande.
À la même époque, l'archéologie française tente une taxinomie technologique des
céramiques, en les classant selon leur mode de fabrication et non selon leur « type »
de forme ou de décor. Pétrie a été le premier à classer les céramiques égyptiennes en
séquences chronologiques, en 1 890- 1 89 1 . Voir Noël Coye, « La Tentative céramologique
des préhistoriens français », dans Claude Blanckaert, Les Politiques de l'anthropologie,
L'Harmattan, 2001, 493 p., p. 231-267 ; Eve Gran-Aymerich, «Archéologie et
Préhistoire : les effets d'une révolution », dans Éric Perrin-Samindayar, Rêver l'archéologie
au XIXe siècle, Presses de l'Université de Saint-Etienne, 2001, 323 p., p. 17-46.
17 Nihon kôkogaku senshû, op. cit., Arimitsu Kyôichi MitWi— (dir.), vol. XIII et
XIV : Hamada Kôsaku, vol. XIII, p. 2-8 et vol. XIV, p. 210-220 ; Saitô Tadashi, Nihon
kôkogaku shijiten (Dictionnaire historique de l'archéologie du Japon), Tôkyô dô shuppan
^ff^ttiffêc, 1984, vii + 743 p., entrée « Hamada Kôsaku » ; Tsunoda (dir.), 1997, op.
cit., chap. 2.
18 Kyoto teikoku daigaku bungakubu kôkogaku kenkyû hôkoku ~^
19 Saitô Tadashi, Nihon kôkogaku shi, op. cit., p. 202.
20 Au sujet de critiques homologues en Europe, voir Alain Schnapp, La Conquête du Passé,
Le Livre de poche, 1993, 51 1 p., notamment le chap. 2 : « L'Europe des antiquaires ». 30 Arnaud NANTA
la discipline en 1923, dans un article présentant « les tendances récentes
de l'archéologie »21, dans la Revue d'archéologie. Il insiste sur la transition
depuis la pratique antiquaire vers l'archéologie « scientifique » moderne :
La recherche archéologique japonaise récerite — bien qu 'elle ne soit pas
nécessairement supérieure à [ce qui ce faisait] antérieurement sur le plan du
volume de travail — a réalisé des avancées extrêmement nettes sur le plan de sa
nature /seishitsu tÊ %.]. Le simple fait que [l'archéologie] ait pu se défaire de cette
coloration antiquaire /kottôteki shikisai #îifr^fe^/ et faire sienne une attitude
de plus en plus scientifique /kagakuteki taido ^\W^W-M.] ne peut pas, me semble-
t-il, être sous-estimé. Les fouilles sont menées de façon plus scientifique, et on ne se
contente plus seulement de dégager des objets rares, pour se préoccuper maintenant d'
obtenir des matériaux scientifiques /gakujutsuteki shiryô -Pf!lÉfàîîf4/.22
Hamada oppose ici la « nature » du travail « scientifique » réalisé
notamment sous sa direction à la « quantité » de travail « antiquariste »
mené depuis la fin du xixe siècle. Cette différence avec le laboratoire
d'anthropologie est réelle, même pour le volume de travail réalisé, qui est
largement supérieur à celui des années 1890-1910. Mais les problématiques
sont-elles réellement différentes ? Comme nous allons le voir, ces nouveaux
chercheurs, dès 1917-1920, s'intéressent eux aussi à la question de la race,
bien qu'ils aboutissent à des conclusions radicalement différentes de celles
de leurs prédécesseurs.
Eté 1917 : les universitaires de Kyoto au site de Ko
Le laboratoire d'archéologie dirige de nombreuses fouilles après
1916 dans le centre et l'ouest de l'archipel, tandis que le laboratoire
d'anthropologie se concentre, lui, sur le Kantô et le Tôhoku après 1921-
1922. Tous ces travaux portent, directement ou indirectement, sur la
question du peuplement protohistorique et préhistorique de l'archipel. En
juin 1917, Hamada dirige des fouilles systématiques sur le site de Ko [HW
MWf, dans la banlieue d'Osaka23. Une seconde série de fouilles sera opérée sur
ce même site en août 1919. Enfin, Hamada et les membres du laboratoire
mènent en septembre 1919 des fouilles sur l'amas coquillier de Tsukumo
t^fUM^, à Okayama. Ces fouilles sont menées à une époque où domine
le paradigme de la substitution raciale entre « Aïnous préhistoriques » et
Culture Yayoi : Torii associe cette dernière aux « Japonais proprement
dits », les conquérants de l'archipel.
21 Hamada Kôsaku, « Kôkogaku kinji no sûsei » ^^^lèM^MWj (Les Tendances
récentes de l'archéologie), zasshi, 1923, vol. XIII-12, p. 757-772. Également
cité par Saitô Tadashi, Nihon kôkogaku shi, op. cit., p. 204.
22 Hamada Kôsaku, « Kôkogaku kinji no sûsei », op. cit., p. 758-759.
23 Noté aussi « Kou » en français. Situé sur les propriétés du Dômyô-ji ilBU^f , ce site
est parfois mentionné sous ce nom. Débats autour des fouilles archéologiques à Osaka, 1917-1920 31
Le rapport pour les premières fouilles à Ko est publié en mars 1918,
dans le deuxième fascicule du Rapport de recherches archéologiques. . . ,
sous le titre : « Rapport de fouilles du site de l'Âge de la pierre de Ko à
Kawachi » . Cette même année 1918, Hamada est nommé à la Commission
de recherche du Gouvernement Général de Corée sur les sites anciens24,
soulignant les liens de plus en plus étroits entre le sommet de l'université
et le colonialisme, depuis l'annexion de la péninsule en 1910. Le rapport
ostéologique pour Ko est rédigé par l'anatomiste Suzuki Buntarô $vfc
XÀiËiï (1864-1921), de la faculté de médecine de Kyoto : « Les Squelettes
dégagés notamment à Todoroki MM$fr à Higo, et à Ko à Kawachi »^ .
Les fouilles sont menées par Hamada du 2 au 6 juin 1917, ne pouvant
être prolongées à cause de l'arrivée de la mousson. Elles ont été précédées
par une reconnaissance géologique du terrain, menée par Hamada et le
géologue Ogawa Takuji 'NTO/p (1870-1941)26. Suzuki est présent sur
les lieux les 5 et 6 juin, en compagnie du médecin Adachi Buntarô )ÔL\L
XJk&\> (1865-1945) -crâniologue de l'Université impériale de Kyoto et
ancien élève de Koganei2 —, après la découverte d'un squelette la veille28.
La situation chronologique de l'industrie de ce site, « longuement
fouillé », n'est « cependant pas claire2'' ». Le rapport ostéologique de
Suzuki sera longuement discuté et critiqué, menant finalement aux
secondes fouilles de 1919. Pourtant, seuls trois squelettes sont trouvés en
juin 1917. C'est que Hamada et son équipe sont suivis sur les lieux par Torii
dès le début du mois d'août, puis par Ôgushi Kikujirô i\^W-!KΧ (?-?), de
l'Université de médecine d'Osaka30, qui trouve quinze squelettes en octobre.
24 Chôsen sôtoku-fu koseki chôsa i.inkai
25 Hamada Kôsaku (dir.), « Kawachi Ko Higo Todoroki nado nite hakkutsu seru
jinkotsu » r"JrtHlftlEfëa^K-Ci&ffl-£3À#, p. 61-76, dans Kyoto teikoku daigaku
bungakubu kôkogaku kenkyû hôkoku, Université impériale de Kyoto, Kyoto, mars 1918,
fascicule II, 76 + vii (japonais) + [24] (anglais) + planches en annexe. Ce même article
comprend le rapport des premières fouilles menées en mai 1917 à Todoroki à Higo
(département de Kumamoto). La première partie du fascicule, « Kawachi Ko sekki jidai
iseki hakkutsu hôkoku » fàïHWlfàiï&fêïiXMM^M^in, p. 1-48, porte exclusivement sur
Ko et donne son nom au rapport.
26 Géologue et géographe, Ogawa occupe alors la première chaire de géologie de
cette université. Il est l'auteur de nombreux rapports sur la métropole japonaise, Taiwan
et le continent, ainsi que d'ouvrages théoriques. Ogawa est considéré comme le géologue
le plus important au Japon après l'Allemand Edmund Naumann (1854-1927).
27 Adachi est diplômé à la faculté de médecine de l'Université impériale de Tôkyô en
1898. Il entre alors à l'Université impériale de Kyoto où il terminera sa carrière comme
professeur honoris causa. Adachi occupe une place importante dans l'anthropologie
physique d'avant 1945, mais ne se prononce que peu sur la question des « origines ».
28 Hamada décrit la progression en détail des fouilles. Hamada Kôsaku, « Kawachi
Ko sekki jidai iseki hakkutsu hôkoku », op. cit., p. 7-12.
29 Helmut Loofs-Wissowa, dans André Leroi-Gourhan, Dictionnaire de la
Préhistoire, PUF, 1988, 1997, viii + 1277 p., entrée « Kou », p. 606. 32 Arnaud NANTA
Torii trouve, pour sa part, trois corps, qu'il confie à l'analyse de Koganei.
L'anthropologue physique de Tokyo les présente dans la livraison de
décembre de la Revue d'anthropologie, soit avant la publication du rapport
de Hamada. Il aboutit à la conclusion que ces squelettes sont d'évidence
« aïnous », affirmant à nouveau le paradigme de la substitution raciale
entre « Aïnous préhistoriques » et « Japonais proprement dits », c'est-à-
dire le peuple japonais31.
Débats sur la race de Ko : Aïnous ou Japonais ?
Lorsque Hamada rédige l'introduction du rapport, début 1918, il
n'évoque de ces autres recherches que les squelettes découverts sur le site32.
Hamada en souligne l'importance particulière, égale à celle des céramiques
pour discuter du peuplement :
Tous ces résultats doivent être considérés comme de grandes découvertes
de notre archéologie [japonaise] de ces dernières années. Ils constituent des
matériaux précieux pour notre archéologie préhistorique, tout particulièrement
pour la question de la race.i5
Les céramiques et les squelettes préhistoriques sont, à nouveau, liés
dans le cadre du débat sur la race. Dès lors, l'étude précise du site de Ko
devient l'enjeu de la nouvelle archéologie de Kyoto. Dans son rapport
pour le laboratoire d'archéologie, Suzuki traite de six squelettes et de
huit crânes34. L'anatomiste compare ceux-ci avec des mesures effectuées
sur soixante corps de Japonais contemporains35, ainsi que des relevés
anthropométriques effectués par Koganei sur des Aïnous36, pour les crânes,
la mandibule, l'humérus, le fémur et le tibia.
30 II s'agit de l'Université départementale d'Ôsaka, Furitsu Osaka ika daigaku
WP\~}ïM, fondée en novembre 1919. Ôgushi est assisté de Motoyama Hiko.ichi
M- (1853-1932) et de Iwai Taketoshi ë#3*fê. Cf. infra sur les fouilles de Torii.
31 Koganei Yoshikiyo, « Kawachinokuni Minami Kawachi-gun Dômyôji-mura
Ô.aza Ko Aza Inui no sekkijidai iseki yori hakkutsu seru jinkotsu » yRjftllIi^HRlfàffilW
^n*¥Wfà¥&<n~BW%ftÊfàk 0 88Nr* A# (Les Ossements dégagés au site de l'Âge
de la pierre de Kô-inui, au village Dômyôji, minami Kawachi-gun, Pays de Kawachi),
Jinruigaku zasshi hW^MM, décembre 1917, vol. XXXII-12, p. 361-371. « Pour résumer,
les os longs du [site d'] Inui [= Ko] diffèrent grandement de ceux des Japonais sur un
certain nombre de points. [. . .] Tous ces caractères sont depuis toujours considérés comme
étant soit identiques soit proches des [caractères morphologiques] des ossements des amas
coquilliers de type aïno ou bien de ceux des Aïnos contemporains. » (p. 370-371).
32 Hamada Kôsaku, « Kawachi Ko sekki jidai iseki hakkutsu hôkoku », op. cit., p. 3.
33 Ibid.
34 Suzuki présente également deux squelettes et quelques fibula (péroné) trouvés lors
de fouilles au site de Todoroki en mai 1917, ainsi que trois crânes et un corps (duquel
relève l'un des crânes) trouvés au site de Tsukumo à Bicchû (département d'Okayama)
par Matsumoto en juin 1915.

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