Des frontières mouvantes : oralités et littératures en Afrique australe - article ; n°140 ; vol.35, pg 839-871

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Cahiers d'études africaines - Année 1995 - Volume 35 - Numéro 140 - Pages 839-871
Résumé
L'auteur tente tout d'abord de démontrer qu'on a sans doute beaucoup trop insisté sur une opposition formelle entre oralités et écritures, ce qui empêche de saisir correctement la dynamique de continuité qui s'est réalisée entre ces deux univers, tout particulièrement en Afrique australe. Il tente ensuite, au travers d'un recensement des principales fonctions du récit oral (fonctions de définition, fonction identitaire et didactique, fonction historique, langagière, esthétique et sacrée), de montrer comment il n'y aurait pas eu d'interruption ou de rupture entre ces deux systèmes de communication, mais un renouvellement et des échanges permanents, tout particulièrement dans les domaines du théâtre et de la poésie récitée en public. La situation politique de l'Afrique du Sud y a joué un grand rôle, dans une mobilisation générale des littératures contre le régime de l'apartheid.
Abstract
Shilling Boundaries : Orality and Literature in Southern Africa. — So much emphasis has been laid on the formai opposition between orality and writing that we cannot grasp the dynamic continuity between the two, especially in southern Africa. After inventorying the major functions of oral narratives (the functions of definition, identity, and didactics; historical, linguistic, aesthetic and religious functions), it is shown that there are ongoing exchanges between these two systems of communication, especially in the sphere of theater and in that of poetry read in public. The political situation in South Africa has had considerable importance because of the widespread mobilization in literary circles against apartheid.
33 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1995
Nombre de lectures 35
Langue Français
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Monsieur Jean Sevry
Des frontières mouvantes : oralités et littératures en Afrique
australe
In: Cahiers d'études africaines. Vol. 35 N°140. 1995. Encrages. pp. 839-871.
Résumé
L'auteur tente tout d'abord de démontrer qu'on a sans doute beaucoup trop insisté sur une opposition formelle entre oralités et
écritures, ce qui empêche de saisir correctement la dynamique de continuité qui s'est réalisée entre ces deux univers, tout
particulièrement en Afrique australe. Il tente ensuite, au travers d'un recensement des principales fonctions du récit oral
(fonctions de définition, fonction identitaire et didactique, fonction historique, langagière, esthétique et sacrée), de montrer
comment il n'y aurait pas eu d'interruption ou de rupture entre ces deux systèmes de communication, mais un renouvellement et
des échanges permanents, tout particulièrement dans les domaines du théâtre et de la poésie récitée en public. La situation
politique de l'Afrique du Sud y a joué un grand rôle, dans une mobilisation générale des littératures contre le régime de
l'apartheid.
Abstract
Shilling Boundaries : Orality and Literature in Southern Africa. — So much emphasis has been laid on the formai opposition
between orality and writing that we cannot grasp the dynamic continuity between the two, especially in southern Africa. After
inventorying the major functions of oral narratives (the functions of definition, identity, and didactics; historical, linguistic, aesthetic
and religious functions), it is shown that there are ongoing exchanges between these two systems of communication, especially
in the sphere of theater and in that of poetry read in public. The political situation in South Africa has had considerable
importance because of the widespread mobilization in literary circles against apartheid.
Citer ce document / Cite this document :
Sevry Jean. Des frontières mouvantes : oralités et littératures en Afrique australe. In: Cahiers d'études africaines. Vol. 35
N°140. 1995. Encrages. pp. 839-871.
doi : 10.3406/cea.1995.1882
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cea_0008-0055_1995_num_35_140_1882Jean Sévry
Des frontières mouvantes oralités
et littératures en Afrique australe
pliant ai recherche tendent question introduit sionnante artistiques Afrique percevoir que le objet sentiment Chacun entre des par accréditer Au Mais Trop il tel relations Européen oralités fil point gagne ces souvent que tour des la regards il nous en ayant ans et de thèse serait richesse écritures on rôle règne les allons pu sont est suivant études un exister maintenant voulu facteur aussi très nous devient donné laquelle ou les marqués contenté poser déplacer pouvant de thèses aussi lieu autour destruction le son de processus bien sont sur regard exister une plus de visions un différents lui allées littérature en de terrain sur actuellement un urbanisation plus oralité simplistes flou en cet difficile se miné objet de des impres multi sorte alors plus qui La de en
que la campagne resterait le lieu de préservation des traditions de la
parole et une prétendue authenticité comme nous le verrons par la
suite ceci ne correspond pas la réalité et le problème est beaucoup plus
complexe On pourrait dresser une liste de toutes les personnes qui se
sont penchées sur une oralité prétendument moribonde
Les pédagogues les responsables un service ministériel ont joué
occasion un certain rôle dans cette affaire les premiers en encourageant
parfois un retour la pédagogie de oralité les seconds en la mettant au
programme ce qui équivalait sa restauration Je songe tout particulière
ment un volume intitulé Zimbabwe Prose and Poetry Mutswairo
Herdeck 1974 Dans la première partie on trouve un roman épique de
Mutswairo Feso qui retrace la vie au Zimbabwe depuis le
xive siècle publié en shona en 1957 puis traduit en anglais en 1974 uvre
de fiction de facture plus ou moins occidentale Mais dans le même
volume on trouve divers poèmes issus tout droit de la tradition orale en
édition bilingue zesuru et anglais) qui couvrent des zones aussi variées
que des chants de travail des mashave ou chants caractère sacré de la
poésie didactique pour enfants et des chants de guerre Or nombre de ces
pièces ont été mises au programme des écoles Les missionnaires comme
nous le verrons plus loin ont également joué un rôle de premier plan
Les anthropologues leur tour se sont vivement intéressés la ques-
Cahiers tudes africaines 140 XXXV-4 1995 pp 839-871 840 JEAN VRY
tion nous aurons souvent recours ici leurs services Mais qui ne se sou
vient de la magistrale étude de Calame-Griaule Ethnologie et langage
1965) et de tous les abus en termes interprétation des symboliques
auxquels elle pu donner lieu On pourrait en dire autant dans le champ
du linguiste une utilisation pour le moins excessive autres grandes
études de Propp 1970 ou de Paulme et de sa Mère dévorante 1976
propos de la morphologie du récit africain structures obligent il était
plus question dans les années 1980 que de récits en boucle et itinéraires
initiatiques
historien quant lui cherche dans cette oralité quelque chose de
bien différent en quoi elle peut être valide pour les travaux il est en
train effectuer Vansina 1961 est dire que son regard ne cerne pas le
même objet de la même fa on Le musicologue fait de même il
agisse de Carrington 1949 propos du langage des tambouri
naires ou de Pepper 1971 en Afrique centrale cette liste volon
tairement fort sommaire il ne agit en effet que de quelques exemples
parmi beaucoup autres) il faudrait ajouter énorme littérature appor
tée par les littéraires sur le vaste monde de épopée Bowra 1952 Okpe-
who 1975 etc. Tous ces ouvrages nous devons les lire et les explorer car
ils enrichissent notre vision un phénomène une rare complexité Ces
regards chacun leur fa on tentent de cerner minutieusement les
facettes multiples de oralité ils se croisent se recoupent mais aussi se
contredisent est ils sont datés Et si ajoute maintenant cette
brève nomenclature sa dimension historique je verrai défiler diverses
écoles les Grimmiens et leur vision du folklore les stades successifs de
évolutionnisme impliquant de fortes doses de néo-darwinisme le diffu-
sionisme le fonctionalisme le structuralisme bon teint le marxisme le
behaviorisme la psychanalyse et en passe
Pauvre Afrique pauvre oralité manipulée par Occident qui trop
souvent ne va chercher que ce il veut bien trouver son regard et
est bien normal est jamais désintéressé il est aussi celui une
époque un discours de circonstance et une idéologie dominante Mais
ceci ne fait obscurcir notre objet car encore une fois il ne sera pas le
même suivant une part le champ de spécialité dans lequel vous travail
lez et autre part suivant école laquelle vous appartenez Ruth Finne-
gan1 une excellente spécialiste de la question fait sur ce sujet un
commentaire assez intéressant La littérature orale comme toutes les
autres été soumise toutes les modes du moment dans la critique et
interprétation de la littérature et des activités humaines
On pourrait croire que exagère Alors prenons un dernier exemple
Qui ne se souvient des mésaventures survenues Margaret Mead partir
FINNEGAN 1970 45 Cette citation et toutes celles qui proviennent ouvrages de
langue anglaise ont été traduites par moi ORALIT ET LITT RATURES EN AFRIQUE AUSTRALE 841
de ses recherches sur les adolescents des îles Samoa En 1928 elle publie
son fameux Coming of Age Samoa En fidèle disciple de Boas 1911)
elle entend nous démontrer que est la culture qui peut déterminer les
comportements et non une hérédité caractère biologique comme le
pensaient les béhavioristes Le livre connu son heure de gloire les ado
lescents de ces îles en point douter étaient des êtres pacifiques la
sexualité épanouie et ignorant la violence En 1957 ces thèses sont
contestées par Holmes mais on prête guère attention Il faudra
attendre 1983 et la publication par Derek Freeman de Mead and Samoa
the Making and Unmaking of an Anthropological Myth pour que ce mythe
soit interrompu en croire Mead ne connaissait pas bien la langue des
indigènes sa relation avec ses informateurs était des plus suspectes
ils étaient des serviteurs convertis demeurant chez ses logeurs la
famille Holt Quant la prétendue innocence des adolescents en cause
Freeman tente de nous démontrer il en est rien mais ils ne logent
pas la violence et expression de celle-ci dans les secteurs où Occidental
pourrait attendre les trouver On pourrait répliquer que nous voilà
bien loin de oralité africaine Sans doute mais importe puisque cet
exemple que ai choisi dessein loin de notre champ études nous
prouve quel point nous pouvons projeter sur le primitif nos propres
fantasmes nos désirs rousseauistes une société qui vivrait dans la
douceur et innocence ce qui nous entraîne aux antipodes de celle dans
laquelle nous vivons maintenant on aussi beaucoup idéalisé oralité)
aux antipodes de la société américaine dans laquelle vivait Mead au
moment où elle tentait trop rapidement de justifier les thèses de son men
tor Je passe pudiquement sur les querelles école les disputes de car
rière bien elles aient joué un rôle non négligeable
De quelques oppositions formelles et de leurs inconvénients
II ne fait pas de doute que des différences profondes séparent oralité de
écriture Les raisons en sont multiples elles ne se positionnent pas de la
même fa on dans leur situation émission écriture adresse une per
sonne isolée et non un groupe qui peut interrompre et participer ora
lité contrairement écriture adresse tous les sens elle est un
spectacle complet associant la parole au chant la danse toute une
gestuelle escortée un accompagnement musical
Privée de son entourage de spectacle de convivialité une oralité cou
chée en écriture ressemble trop un naufrage culturel une épave
échouée sur un lointain rivage Citons encore Ruth Finnegan 1970
Les mots imprimés ne représentent jamais que ombre de ce était le
poème au moment de sa représentation en tant expérience esthétique
tant pour le poète que pour son auditoire
Ceci nous pointe bien des différences réelles autant que tout ce qui 842 JEAN VRY
peut séparer le script un film de sa réalisation finale Mais nouveau
force de vouloir opposer oralité et écriture de fa on systématique et
comme terme terme on eu trop tendance enfermer cette parole dans
son univers historique On peut se demander si nous avons pas assisté
au fil des ans une sorte invention de homme de oralité qui ne
serait plus capable de communiquer avec de écriture Et puis
vint hélas La Galaxie Gutenberg de McLuhan 1971 ouvrage
regorge idées généreuses mais tout prendre il quitte résolument le
chemin ardu de la recherche pour ne plus être une vaste activité de
métaphores des plus oiseuses Cet auteur attribue tout et importe
quoi imprimé économie de marché comme si elle avait pas
existé avant écriture) le nationalisme et que sais-je encore Voici un
passage parmi bien autres où on voit très bien comment fonctionne sa
pensée métaphorique est ici que uniforme et homogène se
confondent de la fa on la plus visible Le soldat moderne est avant tout
un frère de caractère mobile de la pièce interchangeable un exemple
classique du phénomène gutenbergien ibid 136 Ce livre connu un
succès de librairie considérable il se lit bien et contient des informations
intéressantes Mais force de trop vouloir attribuer imprimé on
appauvrit oral et on brouille les pistes Et pourtant que de chemin
parcouru
Nous en sommes plus la période où oralité africaine comme
ailleurs ses nouvelles littératures était tenue dans le mépris le plus
complet expression hommes primitifs dépourvus écriture apanage
une véritable culture est que enjeu était de taille Occident
cultivé maître en écritures on opposait le Sauvage dépourvu de ce qui
devait constituer en soi la culture Ce qui été décisif il me semble ce
est pas quelque chose qui se serait passé dans univers culturel des
pays lointains et barbares mais plutôt la bousculade introduite par
Milman Parry 1971 dans les années 1930 propos de ses recherches sur
Homère qui tendaient démontrer que ces récits étaient bel et bien la
transcription une oralité antérieure Ainsi un des fondateurs de nos
écritures auteur de cet ouvrage matriciel était-il héritier et le prati
quant une parole collective
Et de fait même si les différences sont énormes il pas lieu
opposer ces deux modes de narration de fa on trop formelle pour la
bonne raison ils ont cessé de se croiser effectuer des échanges qui
les ont complètement transformés est ce que je vais tenter de démon
trer tout au long de cet article Mais on peut en outre appui de cette
hypothèse citer les recherches de Albert Lord dans Thé Singer of Tales
1960 propos de oralité dans ex-Yougoslavie Il nous montre
comment on pu assister la coexistence de deux littératures une
écrite pratiquée de fa on dominante par les populations urbaines autre
orale dominante rurale Mais au xvine siècle on commencé coucher
oralité en écriture ainsi pour le Razgovor épopée écrite dans le style de ORALIT ET LITT RATURES EN AFRIQUE AUSTRALE 843
oralité Vers 1930 le Razgovor devint un livre très populaire et
quelques-uns de ses chants pénétrèrent dans le champ de la tradition
orale dont ils étaient pas originaires ibid 136)
Ainsi écriture et oralité ne sont-elles pas des valeurs antinomiques
mais des systèmes de communication complémentaires qui peuvent
occasion entrer en échanges et influencer mutuellement au sein un
même tissu social et une même période historique Ruth Finnegan
1970 19 elle-même observé que dans antiquité les uvres écrites
étaient lues devant un grand public On peut en dire autant des religions
du Livre de la Bible ou du Coran qui ont connu une phase oralité
avant apparaître en écritures et le xixe siècle abonde en exemples de
ce genre devant il est vrai un public plus réduit il agisse de Dic
kens ou de Hugo récitant des passages de leurs uvres devant un cercle
amis avant de les publier On peut aussi penser Flaubert travaillant
la question un niveau purement personnel avec son fameux gueu-
loir Ainsi la parole est-elle pas nécessairement séparée de écriture
Le Moyen- ge nous apprend que pendant fort longtemps oralité et écri
ture ont coexisté pacifiquement et en échanges permanents est
imprimé qui va venir tout bousculer et est en cela que étude de
McLuhan est utile Pendant fort longtemps la lecture individuelle ne se
faisait pas en silence mais voix haute et en groupe ainsi dans les uni
versités était un partage oralité partir un manuscrit et il en allait
de même pour le chant grégorien Le jour où un moine est enfermé
dans une lecture silencieuse qui nous est maintenant familière il pro
voqué un véritable émoi est ce que nous rapporte saint Augustin dans
ses Confessions Cette scène se passe au ive siècle et il agirait de saint
Ambroise Ses yeux quand il lisait suivaient les pages et son ur
fouillait la pensée mais sa voix et sa langue se reposaient ... Peut-être
craignait-il dans le cas une lecture haute voix un auditeur atten
tif arrêté quelque passage moins clair ne le contraignît des explica
tions ou discussions propos de problèmes plutôt difficiles où beau
coup de temps dépensé et moins de rouleaux il eût voulu Saint
Augustin 1982 140)
Nous assisterons propos de Afrique australe de nombreuses
scènes de ce genre où oralité et écriture se séparent moins que sui
vant les circonstances contrairement saint Ambroise elles ne tra
vaillent la main dans la main
Un dernier point force avoir voulu opposer écrit oral la cri
tique eu tendance simplifier les problèmes oublier que tout comme
il existe plusieurs formes écriture et imprimé il existe diverses formes
oralité Un chant de louanges déclamé par un imbongi récitant la
cour de empereur Chaka en 1825 avant invasion blanche est bien dif
férent un chant de adressé par Alfred Qabula sa centrale
ouvrière la COSATU Congress of South African Trade Unions) lors un
meeting syndical Durban en 1986 Pourtant ces deux izibongo se situent 844 JEAN VRY
dans le fil une même tradition Et oeuvre de Qabula été publiée sous
une forme écrite..
La critique bien senti toutes les difficultés que je viens de mention
ner est sans doute pourquoi elle est équipée un appareil conceptuel
qui peut prêter sourire avec des termes comme vocalité oralité ora-
ture oraliture orality oracy de Elizabeth Tonkin 1992 Paul
Zumthor 1990 Pourtant même si cette difficulté appellation traduit
un certain embarras ces distinctions sont justifiées soit elles désignent
diverses formes oralité soit elles entendent marquer en dépit
échanges avec écriture le caractère spécifique des productions de la
voix
La période précoloniale
En ce qui concerne Afrique du Sud nous avons beaucoup de chance
dans la mesure où nous pouvons disposer une recherche abondante et
une grande qualité Il en va de même dans le champ de anthropologie
et les recoupements sont évidemment nombreux Dans cette période
pour reprendre une typologie utilisée par Parry et quelques autres on
peut dire il agit de cultures ne connaissant aucune forme écriture
et étant pas en contact avec autres cultures la possédant On parle en
ce cas oralité pure ou oralité primaire ng 1982 Mais dans cer
tains cas nous avons beaucoup de peine la reconstituer dans la mesure
où ces peuplements très anciens ont été décimés par des endémies et par
un véritable génocide culturel commis par les Blancs dès leur arrivée
est le cas des Khoi et des San Prenons le cas des Khoi appelés tort
Boschimen ou Hottentots Ils vivaient en bandes leur principale activité
était le pastoralisme Très rapidement les Afrikaners vont les déposséder
de leurs pâtures et de leurs troupeaux Les Khoi répondent par des raz
zias Les Blancs les massacrent moins ils ne réduisent hommes
femmes et enfants la domesticité et esclavage La petite vérole fera le
reste ils ont pratiquement disparu du territoire sud-africain il en restait
vingt en 1957 après certaines estimations Wilson Thompson 1983
72 Ils ont été bien étudiés par le grand anthropologue Isaac Schapera
1937) et par un bon écrivain Laurens Van der Post 1958 qui tenté
observer quelques survivants Mais on ne sait pas grand chose de fiable
sur cette culture Pourtant vers 1860 avec approbation un évêque
Bishop Colenso un linguiste allemand Bleek aidé de sa fille et de
sa belle-s ur va collecter pas moins de 12 000 feuillets de récits oralité
àï recueillis auprès de trois hommes condamnés pour larcins il avait
embauchés son compte Il avait au préalable élaboré un système de
transcription phonétique Tout récemment en 1991 Stephen Watson
1991 composé un recueil partir de ces manuscrits Return of the
Moon Mais on peut avoir des doutes quant la validité de ces docu- ORALIT ET LITT RATURES EN AFRIQUE AUSTRALE 845
ments lorsque dans sa préface auteur confronte un feuillet de original
sa transcription on voit il en prend son aise alléguant une tra
duction verbatim serait illisible La littérature écrite ne tolère pas
souvent le genre de poésie que on peut trouver dans les formes orales
ibid Et pourtant en dépit de ces arrangements on sent la beauté de
ces mythes ainsi celui de la jeune fille qui pour eux était origine de la
voie lactée Je songe aussi cette Chanson de la corde brisée qui nous
en dit long sur les souffrances endurées par ce peuple En voici le début
cause un peuple autres autres peuples
qui vinrent et me brisèrent
cette corde
la terre est plus la terre ibid 59)
Il serait intéressant de voir comment les peuples africains dans cette
partie du continent ont pu réagir arrivée de écriture apportée par les
Blancs phénomène inconnu dans leur culture Il existe effectivement
quelques traces de cela propos des Zoulou Si on en croit Fynn dans
son journal Stuart Malcolm 1969) le roi Chaka assassiné en 1825
après avoir bâti un formidable empire ne demandait pas mieux que de
débattre avec les Blancs du pouvoir donné par écriture et par les armes
feu Mais Jeff Guy 1991 retrouvé un document beaucoup plus inté
ressant qui traite de Dingaan le successeur de Chaka Ce monarque pour
vérifier efficacité de cette nouvelle arme merveilleuse apportée par les
missionnaires demande deux de ses sujets qui la maîtrisent en faire
la preuve Pendant que un entre eux sortira autre lui préparera sur
ordre du roi une série actions mener Dès lors Dingaan comprend
tout le pouvoir il peut tirer de écriture des Blancs épisode qui est
pas sans rappeler celui cité propos des Indiens par Lévi-Strauss dans
Tristes tropiques
Les oral tes sud-africaines
Venons-en des secteurs mieux connus de oralité en Afrique du Sud
Mais avant de enfoncer dans ce domaine aussi vaste que riche je tiens
préciser la méthodologie que entends utiliser ici En effet le problème
est une telle complexité une liste des fonctions assumées par cette
oralité pourra nous aider voir plus clair partir de solides études
menées essentiellement par Kunene pour les Sothö 1971) par
Scheub 1975 et Opland pour les Xhosa 1983) et par Cope
pour les Zoulou 1968 Il nous sera alors possible en parallèle de voir
comment ces mêmes fonctions issues une longue tradition historique
ont pu adapter et évoluer dans le monde contemporain 846 JEAN VRY
La fonction de définition
oralité précoloniale définit de fa on fort précise le statut et le rôle du
récitant de celui ou de celle qui sont responsables de la narration et de sa
représentation devant le groupe Dans le monde xhosa comme dans tous
les groupes nguni un des genres majeurs est le chant de louanges ou iz.i-
bongo célébré par Vimbongi Revêtu un costume spécial il est pas
nécessairement un homme de caste et sa fonction contrairement ce qui
se passe chez les Zoulou est pas héréditaire Opland 1983 50-54) est
dire une grande part laissée improvisation On considère que
cela relève une sorte inspiration ce qui peut amener le récitant réci
ter ses propres louanges self-praise Ce récit est accompagné de
chants de danses dans un climat de surexcitation collective une fa on
plus générale le rôle du récitant demeure central car il prend en charge
tout ce qui est de ordre de la psychologie La critique eu souvent ten
dance considérer ce niveau le récit de oralité était assez pauvre en
termes individualisation ou de création et que tout serait sacrifié une
sorte de dictature du collectif du groupai Albert Gérard 1971) qui
pourtant écrit excellentes choses sur la question cède parfois cette
tentation Mais il connaît trop bien le sujet pour ne pas tomber dans le
travers qui consiste traiter Vimbongi comme un simple reproducteur ou
répétiteur de récits incapable de la moindre initiative Il faut faire une
exception cependant dès il agit de décliner une généalogie Ainsi
Viziduko des Xhosa en ce cas bien sûr aucune variation ne saurait être
tolérée Jordan 1973 11) propos de oralité sothö et de son trai
tement de la psychologie des personnages observe ce qui suit il agirait
alors dans cette culture un genre souvent pratiqué par des femmes
La récitante ne fournit que rarement des descriptions verbales des per
sonnages Elle est elle-même ce personnage son corps et sa voix donnant
ainsi ce personnage sa dimension et les détails nécessaires
Tout ceci disparaîtra dans écriture ce que nous avons déjà observé
où de nombreuses erreurs interprétation en termes une soi-disant
pauvreté de oralité en ce domaine
Dans le monde zoulou le récitant ne se situe généralement pas de la
même fa on En principe sa fonction est héréditaire Son rôle comme
dans nombre de sociétés précoloniales en Afrique du Sud est proche
de celui un devin proche de la fonction sacrée Et Cope 1968 28
hésite pas comparer Vimbongi poète de cour Visangoma le devin
guérisseur
médiaire dernier des une chant II existe esprits de récitation sert louanges entre encore des intermédiaire ancêtres le il des chef peut-il présente points et de ses contenir la communs également entre sujets même homme des car fa entre critiques on au quand Vimbongi chef et il le les tout présente monde opinions sert autant et Visangoma surnaturel en le que chef quelque de ce des peuple son tout de éloges sorte peuple la comme magie Ainsi inter lors ce et le ORALIT ET LITT RATURES EN AFRIQUE AUSTRALE 847
Par ailleurs Vimbongi est soumis dès sa plus tendre enfance un
apprentissage des plus ardus il agit de assurer de sa compétence
Mais vrai dire dans cette société est tout le monde qui participe
une fa on ou une autre des activités caractère littéraire comme
observe Krige 1936 338 Presque tout le monde compose des
chansons les enfants en jouant les gar ons quand ils gardent les bêtes les
filles quand elles travaillent aux champs ou la maison Presque toutes les
mères inventent une berceuse pour leur enfant un isihiabelo et elles la lui
fredonnent tant il est encore un bébé imbongi participe donc
une créativité générale Et sa récitation va varier encore en fonction de la
personnalité du chef des circonstances historiques et de la nature de son
public ce griot sait adapter
Mais que reste-t-il de tout ceci dans la période contemporaine Pour
revenir sur la typologie proposée nous entrons maintenant dans une
phase bien différente où oralité se retrouve submergée par irruption
soudaine de écrit et de imprimé apportés par le Blanc Et il ne faut pas
oublier en ce domaine comme en beaucoup autres Afrique
guère eu le temps de se retourner il lui fallu en espace de deux
ou trois générations parcourir le même itinéraire que Europe en plu
sieurs siècles En fait cela été vécu comme un traumatisme historique
est ainsi que dans le monde xhosa le missionnaire et son livre ont été
per us dès leur arrivée comme des guérisseurs des sortes de magiciens
Jordan 1973 On pourrait donc penser que cette oralité été laminée
par urbanisation forcenée la prolétarisation massive qui ont été dès la
fin du xixc siècle les traits marquants de histoire de ce pays Certains
témoignages tendraient nous le prouver Ainsi celui de écrivain Bloke
Modisane né Sophiatown un bidonville près de Johannesbourg Dans
une très belle autobiographie romancée Blâme me on History 1963) il
nous raconte comment il ne reste pratiquement plus rien de cette vieille
oralité et que importe comment il en que faire Plus tard en 1973
quand Pallo Jord préface une étude un spécialiste de oralité
xhosa Jordan il écrit ce qui suit exception de ceux qui ont
choisi de devenir des spécialistes de étude du passé la plupart des gens
qui résident en ville en connaissent presque rien hormis un manuel
1973 ix)
Mais est-ce si simple autres témoignages viennent contredire
ceux-ci de fa on formelle est que les situations varient infini Dans
Down Second Avenue paru en 1958 écrivain kia Mphahlele rapporte
comment durant son enfance Maupaneng près de Pietersburg était
fait son apprentissage Près du feu où la communauté se réunissait ...
Nous apprenions beaucoup de choses près de ce feu avant même que
nous puissions en prendre conscience histoire la tradition les cou
tumes le code de conduite la responsabilité devant le groupe la vie en
société et ainsi de suite ibid 128
est il agit une enfance rurale Le témoignage de Nelson