Du rococo au sentimentalisme : les trois premiers recueils poétiques de Franciszek Dionizy Knia?nin (1749/1750-1807) - article ; n°4 ; vol.74, pg 835-860

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Revue des études slaves - Année 2002 - Volume 74 - Numéro 4 - Pages 835-860
From Rococo to Sentimentalism : The First Three Lyrical Cycles by Franciszek Dionizy Knja?nin (1749/1750-1807)
Franciszek Dionizy Knja?nin, a virtuoso of versification and verbal paradox, a remarkable translator and adapter of ancient poetry, deserves attention as a master in the arrangement of his poetry books. The study analyses his transition from Rococo to Sentimentalism by comparing the composition of his enormous poetry book Erotica (1779), a 'lyrical cycle' much in the Petrarquist tradition, to the ordering of texts in his poetry collection Amusements and Little Loves and in his 'lyrical cycle' Orpheus' Laments on Eurydice (both in the volume Poems 1783). The author found that both of these sentimentalist poem sequences are more or less derived from rococo Erotica. Amusements are given their sentimentalist turn less by textual modifications than by some important reductions in the overall arrangement of poems. We see a drastic reduction of the collection's size (from 371 poems in 10 books in Erotica to 74 poems in 3 books in Amusements); a reduction of intertextuality and metapoetical autoreferentiality (Sentimentalism prefers not to expose its artistic procedures); and a reduction of the variety of lyrical genres in favour of a clear domination of the idyll. Furthermore, Amusements do no longer constitute a 'lyrical cycle', since the highly complex web of quasi-narrative threads in Erotica has disappeared. Nevertheless, the three books of Amusements show a movement in tonality from slight euphoria to moderate scepticism in eroticis, but also to serious patriotic didacticism whose connection with Sentimentalism will live a long period in Polish literature. Noteworthy in the last part of Amusements are the 'motivic hints' (death motifs) to the directly following Orpheus' Laments. These consist of 24 poems ('laments') and form a fully developed 'lyrical cycle'. They are sentimentalist in their 'simple' quasi- narrative outline, in their pastoral modesty restraining the sublime of the Orpheus-Eurydice theme, and above ail in a most remarkable lyrical 'tonelessness' and 'colourlessness' in expressing the moods of mourning, despair and depression.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2002
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Prof. Dr. Rolf Fieguth
Du rococo au sentimentalisme : les trois premiers recueils
poétiques de Franciszek Dionizy Kniaźnin (1749/1750-1807)
In: Revue des études slaves, Tome 74, fascicule 4, 2002. pp. 835-860.
Abstract
From Rococo to Sentimentalism : The First Three "Lyrical Cycles" by Franciszek Dionizy Knjaźnin (1749/1750-1807)
Franciszek Dionizy Knjaźnin, a virtuoso of versification and verbal paradox, a remarkable translator and adapter of ancient
poetry, deserves attention as a master in the arrangement of his poetry books. The study analyses his transition from Rococo to
Sentimentalism by comparing the composition of his enormous poetry book Erotica (1779), a 'lyrical cycle' much in the
Petrarquist tradition, to the ordering of texts in his poetry collection Amusements and Little Loves and in his 'lyrical cycle'
Orpheus' Laments on Eurydice (both in the volume Poems 1783). The author found that both of these sentimentalist poem
sequences are more or less derived from rococo Erotica. Amusements are given their sentimentalist turn less by textual
modifications than by some important reductions in the overall arrangement of poems. We see a drastic reduction of the
collection's size (from 371 poems in 10 books in Erotica to 74 poems in 3 books in Amusements); a reduction of intertextuality
and metapoetical autoreferentiality (Sentimentalism prefers not to expose its artistic procedures); and a of the variety of
lyrical genres in favour of a clear domination of the idyll. Furthermore, Amusements do no longer constitute a 'lyrical cycle', since
the highly complex web of quasi-narrative threads in Erotica has disappeared. Nevertheless, the three books of Amusements
show a movement in tonality from slight euphoria to moderate scepticism in eroticis, but also to serious patriotic didacticism
whose connection with Sentimentalism will live a long period in Polish literature. Noteworthy in the last part of Amusements are
the 'motivic hints' (death motifs) to the directly following Orpheus' Laments. These consist of 24 poems ('laments') and form a
fully developed 'lyrical cycle'. They are sentimentalist in their 'simple' quasi- narrative outline, in their pastoral modesty restraining
the sublime of the Orpheus-Eurydice theme, and above ail in a most remarkable lyrical 'tonelessness' and 'colourlessness' in
expressing the moods of mourning, despair and depression.
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Fieguth Rolf. Du rococo au sentimentalisme : les trois premiers recueils poétiques de Franciszek Dionizy Kniaźnin (1749/1750-
1807). In: Revue des études slaves, Tome 74, fascicule 4, 2002. pp. 835-860.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/slave_0080-2557_2002_num_74_4_6849DU ROCOCO AU SENTIMENTALISME
Les trois premiers recueils poétiques
(1749/1750-1807)*
de Franciszek Dionizy Kniaźnin
PAR
ROLF FIEGUTH
Université de Fribourg, Suisse
1. INTRODUCTION
La poésie polonaise, qui avait si fortement influencé le développement
d'une versifiée livresque dans la Russie moscovite tout au long du
XVIIe siècle et jusqu'au début du XVIIF, ne s'éloigne pas considérablement de sa
voisine russe dans la deuxième moitié du même siècle. La coexistence des cou
rants du classicisme - baroquisant et « simple » -, de la « poésie légère » ou du
La présente étude fait partie d'un projet avancé sur les trois premiers recueils poé
tiques de Kniaźnin. Le recueil Erotyki (1779 ; Poèmes erotiques - désormais Erotiques) est
publié dans le volume Erotyki Franciszka Dionizego Kniaźnina, 2 part., Warszawa, Drukarnia
Nadworna, 1779. Les recueils Krotofile i Miłostki (1783 ; Plaisanteries et petits amours -
désormais Plaisanteries) et Żale Orfeusza nad Eurydyką - (1783 ; les Plaintes d'Orphée sut-
Eurydice - désormais Plaintes ou Żale) sont imprimés dans l'édition Wiersze Franciszka Dio
nizego Kniaźnina, 1. 1, Warszawa, M. Grôll, 1783, p. 161-212. (Une version ultérieure, « cor
rigée et abrégée » des Plaintes - qui fera l'objet d'une étude séparée - est contenue dans
l'édition Poezye Franciszka Dionizego Kniaźnina, 1. 1, Warszawa, Edycya zupełna, M. Gróll,
1787, p. 221-255.) Mes remerciements cordiaux pour la mise à disposition du microfilm des
Erotiques et de différentes copies vont à Mme Teresa Kostkiewiczowa, à M. Tomasz
Chachulski, de la Bibliothèque nationale de Varsovie, ainsi qu'à mon collègue de Fribourg,
M. Yves Giraud. - Mes citations suivent les éditions originales (en gardant l'orthographe) à
partir d'un microfilm (Erotiques) et de photocopies (pour les deux autres recueils). Pour
Erotiques et Plaisanteries, j'indique d'abord le numéro du « livre », suivi d'un point et du
numéro du poème et du titre. - Le recueil Erotiques (1779) est l'objet de deux de mes autres
articles actuellement sous presse : « Venusdienst und Melancholie : zur Konstruktion des
poetischen Subjekts in Franciszek Dionizy Kniaźnins Gedichtzyklus Erotyki (1779) », in
Actes du colloque « Stanisław August Poniatowski et l'Europe des Lumières », Potsdam, et
« Erotyków ksiąg dziesięć F. D. Kniaźnina jako cykl poetycki », in Recueil en hommage à
Zofia Stefanowska ; le recueil Plaintes (1783) est discuté dans mon article « Zur Komposition
von F. D. Kniaźnins Zyklus Żale Orfeusza nad Eurydyką (1783) », in : Jakub Z. Lichański,
Brigitte Schultze, Hans Rothe, éd., Między Oświeceniem i Romantyzmem : kultura polska
okolo 1800 roku, Warszawa, 1997, p. 101-121. L'analyse de la composition du recueil
Plaisanteries et petits amours (1783), ainsi que la discussion de son rapport avec les Eroti
ques et de ses liens avec les Plaintes, sont nouvelles.
Rev. Étud. slaves, Paris, LXXIV/4, 2002-2003, p. 835-860. 836 ROLF HEGUTH
rococo1, et du sentimentalisme est plus ou moins commune aux deux littératures
de la période. Cette situation provoque le même type de questions, qui revien
nent à se demander ce qui domine le tableau : les distinctions, les oppositions et
les faits de subordination entre les courants énumérés, ou bien les transitions
glissantes entre eux, les complicités, le réservoir commun des formes, des motifs
et des thèmes ? Qu'est-ce qui est le plus important : construire une typologie des
courants qui permette une comparabilité maximale avec les autres littératures
européennes, ou bien en construire une qui reflète le plus clairement possible les
spécificités « incomparables » de la situation locale ? Quand on examine de près
l'œuvre de Gavrila Romanovič Deržavin ou celle de Franciszek Dionizy
Kniaźnin, qui oscillent toutes deux entre les courants, on se demande parfois si
l'on ne doit pas finalement donner raison à ceux qui proposent de parler tout
simplement d'une période de la littérature des Lumières (литература про
свещения, literatura oświecenia) au lieu de maintenir laborieusement la
conception de trois ou quatre courants divergents.
La présente étude ne cherche pas à dénier toute validité à cette dernière
position. Mais elle décrit un cas concret où le passage du rococo au sentimenta
lisme a pour une fois tous les traits caractéristiques d'une rupture et même d'un
déchirement. Il est vrai que la méthode créatrice de Kniaźnin repose entre autres
sur la réécriture quasiment obsessionnelle d'autres poètes et aussi de ses propres
textes ; mais cette réécriture est accompagnée d'un rejet violent de lui-même et
même d'une destruction régulière de ce qu'il vient juste d'achever. Ainsi, son
recueil de 1783 annule et remplace celui de 1779 ; le tirage de l'édition de 1783
est racheté presque entièrement et détruit par le poète. Le cas est donc particulier
à double titre. D'un côté, Kniaźnin est un poète dont la disposition psychique
individuelle n'a jamais été des plus stables - au collège, déjà, il passe pour
« mélancolique » ; d'autre part, le passage en question s'opère sur un genre spé
cial et peu étudié pour la période, celui du « cycle poétique » ou, autrement dit,
du « recueil poétique composé » ou bien du « macrotexte »2. D'après ce que
1. On ne peut pas dire avec certitude s'il y a eu, dans la poésie russe du XVIIIe siècle,
moins de rococo que chez les Polonais, ou bien si l'historiographie littéraire russe et polonaise
ont développé deux manières différentes de voir le même phénomène. Pour la poésie russe,
Joachim Klein (Die Schäferdichtung des russischen Klassizismus, Wiesbaden, 1988) a relati
visé (mais pas non plus nié ; cf. p. 127, n. 137, et surtout p. 175 sqq.) l'importance du rococo
russe par rapport à la conception de H. B. Segel, « Baroque and Rococo in eighteenth-century
Russian literature », Canadian Slavonic papers, t. XV, 1973. De toute façon, les russisants ne
paraissent pas attacher à ce courant la même importance pour leur littérature que les
polonisants Teresa Kostkiewiczowa (Kniaźnin jako poeta liryczny, Wrocław, 1971 ; ead.,
Klasycyzm - sentymentalizm - rokoko : szkice o prądach literackich polskiego oświecenia,
Warszawa, 1975) et Edmund Rabinowicz dans son article succinct et important « Rokoko »
(in : Teresa Kostkiewiczowa, éd., Słownik literatury polskiego oświecenia, Wrocław, 1977,
p. 604-612).
2. La question de ľ« architecture du livre poétique » est discutée ici et là dans les
lettres françaises, cf. la thèse de Philipp Sudan, Contribution à une histoire et à une rhéto
rique des cycles poétiques au XIXe siècle : du romantisme au Parnasse (thèse de doctorat,
université de Fribourg, 1997 ; avec une riche bibliographie). Elle est étudiée depuis longtemps
par les chercheurs allemands (cf. la présentation succincte de C.-M. Ort : « Zyklische Dich-
tung », in : K. Kanzog, A. Masser, éd., Reallexikon der deutschen Literatur geschichte, t. 4.
Berlin - New York, 1982, p. 1105-1112), mais aussi russes et slaves - cf., récemment,
R. Ibler, éd., Zyklusdichtung in den slavischen Literaturen : Beiträge zur Internationalen
slavistischen Konferenz, Magdeburg, 18.-20. März 1997, Frankfurt, 2000. Dans la présente DU ROCOCO AU SENTIMENTALISME 837
nous savons, Kniaźnin, peut-être plus que d'autres poètes, a consacré un effort
considérable à la composition de ses volumes de poèmes. Dans un paragraphe
succinct, nous décrivons son premier recueil Erotiques {Erotyki, 1779), qui est
sans doute une des réalisations les plus marquantes du rococo de la poésie polo
naise, mais dont la couche mélancolique, en plus d'autres éléments, est déjà
proche du sentimentalisme ; ensuite, nous analysons les deux recueils de 1783,
Plaisanteries et petits amours (Krotofile i miłostki) et les Plaintes d'Orphée sur
Eurydice (Żale Orfeusza nad Eurydyką). Nous avançons la thèse selon laquelle
ces deux recueils de 1783, rangés directement l'un après l'autre dans le même
volume, forment tacitement un tout composé ou « cyclique », tout en étant
entièrement une variante de la poésie sentimentaliste et, plus précisément, une
variante du cycle poétique ou du macrotexte sentimentaliste. Cette transition du
rococo au sentimentalisme sera traitée comme une transformation au niveau de
la composition et de la construction poétiques ; elle n'est pas conçue comme le
passage d'émotions erotiques stylisées et artificielles - comme celles des petites
figurines galantes en porcelaine de Saxe - à des émotions « plus simples » et
donc « plus vraies », car toute poésie de toute période est à sa manière authen
tique et artificielle en même temps dans les émotions qu'elle représente. Le
recueil les Plaintes d'Orphée (1783), connu du public uniquement dans la
version modifiée de 1787, peut être considéré comme un exemple très remar
quable d'une poésie de mélancolie sentimentaliste, malgré l'accueil plutôt froid
de la critique du temps et de celle qui suivit.
Mais avant d'aborder la justification circonstanciée de cette conception,
présentons brièvement le poète et son contexte littéraire.
2. FRANCISZEK DIONIZY KNIAŹNIN
ET SON CONTEXTE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
Kniaźnin appartient, avec Franciszek Karpiński (1741-1825), aux poètes
lyriques importants de la période du roi Stanislas Auguste (1764-1795). Wacław
Borowy le caractérise comme l'un des petits maîtres de la poésie (qui peuvent
être grands dans leur genre) et lui assigne une place sur la pente sud du Parnasse
polonais3. Kniaźnin est né en 1749 où 1750 à Vitebsk, ville de Biélorussie
appartenant alors au grand-duché de Lituanie et faisant donc partie de la
Rzeczpospolita, de la République des deux nations. Il est novice auprès des
jésuites de Polock, ancien lieu d'activité de Maciej Kazimierz Sarbiewski
(1595-1640), le célèbre poète néolatin et professeur de rhétorique jésuite, mais
étude, je renvoie le lecteur, d'une part, à la théorie du « macrotexte » (Giovanni Cappello, la
Dimensione macrotestuale : Dante, Petrarca, Boccaccio, Ravenna, 1998) qui essaie de déve
lopper le problème dans l'esprit de la grammaire du texte, et d'autre part à ma théorie du
« cycle poétique » que j'ai brièvement exposée dans l'article « Le mythe du poète mort : sur
la composition du recueil Twarz de Tadeusz Różewicz », in la Littérature polonaise du
XXe siècle : textes, styles et voix, éd. Hanna Konická et Hélène Włodarczyk, Paris, 2000,
p. 347-374 et plus circonstanciellement dans mon livre Verzweigungen : zyklische und asso-
ziative Kompositionsformen bei Adam Mickiewicz, 1795-1855, Freiburg, 1998 ; là, je renvoie
aussi à la littérature polonaise sur le sujet. La question du cycle poétique européen fait l'objet
d'un projet du Fonds national de la recherche scientifique suisse, projet que je dirige avec
Alessandro Martini et Philippe Sudan (Fribourg, Suisse).
3. Wacław Borowy, « W cypryjskim powiecie » (1936). in : id.. Studia i rozprawy.
t. I, Wrocław, 1952. 838 ROLF FIEGUTH
aussi lieu d'origine et d'activité de Siméon de Polock (1629-1680), poète
baroque du tsar Aleksej Mixajlovič, qui composait en latin, en polonais et en
slavénorusse4. L'adolescence et le début de l'âge adulte de Kniaźnin connaissent
des turbulences : en 1768, la guerre civile et d'intervention éclate, connue sous
le nom de « confédération de Bar » ; en 1770, les supérieurs transfèrent Kniaź
nin au collège des jésuites de Varsovie, peut-être pour le mettre à l'abri de l'a
nnexion russe imminente de Polock, mais certainement aussi à cause de son
grand talent pour la poésie (latine et polonaise), pour la poétique et pour la rhé
torique. À la suite de la guerre de 1768, la Pologne est « partagée » une première
fois en 1772. La région natale de Kniaźnin (Vitebsk et Polock) est annexée par
la Russie ; les domaines du prince Czartoryski, qui deviendra en 1775 l'em
ployeur de Kniaźnin, se retrouvent, pour une part, en territoire nouvellement
autrichien. Tout cela est reflété dans les Erotiques. En 1773, sur ordre de Rome,
l'Ordre des jésuites est dissous, et notre jeune poète doit commencer une
nouvelle vie. Dès 1775, Kniaźnin est au service du prince Adam Kazimierz
Czartoryski (1734-1823), grand chasseur de talents à sa cour de Powązki, puis
de Puławy, homme d'État de grande envergure et partisan d'une conception
politique et culturelle qui s'oppose à celle du roi.
Le public littéraire du XIXe siècle invoquera deux raisons pour expliquer la
folie qui s'empare à l'évidence du poète dès la dévastation, par des troupes
russes, du château et du parc de Puławy en 1794 : le chagrin d'un amour imposs
ible et non partagé, et le malheur de sa patrie qui s'achève en 1795 avec la dis
solution totale de l'État polonais et le partage de tout son territoire entre ses
voisins russe, autrichien et prussien5. Mais déjà les professeurs de Polock recon
naissent à leur collégien une complexio melancholica innée. S'y ajoute une
étrange disposition erotique qui se manifeste dans les motifs poétiques contra
dictoires de la phobie et en même temps de la nostalgie d'une liaison amoureuse
stable, mais qui se manifeste aussi dans des fantaisies erotiques remarquable
ment plurielles. De surcroît, il montre, comme nous l'avons vu, une attitude ne
rveusement créatrice et en même temps autodestructrice envers sa propre créa
tion. Ce « défaut personnel », si l'on veut, revêt une dimension supra-person
nelle : l'œuvre individuelle de Kniaźnin est traversée et déchirée par l'oppo
sition entre, d'une part, classicisme et rococo (et leurs multiples liens avec le
baroque et la Renaissance), et d'autre part un sentimentalisme de plus en plus
« préromantique ». Nous nous proposons de présenter, dans les paragraphes qui
suivent, d'abord le recueil Erotiques, dont la teinte dominante est celle du
rococo et ensuite les recueils plutôt sentimentalistes Plaisanteries et petits
amours et les Plaintes d'Orphée.
3. LES EROTIQUES COMME «CYCLE POÉTIQUE»
Les Erotiques de 1779 sont la première publication originale du poète qui,
vers l'âge de trente ans, soumet au public une première somme de sa création
poétique. Le format de l'édition en deux volumes est considérable : elle com
prend 371 poèmes. Cette masse de textes versifiés n'est pas structurée selon les
4. Simeon Polockij, Virši, Minsk, 1990.
5. V. Franciszek Salezy Dmochowski, dans son introduction à l'édition F. D. Kniaźn
in, Dzieła, t. 1-7, Warszawa, wyd. przez F. S. Dmochowskiego, 1828, et le roman de Aër [A.
Rzążewski], Pierwszy romantyk, t. 1-2, Kraków, 1883. DU ROCOCO AU SENTIMENTALISME 839
genres poétiques ; elle est présentée en dix livres, dont chacun accueille à peu
près le même mélange de genres. Le principe de la composition du recueil est
celui d'un cycle poétique ; nous la décrivons de manière détaillée dans une autre
étude6, que nous résumons ici. Il n'est peut-être pas superflu de rappeler que la
tradition du cycle poétique est bien établie dans la poésie polonaise de la
Renaissance (Jan Kochanowski avec ses Élégies, ses Thrénodies, ses Fraszki
[épigrammes et petits poèmes] ; Sebastian Grabowiecki avec ses Poèmes spiri
tuels) et du baroque (Jan Andrzej Morsztyn, Zbigniew Morsztyn, Wacław
Potocki, Wespazjan Kochowski). La tradition du genre n'est pas morte au
XVIIIe siècle ; en 1776, trois ans avant les Erotiques, Konstancja Benisławska
publie ses Chansons chantées à moi-même (Pieśni sobie śpiewane)1 , dont le
caractère cyclique est évident ; en 1780, Franciszek Karpiński publie, pour la
première fois, dans ses Divertissements en vers (Zabawki wierszem), son cycle
d'idylles Laure et Philon.
Ce qui fait des Erotiques un cycle poétique, c'est sa composante diégé-
tique. Nous entendons par là les phénomènes narratifs qui se manifestent à
l'intérieur de la matière lyrique du poème individuel et qui se renforcent grâce à
la coopération des poèmes au sein du cycle ou du macrotexte. Nous insistons sur
la spécificité du traitement du temps dans la composante diégétique du cycle
poétique, qui a un caractère antilinéaire, répétitif, circulaire, et nous la consi
dérons comme un élément probablement indispensable, mais non dominant du
genre8.
3.1. Le petit chapelain de Vénus et le rôle spécifique d'Anacréon.
Le genre du cycle poétique a ses origines entre autres dans les élégies
romaines, qui étaient conçues en tant qu'antimodèle de l'épopée héroïque. Ce
motif est d'ailleurs présent dans les élégies néolatines (Elegiarum libri quattuor,
1585) de Jan Kochanowski. Kniaźnin, excellent latiniste, éminent connaisseur
de Kochanowski, mais aussi de la tradition italienne de Pétrarque à Marini et
Métastase, reprend ce motif. Son protagoniste est un jeune homme qui passe sa
jeunesse non pas en guerrier héroïque mais dans la situation légèrement
comique de petit chapelain (10.23 Grób móy) et serviteur de Vénus, de Cupidon
et d'Anacréon (1.5. Ognie młodości). Dans l'accomplissement de son service, il
vit beaucoup d'aventures sentimentales douloureuses, délicieuses et ridicules
qui lui inspirent autant d'offrandes présentées à la déesse de l'amour : ce sont
les « basses prières » (8.21. Pasterka), c'est-à-dire des poèmes erotiques. Il vit
prétendument dans l'espoir de mûrir et de quitter ce service ultérieurement pour
se consacrer à des sujets plus sublimes et plus sérieux. À la fin, il dit adieu à sa
déesse et au thème erotique de sa poésie (10.38 Waleta), mais sans vraiment
convaincre le lecteur qu'il s'agit d'un adieu définitif. Force est de souligner que
ce « récit » mythologique ne s'impose pas au lecteur ; quelques poèmes disper
sés parmi d'autres tout au long du recueil y font de temps en temps allusion,
sans assigner un caractère narratif à l'ensemble du recueil. Néanmoins, ce
6. « Erotyków ksiąg dziesięć, F. D. Kniaźnina jako cykl poetycki », op. cit.
7. Cf. Tomasz Chachulski, « "Hej, gdybym stworzyć hymn zdołała nowy" : o
Pieśniach sobie śpiewanych Konstancji Benisławskiej », tiré à part s.l.n.d.
8. Le cycle poétique est un genre secondaire ou dérivé ; il repose sur un arrangement
spécifique de textes poétiques dont chacun appartient à un genre poétique primaire comme
l'ode, l'élégie, la ballade, le madrigal, etc. 840 ROLF FIEGUTH
« récit » constitue un fil conducteur, car dans la perspective de ce même récit
mythologique ou mythe poétologique, l'ensemble des dix livres des Erotiques
forme non seulement la description, mais plutôt et surtout le témoignage, les
traces et les résultats de ce service au royaume de Vénus, de Cupidon, d'Ana-
créon, des grâces, des nymphes, des naïades et des dryades. Il faut ajouter que
les motifs métapoétiques et poétologiques sont richement représentés dans le
recueil.
Le lieu du culte de Vénus est situé dans le « canton de Chypre » (« powiat
cypryjski ») ou bien dans la « belle Hybla » (4.26 Odpowiedź) - lieux mythiques
qui évoquent l'Arcadie. Grâce au service poétique de notre petit chapelain de
Vénus, nous recevons, entre autres, quelque 65 poèmes traduits ď Anacréon
dispersés dans le recueil entier. De ces poèmes, Anacréon émerge comme un
personnage mythique fortement présent dans ce paysage, un collègue et ami de
notre petit chapelain. Il se présente comme son alter ego, comme quelqu'un qui
a plus de vigueur dans la poésie, dans la vie et dans l'amour que l'auteur lui-
même. Par l'introduction de ce personnage dans le recueil, il y a comme une
scission ou un dédoublement du «je cyclique » ou « sujet cyclique »9. Nous
allons voir que ce trouve encore un prolongement.
3.2. Mythe et « réalité » dans l'espace de l'univers du recueil.
L'histoire mythique des joies austères et des riches souffrances de notre
jeune chapelain, poète dans un paysage vénusien, qui imagine à ses côtés son
ami et collègue Anacréon, a dans le recueil un pendant pour ainsi dire « réa
liste » et lié au hic et nunc de la Pologne des années 1770. Le paysage mythique
se prolonge dans des contrées réellement polonaises évoquées entre autres par
les noms de la Vistule et du Bug, et qui ressemblent plus ou moins aux grands
parcs-paysages du mécène de Kniaźnin : les Powązki, près de Varsovie (qui
seront ultérieurement transformés en cimetière), Różanka sur le Bug, ainsi que
Wolczyn en Wolhynie. La déesse Vénus se prolonge en une « Ternira » néo
mythologique, la « maîtresse des nymphes de la Vistule » (5.16 Powązki), iden
tique à l'épouse du mécène, Izabela Czartoryska10, elle-même poétesse active et
qui joua un rôle important dans l'histoire culturelle polonaise des XVIIIe et
XIXe siècles11. De manière analogique, les Charités, nymphes, dryades et naïades
ainsi que les bergers et bergères empruntés à Théocrite et à Virgile se transfo
rment facilement en autant d'Eliza, Marcella, Lidychna, Kostusia, Zosia, Halina,
Gierka, Róża, Dorota, Haneczka, Teresa, Marynia, Halina, Ewa, Lucetka, Kasia,
qui peuplent le monde du recueil et qui y sont chantées et célébrées. Pour ces
femmes-là, notre poète, le petit chapelain de Vénus, est simplement « Kniaź-
ninek », « petit Kniaźnin », qui chante si adorablement « Kupidynek »,
« notre petit Cupidon ».
À ľ Anacréon mythique correspond, dans cet univers d'ici et de maintenant,
Franciszek Zabłocki, qui apparaît dans les poèmes soit comme « Zablosio »
(« mon petit Zabłocki»), soit comme « Franek » (« mon petit François »). Il
9. Le terme « sujet cyclique », formé par analogie avec le « je lyrique » ou le « sujet
lyrique » du poème individuel, désigne le « je » ou « sujet » du macrotexte ou cycle poétique
entier.
10. Voir le nom de « Ternira » déchiffré dans : F. D. Kniaźnin, Poezye : edycya
zupełna, 3 t., Warzsawa, 1787, 1. 1, p. 35.
11. A. Aleksandrowicz, Izabela Czartoryska : polskość i europejskość, Lublin, 1998. DU ROCOCO AU SENTIMENTALISME 841
s'agit bel et bien de l'auteur des comédies le Petit-Maître en quête de femme
(Fircyk w zalotach, 1781) et surtout Sarmatisme (Sarmatyzm, 1785). Pour
« Kniaźninek », « Zabłosio » est plus ou moins ce qu'Anacréon représente pour
le petit chapelain de Vénus.
L'amitié avec Zabłocki est richement reflétée dans le recueil. On boit et on
chante ensemble, on discute de la vie, de la politique et souvent aussi de
femmes. L'histoire sentimentale de Zabłocki se reflète tel un feuilleton dans des
poèmes dispersés sur tout le recueil et interrompus par une masse d'autres poè
mes sur d'autres thèmes : nous apprenons ainsi que Zabłocki cherchait d'abord
les faveurs d'une Zosia, avant de faire la connaissance d'une Kasia qu'il épouse.
Kasia se meurt ensuite, ce qui se reflète dans une série de poèmes de deuil
(8.33-8.38). C'est très évidemment la version précoce du recueil ultérieur les
Plaintes d'Orphée sur Eurydice (1783) explicitement dédiée à Franciszek
Zabłocki, œuvre hautement sentimentaliste et mélancolique, que nous considé
rerons à la fin de la présente étude.
3.3. À propos du thème de la mélancolie dans les Erotiques.
Parmi tous les thèmes du recueil, celui de la mélancolie retient ici notre
attention, vu son importance pour le passage imminent au sentimentalisme.
Résumons l'essentiel d'une étude que nous avons consacrée à ce sujet12. Nous
sommes mélancoliques et malheureux - fait entendre le poète - à cause de la
liberté qui nous manque en tant qu'êtres humains (parce que nous sommes tous
soumis à nos passions) et aussi en tant que Polonais, parce que l'ennemi « nous
chasse de nos propres frontières » (4.28 À la rivière Bug (Do Bugu)). Nous som
mes mélancoliques et malheureux parce que l'amour devient maître implacable
et ne satisfait jamais nos désirs, si bien que tomber amoureux signifie toujours
tomber dans un état mélancolique (5.13 Victime de l'amour (Ofiara miłości) ;
7.4. Melancholia).
Il va de soi que les poèmes traitant de la mort et du deuil jouent un rôle
important dans le thème de la mélancolie. La est très présente dans le
royaume mythique de Vénus, de Cupidon et d'Anacréon. Elle est souvent évo
quée dans de multiples poèmes dispersés dans le recueil et qui portent le titre
Pasterka [bergerie ; idylle]. Les épithalames ou poèmes de mariages sont parfois
suivis ou précédés par des épicédia ou poèmes de deuil13. Vénus est souvent
implicitement rapprochée de la Vierge Marie, mais aussi de la mort, qui est
aussi puissante que la grande déesse de l'amour. Dans 9.2. A Fabien (Do
Fabiana), le poète se prononce sur une très puissante maîtresse qui pourrait être
ou bien la mort, ou bien Vénus :
9.2 Do Fabiana
O iakże nazbyt to przewładna pani, / Którey chcąc niechcąc cały świat
ulega. / Wszyscyśmy ieńce, wszyscyśmy poddani; / Kto tylko czuie, od niey nie
ubiega. / Próżno się chełpić rozumem i cnotą. . .
12. « Venusdienst und Melancholie », op. cit.
13. Par exemple 1.12 Pasterka, 1 .26 Zrażona miłość ; 1.34 Tren żałosny ; 2.3 1 Śmierć
Adonisa ; 4.17 Pasterka ; 7.29 Śmierć Lucylli ; 8.33-8.38 (6 poèmes sur la mort de Kasia, la
femme de Zabłocki) ; 9.17 Grób Klimeny, 9.20 Nadgrobek ; 10.23 Grób móy. 842 ROLF HEGUTH
À Fabien
Ô combien puissante est cette maîtresse, à laquelle bon gré mal gré le
monde entier est soumis. Nous sommes tous ses prisonniers, tous ses sujets, celui
qui sent ne sait lui échapper. En vain on se vante de sa raison et de sa vertu. . .
Et seulement quelques vers plus tard, on se rend compte que c'était Vénus, et
non pas Madame la Mort.
Il y a finalement aussi et surtout un lien étroit entre l'inspiration poétique et
la mélancolie. Les « larmes » que verse ce poète sans cesse, sont ses poèmes, et
ceux-ci sont inspirés par l'amour et par la mélancolie que lui cause la flèche de
Cupidon :
1.31 Do lutni
Lutni ma złota, co miłym gwarem / Do mdłego zaciekasz ucha; / Ty zmysły
poisz słodkim nektarem, / Jedyna trosków potucha. / Pierzcha frasunek, i mól
taiemny, / Gdy się odezwie ięk twóy przyiemny. [...] A w dzień i w nocy
słowiczek luby / Dawny opiewa żal swoiey zguby. // Od troski czarney schnie mi
i pada, / Ukrytym myśl zięta grotem [...].
À mon luth
Mon luth d'or, d'un bruit doux / Tu envahis mon oreille fatiguée ; / Tu
satisfais les sens par le doux nectar, / Seule consolation des détresses. / S'enfuient
le chagrin et les remords secrets, / Quand s'entend ton soupir agréable. [...] Et
jour et nuit le cher rossignol / Chante son chagrin de ce qu'il a perdu. // Le noir
tourment sèche et fait tomber / Ma pensée qu'a heurtée la flèche secrète. . .
Les larmes et le feu d'amour jouent aussi un rôle important dans un poème
sur la vie que nous n'avons jamais dans sa plénitude et dans son intégralité :
4.18 Całość życia
By nie łzy hoyne z mych oczu ciekły, / Dawnobym od ogniów spłonął; / I
by nie ognie z nowu mię piekły, / Dawnobym we łzach utonął. ...
Intégralité de la vie
Si les larmes ne coulaient pas généreusement de mes yeux, / Les feux
m'auraient déjà longtemps dévoré ; / Et si les feux ne me brûlaient pas de nou
veau, / Je me serais déjà longtemps noyé dans les larmes. . .
Quelques poèmes plus loin, 4.21 D'Alcée (Z Alceusza), les larmes se tran
sforment en vin de l'oubli et de la joie, les feux des sentiments deviennent ardeur
de l'été et de la nostalgie. On trouve donc réunis tous les motifs connus de l'an
cienne théorie de la mélancolie attribuée à Aristote (Problema XXX, l)14.
Il est très caractéristique que plusieurs poèmes mélancoliques de ce recueil
annoncent le futur sentimentalisme. Citons un seul exemple :
9.29 Samotność Solitude
Przy tym strumyku ia raczey usiędę, Je vais m' asseoir près de ce ruisseau plutôt
I przy tym kwiatku; Et près de cette petite fleur ;
A przy ostatku Je vais pour le reste
Życia nócić będę: De ma vie chanter :
Jak róża niknie, a strumyk ucieka; Comme la rose disparaît, et le ruisseau s'éloigne,
Tak lecąc właśnie, Ainsi dans son vol justement
Namiętność gaśnie, La passion s'éteint
I życie człowieka. Et la vie de l'homme.
14. R. Klibansky, E. Panofsky, F. Saxl, Saturn und Melancholie, dir. Christa
Buschendorf, Frankfurt am Main, 1990, p. 59 sq. :
DU ROCOCO AU SENTIMENTALISME 843
4. LES RECUEILS PLAISANTERIES ET PETITS AMOURS
ET LES PLAINTES D'ORPHÉE DANS L'ÉDITION DE 1783
ET LEURS RAPPORTS AVEC LES EROTIQUES
Quatre ans après l'adieu amer aux poèmes d'amour, à la fin des Erotiques,
Kniaźnin propose une collection de poèmes d'amour. L'édition consiste en deux
séries de poèmes - l'une intitulée Plaisanteries et petits amours (Krotofile і
miłostki), l'autre les Plaintes d'Orphée sur Eurydice {Żale Orfeusza nad
Eurydyką. Les Plaisanteries se composent de trois livres de 24 (livre I) ou de
25 poèmes (livres II et III) ; les Plaintes comprennent 24 poèmes. Bien que les
deux recueils ne soient pas liés dans l'édition de 1783 par un signal typogra
phique sans équivoque15, les Plaintes forment implicitement, selon moi, un
quatrième livre qui s'ajoute aux trois livres des Plaisanteries. Il faut toutefois
dire d'emblée que la composition des Plaisanteries ne correspond pas entière
ment au type du cycle poétique ou macrotexte, tandis que celle des Plaintes en
est un exemple quasiment archétypique.
Les Plaisanteries et les Plaintes se situent entre une œuvre nouvelle par
rapport aux Erotiques16 et une refonte radicale de l'œuvre précédente. La tran
sformation des Erotiques en ce qui deviendra les Plaisanteries ne passe pas tant
par la nouveauté des poèmes qui y sont réunis que par le caractère même des
textes sélectionnés dans les Erotiques pour entrer dans son nouveau recueil. Le
grand principe de cette transformation est la réduction - mais uniquement pour
ce qui est du recueil des Plaisanteries. La chose se présente très différemment
pour le recueil les Plaintes d'Orphée. Celui-ci se compose, il est vrai, dans sa
grande majorité, de textes effectivement nouveaux, mais on peut prouver qu'une
version antérieure du thème - une série de poèmes de deuil pour Kasia, la
femme défunte de Franciszek Zabłocki - est déjà contenue dans les Erotiques.
Nous insistons donc sur le fait que les deux recueils de 1783, les Plaisanteries et
les Plaintes, sont pour ainsi dire dérivés des Erotiques, et ceci est d'ailleurs
l'une des raisons qui invitent à penser que les deux nouveaux recueils forment
implicitement un tout.
Mais penchons-nous d'abord sur les Plaisanteries.
5. PLAISANTERIES ET PETITS AMOURS :
UN RECUEIL ISSU DE LA TRANSFORMATION SENTIMENTALITE
D'UN RECUEIL ROCOCO
La transformation des Erotiques en Plaisanteries passe par différentes opé
rations que nous pouvons interpréter dans leur ensemble comme un passage au
15. On pourrait considérer comme signal caché le fait que la dernière page (p. 160)
des Plaisanteries est directement suivie du frontispice des Żale (p. 161, sans numéro de
page) ; elle anticipe en outre, en bas de page et au-dessous de la vignette marquant la fin des
Plaisanteries, le premier mot du titre (« ŻALE »).
16. Selon Ludwik Kalisz (cité d'après Borowy, Studia i rozprawy, 1. 1, p. 79), seuls
26 textes constitueraient des reprises ou des poèmes modifiés des Erotiques ; cela signifierait
que plus de 70 % seraient entièrement nouveaux. Selon mes observations, seuls 25 % environ
des poèmes des Plaisanteries sont vraiment nouveaux 1.9 ; 1.12 ; 1.18 ; 1.22 ; 1.23 ; 2.3:
2.4 ; 2.7 ; 2.8 ; 2.13; 2.14 : 2.16 ; 2.18 ; 2.21 ; 3.5 ; 3.6 ; 3.7 ; 3.9 : 3.12 ; 3.14 ; 3.22 ; 3.25.