Éviter la souillure. Le processus de civilisation dans le Japon ancien - article ; n°2 ; vol.50, pg 283-306

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Annales. Histoire, Sciences Sociales - Année 1995 - Volume 50 - Numéro 2 - Pages 283-306
Avoiding Impurity : Civilization in Ancient Japan. YOSHIE. Impurity and its rejection constitute one of the basic elements of the ideological and ritual universe of ancient Japan. They have often been studied from purely anthropological point of view. Now, the strategies for avoiding impurity have his tory as well. During the period in which new methods of social control were introduced into the archipelago from China, the imperial court of Japan developed rituals for avoiding impurity which functioned as instances in the process of legitimation of the monarchy and of the role of the aristocracy. By showing how the gods fought the impurities of the world and eliminated them, the myths also partake of this strategy. On the earth the emperor and the court in turn lead permanent battle to rid the universe of impurities. While doing this the governing bodies are presented as representing civilization confronted by still barbaric rural society. The ritual rejection of impurity and the social discrimination which such pratices imply can therefore be seen within the framework of very structured mental universe keystone to the ancient Japanese monarchy. The process by which such an ideology circulates from the period of the Codes until the rule of the Tokugawa shogun shapes social centrality and determines the social statutes from the capital to the provinces and well into the far corners of the empire.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1995
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Akio Yoshie
François Macé
Éviter la souillure. Le processus de civilisation dans le Japon
ancien
In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 50e année, N. 2, 1995. pp. 283-306.
Abstract
Avoiding Impurity : Civilization in Ancient Japan.
Impurity and its rejection constitute one of the basic elements of the ideological and ritual universe of ancient Japan. They have
often been studied from purely anthropological point of view. Now, the strategies for avoiding impurity have history as well. During
the period in which new methods of social control were introduced into the archipelago from China, the imperial court of Japan
developed rituals for avoiding impurity which functioned as instances in the process of legitimation of the monarchy and of the
role of the aristocracy. By showing how the gods fought the impurities of the world and eliminated them, the myths also partake of
this strategy. On the earth the emperor and the court in turn lead permanent battle to rid the universe of impurities. While doing
this the governing bodies are presented as representing "civilization" confronted by still "barbaric" rural society. The ritual
rejection of impurity and the social discrimination which such pratices imply can therefore be seen within the framework of very
structured mental universe keystone to the ancient Japanese monarchy. The process by which such an ideology circulates from
the period of the Codes until the rule of the Tokugawa shogun shapes social centrality and determines the social statutes from
the capital to the provinces and well into the far corners of the empire.
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Yoshie Akio, Macé François. Éviter la souillure. Le processus de civilisation dans le Japon ancien. In: Annales. Histoire,
Sciences Sociales. 50e année, N. 2, 1995. pp. 283-306.
doi : 10.3406/ahess.1995.279367
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1995_num_50_2_279367DOMINATION IMPERIALE
ET CONSTRUCTIONS CULTURELLES
VITER LA SOUILLURE
Le processus de civilisation dans le Japon ancien
YOSHIE Akio
Des recherches intéressantes et nombreuses étranger comme au
Japon ont utilisé le concept de souillure pour analyser les particularités de
la société japonaise Pourtant certaines disciplines traditionnelles comme les
études ethno-folklore la science des religions ou histoire du shinto font
peu de distinction entre les concepts proches mais pourtant différents de
souillure kegare) faute tsumi ou calamité wazawai) et elles ne portent
guère attention évolution historique même de ces concepts pas plus
histoire des règles qui permettaient leur évitement1 De fait il agit
trop souvent interprétations abstraites et souvent schématiques Ces der
nières années cependant des discussions ont eu lieu relatives au rapport
entre la souillure et le statut social2 mais la plupart des participants ces
débats empruntaient les résultats études folkloristes ou de travaux anthro
pologiques sans procéder de nouvelles recherches Récemment des études
ont été effectuées sur la souillure et les conduites évitement en tant que
Parmi les études ethno-folklore portant sur ces questions citons NAMIHIRA Emikö
Kegare no kozo La structure de la souillure Seitosha 1984 HO Ichirô Nihonjin no shûkyô
La religion des Japonais) Tankosha 1970 représente bien le point de vue des spécialistes de la
science des religions Pour les études portant sur histoire du shinto voir UMEDA Yoshihiko
Amatsu tsumi to kunitsu tsumi Tsumi to wazawai Maux célestes et terrestres Fautes et
calamités) dans Shintôgaku no 651970 Pour une présentation des études sur ces questions cf
KOND Naoya Harai to kegare no kozo La structure de la purification et de la souillure)
Sôgensha 1986
YAMA Kyôhei Chûsei no mibunsei to kokka Le statut social et tat au Moyen
Age) dans Nihon chûsei nôsonshi no kenkyû tudes sur histoire des villages agraires dans le
Japon médiéval) Iwanami 1973 Voir également AMINO Yoshihiko Muen Kukal Raku
Absence de lien espace sans seigneur lieu de libre échange Liberté et paix dans le Japon
médiéval) édition révisée et augmentée Heibonsha 1988 et aussi NIUNOYA Tetsuichi
KebUshi Chûsei no kegare to kenryoku Les forces de police au Moyen Age La souillure et le
pouvoir) Heibonsha 1986
283
Annales HSS mars-avril 1995 no pp 283-306 DOMINATION IMP RIALE ET CONSTRUCTIONS CULTURELLES
processus historique3 Je voudrais ici expliciter les relations organiques qui
existent entre le système de valeurs les structures sociales et les conceptions
du rejet de la souillure chacune des étapes du développement historique et
plus particulièrement entre le 8e et le IQe siècle est-à-dire époque de Nara
710-784 et la première moitié de époque de Heian 794-1185 En effet
est durant cette période que naquit et se développa au Japon une concep
tion assez systématique de évitement de la souillure Je souhaite mettre
accent sur les changements au sein du système de valeurs et leur rapport
avec les modifications de la structure sociale
La souillure et la monarchie régie par les codes
Souillure faute et calamité avant le milieu de époque Nara
Dans le Japon qui précède le milieu du 8e siècle la souillure avait
comme toutes fautes et calamités une valeur négative et désagréable pour
homme Ainsi la prière de la Grande Purification4 énumère-t-elle les
choses négatives dont la monarchie doit savoir se débarrasser Dans cette
liste figurent aussi bien des calamités telles que les invasions insectes ou la
foudre qui nuisent agriculture que des faits en rapport avec la souillure
proprement dite blessures infligées un cadavre excrétion de fèces etc.
La notice sur les Wa dans les monographies relatives aux Trois Royaumes
Sanguozhi)5 est-à-dire dans histoire officielle chinoise qui décrit le
Japon du 3e siècle soit un passé lointain en regard des périodes qui nous
intéressent ici signale au terme des rites funéraires qui duraient dix
jours on se purifiait par immersion La notion de souillure existait donc
déjà Pour les souillures importantes il ne pouvait avoir de retour la vie
normale sans une expulsion de forme rituelle par immersion ou par purifica
tion Ces rituels étaient identiques ceux exigés pour les fautes ou les
calamités
NISHIYAMA Yoshihira Shie La souillure liée la mort) dans Burakushi shiryô senshû
Choix de documents sur histoire de la discrimination) 1.1 Kodai chûsei hen Antiquité et
Moyen Age) Buraku mondai kenkyûjo shuppanbu 1988 Voir aussi du même auteur Ochô-
toshi to josei no kegare La capitale impériale et la souillure des femmes) dans Nihon josei
seikatsushi Genshi-kodai Histoire de la vie quotidienne des femmes japonaises la période
archaïque et Antiquité) Tokyo daigaku shuppankai 1990 Voir par ailleurs MITSUHASHI
Tadashi Engishiki kegare kitei to kegare ishiki La conscience de la souillure et les disposi
tions prises son égard dans les règlements de ère Engi) dans Engishi kenkyû 1989
Cette prière ou norito se trouve dans Engishiki Règlements de ère Engi publié en 927
chap Jingi hachi Les huit prières aux dieux célestes et terrestres Le texte été
publié dans la série Shinto taikei Engishiki vol Shinto taikei hensankai 1971 Cette prière
apparaît certes dans un document daté du début du 10e siècle mais par analyse de son contenu
et du style on peut penser il agit de la forme originelle et conservée un texte qui remonte
la fin du 7e siècle ou au début du 8e siècle au moment où naît le rite étatique de la Grande
Purification
La notice sur les Wa Woren zhuan été éditée au Japon Shintei Gishi Wajinden
Gokanshi waden Sosho Gokansho waden Zuisho wakokuden Notice relative aux Wa dans la
monographie des Wei notice relative aux Wa dans Histoire des Han postérieurs notice rela
tive au pays des Wa dans Histoire des Song notice relative au pays des Wa dans histoire des
Sui nouvelle édition critique) Iwanami shoten 1985
284 YOSHIE LA SOUILLURE DANS LE JAPON ANCIEN
La souillure se caractérise par une répugnance physiologique éprouvée
par les dieux aussi bien que par les hommes La faute est la contravention
aux règles établies par les dieux Les calamités sont les désastres engendrés
par une perturbation de ordre établi par les divinités6 La distinction entre
souillure faute et calamité apparaît pas toujours très clairement car toutes
ces notions peuvent expliquer globalement comme des choses qui
répugnent aux divinités Ainsi après la prière de la Grande Purification les
objets et les faits qui semblent désigner la souillure sont appréhendés dans
leur ensemble comme des fautes Et toujours selon la prière de la Grande
Purification souillure faute et calamité étaient expulsées en totalité le der
nier jour du 6e et du 12e mois inverse sauf cas exceptionnel on ne pro
cédait pas leur expulsion entre ces dates Dans histoire officielle de
époque de Nara le Shoku Nihongi Suite aux annales du Japon) les céré
monies bouddhiques sont souvent destinées protéger les objets de la souil
lure dans les lieux où passent et demeurent les dieux et les Bouddhas7
Inversement dans la société profane le contact avec la souillure impli
quait généralement pas expulsion
Il reste définir quelles souillures fautes et calamités exigeaient un rituel
expulsion au moment où elles avaient lieu La synthèse de ce que nous
livrent les documents de époque laisse penser elles se réduisaient des
cas particulièrement graves comme pour la souillure la mort un homme8
pour les fautes le crime de rébellion contre tat illustré par affaire de la
révolte du prince Nagaya en 7299 pour les calamités les cataclysmes des
années 775-77610 cette époque la naissance la maladie et la mort des
hommes la naissance et la mort des six espèces animaux domestiques le
cheval le uf le mouton le porc le chien et la poule ne constituent pas
encore des cas de souillure nécessitant une expulsion immédiate
La mort et le deuil en principe obligent une purification Pour ce qui
concernait empereur il agissait certes de souillures mais elles ne don
naient pas lieu des mesures ostensibles de purification la fin du deuil du
moins pas avant la mort de empereur Shômu en 756 Les souverains étaient
alors considérés comme faisant un seul corps avec leur ancêtre la déesse
solaire Amaterasu qui demeure dans le monde de la Haute Plaine Céleste
où la souillure existe pas On peut donc penser que la mort un empereur
était pas considérée comme une souillure assez importante pour nécessiter
une purification particulière
En autres termes dans le Japon au milieu du 8e siècle la valeur
négative des souillures fautes et calamités susceptibles de se produire dans
Cf les termes kegare tsumi wazawai dans Nihon kokugo daijiten Grand dictionnaire de
la langue japonaise) Shôgakkan 1972-1976 Voir aussi le terme tsumi dans ORIKUCHI Shinobu
yôshû jiten Dictionnaire de anthologie poétique du yôshû) Orikuchi
zenshu uvres complètes Orikuchi Shinobu) vol Chûôkôronsha 1975
On trouve plusieurs références ces pratiques dans Shoku Nihongi Suite des annales du
Japon) publié dans la collection Shintei zôho Kokushi taikei Les histoires officielles du Japon)
édition critique révisée Yoshikawa Kôbunkan 1962 On citera entre autres la notice du 5e jour
du 1er mois intercalaire de la 3e année de ère Keiun 706)
Ibid. 22e jour du 9e mois de an de Hoki 770) 18e jour du 2e de an de Tempyô 729)
10 Ibid. par exemple 30e jour du 8e mois de an de Hoki 775)
285 DOMINATION IMP RIALE ET CONSTRUCTIONS CULTURELLES
le monde profane et même dans la monarchie elle-même était pas
incompatible avec une valeur finale et il était pas rare de voir coexister les
deux aspects un négatif et autre positif11
exclusion absolue de la souillure dans les rites et les mythes
au milieu du 8e siècle la monarchie japonaise ne pouvait donc
exclure du monde profane la souillure la faute et les calamités que de
manière relative Dans la seconde moitié du 8e siècle elle développe un
schéma plus systématique Il agit désormais exclure ces notions conno-
tées de manière totalement négative du champ des mythes et des rites
offerts aux dieux
Soit la célébration des divinités
Un des paragraphes du Jingiryô code relatif aux divinités célestes et ter
restres fixe les différents aspects que doivent prendre les célébrations des
divinités Ce texte constitue une partie des codes édictés sous ère Taihô
entrés en vigueur en 701 Il prescrit que
Pendant une période déterminée qui précède et suit les célébrations des
divinités les fonctionnaires en charge peuvent continuer occuper des
affaires habituelles de administration Mais ils ne doivent ni participer des
funérailles ni rendre visite des malades manger de viande ni juger des
crimes et délits ni exécuter de sentences ni jouer de la musique ni partici
per toutes autres affaires liées une souillure12
interdiction de jouer de la musique répond une raison particulière
Celle selon laquelle la musique détourne les hommes des divinités Mais
autres interdictions deuil visite aux malades nourriture carnée notam
ment sont en rapport avec la souillure proprement dite Le jugement des
crimes et exécution des sentences sont liés la faute Et si on se place
dans le système conceptuel de époque ces interdictions concernent la
période des célébrations En outre selon les règles minutieuses exécution
mentionnées dans le code si une personne enfreignait ces interdits on exi
geait elle une purification une importance proportionnelle celle de la
célébration De son propre chef elle devait éliminer la souillure et les
fautes13 Les prescriptions des codes étaient efficaces comme le prouvent les
nombreuses mentions dans le Shoku Nihongi de règlements prescrivant
exclusion de tout objet de souillure hors des sanctuaires que contrôlait
tat14 Au début du 8e siècle la monarchie interdisait donc de fa on abso
ll Sir James George PRAZER Taboo and the Peril of the Soul Londres 1911 Du même
auteur Spirits of the Corn and of the Wild Londres 1912 Cf aussi Mary DOUGLAS Purity and
Danger Londres 1969
12 Jingi ryô dans Ryô no shûge Sansaijô paragr 12 dans la collection Shintei zôho
Kokushi taikei Les histoires officielles du Japon) édition critique révisée Yoshikawa Kôbun-
kan1962
13 Cf le décret du ministère des Affaires suprêmes Dajokan fu du 14e jour du mois de
an 20 de ère Enryaku 801 inséré dans le Ruijû sandai kyaku dans la collection Shintei zôho
Kokushi taikei Les histoires officielles du Japon) édition critique révisée Yoshikawa Kôbun-
kan1962
14 Cf note
286 YOSHIE LA SOUILLURE DANS LE JAPON ANCIEN
lue la présence de souillures fautes ou calamités sur les lieux de célébration
des divinités
Dans ces conditions il est guère surprenant que les mythes fondateurs
de tat aient pu être considérés comme une sphère où les valeurs néga
tives transmises par la souillure la faute ou les calamités devaient être
exclues Le premier livre du Kojiki Recueil des choses anciennes)15 et les
deux premiers du Nihon shoki Chronique du Japon)16 qui traitent de ère
des dieux sont au ur des mythes de la monarchie ancienne On décrit le
monde de la Haute Plaine Céleste qui pour divinité principale Amaterasu
la déesse qui illumine le ciel Cette plaine est un espace une extrême
pureté où les salissures sont absolument exclues
Il faut souligner ici un point important La logique qui sous-tend ces célé
brations et ces mythes est pas un héritage de la cour du Yamato qui
régnait sur le Japon central au 6e et au début du 7e siècle mais date du
régime des codes qui apparaît dans la seconde moitié du 7e siècle On ne
trouve en effet aucun document relatif aux célébrations qui fasse référence
une interdiction visant les personnes en contact avec la souillure avant les
codes de Taihô datés de 701 On vu que tat avait émis de nombreux
règlements visant la prohibition objets souillés dans les sanctuaires On
peut en conclure que la monarchie est efforcée de faire reconnaître sa
conception notamment dans les sanctuaires qui origine observaient
pas rigoureusement ces interdictions Et au fur et mesure que tat des
codes se consolide les interdits relatifs la souillure imposaient peu peu
Le contenu des mythes fondateurs illustre encore mieux ce point ori
gine la terre et les divinités qui habitaient étaient nées de union de deux
divinités mâle et femelle Izanaki et Izanami Mais en donnant naissance au
dieu du feu la déesse Izanami se brûla les entrailles et mourut Elle en fut
alors dans le monde des morts le pays de Yomi empli de souillures Ne pou
vant supporter la perte de son épouse bien-aimée Izanaki se rendit au pays
des morts pour retrouver mais il obtint que avoir son propre corps
souillé De son côté ne supportant pas que son époux puisse la voir dans un
pareil état de putréfaction Izanami avait envoyé une armée pour le repous
ser et il finit par regagner le monde Il se purifia de nombreuses fois dans
eau de la mer est lors de cette purification que naquirent les nombreuses
divinités qui devaient lui succéder Il faut ajouter Amaterasu la déesse
solaire qui gouverne la Haute Plaine Céleste née de son il gauche et héri
tière de sa pureté oppose Susanowo son frère cadet né de la morve du
nez de son père matérialisation des dernières traces de la souillure de Yomi
Il re ut en partage la domination de la mer Par la suite Susanowo montera
dans la Haute Plaine Céleste pour tenter enlever sa ur aînée le pou
voir elle détient Sorti vainqueur du combat qui les oppose il détruit les
rizières sacrées de la déesse laisse ses excréments dans le pavillon où
accomplissent les rites importants poussant ainsi leur paroxysme le crime
15 Kojiki Norito dans Nihon koten bungaku taikei Collection de littérature classique
japonaise) vol Iwanami shoten 1958
16 Nihon shoki tomes dans Nihon koten bungaku taikei Collection de littérature clas
sique japonaise) vol 67 et 68 Iwanami shoten 1958
287 IMP RIALE ET CONSTRUCTIONS CULTURELLES DOMINATION
et la souillure Amaterasu qui chérissait son frère ne retiendra aucune sanc
tion contre lui mais enfermera dans une caverne plongeant ainsi la Haute
Plaine Céleste dans les ténèbres et la transformant un seul coup en un
monde effrayant empli de souillures de crimes et de calamités Face de
pareils désordres les divinités de la Plaine nées Izanaki et Izanami
tinrent une assemblée et après avoir délibéré parvinrent faire revenir la
déesse Susanowo fut jugé en sa présence et les rituels de purification exé
cutés fut expulsé hors de la Haute Plaine Céleste
La divinité ancestrale de empereur garante de son pouvoir elle-
même subi la souillure un proche Le ur blessé elle réussit par un pro
digieux effort de volonté éliminer peu peu cet ensemble de souillures
maux et calamités et établir dans la Haute Plaine Céleste un monde de
pureté absolue et éternelle Telle est la substance du mythe fondateur du
pouvoir un univers une pureté absolue où la souillure est totalement
exclue Il est pas offert mais il est le fruit une élaboration difficile celle
une écriture où le fait historique et la temporalité mythique se corres
pondent On peut donc affirmer que le mythe de la Haute Plaine Céleste
intègre dans une logique qui appartient pas la période qui précède la
compilation des mythes Elle leur est au contraire contemporaine et peut
probablement être située la fin du 7e siècle
Certains spécialistes de histoire de la littérature et des mythes font
valoir que les deux ouvrages du Kojiki et du Nihon shoki renferment des
fragments de mythes beaucoup plus anciens17 Par exemple la suite du
mythe de la Haute Plaine Céleste le Nihon shoki relate une des deites
envoyées sur terre pour soumettre les divinités du Pays du Milieu de la
Plaine des Roseaux fut tuée Son corps fut emporté dans la Haute Plaine
Céleste où on célébra les rites funéraires supposés pourtant être source de
souillure par excellence Ce mythe sans doute surgi assez tôt probable
ment au début ou au milieu du 7e siècle En autres termes exclusion
totale de la souillure dans la Haute Plaine Céleste est apparue que tardive
ment au cours des quelques dizaines années qui correspondent la
période de formation de Etat régi par les codes est-à-dire entre la fin du
7e siècle et le début du 8e siècle au moment même où furent compilés le
Kojiki et le Nihon shokils
La souillure et son contexte social
Pourquoi la monarchie des codes admet-elle la relativité de la souillure
dans les situations profanes alors elle la proscrit résolument dans le
domaine des mythes et du sacré
époque de Nara au 8e siècle la société japonaise repose sur une
17 Cf par exemple TSUDA Sôkichi Nihon koten no kenkyû Recherches sur les classiques
japonais) vols Iwanami shoten 1948-1950 SAIG Nobutsuna Kojiki no seikai Le monde du
Kojiki) Iwanami shoten 1967 MATSUMURA Takeshi Kodai densho to kyûtei saishi Les tradi
tions anciennes et les célébrations de cour) Hanawa shobô 1970 OKADA Seiji Kodai oken no
saishi to shinwa Les de la monarchie antique et les mythes) Nanawa shobô 1970
18 On considère ordinaire que les compilations de ces deux ouvrages commencèrent en
681 Selon sa préface le Kojiki fut achevé en 712 Selon le Shoku Nihongi le Nihon shoki fut
achevé en 720
288 YOSHIE LA SOUILLURE DANS LE JAPON ANCIEN
communauté primitive où les célébrations de type magique organisent uni
vers Un commentaire des codes de Taihô on date de 738 nous relate la
fa on dont se déroulaient les fêtes rituelles dans les villages Il est rappelé
obligation faite aux villageois de célébrer les divinités la mode chinoise
selon le rite confucéen qui prescrit respect aux supérieurs et soins envers
les anciens En résumé le texte dit ceci
Dans les provinces il existe un sanctuaire dans chaque village On
célèbre les nombreux dieux de la nature on appelle les Cent Dieux
Le chef du village est aussi le desservant du sanctuaire partir des
offrandes que les villageois présentent aux dieux pour solliciter leur protec
tion durant les voyages ou encore des prémices offertes par chaque famille
selon état de la récolte après la moisson automne ou encore du rem
boursement du prêt de semences consenti au printemps aux paysans par le
sanctuaire le chef du village prépare la nourriture et les boissons qui servi
ront offrande aux dieux mais qui seront aussi consommées en commun par
les villageois avec les divinités utage) lors des fêtes au printemps et
automne Le jour de la fête les villageois jeunes et vieux hommes et
femmes sans distinction participent aux cérémonies Le desservant et les
villageois se mêlent alors en une seule communauté et célèbrent ensemble
les dieux Les explications concernant les nouvelles lois promulguées par
tat ont lieu quand tous sont réunis Le festin se déroule avec la participa
tion de tous le rang étant établi selon âge sans distinction de sexe ou ori
gine familiale
Dans les villages tels ils sont décrits ici le couple familial constitue
sans aucun doute une unité de travail Mais il semble difficile admettre que
des contrats portant sur les champs cultivés ou les rizières aient pu avoir lieu
échelon de cette unité familiale Si on compare la description de la fête
qui est donnée ici avec autres fêtes de village époques ultérieures au
Moyen Age par exemple on voit elles se déroulaient sous la responsabi
lité des paysans les plus riches et que seuls les chefs des familles les plus
aisées participaient aux rituels selon le prestige de leur famille On aper oit
donc que le texte du commentaire renvoie des familles qui ne corres
pondent guère des unités laborieuses et que le propriétaire de la terre est
autre que la communauté elle-même constituée en village Celui qui orga
nise et dirige la fête est le chef du village mais la fête est préparée et célé
brée par ensemble des composantes du village sans exception sans
distinction sociale ou sexuelle Par ailleurs les dieux qui sont objet de ces
célébrations sont des divinités naturelles très primitives Ces villages sont
donc des sociétés communautaires aux caractères encore très archaïques
Selon le Hitachi fudoki20 ouvrage du 8e siècle qui décrit histoire et la
19 Texte principal du paragraphe intitulé Cisei ryô Shunjisai denlo Des fêtes de printemps
la campagne dans les règlements relatifs aux cérémonies) dans le Ryô no shuge Commentaires
sur le code) commentaires Koki Ichiiwaku du Taihôryô Se référer aussi YOSHIIE Akio
Giseiryô shunjusaidenjô no ichi kôsatsu Considérations sur les commentaires du Giseiryô)
dans Kodaishi ronsô Débats sur histoire ancienne) vol Yoshikawa Kôbunkan 1978
20 Fudoki tomes dans Nihon koten bungaku taikei Collection de littérature classique
japonaise Iwanami shoten 1958
289 DOMINATION IMPERIALE ET CONSTRUCTIONS CULTURELLES
géographie de ancienne province de Hitachi une famille de petits notables
locaux décida de mettre en culture avec ses dépendants un terrain inondé
vers le début du 6e siècle Yato divinité qui aimait prendre apparence
un serpent était le propriétaire originel de cette terre Il leur opposa une
attitude une extrême violence Les hommes arrêtèrent leurs travaux et
décidèrent offrir des sacrifices Yato le reconnaissant comme dieu du sol
En échange il devait admettre que les terres situées en contrebas de la mon
tagne devenaient le territoire de ceux qui avaient réussi les transformer en
rizières Au 8e siècle date de la rédaction du texte on célébrait des fêtes en
honneur de Yato Au moment de se concilier la bienveillance de la divinité
les participants lui adressèrent une prière Comme dorénavant et pour
éternité nous allons te célébrer comme dieu nous te prions de ne plus
nous attaquer et de ne pas entretenir de ressentiment contre nous Les
Japonais de la période ancienne pensaient que le responsable des calamités
pouvait se muer grâce aux rites en un être dispensateur de bonheur En
autres termes la relation valeur négative et valeur positive entre
et bonheur était pas immuable mais se conjugait de manière conflictuelle
Si les villages étaient dotés un pareil système de valeurs il semble peu
probable au niveau des grands notables de province les conceptions rela
tives la souillure aux fautes et aux calamités aient été de nature différente
Ainsi dans le code de Taihô 701) tat ordonne de procéder la Grande
Purification selon les besoins dans chaque district de province et le texte
précise quels sont les objets nécessaires pour parvenir21 Ce rituel était exé
cuté par les grandes familles locales celles que tat avait désignées comme
administrateurs de districts gunji) pour éliminer si besoin était la souil
lure les maux et les calamités Par ces pratiques les notables rétablissaient
le pays dans son état de pureté Mais entre deux rituels ils vivaient au
milieu de ces souillures
époque où la monarchie se donne une codification souillure fautes
et calamités sont tolérées dans la vie quotidienne par toutes les couches
sociales même si elles sont connotées négativement Le nouveau régime
dans la mesure où il tente de contrôler la société doit se soumettre ce sys
tème relatif de valeurs tat est apparemment employé construire une
société civilisée sur le modèle de la Chine en mettant en place un gouver
nement central doté un ministère des Affaires suprêmes de huit départe
ments ministériels et au niveau local une administration organisée selon
une division en provinces districts cantons et villages Il établi un système
unique de répartition des rizières pour procéder la levée de impôt Pour
tant il avait guère de raison que le système que on imposait la popu
lation fût compris par des villageois qui vivaient encore dans un univers
magique Pour contenir les paysans et les familles de notables locaux qui les
contrôlaient tat se devait de procéder unification de ces fêtes commu
nautaires magiques Tout en imitant le système des codes de la dynastie
chinoise des Tang la monarchie japonaise accordait en fait une grande
importance aux divinités autochtones cet effet ailleurs elle créa un
21 Paragraphe 19 dans le Jingiryô shokokujô Code relatif aux provinces et concernant les
divinités célestes et terrestres) dans le Ryô no shûge Commentaires sur le code)
290 YOSHIE LA SOUILLURE DANS LE JAPON ANCIEN
organe indépendant du ministère des Affaires suprêmes et des bureaux ordi
naires qui en dépendaient le Jingikan ministère des Affaires divines chargé
de gérer et de célébrer de manière uniformisée aussi bien les divinités liées
au pouvoir que celles des sanctuaires de province Sur ce point tat japo
nais se distinguait radicalement de celui des Tang22
Les célébrations liées au pouvoir que constitue le Kinen-sai destiné
obtenir une bonne récolte ou le Niiname-sai fête de la gustation des pré
mices étaient placées sous la responsabilité du ministères des Affaires
divines Elles reposaient pour essentiel sur le rituel des fêtes célébrées
dans les villages ou parmi les notables provinciaux au printemps et
automne Ces fêtes tat ont été exploitées par la monarchie au mieux de
ses intérêts23 après le code de Taihô les desservants provenant de plus
un millier de sanctuaires provinciaux étaient mobilisés pour participer aux
cérémonies et les offrandes au sein desquelles résidait âme de divinités pro
tectrices de la monarchie étaient distribuées chacun eux24 Ceci nous per
met de savoir que ce système fonctionna relativement bien25 Le pouvoir
ainsi donné une structure aux fêtes communautaires On peut dans ces
conditions interpréter le système imposition instauré par les codes comme
un prolongement délibéré de offrande des prémices aux divinités du sol
enseignement des règlements étatiques effectué lors de ces fêtes va ail
leurs dans ce sens
Si le pouvoir central été obligé endosser de tels archaïsmes malgré sa
volonté de construire un tat civilisé sur le modèle suggéré par la Chine
est il existait intérieur de la société une forte pression dans ce sens
Depuis époque protohistorique Yayoi le Japon avait jamais eu faire
face des conflits violents liés des invasions ou subir le joug de la domi
nation étrangère Le climat favorable agriculture permettait auto-
subsistance Dans ces conditions expansion de la riziculture inondée qui
implique une organisation collective du travail permis la renaissance sous
une forme nouvelle de la communauté primitive tat devait alors procé
der unification des fêtes communautaires tout en considérant la souil
lure les fautes et les calamités comme des valeurs purement négatives En
autres termes il devenait lui-même partie prenante un système de
valeurs propre une société primitive et magique au sein de laquelle la
souillure et les calamités étaient per ues comme des données relatives
On peut alors se demander pourquoi le pouvoir central contraint
admettre la relativité de la souillure échelon du profane radicale
ment exclue de univers des mythes Il convient examiner les problèmes
auxquels se heurtait tat face au paysage politique de époque
On vient de voir que tat des codes avait autorisé le maintien de
22 YOSHIE Akio Rekishi no akebono kâra dent shakai no seiritsu De aube de histoire
établissement de la société traditionnelle) Yamakawa shuppankai 1986
23 Cf OKADA Seiji op cit
24 Addenda aux paragraphes du Jingiryô Code concernant les divinités célestes et ter
restres) dans le Ryô no shûge Commentaires sur le code)
25 YOSHIE Akio Nihon ni okeru shinbutsu shûgô keisei no shakaishiteki kôsatsu
Réflexions sur histoire sociale de la formation du syncrétisme shinto-bouddhique) dans Chu-
goku Shakai to bu ka 1992
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