Frans van Kalken et les Marnix - article ; n°2 ; vol.9, pg 201-209

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1954 - Volume 9 - Numéro 2 - Pages 201-209
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1954
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Langue Français

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Lucien Febvre
Frans van Kalken et les Marnix
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 9e année, N. 2, 1954. pp. 201-209.
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Febvre Lucien. Frans van Kalken et les Marnix. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 9e année, N. 2, 1954. pp. 201-
209.
doi : 10.3406/ahess.1954.2265
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1954_num_9_2_2265FRANS VAN KALKEN ET LES MARNIX
Qui ne connaît chez nous Frans van Kalken ? Parce qu'il est un des maîtres
en renom de l'Université Libre de Bruxelles? a publié, dans la
Collection Armand Colin, un excellent petit livre sur La Belgique qui reçut
partout un accueil chaleureux ? Parce que, grâce à sa diplomatie cordiale, il a
joué enfin, dans notre pays, et notamment à La Société d'Histoire Moderne,
un rôle de premier plan? Sans doute. Mais on connaît avant tout Frans
van Kalken parce qu'il est Frans van Kalken, un homme alerte, agissant,
volontiers combatif et mordant quand il s'agit de défendre une cause qui
l'intéresse, plein d'esprit à la française et d'humour à la belge, au demeurant
le meilleur fils du monde tant qu'on ne le caresse pas à rebrousse-poil. —
Et voilà : il nous apporte un cadeau de plus. Une étude menée à frais communs
avec un de ses collègues de l'U. L. В., M. Tobie Jonckheere, sur Marnix de
Sainte- Aldegonde (1540-1598). Sous-titres : Le politique et Le pamphlétaire,
c'est la part de Frans van Kalken ; — Le pédagogue, c'est le royaume de
Tobie Jonckheere. Petit livre élégant de 124 pages, édité à Bruxelles par
l'Office de Publicité et daté (déjà!) de 1952. — En tête, une très belle gravure
de Jean Wiericx nous rend curieusement vivante la figure de Sainte-Alde-
gonde. Une figure bien de chez nous, franc-comtoise : elle fait songer au
Granvelle gravé en 1556 par Collaert. Tête ronde, cheveux très bouclés « en
front de taureau » ; quelque chose de volontaire, de tenace et en même temps
d'ouvert. Je dis : « Une figure bien de chez nous ». Je supplie nos amis belges
de ne pas voir là une revendication « bourguignonne »! Je reviendrai dans
un instant sur les origines de Marnix. Je crois qu'on en peut tirer quelque
chose pour comprendre le personnage. Et d'autres personnages du même
temps.
On est, faut-il le dire, un peu surpris quand on lit le chapitre bibliogra
phique très soigné que Frans van Kalken a consacré à son héros, et qu'on voit
combien et combien de livres, de brochures, d'articles, de pamphlets, de
panégyriques, etc., etc., ont été dédiés à la mémoire de cet homme. Sans
doute, aux côtés du prince d'Orange, il joua son rôle dans la grande tragédie
des Pays-Bas, et, doté d'une bonne plume, écrivit des ouvrages plus réputés
que lus. Du moins en France. Ils y étaient même à peu près ignorés lorsqu'Ed.
Quinet, transplanté un peu brutalement de Paris sur les rives de l'autre
Seine — celle qui prend deux n — tomba sur les écrits de son compatriote
lointain, s'enflamma aussitôt et ménagea à Marnix les honneurs d'une étude, 202 ANNALES
publiée en 1854. Faut-il dire étude, ou manifeste? Le travail de Quinet
représentait une attaque véhémente contre le catholicisme à la Philippe II
et faisait de Marnix, à la mode romantique, un précurseur véhément de
tous ceux qui prétendirent, au xvine et au xixe siècle, « étrangler l'infâme »4
De. 1857 à 1860, les œuvres de Marnix furent à leur tour publiées avec la
participation de Quinet2.
Cependant, malgré ses efforts, l'auteur du Bijenkorf der heilige roomsche
Kercke publié en 1568 et dont une version française, sous le nom de Tableau
des différends de la religion, vit le jour en deux tomes, après là mort de
Sainte-Aldegonde, en 1599 et 1605, ne fut jamais chez nous autre chose qu'un
nom3, et ne souleva la moindre passion partisane. On verra amplement dans
l'alerte revue de Frans van Kalken qu'il n'en fut pas ainsi chez nos voisins.
Le morbus biographicus s'en est donné à cœur joie. Qui n'a commis son petit,
ou son grand Marnix? L'un le parangonne à Érasme pour la satire, à Hiitten
pour le mordant, à Luther pour la colère et à Rabelais pour la jovialité....
Mais l'autre traite volontiers Marnix de « voyou endurci ». Quinet le proclame
« le plus grand des Belges », le chanoine Prims ne voit en lui qu'un « étudiant
vagabond toujours en révolte ». — Tout cela laisse le bon lecteur français
un peu pantois. Avec tout le temps qu'on a passé à biographier et à rebio-
graphier Sainte-Aldegonde (polissez-le sans cesse et le repolissez !), que de
beaux et profitables tableaux d'histoire humaine n'aurait-on pas faits...,
voire d'histoire belge, je dis de grande histoire ! Mais comme l'homme n'est
que contradiction, je ne laisserai pas Sainte-Aldegonde, ni Frans van Kalken,
sans avoir ajouté ma petit page à cette littérature foisonnante. Disons : une
page d'introduction. Ce sera mon hommage.
***
D'un point de vue non politique, d'un point de vue humain, qu'est-ce
qu'il y a d'intéressant dans la vie de Sainte-Aldegonde, Philippe, dont on ne
peut séparer sur ce plan la vie de son frère aîné, Jean, qui a retenu le nom de
Toulouse? C'est l'étrange chemin parcouru en trois générations par une
famille bourgeoise, celle des Marnix. Chemin au sens précis du terme, puisque
la famille opère, en ce laps de temps assez réduit, deux transplantations
successives : de Savoie en Franche-Comté, puis de Franche-Comté aux Pays-
Bas. Chemin au sens figuré,. puisque le grand-père est à l'origine un modeste
officier de petite Cour princière qui devient un des agents politiques en vue
de la famille des Habsbourg. Puisque le père marche sur les traces de son
« auteur », mais avec le souci marqué, semble-t-il, d'accroître par des moyens
de finance la fortune déjà rondelette amassée par le premier des Marnix dont
1. On sait que « la mode romantique » sur ce point a persisté. Et que j'ai dû tirer Rabelais
des griffes de ceux qui voulaient l'embrigader prématurément dans l'armée des étrangleurs
de • l'infâme ».
2. Si Quinet s'intéresse à Marnix c'est en effet, de toute évidence, que, bressan lui-même
(il est né à Bourg-en-Bresse), il eut l'attention attirée par ce petit-fils de compatriote au nom
bien de chez lui et qui, lui aussi, s'était ou avait été transplanté aux Pays-Bas.
3. Bonne analyse de l'ouvrage dans le livre de van Kalken, p. 19-25. FRANS VAN KALKEN ET LES MARNIX 203 -
l'histoire s'occupe. Puisque les deux fils enfin, laissés orphelins de bonne
heure par leur mère (Philippe avait 5 ans et Jean 7 ou 8 quand elle disparut),
mal à l'aise dans le nouveau foyer que leur père se reconstitua tout aussitôt,
privés enfin de ce père à 17 ans l'un, à 20 ans l'autre (chiffres ronds), rompent
aussitôt avec la tradition qui avait fait la notoriété de leur famille, et d'obéis
sants et dociles officiers de leurs souverains respectés, de conformistes résolus
dans le domaine religieux comme dans le domaine politique, les deux
domaines étant étroitement liés, se font révoltés, rebelles, transfuges de la
foi dynastique et de la foi religieuse de leurs parents — ceci avec une soudai
neté, une violence, une persistance vraiment singulières. Pour un historien
du xvie siècle, pour un homme qui se soucie fortement de ces « passages » si
impressionnants toujours (mais celui-là est d'une singulière rapidité), voilà
sans doute ce qui frappe tout de suite dans cette tragédie de générations, une
des moins explicables, du dehors, que le xvie siècle nous présente.
•\
Le berceau d'abord. Marnix est le nom d'un hameau du Bugey, proche
de Nattages au bord du Rhône, dans l'actuel canton de Belley (Ain). Marnix,
Nattages, vieux établissements humains. Le dernier était déjà, à la fin du
xie siècle, aux mains d'une famille qui en portait le nom, sous la suzeraineté
des comtes de Savoie. Le premier, Marnix, déjà son nom, tel quel, au
xive siècle1. Maillon d'une chaîne assez lâche de noms en ix qui se tendent
d'Ambutrix à Saint-Genix par Malix et Armix, lointainement encadrés d'un
côté par Alix au delà de la Savoie, et de l'autre, tout là-bas, dans les mont
agnes, par Ghamonix. Nous voilà loin de la Tarentaise où la tradition fidèl
ement repassée de biographes en biographes, veut que les Marnix aient pris
naissance d'une noble famille de cette contrée alpestre2. Ils étaient tout
simplement des roturiers de Bugey, ayant fait carrière avec la longue patience
qu'on mettait à ces évolutions, dans la petite bourgeoisie des petites cités de
la contrée — il faudrait chercher du côté du Belley peut-être ? — et s'étaient
à force de travail, d'industrie naturelle, d'âpre économie et de souci d'ins
truction, élevés petit à petit, échelon par échelon, au-dessus de leur condition.
Le premier qui marque, — celui qui à vrai dire fait le nom et la grandeur
de la famille, Jean, le grand-père des deux frères Toulouse et Saint-Aldegonde,
1. Marnyx, texte de 1343, relevé aux Arch. Côte d'Or, B. 837, 70792° par Edouard Philipon
dans son excellent Dictionnaire topographique de l'Ain, 1911. — Un peu plus au Nord, entre
Nantua et Seyssel, deux Charix. — Plus à 1 Est, on rencontre un semis de noms en ex bien plus
abondant. La terre de Gex notamment en est pleine, et les abords de Genève. Naturellement ces
noms en ix ne se présentent pas toujours avec ce suffixe. Marnyx (1343) est orthographié Marniez
dans un texte de 1447 et Marnis en 1447 avant de se fixer sous la forme actuelle. Ambutrix
est Embnai en Í180 ; Ambutri en 1212 ; Ambutris en 1347, mais Ambutrix en 1355. Ce qui veut
dire que la graphie ix apparaît aux xive et xv» siècles le plus souvent.
2. Ils s'appuient tous sur un même fait. Le grand-père des deux Marnix transplanté aux
Pays-Bas, Jean de M., étant lui-même le fils d'un Claude de Marnix à qui Maximilien en janvier
1502 aurait reconnu le droit de collation d'une chapelle de l'église cathédrale de Tarentaise.
Ce qui n'implique pas le moins du monde une origine alpestre. Naturellement, rien n'interdisait
à un Marnix de Marnix de se transplanter en Tarentaise ou ailleurs. Il n'en est pas moins assuré
que les ont pour berceau... Marnix. — Voir également A. Chagny, Correspondance de
Laurent de Gorrevod, Mâcon, Protat, 1913 (thèse de Dijon), p. 3-4 (notamment au bas de la
note, p. 4). 204 AN NALES
— Jean se rencontre au début du xvie siècle, dans la « maison » de Marguerite
d'Autriche, fille de Maximilien, sœur de Philippe le Beau, et mariée au duc
de Savoie Philibert. Qualifié de « beau » lui aussi. Par compensation peut-
être ? Car Marguerite avait tous les dons, hormis un : la beauté précisément.
Le grand historien de Marguerite, Max Bruchet, — qui vivait l'histoire avec
une intensité singulière et qui vous livrait ses confidences sur le monde qui
entourait « sa » princesse vers 1520 comme il vous aurait dévoilé les secrets
du personnel dirigeant de son département du Nord en 1920, avec une viva
cité plaisante, traitait Jean volontiers (très rétrospectivement) d'arriviste,,
voire même de « canaille ». Et, dans ses propos, Baranger, le bon secrétaire,
lui servait volontiers de repoussoir : « Notaire correct et appliqué, peu ou
point profiteur ; aussi les belles ambassades n'étaient pas pour lui. » Tous
éclipsés, comme il sied, par le grand Gattinara. De fait Jean de Marnix
l'Ancien est qualifié dès 1504 de secrétaire des lettres latines et italiennes de
sa princesse. Il se pousse dans les légations. A. partir de 1509 on le trouve
chargé de missions diplomatiques auprès de Maximilien, du roi d'Aragon,
des électeurs du Saint-Empire, etc. Mais, en même temps, cet homme avisé
et sans grands scrupules se mêle de finances, activement. Trésorier et rece
veur de la princesse, le voilà bien en selle : en tant que secrétaire et
diplomate, il sait tout des affaires politiques que traite sa maîtresse. En tant
que trésorier et receveur, il connaît le détail de ses affaires d'argent. Deux
beaux leviers en main. Il arrivera.
***
II arrive. En ne lâchant pas d'un pouce la femme de haut mérite sur le
destin de qui il a misé. Les débuts sont difficiles. En septembre 1504,
le mari de la princesse, le beau duc Philibert dont elle mènera le deuil
fastueusement, pendant le reste de sa vie, meurt au château de Pont-
d'Ain. Son demi-frère, Charles II, prend sa place à la tête du Duché. Et
Marguerite qui, en août, régentait souverainement cet État, petit mais
important pour les Habsbourg, aux côtés et pour le compte d'un mari moins
bien doué intellectuellement sans doute que physiquement, Marguerite se
voit réduite à un maigre domaine : les revenus fort handicapés de la Bresse,
du pays de Vaud et du Faucigny. Ainsi, devenue du jour au lendemain presque
étrangère dans le pays de son .défunt mari, elle réside à Pont-d'Ain et inter
roge l'avenir1.
Septembre 1506, péripétie. C'est au tour de Philippe le Beau, père de
Marguerite, de mourir prématurément. Son fils Charles, le futur Charles
Quint, hérite de ses titres. Mais il n'a que 6 ans. Les États-Généraux des
Pays-Bas, réunis à Malines, offrent à Maximilien la tutelle du jeune prince
et le gouvernement des Pays-Bas. accepte, mais charge sa fille
Marguerite de le suppléer (mars 1507). Il n'est plus question de végéter à
1. Ne la plaignons pas trop. Pont-d'Ain, ou plutôt le château de Pont-d'Ain était la vieille
demeure familiale de la Maison de Savoie dans la région. Philibert y était mort. Louise de Savoie
y était née. Le site est plaisant. FRANS VAN KALKEN ET LES MARNIX 205
Pont-d'Ain. Un avenir s'ouvre à la mesure de celle qui va édifier avec
passion la grandeur de Charles Quint. Du même coup, tous ceux qui- ont
misé sur elle bénéficient de sa promotion. Les appétits s'aiguisent. Les fidèles
d'une petite duchesse douairière assez. mal argentée vont pouvoir, sur un
nouveau théâtre, donner comme leur maîtresse toute leur mesure.
1509, nouvelle péripétie. Maximilien fait à Marguerite donation à vie dès
comtés de Bourgogne et de Charolais, des terres de Salins, de Noyers, de
Château-Chinon, et de la Perrière. Ainsi réunit-elle dans ses
mains, à un grand gouvernement prestigieux, celui des Pays-Bas, mais
qu'elle n'exerce qu'à titre de suppléante et qui peut d'un instant à l'autre
lui échapper — une possession ferme, authentique et viagère : celle de la
Franche-Comté. Le président et les conseillers du Parlement de Dole, les
trois baillis comtois d'Amont, d'Avel et de Dole, le Pardessus des Salines de
Salins, le bailli même de ce Charolais dont Charles le Téméraire, du vivant
de son père, avait porté le titre comme tel, tous ces titulaires de charges
honoraires et profitables, et, j'ajoute, tous les bénéfices ecclésiastiques à la
collation du souverain dans les limites de la Franche-Comté, sont à la dispo
sition de Marguerite. On devine avec quel frémissement ses fidèles durent
apprendre cette grande nouvelle.
***
Tout un travail commence. D'une part, Marguerite veut fonder solid
ement son pouvoir en Comté et pour cela placer dans les hauts postes, des
créatures bien à elle. D'autre part, ces hommes, hier encore savoyards de
tradition et de fait, sentent que leur intérêt est de se faire comtois, — à
•la suite d'une princesse dont ils mesurent la supériorité et qui, appuyée sur la
puissante dynastie dont elle fait partie, représente pour leurs fortunes une
tout autre sécurité que le petit duc de Savoie assez mal assis en travers des
Alpes, tiraillé entre une vocation française et une vocation impériale, guetté
par l'ours de Berne et d'ailleurs peu prestigieux de sa personne.... Alors, un
vaste exode s'opère. Une transplantation d'élite....
C'est Gattinara le Piémontais, de président de Bresse devenu président
de Bourgogne à Dole, qui achète Chevigney près de Dole : Gattinara, le
plus eminent de tous ces hommes, — celui qui lancera dans ses voies la
politique de Charles Quint. C'est Laurent de Gorrevod, grand seigneur
bressan qui, pourvu par Marguerite du riche office de Pardessus des Salines
de Salins en Comté, suit le mouvement, achète Corcondray vers 1512, puis
vers 1516, Marnay, où il implante sa race1. — On pourrait continuer cette
enumeration, sans profit. N'alléguons que les Marnix. Encouragé par Marguer
ite, Jean l'Ancien se décide, lui aussi. — Après de longs calculs, on peut le
croire : joueur serré, il ne se livrait guère à la fantaisie. Et s'il achète en 1510
un domaine considérable à Toulouse, dans l'actuel département du Jura,
on est sûr d'avance qu'il fait une bonne affaire. Après quoi dans les mêmes
1. Cf. à nouveau la thèse d'André Chagnv et son Introduction. 206 ANNALES
parages, il acquiert Gryon et Revigny, puis se fait à peu près donner Santans
par Marguerite1, afin, dit-il, de faciliter son mariage en Comté avec une demois
elle d'honneur de la princesse, Jeanne de Cerf, de famille considérée2.
Tout cela encore une fois voulu, calculé, conscient. Entre vingt textes
amusants n'en citons qu'un : une lettre du vieux maréchal de Bourgogne,
Guillaume de Vergy, à l'honnête secrétaire Barangier — et précisément sur
Marnix : « II a acquis une belle terre, et là où il y a de bons vins et beaucoup.
Je vouldroie que vous en eussiez austant en la seigneurie d'Aubbigni. Quand
vous serez par deçà, je irai voler vers vous, car c'est le plus beau pays pour la
voslerye qui soit en se quartier là«.. » — et il ajoute : «M. le Président
[Gattinara] a acquis Ghevigny, qui est un beau lieu ; vous avez les Aubbigni
et M. le Secrétaire Marnix Tholouse : il faut que M. le Gouverneur [Gorrevod]
ait quelque chose, affin que l'on voise boire vers luy si Madame venoit par
deçà. »
On buvait en effet. Au milieu de tous ces Comtois à bonne trogne, les
Bressans, nouveaux Comtois, se mettent vite au pas. Trop vite même : Jean
l'Ancien confesse quelque part qu'il devrait bien se droguer « pour les bonnes
chères qu'il fait continuellement ». Cependant il avait sauté le pas — après mûre
réflexion. Vous vous trompez, écrivait-il un jour à Barangier, vous vous
trompez : j'attends l'occasion, mais j'ai toujours la volonté de me faire
Bourguignon. « Je y ai veu Madame encline » et même « elle m'a dit me vouloir
ayder ». Il ajoutait : je me déciderai par votre avis pour la terre à acheter,
car je désire « bien emploir ce peu d'argent que j'ay ». — Le « peu d'argent »
était modeste : le pauvre secrétaire devait un peu plus tard, en 1536, prêter
à Charles Quint 300 000 livres, — et son fils Jacques, commissaire des
« montres » de Charles Quint, put faire à son tour un prêt au souverain lors
de ses grands besoins de 1552.
**♦
Sous Marguerite, les Marnix avaient enjambé la frontière de Savoie. Ils
s'étaient installés en Comté. Le mariage avec Jeanne de Cerf, la possession
du domaine de Toulouse, doté plus tard de la haute justice et d'un signe
patibulaire par Charles Quint — avaient assis leur situation dans la province.
Cependant, pour le réaliste qu'était Jean l'Ancien, il devint rapidement
évident que la Comté n'était qu'une étape. . Ni Dole ni Salins ne pouvaient
servir de base durable à sa fortune. La capitale qui l'intéressait désormais
s'appelait Malines : c'était l'objectif qu'il ne fallait pas perdre de vue. Margue-
1. Cf. aux Archives du Nord une lettre de Marnix à Madame (B 18995, 38 560), lui demandant
un congé pour aller en Franche-Comté. « Acause que mad. Dame a tousjours désiré qu'il haban-
donnast Savoye pour venir résider en Bourgogne, affin qu'il fust par ce son naturel subject,
disant en cela le vouloir ayder et assister. » Un voyage en Bourgogne est nécessaire, puisque
Marnix est résolu à se retirer en Comté et y acheter quelque pièce et maison. — Cf. d'autres -
textes publiés dans Chagny (de Gattinara, Barangier, etc.). — II est bien entendu que je n'ignore
pas les faiblesses du livre d'André Chagny, thèse de Dijon en 1912, et que nous lui fîmes soutenir,
H. Hauser et moi-même.
2. Ce nom bizarre recouvre une déformation orthographique de Cerre ou mieux Serre-lez-
Noroy, dans la Haute-Saône actuelle. FRANS VAN KALKEN ET LES MARNIX 207
rite ne durerait pas éternellement. La suivre dans une disgrâce éventuelle qui
l'aurait contrainte à s'établir en Franche-Comté ? Le temps était passé de ces
vues modestes. Il fallait être prêt à saisir la grande occasion — qu'elle se
nommât toujours Marguerite, ou Marie de Hongrie, ou plus tard Marguerite
de Parme. Le fils de Jean l'Ancien, Jacques, acheva l'évolution.
Il se maria deux fois — et les deux fois aux Pays-Bas. De ses deux fils
du premier lit, le premier retint le nom comtois de Toulouse, mais le second
sera titré de Mont Sainte-Aldegonde. Que de chemin parcouru depuis le
Bugey natal — avec crochet par la Franche'Comté ! Mais aucune trace, aucun
indice d'émancipation, soit politique soit religieuse. Les Marnix — qu'ils
s'appellent Jean l'Ancien, le premier, ou Jacques, le second, plus effacé —
suivent l'avis du maître, collent étroitement à sa fortune et ne s'avisent
point d'incartades dangereuses1. Conformisme parfait, jusqu'au jour où dans
la grande tragédie des Pays-Bas les deux représentants de la troisième géné
ration, tout jeunes, prennent parti. Contre la religion traditionnelle. Contre
le souverain légal. Contre tout conformisme.
Or, il faut bien le dire, nous restons incapables d'expliquer cette révolu
tion. On peut retenir le fait qu'ils sont orphelins de mère, sans vrai foyer, et
privés à 20 ans d'un point d'appui paternel dont nous mesurons mal la soli
dité. Soit. — Dans une certaine mesure, il se peut qu'ait joué en eux un att
achement traditionnel inconscient aux souverains de leurs pères et de leurs
grands-pères : Maximilien, Marguerite sa fille, Charles son petit-fils. Ainsi
pourrait dans une certaine mesure s'expliquer leur opposition à un régime
nouveau, à un prince nouveau, à tout ce qu'il représente, à tous les hommes
sur lesquels il s'appuie. Il faut bien voir que, quand nous disons avec simpli
cité : Philippe II, son fils, succéda à Charles Quint, nous masquons une
rupture. Nous jetons un pont sur un large fossé2. Mais tout cela ne suffit pas.
Tout cela n'explique pas. Et surtout pas la rupture avec la foi traditionnelle ?
— Le moins qu'on puisse dire c'est que Jean l'Ancien ne serait évidemment
pas mort à Austruweel comme son petit-fils Jean — et qu'il n'aurait pas
écrit (et en langue flamande), même s'il en eût eu le talent, La Ruche de
la Sainte Église romaine. — Quant à avoir parié sur Guillaume d'Orange?
Sans doute ne faut-il pas oublier, en songeant au passé comtois des Marnix
— lequel est encore un passé présent, tant qu'ils restent possessionnés en
Comté — que Guillaume est devenu tout récemment par héritage maître
d'un bon tiers des seigneuries comtoises : tout le domaine d'Orange laissé
vacant par la mort en 1544 de son cousin René de Nassau, héritier de Phili
bert de Chalon. Mais d'abord, s'il a partie liée avec les turbulents repré
sentants de la vieille noblesse comtoise en révolte contre les parvenus — en
l'espèce les Granvelle — vers 1560 (Philippe avait 20 ans), lorsque les jeunes
1. Admirable texte de Granvelle définissant cette attitude : с Je me contente de m'entendre
bien avec mon maître — et ma foi est de procurer de faire mes affaires et de m'employer en ceux
du maître et du public, en ce qu'on voudra et non plus. >
Granvelle du même coup définit toute une classe sociale dans cette lettre à un maladroit
trublion, Claude Belin (23 décembre 1567 ; Poullet-Piot, Correspondance de Granvelle, III, 159).
2. Du point de vue comtois, Philippe II, c'est la rupture définitive avec le vieil idéal bourgui
gnon dont le traité de Madrid avait été la dernière manifestation : mais les sympathies de Charles
Quint pour les Comtois avaient masqué son abandon. Avec Philippe II, le masque tombe. 208 ANNALES
Marnix s'en vont passer plus d'un an à Genève, ils n'étaient pas à l'âge des
paris de cette sorte. Et d'ailleurs Guillaume n'annonçait pas encore, loin de
là, le Taciturne de l'Histoire. Il était celui qui écrivait à son frère Louis :
« En bons Nassaux, nous sommes un peu movès ménaigiers en nostre jeun
temps ; mais quand nous serons vieux, serommes meilleurs, comme feu
M. nostre père »4 En fait Guillaume n'est alors qu'un de ces grands maîtres
turbulents des Flandres, qui surveillent sans tendresse tous les actes du
nouveau souverain, Philippe II. Au reste, un pari sur Guillaume eût été
alors bien hasardeux. Et la balance des forces, raisonnablement, ne penchait
pas de son côté2.
***
Or, je me permets de le rappeler: en 1936, dans les Annales^e consacrais
sous ce titre : Une Espèce sociale, les déracinés de la foi, une courte note à
l'histoire de la famille d'André-É. Sayous, notre toujours regretté collabora
teur. Les Sayous; de souche béarnaise, furent reçus citoyens de Genève au
milieu du xvine siècle. Ils semblèrent bien devoir se fixer définitivement aux
bords du Léman. Brusquement, à la suite de la révolution radicale de 1846,
André-Pierre, devenu principal du vieux collège de Calvin, puis professeur à
l'Académie et qui avait pris parti pour les conservateurs, dut se démettre
de son enseignement; Alors, profitant de la loi française de 1790 qui autorise
la réintégration dans la nationalité française des descendants d'émigrés pour
cause de religion, par une brusque décision il revint en France comme Franç
ais, y fut bien accueilli, et devint la souche d'un historien français de la
Hongrie, professeur d'Université à Besançon, Edouard Sayous, et du fils de
cet historien, André-É. Sayous. Ce qui m'amenait à réfléchir sur le destin, et
le rôle historique, de ces familles que leur fidélité à la foi de Calvin conduisit
à s'expatrier — et qui, enrichissant de leur apport intellectuel, moral et
social des pays fort divers et des milieux souvent différents — se modifiant
eux-mêmes au contact de ces milieux et de ces pays, donnant et recevant tour
à tour — ont constitué finalement un des ferments les plus actifs de la civi
lisation européenne. « Espèces sociales et morales singulièrement vigoureuses,
ces familles de déracinés de la conscience et de la foi ; on les rencontre à
chaque pas dès qu'on étudie la formation et la direction des grands courants
d'idées et d'opinions qui, traversant les frontières, ont créé. par instant au-
1. Groen van Prinsterer, Archives... de la maison d'Orange-Nassau, lre série, t. I, p. 149.
2. Quant à chercher du côté de ce renouveau de relations comtoises que le séjour des deux
frères à l'Université de Dole dut entraîner et qui ne passa pas inaperçu (Jean fut nommé recteur),
il faut tenir compte des dates. Certes le climat était troublé en 1557 dans la province. Des
intrigues tendant à faire appel à l'archiduc Maximilien, fils de Ferdinand, pour éviter le calice
amer qu'était Philippe II. La personnalité d'Antoine Perrenot soulevait des orages. Les fils de
la vieille noblesse s'agitaient contre les parvenus accapareurs d'office. La rivalité de Simon
Renard et de Granvelle commençait à poindre. Mais si, dans leurs conversations avec leurs
camarades comtois les Marnix purent recueillir les échos de toute cette agitation, il ne faut pas
oublier que les vrais débuts de l'opposition, que la véritable collusion de l'aristocratie comtoise
avec les Gueux sous la forme de la Confrérie de Saint-Barbe ne date que de 1565. Sur tout cela,
je renvoie à mon livre, Philippe II et la Franche-Comté, qui éclaire d'un jour cru toute cette
histoire. Cf. notamment les chapitres V (l'avènement de Philippe II) ; VI (Granvelle, Simon
Renard et la noblesse comtoise) ; XII, Guillaume d'Orange en France-Comté ; XVI (les Gueux
et la Comté ; la confrérie de Sainte-Barbe). VAN KALKEN ET LES MARNI X 209 FRANS
dessus • d'elles un état d'esprit commun, une vie européenne commune. »
Et j'ajoutais qu'il était rare, en suivant leurs traces, qu'on n'aboutisse pas
à Genève, — à la petite ville médiocre et jouisseuse dont le génie implacable
de Calvin fit, pour des siècles, un des creusets les plus actifs et les plus puis
sants d'idées et de façons de sentir proprement européennes.
A propos des Sayous. Mais j'y repensais, à propos des Marnix cette fois,,
en lisant Frans van Kalken. Eux aussi, les Marnix, des déracinés. Du pays
natal. De la fidélité politique héritée. Et par conséquence directe, de la
vieille foi traditionnelle. On est loin, avec le « gueux » d'Austruweel et avec
l'auteur de La Ruche — on est loin des humbles, patients et laborieux Marnix
que nous devinons, sans les connaître, travaillant avec la même obstination
à « faire leur maison ». On est loin de Jean l'Ancien, l'habile calculateur
prenant de toutes mains, qui assit solidement sa famille, tour à tour et avec
l'indifférence d'un « homme de partout » en Savoie, en Comté et aux Pays-
Bas. Mais aussi, mais surtout, avec le plus grand souci de suivre le courant,
de ne pas se séparer de la masse des bien pensants, de ne pas innover. Nous ne
savons pas, et sans doute nous ne saurons jamais ce qui poussa les deux
Marnix quand, leur tour d'Universités terminé par l'Italie, ils se dirigèrent
vers la Genève de Calvin. A quel appel lointain d'une conscience libérée des
contraintes de la politique et du conformisme obéirent-ils tous les deux?
Nous savons en tout cas qu'ils étaient de fait des déracinés. De doubles
déracinés. Des hommes qui, en leur personne, mais déjà en la personne de leur
père et de leur grand-père, avaient par deux fois rompu avec des milieux
provinciaux qui eussent pu les retenir, les encadrer fortement. Grosse cassure
matérielle et morale, sentimentale et intellectuelle (songeons, par exemple,
qu'elle impliquait l'abandon de leur langue originelle, le passage du français
au thiois). Elle prédisposait de toute évidence les Marnix à connaître d'autres
cassures, d'autres ruptures. — Et après tout, qui sait? Il n'est pas dit que
de brusques transferts de plantes humaines vivaces dans un autre terrain,
sous un autre climat — en les forçant à réagir à des milieux nouveaux — ne
leur donnent pas plus d'énergie, de sève et de vigueur?
Frans van Kalken me pardonnera d'avoir ajouté une touche au beau
portrait qu'il trace (p. 62-65) de cet homme qui jusqu'au bout conserva « un
amour ensoleillé de la vie »*.
Lucien Febvre
1. M. Tobie Jonckheere me pardonnera de ne pas lui parler de son Marnix pédagogue :
cet aspect du personnage ne rentrait pas dans le cadre du présent article. Mais j'ai naturell
ement lu avec plaisir et profit ce qu'il dit du De Institvtione principům et nobilium puerorum de
Sainte-Aldegonde, livre posthume publié en 1615 et sur qui l'influence de Montaigne n'est pas
niable, même si elle ne doit pas être exagérée.
Annales (9e année, avril-juin i 954), n° 2. 14