26 pages
Français

Histoire sociale et événements historiques. Pour une nouvelle approche - article ; n°3 ; vol.52, pg 543-567

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Annales. Histoire, Sciences Sociales - Année 1997 - Volume 52 - Numéro 3 - Pages 543-567
Social History and Historical Events: for a New Approach. A. Suter.
By radically altering the conditions of life in Russia, the whole of Eastern Europe, and Germany, the so-called Wende of 1989—that is, the fall of communism— reminded us that historical events can sometimes give rise to vast structural changes. At the same time it refuted some of the very basic theoretical and methodological assumptions of social history. In fact, social historians had for a long time adopted a reductionist view of historical events. In sharp contrast to nineteenth and early twentieth century historians, they had argued that historical events were virtually predetermined by existing structural conditions and thus were neither autonomous nor capable of bringing about structural change. Being considered no more than surface phenomena (Fernand Braudel), historical events had lost, as far as social history was concerned, their status as privileged objects of historical analysis. How then, taking this recent experience of 1989 into account, do events come about? What constitutes their autonomy and their power to change structures? How should the story of an event be written, after all? For the reasons just outlined, social historians have not yet come up with very convincing answers. One wonders therefore whether we all ought—as some revisionist historians already have— to return to the former methods and answers of historicism. This article strictly rejects such an option. Instead, it attempts to develop theoretical and methodological alternatives which better suit social historians.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1997
Nombre de lectures 43
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Monsieur Andreas Suter
Pierre-G Martin
Histoire sociale et événements historiques. Pour une nouvelle
approche
In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 52e année, N. 3, 1997. pp. 543-567.
Abstract
Social History and Historical Events: for a New Approach. A. Suter.
By radically altering the conditions of life in Russia, the whole of Eastern Europe, and Germany, the so-called "Wende" of
1989—that is, the fall of communism— reminded us that historical events can sometimes give rise to vast structural changes. At
the same time it refuted some of the very basic theoretical and methodological assumptions of social history. In fact, social
historians had for a long time adopted a reductionist view of historical events. In sharp contrast to nineteenth and early twentieth
century historians, they had argued that historical events were virtually predetermined by existing structural conditions and thus
were neither autonomous nor capable of bringing about structural change. Being considered no more than "surface phenomena"
(Fernand Braudel), historical events had lost, as far as social history was concerned, their status as privileged objects of historical
analysis. How then, taking this recent experience of 1989 into account, do events come about? What constitutes their autonomy
and their power to change structures? How should the story of an event be written, after all? For the reasons just outlined, social
historians have not yet come up with very convincing answers. One wonders therefore whether we all ought—as some
"revisionist" historians already have— to return to the former methods and answers of historicism. This article strictly rejects such
an option. Instead, it attempts to develop theoretical and methodological alternatives which better suit social historians.
Citer ce document / Cite this document :
Suter Andreas, Martin Pierre-G. Histoire sociale et événements historiques. Pour une nouvelle approche. In: Annales. Histoire,
Sciences Sociales. 52e année, N. 3, 1997. pp. 543-567.
doi : 10.3406/ahess.1997.279584
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1997_num_52_3_279584NEMENTS
ET HISTOIRE SOCIALE
HISTOIRE SOCIALE ET EVENEMENTS HISTORIQUES
Pour une nouvelle approche
Andreas SUTER
Une large partie de ce qui est passé avant
et après 1989 était effectivement imprévisible
et surprenant nouveau et en rupture nous
rappelant que histoire est aussi faite de sur-
gissements et innovations de hasards et de
contingence de liberté et de spontanéité La
véritable question qui se pose dès lors est celle
de savoir comment prendre en compte sajuste
mesure la dimension imprévu de surprise et
de hasard dans histoire comment repenser
cette dernière dans ses dimensions ouverture
et de contingence comment modifier en consé
quence nos modes de présentation et écriture
du passé Etienne
Le présent essai propose quelques éléments de réflexion sur la théorie
et sur les méthodes une histoire sociale des événements historiques Ces
considérations ont servi de fil conducteur nos recherches sur la guerre
des Paysans de 1653 le plus grave conflit social ait connu la Confé
dération helvétique époque moderne2 Mais peut-être ont-elles au-delà
de étude qui les suscitées un intérêt plus général pour deux raisons
Cet essai été écrit durant un séjour université de Bielefeld laquelle avait invité
donner le cours de troisième cycle Histoire sociale des groupes des classes et des élites
Je remercie les participants au cours ainsi Flügel de leurs critiques et les directeurs
Mager Potthast-Jutkeit et Tenfelde de avoir laissé le loisir de poursuivre mes
recherches personnelles
FRAN OIS Les trésors de la Stasi ou le mirage des archives dans BOUTIER
et al éds Passés recomposés Champs et chantiers de histoire 1995 pp 145-151 ici 151
SUTER Der schweizerische Bauernkrieg von 1653 Politische Sozialgeschichte
Sozialgeschichte eines politischen Ereignisses Tübingen 1997 On trouvera dans cet ouvrage
les références des sources que nous renon ons indiquer ici
543
Annales HSS mai-juin 1997 n0 pp 543-567 NEMENTS ET HISTOIRE SOCIALE
une part la remarque citée en exergue est une évidence frappante
le tournant de 1989 qui entraîné en Russie en Europe orientale et en
Allemagne des changements irréversibles de très grande portée et qui
instamment rappelé avec quelle force les événements historiques induisent
des mutations dans évolution de longue durée pose histoire sociale
des problèmes difficiles et met en cause quelques-uns de ses présupposés
théoriques centraux autre part il un parallèle fondamental entre le
tournant de 1989 et la guerre des Paysans de 1653 malgré les différences
qui les séparent tous égards dans les deux cas il agit de grands
événements événements historiques Pour cette raison la guerre des
Paysans de 1653 est une occasion fascinante approcher le phénomène
des historiques et les questions théoriques afférentes avec la
distance qui nous manque encore hui égard de 1989
histoire ne se répète jamais aussi les réflexions les démarches et les
solutions élaborées propos de la guerre de 1653 ne sauraient-elles être
simplement transposées aux événements de 1989 ou autres Il est certain
néanmoins elles peuvent affiner la perception des problèmes théoriques
et procurer des outils analytiques susceptibles de faciliter étude autres
périodes
Comment une histoire sociale des événements historiques est-elle pos
sible La réponse développée ici repose sur une notion centrale il est
nécessaire adopter une nouvelle perspective temporelle celle du ralenti
Ce ralenti Zeitlupe voir ci-dessous est fondamentalement différent des
unités classiques de histoire événementielle est-à-dire de la chronologie
naturelle des minutes des heures des jours des semaines et des années
selon laquelle les chroniqueurs médiévaux aussi bien que de nombreux
historiens des 19e et 20e siècles ont structuré leurs récits Par ailleurs il
complète les rythmes de histoire sociale définis par Fernand Braudel au-
delà de la chronologie naturelle savoir le temps social et la longue durée
Seule en effet la perspective du ralenti permet de considérer et expliquer
les événements historiques pour ce ils sont essentiellement et qui leur
confère leur caractère unique défini comme différence par rapport aux
structures et leur force de changement des créations culturelles collectives
Les réflexions théoriques et méthodologiques qui suivent sont divisées
en quatre sections La première définit quelques notions de base relatives
une histoire sociale des événements historiques est-ce un événe
ment et comment se distingue-t-il des faits quotidiens Quelle est la dif
férence avec un événement historique La deuxième section montre
pourquoi histoire sociale des événements historiques manque son but si
elle en revient aux théories méthodes et chronologies de histoire évé
nementielle et de histoire sociale classique La troisième section présente
les théories et méthodes une histoire sociale des événements historiques
qui conduisent adopter la perspective temporelle du ralenti Enfin seront
évoqués quelques aspects de la guerre des Paysans de 1653 pour montrer
par un exemple concret pourquoi on peut considérer les événements
historiques comme des créations culturelles collectives
544 LA GUERRE DES PAYSANS DE 1653 SUTER
Fait événement événement historique
Pour la clarté de exposé il est important de distinguer trois notions
le simple fait quotidien événement enfin événement historique3 Il est
utile pour préciser ce que signifie événement de rappeler etymologie
de son équivalent allemand Ereignis qui vient du verbe eräugen lui-même
dérivé du mot Auge il)4 Un est un fait qui entre dans le champ
de vision un observateur et se déroule sous ses yeux ce qui suppose une
relation subjective entre ce fait et observateur
Mais tout ce un observateur voit eräugt ne constitue pas pour lui
un événement innombrables faits pourtant consignés dans les archives
tels que naissances mariages décès achats et ventes élections etc. et qui
dans certains cas ont même attiré attention un observateur un chro
niqueur) ne font pas pour lui événement Il faut une qualité supplémen
taire savoir un caractère inattendu ou extraordinaire par rapport
expérience et horizon quotidiens
Les événements surprennent Personne ni les politologues les plus fins
ni les sociologues les plus avertis ni les diplomates ni les historiens ni
malgré leurs moyens financiers bien plus considérables les départements
analyse des grandes banques ne pouvait prévoir la chute rapide du régime
soviétique la réunification de Allemagne ou les changements politiques
en Pologne et dans les anciens tats du bloc de Est Il en fut de même
en Suisse lors de la guerre des Paysans de 1653 Devant la durée du conflit
et la précipitation des événements les autorités de Lucerne par exemple
ne purent que étonner de la résistance toute particulière dont leurs sujets
faisaient preuve Elles notent en avril trois mois après le début du soulè
vement que désormais les sujets en sont venus des comportements et
des extrémités que nous aurions jamais pu nous imaginer Cette
situation se reflète aussi dans le vocabulaire auquel recoururent les contem
porains pour traduire un langage socio-politique le déroulement
compliqué des faits et en faire ainsi un événement doté un sens précis
Les mots varièrent selon le point de vue des observateurs et selon les
étapes du conflit tout en devenant toujours plus originaux5 Pour les contem
porains le sens de événement était donc pas donné une fois pour toutes
mais se modifiait au fur et mesure Une étude chronologique et systé
matique des documents de 1653 permet de montrer que pour les autorités
comme pour les sujets les mots habituellement utilisés dans tous les pays
Termes définis après KOSELLECK Ereignis und Struktur dans KOSELLECK et
al eds Geschichte Ereignis und Erzählung Munich 1973 pp 560-571 ici 560 ss
JAUSS Versuch einer Ehrenrettung des Ereignisbegriffs ibid. pp 554-560 SAHLINS
Die erneuerte Wiederkehr des Ereignisses Zu den Anfängen des grossen Fidschikrieges
zwischen den Königreichen Bau und Rewa 1843-1855 dans HABERMAS et al. eds Das
Schwein des Häuptling Beiträge zur historischen Anthropologie Berlin 1992 pp 83-128 ici
83 ss
Cf JAUSS 554 ss
est une constatation générale que on peut faire en autres occasions Cf FARGE
REVEL Logiques de la foule affaire des enlèvements enfants Paris 1750 Paris 1988
545 NEMENTS ET HISTOIRE SOCIALE
germanophones pour décrire la résistance ouverte de paysans ne suffirent
bientôt plus refléter la réalité nouvelle de événement
Les autorités qualifièrent abord les manifestations de résistance aide
du terme alors courant de troubles Unruhe Elles parlèrent un peu plus
tard de Révolte ou de Rébellion est-à-dire de révolte ouverte et criminelle
contre ordre naturel et divin elles prétendaient représenter6 Quant aux
sujets ils utilisaient ce moment-là un mot Span qui signifie tout sim
plement que on se trouve en conflit ouvert avec autorité
Dans le dernier tiers du mois avril 1653 au moment précis où les
autorités de Lucerne et autres cantons commencèrent étonner du
comportement de leurs sujets plusieurs termes nouveaux apparurent la
différence des précédents très courants il agissait maintenant de mots
qui la fin du Moyen Age et au début de époque moderne étaient
que très rarement utilisés propos de conflits sociaux7 Le Conseil du
canton de Schwytz parlait ce stade une General-machination est-à-
dire un complot général et celui de Soleure un soulèvement général
Generalauf stand)
Le bourgmestre et le Conseil de la ville de Zurich firent un pas de plus
Dans une lettre aux magistrats de Lucerne du 19 avril 1653 ils écrivaient
une révolution traversait la plus grande partie de la Confédération
utilisant un néologisme Révolution sans doute hautement original En
effet en état actuel de la recherche il agit de la plus ancienne attestation
de ce mot en langue allemande dans le contexte un conflit social8
Dans une phase ultérieure après le passage la confrontation armée
entre les troupes confédérées régulières et celles des paysans une nouvelle
expression se fit jour Vu les moyens employés vu la tournure des évé
nements qui comportaient désormais un aspect militaire on parla une
guerre des Paysans Purenkrieg) forgeant ainsi tout la fin de ce conflit
le nom sous lequel historiographie suisse le désigne hui
Si les faits survenus en 1653 ont causé la stupeur des contemporains et
ils les ont forcés recourir peu peu un vocabulaire inédit est ils
leur ont paru définir une période sortant absolument de ordinaire autrement
dit un événement Mais la guerre des Paysans de 1653 est-elle aussi un
événement historique Pour en décider il ne faut plus se référer ex
périence et horizon attente des contemporains mais bien ceux de
historien tels ils se forment au fil des recherches scientifiques
Les contemporains pensaient se trouver en présence un événement
extraordinaire et stupéfiant hui la distance temporelle et la pos
sibilité que nous avons de comparer avec de nombreux autres conflits
Pour ces termes courants du vocabulaire socio-politique cf KOSELLECK Revolution
Rebellion Aufruhr Bürgerkrieg GGr vol Stuttgart 1984 pp 653-788
Pour une étude plus complète de emploi de termes extraordinaires comme Révolution
Generalverschwörung Generalaufstand en relation avec la guerre des Paysans de 1653 voir
SUTER 1997 introduction et Ve partie chap 3.1
Le mot Revolution appliqué un conflit social est totalement absent des dictionnaires de
langue allemands avant 1789 Son emploi était attesté maintenant que lors de la
guerre des Paysans de 1705-1706 en Bavière Cf KOSELLECK 1984 pp 715 ss et 723
546 SUTER LA GUERRE DES PAYSANS DE 1653
sociaux permettent de vérifier leur constat Au regard de histoire suisse
la guerre des Paysans de 1653 est avec la Réforme la plus profonde remise
en question des rapports politiques sociaux et économiques ait connue
ancienne Confédération époque moderne
Même si on le considère dans le cadre plus vaste de histoire européenne
le conflit social de 1653 présente un caractère original plus un titre9
Il offre en effet une triple différence avec la forme la plus répandue de
résistance ouverte celle que les historiens appellent comme les contem
porains révolte10 Premièrement il déborda le cadre géographique et po
litique un tat isolé pour étendre des territoires beaucoup plus grands
Deuxièmement les buts des insurgés étaient non pas modestes comme dans
une révolte mais révolutionnaires ils visaient changer le système Troi
sièmement les choses allèrent une confrontation militaire entre des
troupes paysannes aux effectifs nombreux et les forces des autorités établies
ce qui ne est pas souvent produit époque moderne
Enfin un événement historique provoque des changements structurels
Tel est bien le cas de la guerre de 1653 Certes ses conséquences long
terme furent limitées la Suisse alors que celles des événements de 1989
touchent plusieurs pays En outre elles restèrent relativement modestes du
fait que la révolution des campagnes acheva sur un échec Néanmoins
les caractères dominants du soulèvement de 1653 déclenchèrent pour la
Confédération dans son ensemble des mouvements de fond et firent naître
des éléments nouveaux En particulier la force de résistance extraordinaire
passant de loin toute mesure connue dont les sujets campagnards avaient
fait preuve en 1653 et qui avait failli renverser la puissance des villes fut
pour les autorités un avertissement elles durent méditer11
Ni la diplomatie ni les armes ne parvinrent ensuite réformer orga
nisation de ancienne Confédération en renfor ant la capacité des autorités
réprimer les soulèvements paysans aussi ne resta-t-il aux élites du pays
adopter une nouvelle attitude Le renforcement et la centralisation de
tat entrepris bien avant 1653 qui était une des causes du conflit subit
un coup arrêt la fin de Ancien Régime tandis échouait la
Sur histoire des conflits de époque moderne voir Y.-M BERC Révoltes et révolutions
dans Europe moderne XV siècles) Paris 1980 P.BIERBRAUER Bäuerliche Re
volten im Alten Reich Ein Forschungsbericht dans BLICKLE et al. Aufruhr und Empö
rung Studien zum bäuerlichen Widerstand im Alten Reich Munich 1980 pp 1-62
SCHULZE Bäuerlicher Widerstand und feudale Herrschaft in der frühen Neuzeit Stuttgart-
Bad Cannstatt 1980 NICOLAS éd. Mouvements populaires et conscience sociale XII -XIX
siècles Actes du Colloque de Paris 24-26 mai 1984 Paris 1985 BLICKLE Unruhen in der
ständischen Gesellschaft 1300-1800 Munich 1988
10 Pour les éléments caractéristiques des révoltes voir SUTER Der schweizerische
Bauernkrieg 1653 Ein Forschungsbericht dans A.TANNER et al eds Die Bauern in der
Geschichte der Schweiz. Schweizerische Gesellschaft für Wirtschafts- und Sozialgeschichte 10
Zurich 1992 pp 69-104 ici 69 ss où les résultats des nouvelles recherches sur les sou
lèvements paysans classés sous les rubriques organisation cadre de action moyens
buts conséquences sont rassemblés sous la forme une typologie détaillée des révoltes
paysannes et où les différences par rapport la guerre de 1653 et autres guerres de paysans
sont mises en évidence
11 Pour les conséquences structurelles cf SUTER 1997 IF partie chap
547 NEMENTS ET HISTOIRE SOCIALE
mise en place une fiscalité une administration et une armée conformes
au modèle absolutiste en vigueur dans certains tats européens Faute de
ces éléments indispensables absolutisme les cantons suisses virent im
poser un autre régime le gouvernement paternaliste qui se caractérisait
par une autonomie et une marge de man uvre relativement larges accordées
aux sujets dans organisation de leur vie quotidienne12
orientation politique prise au milieu du 17e siècle eut des conséquences
aux 19e et 20e siècles Le régime paternaliste créa en Suisse des
conditions propices au succès précoce comparé au reste de Europe des
révolutions libérales du 19e siècle qui aboutirent un tat caractère libéral
et démocratique La guerre des Paysans de 1653 fut donc un événement
qui la fois détruisit et créa des structures de portée très étendue Comment
cet événement historique fut-il possible où tint-il sa dynamique sa
capacité agir sur les structures son pouvoir innovation et son caractère
unique Quels outils mettre en uvre pour répondre ces questions
Comment faire concrètement histoire sociale un événement historique
Les apones de la chronologie naturelle
du temps social et de la longue durée
II existe une réponse qui paraît toute simple et semble dictée par in
tuition et par notre expérience de la vie elle mérite examen car elle
réapparaît hui et de plus en plus13 Ne suffit-il donc pas pour
comprendre et expliquer un événement historique de reconstituer le plus
exactement possible partir des documents accessibles le déroulement des
faits depuis le début la fin et de présenter au lecteur un récit ordonné
selon la chronologie naturelle14
maintenant tous ceux qui ont étudié la guerre des Paysans de
1653 ont suivi cette méthode classique de histoire événementielle Les
résultats de leurs efforts consistent en descriptions factuelles parfois ex
trêmement détaillées mois par mois semaine par semaine jour par jour et
lieu par lieu qui cependant ont de la peine répondre aux questions posées
par leurs auteurs eux-mêmes Urs Hostettler par exemple dont la préoc-
12 Le concept de paternalisme est pas ici emprunté aux sources mais employé après
THOMPSON Patrician Society Plebeian Culture Journal of Social History 1974
pp 382-405 id. Eighteenth-century English society Class Struggle without Class Social
History 1978 pp 133-168 Thompson emploie ce terme pour caractériser les rapports de
pouvoir entre les autorités et les classes inférieures tels ils se développèrent en Angleterre
après la Révolution de larges couches de la population jouirent comme en Suisse une
autonomie assez étendue
13 Récemment plusieurs études révisionnistes de la Révolution anglaise se démarquant
des méthodes de histoire sociale en sont revenues une approche et une présentation
événementielle Voir von GREYERZ England im Jahrhundert der Revolutionen 1603-1714
Stuttgart 1994 14 ss
14 Ceci appuie sur Ric ur qui parle ce propos une structure prénarrative de
expérience voulant dire par là que les modalités de notre expérience influent préalablement
toute réflexion sur la manière dont nous racontons habituellement une histoire Voir
RIC UR Temps et récit vols Paris 1983-1995 ici vol 141
548 SUTER LA GUERRE DES PAYSANS DE 1653
cupation centrale était selon introduction de son livre de comprendre
pourquoi la révolution échoua doit en fin de compte après plusieurs cen
taines de pages de comptes rendus au jour le jour renvoyer la question au
lecteur15
Il une explication au paradoxe qui fait que les récits chronologiques
même les plus exacts et détaillés laissent non seulement les questions
historiques sans réponse mais sont incapables même tout bien considéré
répondre En effet il est vrai que la mise en place correcte du
déroulement temporel des faits et des actes qui fondent un événement est
un préalable indispensable il faut constater par ailleurs que la chronologie
naturelle en elle-même offre aucune explication historien car elle est
aveugle 16
Cet aveuglement cette insuffisance de la chronologie naturelle rendent
compte du fait que le récit un événement dans le style de la chronique
ou pour user un terme plus moderne du reportage peuvent certes dire
ce qui est passé tel moment en tel lieu Mais limité au compte rendu
des faits observables dans leur succession le chroniqueur ne peut écrire
histoire 17 Il est incapable de comprendre certains éléments qui sont
décisifs pour historien savoir la logique interne la signification et les
antécédents de ce qui se déroule sous ses yeux de telle et telle manière
Ces éléments en réalité ne constituent en aucun cas des faits observables
au sens étroit du mot consignés dans les protocoles un chroniqueur ou
les notes un journaliste-reporter Ils sont invisibles 18 Ils ne se dévoilent
historien travers une interprétation visant comprendre le sens que
les intéressés eux-mêmes donnaient leurs faits et gestes tels on peut
les reconstituer posteriori et les motifs qui les poussaient agir
Cette interprétation elle-même ne saurait aboutir en appuyant sur
un arrière-plan théorique un questionnement et une problématique bien
précis qui permettent en outre articuler le récit de manière significative
Eux seuls en effet au contraire de la chronologie naturelle offrent des
structures aide desquelles il est possible de faire uvre historien est-
à-dire de réordonner dans une perspective analytique les détails et les
informations relatifs un événement pour en tirer ensuite au moment de
la synthèse les éléments de réponses aux questions historiques posées19
15 HOSTETTLER Der Rebell von Eggiwil Aufstand der Emmentaler 1653 Berne 1991
p.752
16 KOSELLECK 1973 561
17 HABERMAS Zur Logik der Sozialwissenschaften Francfort-sur-le-Main 1971 268
18 POMIAN ordre du temps Paris 1984 16 ss
19 Voir RIC UR 1983 127 Une histoire autre part doit être plus une enu
meration événements dans un ordre sériel elle doit les organiser dans une totalité intelligible
Le modèle narratif utilisé ici souligne que histoire sociale aussi des choses raconter mais
elle néanmoins plus rien voir avec le récit traditionnel selon ordre chronologique
Il cependant été récusé de crainte des malentendus par certains spécialistes de histoire
sociale par exemple KOCKA 1984 Zurück zur Erzählung GG 10 pp 395-408 ou
aussi BURK Offene Geschichte Die Schule der Annales Francfort-sur-le-Main 1991
The French historical Revolution the Annales School Cambridge 1990] 93
549 ET HISTOIRE SOCIALE EVENEMENTS
il arrive parfois que de purs comptes rendus événementiels donnent
impression en réalité tout fait fallacieuse avoir résolu le problème
de insuffisance explicative de la chronologie naturelle est ils
recourent des prémisses théoriques douteuses et rarement explicites au
premier rang desquelles figure la règle post hoc ergo propter hoc Cette
règle suppose toujours et partout entre des faits qui se succèdent une
relation de cause effet qui néanmoins est jamais démontrée empirique
ment Elle amène le lecteur idée fausse que tout ce qui se passe dans
le cadre temporel un événement en relève essentiellement
Les descriptions simplement chronologiques profitent autre part de
illusion du commencement et de la fin Elles postulent que tout événement
un début précis et clairement défini pris une manière si absolue il
est censé servir de condition suffisante pour tous les faits ultérieurs et
autoriserait par conséquent négliger toutes les circonstances qui pourraient
agir sur événement autrement que par leur simple antériorité20 De même
idée que une fin écarte la possibilité il soit la cause de
nouveaux troubles alors que par ses conséquences lointaines il en
réalité jamais de terme21
histoire sociale qui depuis les années 1950 est profilée comme
alternative histoire événementielle et aux méthodes inspirées de la
chronologie naturelle réservé un traitement tout autre mais pas néces
sairement meilleur aux événements historiques Ils étaient plus selon
elle les manifestations les plus importantes et décisives du changement
historique leurs acteurs étaient plus influents protagonistes de évo
lution Ils se voyaient au contraire dévalorisés ravalés au rang apparitions
superficielles éphémères trompeuses et insignifiantes 22 sans
intérêt pour historien invité se pencher sur les processus et les conjonc
tures beaucoup plus efficaces et profonds du temps social ainsi que
sur les structures presque immobiles de la très longue durée 23
Il est important de constater que les événements historiques purent
encore revendiquer leur place dans cette manière de voir Fernand Braudel
lui-même distinguait très soigneusement entre une histoire événemen
tielle engluée dans la chronologie naturelle il combattait énergique-
ment et une histoire politique il approuvait et pratiquait24 et qui se
distinguait de la précédente par le fait elle mettait en relation les évé
nements pris dans la chronologie naturelle avec les données empruntées
aux deux autres durées
20 KOSELLECK 1973 562
21 Droysen dans sa critique contre von Ranke Cf DROYSEN Historik
Vorlesungen über Enzyklopädie und Methodologie der Geschichte BNER éd. Munich
19675 298
22 On trouve ces qualificatifs dans BRAUDEL La Méditerranée et le monde méditerranéen
époque de Philippe II Paris 1949 XIII et id. Histoire et sciences sociales La longue
durée Annales ESC 1958 no pp 725-753 ici 728
23 Sur le temps social et la longue durée cf BRAUDEL 1949 pp IX-X id.
1958
24 Sur cette distinction voir ibid. 728 ss Toute la troisième partie de son ouvrage sur
la Méditerranée est consacrée al histoire politique
550 SUTER LA GUERRE DES PAYSANS DE 1653
Alors que histoire événementielle présente des événements de manière
isolée et immédiate histoire sociale les étudie dans la perspective long
terme des rapports et développements structurels Ils apparaissent ainsi
comme les résultats de constellations économiques politiques ou culturelles
évolutions oppositions latentes situées de grandes profondeurs qui
surgissent et agissent dans la longue durée Cette conception est capable
sans aucun doute de bien meilleures explications que histoire événemen
tielle Elle focalise attention sur les questions de causalité et une certaine
manière elle parvient répondre
Mais le prix payer pour cela est élevé Du fait que les fondements
théoriques et les visées de histoire sociale ont poussée se préoccuper
au premier chef du contexte économique social politique et culturel des
événements auquel elle les ramène et aide duquel elle les explique elle
les nécessairement privés de leur individualité qui cependant les distingue
des processus long terme et constellations structurelles histoire sociale
en fait les simples appendices manifestations ou éléments de structures
plus profondes chargées de destin et réellement déterminantes25 Par suite
elle une forte tendance exclure du cercle des possibles la problématique
des conséquences structurelles éventuelles et plus encore celle de la logique
interne événements autonomes pour mieux se concentrer sur le contexte
histoire sociale on le voit est presque aussi peu satisfaisante dans le
domaine qui nous occupe que histoire événementielle Tandis que celle-
ci donne une explication fausse de la logique interne et de individualité
des événements historiques celle-là aborde même pas le problème En
outre elles négligent toutes deux quoique pour des raisons différentes la
question des conséquences Le seul avantage dont histoire sociale puisse
se prévaloir apparaît il agit expliquer un événement partir des
structures et des processus de longue durée Cependant elle procède sur
un plan si vaste que événement est dépouillé de son individualité réduit
un élément dans une structure et enfin complètement dissous dans son
contexte La démarche est autant plus réductrice elle empêche toute
vue empirique sur la marge de man uvre de ceux dont action collective
est le support aussi bien des changements lents et structurels que des
modifications rapides et circonstancielles et qui contribuent ainsi fa onner
les rapports sociaux26
est pourquoi quelques historiens et sociologues firent des propositions
dans le cadre de deux congrès tenus au début des années 1970 déjà sur le
thème structure et événement afin de surmonter ce réductionnisme27
donnant le signal du retour de événement dans histoire sociale28 La
25 BRAUDEL 1949 XIV Les événements ne sont que des instants que des ma
nifestations de ces larges destins et ne expliquent que par eux
26 Ceci est au ur de la critique que Thompson adresse au structuralisme Voir
THOMPSON The Poverty of Theory Londres 1978
27 Cf les actes dans MORIN éd. vénement Communications 18 Paris 1972 et
dans KOSELLECK 1973
28 Tel est le titre de article programmatique de Morin 1972 Le retour de événement
ibid. pp 6-20
551