Jacqueries en pays croquant. Les révoltes paysannes en Aquitaine (décembre 1789-mars 1790) - article ; n°4 ; vol.34, pg 760-786

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Annales. Histoire, Sciences Sociales - Année 1979 - Volume 34 - Numéro 4 - Pages 760-786
Jacqueries in 'croquant' country. The peasant revolts in Aquitaine, december 1789-march 1790
A series of peasant revolts broke out in Aquitaine -the region of peasant uprisings par excellence- in the winter of 1789-1790. But these revolts were vastly different from those of earlier centuries. Collective violence within the rural community was directed against the lord and against rentiers, whatever the source of their rents. To avoid minimizing the complexity of the scenario of the revolt, it needs to be studied in such a way as to shed light on the interaction, within the dynamic of violence, between not only social and economic but also political and cultural factors : the crisis in the State apparatus, rural sociability, the relationship between written and oral culture in the Occitan-speaking regions, etc. The specific character of the northern Occitan countryside, where the rent strategies of landowners, ignorant of the agricultural capitalism of the more developed areas of France, clashed with the precariousness of a society of smallholders and tenant farmers, demands that we take a fresh look at the heterogeneity of the peasant movement in the French Revolution seen in the context of uneven development within the nation as a whole.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1979
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Jean Boutier
Jacqueries en pays croquant. Les révoltes paysannes en
Aquitaine (décembre 1789-mars 1790)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 34e année, N. 4, 1979. pp. 760-786.
Abstract
Jacqueries in 'croquant' country. The peasant revolts in Aquitaine, december 1789-march 1790
A series of peasant revolts broke out in Aquitaine -the region of peasant uprisings par excellence- in the winter of 1789-1790. But
these revolts were vastly different from those of earlier centuries. Collective violence within the rural community was directed
against the lord and against rentiers, whatever the source of their rents. To avoid minimizing the complexity of the scenario of the
revolt, it needs to be studied in such a way as to shed light on the interaction, within the dynamic of violence, between not only
social and economic but also political and cultural factors : the crisis in the State apparatus, rural sociability, the relationship
between written and oral culture in the Occitan-speaking regions, etc. The specific character of the northern Occitan countryside,
where the rent strategies of landowners, ignorant of the agricultural capitalism of the more developed areas of France, clashed
with the precariousness of a society of smallholders and tenant farmers, demands that we take a fresh look at the heterogeneity
of the peasant movement in the French Revolution seen in the context of uneven development within the nation as a whole.
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Boutier Jean. Jacqueries en pays croquant. Les révoltes paysannes en Aquitaine (décembre 1789-mars 1790). In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 34e année, N. 4, 1979. pp. 760-786.
doi : 10.3406/ahess.1979.294086
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1979_num_34_4_294086LA SOCI FRAN AISE
Jacqueries en pays croquant
LES VOLTES PA YSANNES EN AQUITAINE
CEMBRE 1789-MARS 1790
Depuis une vingtaine années exhumation des révoltes paysannes époque
moderne est essentiellement concentrée sur les xvie et xvne siècles laissant volontaire
ment de côté enquête du Centre histoire de la civilisation de Europe moderne ne
dépasse pas 1787 la fin du xvnie siècle La grande vague des années 1789-1793 est
pourtant pas une terra incognita historiographique mais apport considérable tant
par les méthodes que par les résultats des recherches sur les soulèvements populaires des
siècles précédents plongé dans oubli un modèle différent de celui des révoltes
communautaires et anti-étatiques qui lui tend ériger en théorie de la société Ancien
Régime Il est donc important de rouvrir le dossier des révoltes de la décennie 1790 grâce
des archives en partie inédites mais surtout avec des méthodes renouvelées pour
retrouver les diverses orientations du mouvement paysan Toute synthèse étant
prématurée est approfondissement monographique qui nous livre la moisson la plus
abondante Ici nous ne nous attacherons pas fondamentalement saisir la transition entre
les révoltes anti-étatiques et celles que nous appellerons pour instant antiseigneuriales
nous essaierons de cerner la spécificité et les mécanismes des révoltes paysannes de la fin
du xvine siècle dans un cadre déterminé en Aquitaine prise dans sa plus large extension)
éclate la fin de décembre 1789 une succession de révoltes paysannes locales qui en près
de deux mois gagnent plus de trois cent trente paroisses en prennent une bonne
centaine de châteaux sur un territoire qui recouvre en totalité ou en partie neuf
départements actuels Nous suivrons alors cet immense embrasement dans toutes ses
ramifications en le considérant comme un phénomène social total qui engage
ensemble des conduites individuelles et collectives au sein une société donnée
La révolte le geste et la parole
Dès le début des troubles angoisses et fantasmes des dominants déforment la réalité
des comportements paysans Les interventions qui se succèdent la tribune de Assemblée
attachent souligner intensité des horreurs Ma province est en feu déclare de
Foucault député du Périgord les gens sans propriété dépouillent les propriétaires est
un appel au secours que lance un député du Quercy Le mal empire il arrive son
comble on en veut toutes les propriétés Je vous en supplie je vous en conjure au nom
de ma province de prendre ce mal en considération histoire des brigandages que
760 LES VOLTES AQUITAINES BOUTIER
rédige abbé de Mondésir la demande de la bourgeoisie montalbanaise le tableau des
Incendies et ravages dans le Bas-Limousin donnent corps ce que abbé Maury nomme
un effrayant début de guerre civile opposé les humbles témoignages que laisse
passer la machine judiciaire montrent une forte cohérence des démarches paysannes la
réitération lors de chaque émeute paroissiale de séquences fondamentales identiques
structure un modèle aquitain de la contestation rurale au crépuscule de la monarchie
destruction des symboles des anciennes dominations renversement des fondements
économiques de la seigneurie pouvoir paysan exer ant une forte pression sur les notables
qui voient leur maigre évergétisme transformé en une redistribution forcée des richesses
mobilières
Une attaque frontale contre la seigneurie
La destruction des symboles par lesquels les pouvoirs que on veut faire disparaître se
manifestent quotidiennement aux foules inaugure les violences collectives incendie
joyeux des bancs et des chaises qui des titres divers banc du seigneur haut-justicier
un fondateur ou un restaurateur de édifice ou simplement concédé par la fabrique
moyennant finances annuelles encombraient église paroissiale théâtre par excellence
des hiérarchies campagnardes met fin la cascade des mépris au sein de la vie collective
II ni doit avoir aucun privilège quelconque surtout dans un lieu saint et sacré où
est placée la sainte divinité3 Les paysans attaquent au premier habitant de la
paroisse travers toutes ses prérogatives Puy Arnac et Saint-Chamant en Bas-
Limousin on brise le tombeau de la famille seigneuriale dans église La Capelle-
Cabanac en Quercy les paysans détruisent les chaperons des consuls qui décorés de la
livrée du seigneur rendent trop présente la soumission de la communauté4 Mais
surtout on en prend aux girouettes qui surmontent les toits privilège dans le Sud-Ouest
des possesseurs de fief Si le seigneur ne cède pas aux demandes on les arrache
violemment avec poutres tuiles ou ardoises immédiateté métonymique de ces objets
implique leur suppression au printemps 1815 la réinstallation de bancs dans certaines
églises corréziennes provoque aussitôt leur destruction car les paysans ont interprétée
comme un retour du temps des seigneurs
est une tornade egalitaire qui dévaste Aquitaine autour de Saint-Alvère en
Périgord la fin de janvier 1790 les paysans ne veulent rien qui ait air de la moindre
distinction et ... on fait brûler tous les bancs des églises sous prétexte que ceux qui les
ont ne sont pas de meilleure condition que ceux qui les brûlent et il faut que tout le
monde soit genoux sur le pavé de église6 Ils imposent la reconnaissance une dignité
ils viennent acquérir puisque comme le proclame un habitant Allassac il ne
fallait plus ni bourgeois ni gentilhomme ils adoptent alors des conduites nouvelles
refusent ôter leur chapeau oublient la particule en nommant le seigneur réclament une
accolade fraternelle Saint-Bonnet-la-Rivière en Bas-Limousin humiliation unit la
provocation jubilante Un des meneurs paysans affectait approcher le plus près il
pouvoit du régisseur du château) lui envoyoit en parlant de la salive dans la figure ...)
tenant toute sorte de propos sur tous les seigneurs et gentilhommes disant ils étoient
pas plus que lui il ne leur devoit plus rien il ne faudroit plus tenir le chapeau bas ni
être nuds pieds8 Là où la revendication est la plus radicale la volonté annihilation des
distances sociales la conquête de égalité formelle deviennent exigence du renversement
des rôles Foutus Jean Foutre vous avez été longtemps les maîtres nous voulons être
notre tour rétorquent deux artisans aux Chartreux seigneurs de Chanteix Bas-
Limousin Un des paysans qui ont envahi le monastère de Glandier Orgnac se prélasse dans le lit du prieur alors un autre dans les cuisines répète
deux reprises qu autrefois il respectait la religion huy il en moquait
761 LA SOCI FRAN AISE
image de ruraux passifs mus par des forces extérieures que véhiculent les lieux
communs de idéologie des élites citadines doit céder la place la réalité une
contestation autonome nourrie par les luttes et les espérances du terroir assoiffée de
dignité et honorabilité
attaque paysanne ne se limite pas aux simples phénomènes de pouvoir mais vise les
fondements économiques de la seigneurie les prestations ainsi que quelques-uns de ses
revenus annexes comme les pêcheries ouverture des étangs violation une propriété
essentiellement seigneuriale procure aux paysans un complément de nourriture ce
poisson aristocratique ignore la table du rustre mais surtout elle détruit sur un
fond de luttes agraires un écosystème détesté dont la responsabilité incombe au seigneur
étang-marais qui ruine par les fièvres et le brouillard les hommes et les cultures9 Les
conditions physiques régionales limitent ces actions au Bas-Limousin Auvergne et au
Rouergue alors que la visite au château est générale La troupe paysanne de gré ou de
force finit toujours par se rendre maîtresse du lieu dût-elle comme Allassac en faire le
siège elle prend tumultueusement connaissance de ses moindres recoins piétinant
intimité seigneuriale avant de dilapider toutes les richesses accumulées quand le
seigneur pas eu la sagesse de calmer les esprits par les concessions nécessaires alors
on emporte tout ce qui est comestible grains et volailles on défonce les tonneaux et on
boit tout son saoul on rafle les petits objets bibelots vaisselle linge on rend inutilisables
les portes et les coffres En quelques heures les paysans ont opéré le passage vexatoire de
opulence la pauvreté mais le but principal de la visite dont nous venons de décrire le
cas limite est de faire admettre au seigneur les revendications paysannes de faire légitimer
leurs grèves des prélèvements pour assurer impunité et garanties de avenir
Camparnaud près de Lauzerte en Bas-Quercy les paysans exigent le février 1790 une
prompte remise de tous les titres papiers et documents relatifs aux rentes de la terre de demandent même il leur fût fait quittance de toutes espèces arrérages et
même la restitution de tous les droits injustement per us depuis le règne de Henri IV
nos jours 10
Au-delà de cette première vague de violence près des trois quarts des châteaux ont
vu disparaître tout ou partie de leurs réserves de grain action paysanne est modérée
sur 119 châteaux visités seulement ont été incendiés et 12 chartriers ont disparu dans les
flammes Les paysans en majorité analphabètes et fascinés par implacable domination
de écrit ne veulent pas tant détruire les archives seigneuriales conservatoire un
système de preuves multiséculaire que se les approprier il trop de différends entre le
seigneur et ses censitaires pour se contenter une simple abolition Ils exigent des
renonciations aux droits seigneuriaux des promesses de remboursements écrites voire
devant notaire persuadés de alourdissement frauduleux des droits ils réclament les
titres primordiaux que le seigneur cet usurpateur leur toujours refusés Ils
attachent autant plus importance un notaire Agonac en Périgord vient de
découvrir des contrats accensement du xve siècle aux redevances bien inférieures celles
des années 1780 et les mis en vente en Périgord en Limousin et même en Quercy Pour
le paysan se révolter est abord rentrer dans ses droits
Cette violence anti-seigneuriale est pas le propre des dernières années de Ancien
Régime historien américain Goldsmith qui est penché sur les problèmes de la
seigneurie auvergnate affirme avec raison que le régime seigneurial équilibre pendant
des siècles par la tension entre des paysans qui voulaient se soustraire la dépendance
seigneuriale et les seigneurs qui voulaient garder et accroître leurs droits 12 Unité
conflictuelle la seigneurie voit se dérouler sans doute depuis sa mise en place une lutte
usure sur espace restreint de son ressort par moment lorsque la monarchie laisse la
parole au peuple ces tensions surgissent découvert les cahiers de doléances de 1588 et
de 1614 quand ils parlent de la seigneurie fleurent curieusement 1789 et les Grands
762 BOUTIER LES VOLTES AQUITAINES
Jours Auvergne en plein xvne siècle retentissent bruyamment des conflits seigneu
riaux 13 Le reste du temps la différence des grandes révoltes des xvie et xvne siècles qui
en refusant appesantissement fiscal en prenaient tat humble contestation
paysanne intéresse pas la bureaucratie royale et il faut recourir aux archives judiciaires
locales mal conservées pour découvrir les résistances au paiement de la rente aux
commissaires terriers les petites guerres aux châteaux comme cet exemple limousin
très semblable aux violences de 1790 en mai 1713 les habitants de Maumont se rendent
un soir armés au château du lieu pour exiger du régisseur quittance des droits de année
ils ont pourtant pas payés face au refus ils en prennent édifice 14 Les tensions
intra-seigneuriales explosent dans les dernières décennies du xvie siècle encore mal
connues elles semblent après des études récentes dominer le monde rural au xvine
siècle outre exemple savoyard où les violences issues de la seigneurie font presque
oublier les troubles frumentaires le cas languedocien nous montre un Parlement de
Toulouse envahi par les procès criminels intentés par un seigneur contre un ou plusieurs
de ses censitaires qui viennent en nombre en deuxième position après les procès
familiaux 15 Ainsi en 1789 est de la rupture du système seigneurial il faut rendre
compte sous les coups une formidable poussée paysanne qui quoique autonome est
loin être indépendante du reste du corps social
Le pouvoir paysan
Après la guerre aux symboles le château mis en coupe réglée les paysans attachent
signifier publiquement les modifications ils viennent de faire subir aux réseaux de
pouvoir Nous ne reviendrons pas sur ces manifestations rituelles que Mona Ozouf
récemment analysées avec finesse 16 mais quelques-unes de ses conclusions méritent
discussion
action paysanne culmine avec la plantation un mai sur la place du village résultat
que constate la maréchaussée de Périgueux le 31 janvier 1790 Saint-Géral
Devant la porte de église nous avons aper un grand arbre dont la cime est faite
en forme de potence ayant attaché deux mesures bled la rasoire un sac une
écritoire et une plume avec cette inscription Quitance finale des rentes ainsi que la
girouette de de Saint Gérai qui été attachée la cime dudit arbre 17
Cette exposition au ur de la communauté paysanne de tout arsenal seigneurial
symbole mais surtout instrument de la perception des droits ne théâtralise pas les plaintes
un quatrième état car ce stade est dépassé elle récapitule la révolte qui vient de se
dérouler en étalant appropriation paysanne de tous les anciens moyens de domination
compris la justice puisque le mai paysan souvent orné une potence pris la succession
du pilori seigneurial mis bas Dans bien des cas la révolte énonce comme justice
Allassac le tocsin sonne pour assembler les habitans pour nommer une justice et un
des émeutiers se proclame le bourreau Les paysans peuvent remettre en cause tout ce
ils considèrent comme des abus de pouvoir et est au seigneur de rendre désormais des
comptes 18 Le vicomte de Noailles au début de février 1790 donne Assemblée une
vision juridiquement formalisée de ces faits II dans le Rouergue dans le Limousin
dans le Périgord des gens qui se sont érigés en réparateurs de torts ils jugent de nouveaux
procès jugés depuis trente ans et rendent des sentences ils exécutent 19 La
composition signée entre le seigneur de Paulin Périgord et les paysans comprend toute
la panoplie des restitutions que requièrent les paysans trois restitutions foncières dont
une pour usage du retrait féodal) deux remboursements de frais de procès deux saisies de
fusils confisqués annulation de quittances de dettes ou arrérages non payés quatre
763 LA SOCI FRAN AISE
remboursements arrérages de rentes déjà payées dont deux remontant vingt ans rien
échappe cette justice sommaire mais efficace20
Les paysans quercynois qui dansent autour du mai en criant victoire célèbrent
leur nouvelle puissance21 La révolte balayé tous les pouvoirs qui exer aient sur les
paysans et on vu avec raison le mai comme symbole de la joie collective de ouverture
une ère nouvelle incarnation de la liberté Pour Mona Ozouf le mai unit le sens
magique du renouveau et le sens social de la liberté mais il là oubli de la signification
socio-politique majeure du mai traditionnel dans le monde occitan donner mai est
rendre honneur une autorité reconnaître un pouvoir en amor ant la mécanique des
réciprocités intra-communautaires Agen au xvne siècle on érigé devant la maison de
la ville celle de édit et celle du sénéchal au siècle suivant en Ariège devant celle un
notable en Poitou le seigneur en est gratifié En le plantant au centre symbolique de la
communauté revêtu des instruments emblematises de ancien pouvoir les paysans
signent leur prise de possession du pouvoir23 est pour cela ils défendent si
violemment le mai contre les attaques de la maréchaussée contre les propos de leur curé
ils entourent une muraille ou le font garder par une patrouille ils le relèvent
plusieurs fois alors que le régisseur seigneurial de Saint-Alvère avec ensemble des
notables le considère comme un témoin odieux des infamies commises contre de
Lostanges 24 De simple enseigne il est devenu garant génie tutélaire de la communauté
doté parfois de pouvoirs quasi magiques selon Pierre Gay colporteur de petite
quincaillerie de Saint-Salvadour en Bas-Limousin il avait apparence que les rentes
seraient diminuées si on plantait un mai Les luttes des premières années de la
Révolution lui ont conféré une valeur autonome la municipalité de Juillac Corrèze écrit
le 30 germinal an III après que quelques individus ont arraché le mai qui se trouvait
depuis plusieurs années sur la place du village que les auteurs de cet acte ont pas
calculé que sa chute rendroit le régime odieux de la tirannie et par la suite les seigneurs et
avec eux les tailles arbitraires les dîmes et les rentes leurs arrérages les corvées les
gabelles le quart les quints et les autres impôts onéreux dont le peuple été surchargé
sous le reigne de la féodalité 25 exposition des instruments du pouvoir seigneurial
confisqués par la violence permet affirmation au grand jour de la permanence une
volonté collective qui constitue les révoltés en communauté
évergétisme contraint des notables
Avec la plantation du mai les paysans désormais maîtres dé la situation font la fête
toute révolte se prolonge en festin bombance de pain et de vin voire mets plus rare
omelette au lard Rien voir avec les puissantes orchestrations des banquets citadins ils
se lancent dans des tournées de quêtes travers la paroisse qui achèvent au soir
auberge du village il des excédents
Il vint au château écrit le régisseur du château de Saint-Bonnet-la-Rivière en Bas-
Limousin une troupe une trentaine de personnes ... lesquelles en abordant le
régisseur lui dirent ils auraient cru manquer leur devoir ils ne lui avaient pas
rendu visite ... ils entrèrent dans la cuisine du château on leur servit du pain et du vin
deux ou trois burent chacun un coup les autres remercièrent disant il avait pas
longtemps ils avaient bu mais que il voulait bien donner quelques pièces argent
ils boiraient sa santé ... Ils furent très contents le remercièrent et dirent ils
allaient chez le curé et les bourgeois du bourg26
la différence des quêtes de Noël ou de Pâques tout le monde est pas invité
régaler les paysans du village La générosité est une des qualités sociales du notable est
pourquoi les troupes paysannes se dirigent vers les maisons les plus apparentes de la
764 LES VOLTES AQUITAINES BOUTIER
paroisse qui comprennent bien sûr celle du curé Un marchand du bourg de Fouleix
Périgord entend dire que comme il était riche il avait des louis il fallait il en
compte deux louis ils en avaient besoin pour se divertir Mais les notables ressentent
alors cet évergétisme plus ou moins contraint comme une volonté de redistribution des
richesses On menace écrit un bourgeois de Saint-Crépin Quercy) tous ceux qui sont
soup onnés un peu aisance de leur donner un nombre individus proportionnés
leurs facultés.27 La quête face aux réticences devient une mise contribution avec
menaces et voies de fait mais qui ne se veut pas arbitraire elle tente alors de se justifier le
fait de posséder un banc ou une chaise dans église signes de notabilité qui ont donné du
travail aux révoltés entraîne le paiement une amende la Monzie-Montastruc
Périgord) une troupe fut chez plusieurs propriétaires de ces objets bancs chaises
balustrades pour les faire contribuer est-à-dire pour se payer de la peine ils venaient
de prendre pour une si belle action et dans la paroisse voisine de Douville amende est
tarifée livres pour un possesseur de banc et quarante sols seulement pour un chacun
de ceux qui avaient des chaises 2S Les paysans vont festoyer chez tous ceux qui lors de
la révolte se sont mis en marge de la communauté comme Saint-Mayme-de-Pereyrol
Périgord où ils se rendent dans les maisons de tous ceux qui ont pas voulu assister
incendie des bancs Issu de la révolte un système de prestations réciproques de services
et de dons apparaît au sein de la communauté rurale entre ceux qui pour brûler chaises et
bancs planter le mai descendre les girouettes des toits ont donné leur force de travail et
ceux qui ont pas les mains calleuses mais possèdent amples réserves de blé et de vin
action paysanne qui reconnaît au sein de ce système échanges ce qui fonde la notabilité
pourrait paraître ambiguë si au-delà de ces quêtes coercitives elle ne cherchait pas saper
quelques moyens de domination une fois chez le bourgeois les paysans exhument les
vieux procès les arrérages les emprunts qui les soumettent aux notables avais fait il
environ quinze ans écrit le curé de Ans en Périgord payer quelques
habitans de la paroisse de Cabans quelques dommages faits par eux ou leurs bestiaux
dans un pré que je possède dans cette paroisse Ce furent ces prétextes ils prirent pour
me demander de argent.29 Ayant dépassé le cercle de la seigneurie la révolte
commence remettre en cause les multiples dominations que subissent les paysans au sein
de espace paroissial30
Ces émeutes dont nous venons de suivre les étapes successives ne sont pas le pur
produit une spontanéité au cours de longs conciliabules la forge ou auberge du
village un petit groupe de militants préparé la révolte quelques meneurs qui sont
lorsque on la chance de les observer pendant quelques mois des vétérans de la lutte
pour le pouvoir communal contre ceux nobles ou bourgeois qui dès 1789 ont accaparé
les fonctions officiers de la Garde nationale ou plus tard les sièges au conseil municipal
leur action permis une réelle mobilisation des paysans une visite au château de Saint-
Issijac en Périgord ne regroupe une poignée activistes début janvier alors
que trois semaines plus tard elle rassemble la majorité des gens de la paroisse Ce
ralliement des masses apparaît largement spontané pourtant comme celui de cet habitant
Orgnac en Bas-Limousin qui étant chez lui le soir peler les châtaignes entendit
on sonnait dans la paroisse le toxain et accourut et il vit une troupe de gens Sans la
longue effervescence qui depuis février 1789 rendu le paysan conscient de sa force
action de cette poignée de sans-culottes de paroisse aurait-elle eu une telle efficacité
opposition entre préparation et spontanéité est trop simpliste pour rendre compte
en profondeur une explosion de violence et est encore moins par le mythe de paysans
manipulés par des émissaires extérieurs la province que on comprendra la cohérence du
modèle aquitain de 1790 Depuis 1789 plusieurs conjonctures sont entrées
réciproquement en résonance la crise économique dès hiver 1788 ouverture du débat
politique avec la convocation des tats généraux la crise de tat durant été 1789
765 LA SOCI FRAN AISE
exubérance de la production idéologique tout cela permet le mûrissement et explosion
de la révolte
Les conjonctures de 1789- 790
La seule crise économique dont maints observateurs redoutaient les conséquences
sociales aurait peut-être dérivé que vers de banales émotions frumentaires comme
celles qui ont jalonné tout le siècle si 1789 avec son cortège espérances avait pas
ouvert les horizons en écartant bien des contraintes
Après la catastrophe de automne 1788 la récolte de 1789 médiocre voire moyenne
dans le Rouergue et le Quercy est loin cependant de renouer avec abondance en
Périgord beaucoup ont produit que le nécessaire Tous les indices le prouvent la crise
ouverte un an auparavant ne trouve pas issue avant été 1790 Très tôt les villes
organisent leur ravitaillement Périgueux se dote un comité de subsistances le
25 septembre 1789 Brive et Bergerac font de même en octobre Tulle établit un emprunt
forcé sur les citoyens riches et aisés le novembre les grains manquent sur le marché
de Cahors le 22 novembre et la municipalité est contrainte ouvrir un emprunt En
contrepoint on entrevoit les difficultés paysannes héritage renforcé de année passée
épargne été détruite une partie du capital exploitation les bovins pour essentiel dû
être réalisée la vente dès la moisson une partie de la récolte pour rembourser les
créances comme en Rouergue ne peut éviter la montée de endettement vis-à-vis des
notables de tat des seigneurs 31 Car le mécanisme de la rente seigneuriale en nature
qui est la règle générale en Limousin en Périgord en Auvergne en Quercy alourdit le
prélèvement en période de crise ce qui transforme les rentes en bêtes noires de la
paysannerie le poids relatif des rentes qui sont exprimées en une quantité fixe de
céréales varie en fonction inverse de la récolte de plus si elles ne sont pas payées au
moment fixé en général la Saint-Michel août le seigneur peut en exiger le paiement en
espèces aux cours du marché le plus proche cours alors plafond qui multiplient les effets
de la crise alors que le paysan perd son ouverture sur le marché et que le numéraire
manque dans les campagnes32 Pourquoi ne pas au moins alléger ces rentes comme avait
fait un arrêt du Parlement de Bordeaux au lendemain de la crise de 1770 33 Cette solution
marque vite le pas face au refus des cens qui apparu ponctuellement la fin de septembre
1789 aux confins de Auvergne et du Quercy est devenu quasi général entre Dordogne et
Garonne au début de hiver Le risque explosion est grand au moment même où les
fermiers des seigneuries arrivant pas percevoir les rentes engagent les procédures
judiciaires de recouvrement Vos fermiers écrit homme affaire de de Lostange
Saint-Alvère en Périgord ont menacé établir des solidaires et de faire des saisies ai vu
le moment que ces démarches allaient occasionner de grands malheurs ai calmé la
fermentation en blâmant les démarches des fermiers et ai eu air de prendre le parti des
emphytéotes ce qui un peu rétabli dans leurs esprits.34
Alors que la crise économique accroît les tensions sociales ensemble des pouvoirs
effondre depuis été 1789 toutes les institutions tous les appareils répressifs tombent
progressivement en lambeaux les classes dominantes ont impression que ceux qui
détiennent les fonctions judiciaires et administratives jouent les Ponce Pilate de La
Mothe bourgeois de Martel Quercy) se rend en décembre 1789 Brive pour porter
plainte contre les occupations illégales une de ses métairies ai été hier pour les
dénoncer au Prévôt il est trouvé Limoges son sous-lieutenant qui ai voulu faire la
dénonciation fait réponse il avait ni greffier ni procureur du Roi Je me suis
retourné du côté du Lieutenant criminel qui dit il fallait aller chez celui qui fait les
fonctions de procureur du Roi ce dernier répondu il prendrait ma plainte mais
766 BOUTIER LES VOLTES AQUITAINES
il ne pouvait agir au nom du Roi 35 Dès le premier choc des révoltes nombre déjuges
seigneuriaux directement menacés refusent de siéger voire donnent publiquement leur
démission contribuant cette espèce de suspension du pouvoir exécutif dont se
plaignent les notables qui ne se sentent plus protégés Avant la Noël écrit le juge de la
terre de Casteinaud près de Belvès il eut un attroupement dont le but étoit
interrompre le cours de la justice en conséquence ils firent des menaces tous les
officiers du siège que ils avisoient de tenir des audiences on scauroit bien les en
empêcher Des honnêtes gens écrivirent de ne pas me présenter il avoit tout
craindre dans ces temps de crise après ces avertissemens je me suis bien gardé de ne
faire aucune fonction dans cette juridiction aussi après cette époque la justice été
interrompue.36 La convocation des tats généraux avait ouvert une période de
franchises un an de révolution transformée en vide du pouvoir Saint-Alvère au
début de février 1790 autorité est entre les mains de personne les anciens officiers
ont ni force ni pouvoir et dans attente une nouvelle organisation personne ne peut ni
ne veut contenir le peuple. Le retard on met dans envoi des décrets relatifs aux
municipalités occasionne en partie ce désordre De intendant au subalterne tous
attendent et ne veulent ni commander ni exécuter Aucun créancier ose plus
huy poursuivre ses débiteurs les huissiers refusent leurs ministères consigne la
municipalité de Maurs dans son procès-verbal du janvier 1790 37 Les victimes osent
plus se plaindre ou appeler au secours comme le seigneur de Privezac Rouergue qui
expulsé de son château attend huit mois pour porter plainte au tribunal de Villefranche-
de-Rouergue Un pouvoir paysan sans se donner de réalité juridique peut exercer de
fait Paunac Périgord) les attroupés proclament qu il plus ni loi ni justice et
que chacun est maître de faire ce il veut Les doléances selon les paysans
tacitement acceptées par le roi ont désormais force de loi elles ont rompu ordre
juridique ancien provoquant une suspension des lois unique dans histoire de France le
droit de saisi par la photographie il était est devenu un instrument révolution
naire 38
La crise politique libéré la parole paysanne du contrôle des notables pourtant elle
nous parvient jugulée est une rumeur une parole dévoyée où il est difficile de
retrouver une des expressions privilégiées de la paysannerie autant plus puissante
elle trouve devant elle une place abandonnée les nouvelles arrivent mal les textes
officiels parviennent lentement aux paroisses les plus reculées La Révolution en
promouvant événement en déversant une législation abondante provoque engorge
ment des canaux traditionnels Dans le Sud-Ouest occitan la très forte sous-
alphabétisation la barrière linguistique redoublent les difficultés du moment Le
trouble lieu que dans les campagnes écrit le député de la commune de Saint-Céré
Quercy) parce il est pas aussi facile de tromper les habitans des villes attendu ils
re oivent directement les décrets de assemblée nationale et que plusieurs citoyens
entretiennent une correspondance suivie avec des membres de cette auguste assemblée et
non seulement les habitans des campagnes sont privés de tous ces avantages mais encore
ils ne savent point lire ils entendent presque pas la langue fran aise et si on pas soin
de leur expliquer dans idiome du pays le vrai sens des décrets de assemblée nationale il
est impossible ils puissent les entendre La convocation des tats généraux ouvert le
monde paysan au débat politique elle créé une demande information que presque
rien ne vient satisfaire si bien que on soup onne le curé opérer des coupes sombres
dans ce il doit transmettre au prône dominical est alors la ville voisine centre de
discussions politiques que on va chercher son information II pas un gros bourg
écrit un curé quercynois où il ait sept ou huit personnes du haut tiers état qui font part
du journal patriotique tout le peuple qui dans ces susdits une confiance si décidée il
est pas douteux au moindre écrit il ne fut prêt faire une émeute.39 arrivée des
767 LA SOCI FRAN AISE
décrets août abolissant la féodalité ouvre des discussions houleuses avant même que le
roi les ait promulgués autant plus que les subtilités juridiques comme la distinction
entre droits abolis et droits rachetables obscurcissent les données et ouvrent la voie
aux interprétations les plus radicales que des hommes de loi formés la jurisprudence du
Parlement de Bordeaux assez favorable aux paysans hésitent pas émettre40
information qui diffuse de la ville vers les campagnes par une multitude de canaux
incontrôlables se transforme au contact de populations qui fort soup onneuses quand on
leur parle innovations qui risquent de briser leur univers montrent souvent une grande
réceptivité au moindre on-dit surtout elles attendent des réponses favorables aux
doléances de mars Ce sont les circonstances avant tout politiques qui permettent
édification une législation paysanne les échos plus ou moins déformés de textes de la
Constituante colportés par ceux qui assurent des liaisons plus ou moins régulières entre la
ville et la campagne se combinent alors aux éléments une culture populaire que on
trouvait dans bien des séditions modernes voire médiévales Ce véritable imaginaire des
révoltes est en 1789 le produit une mentalité prépolitique en période de crise41
Au fondement de ces constructions la séparation absolue de espace local et du
champ politique le roi reste immanquablement le père de ses sujets figure bienveillante et
protectrice avait révélée la masse des cahiers de doléances opposé les paysans
rassemblent tous leurs antagonistes seigneurs curés notables qui font tout leur possible
pour freiner action du roi filtrent la diffusion des nouvelles tentent de approprier la
totalité du pouvoir en ce sens les révoltes paysannes sont royalistes Le Roi était
autrefois le premier et présent il est le second déclarent les paysans de Agenais
ha notre bonne assemblée si on ne nous eut pas crains comme un et un font deux vous
séries égorge vous qui êtes pas seigneur ... et notre bon roy auroit ete seul écrivent
les pauvres paisans du bas limousin la Constituante En Bas-Quercy la figure de
Henri IV incarne la bonté monarchique il aurait inféodé la terre quatre deniers la
quartonnée alors la fin du xvine siècle les seigneurs quercynois prélèvent une rente
au moins quinze fois plus lourde Dans ce cadre le mythe remplace la connaissance du
fonctionnement de la machine politique et légitime toute la violence paysanne En Quercy
on raconte que le Roi en sabot et en habits de paysan étoit présenté église dans le
banc un seigneur qui avoit chassé honteusement ce qui était la cause que le Roi
ordonnoit tous ses sujets du Tiers tat de brûler les bancs Les ordres du Roi dont
on fait souvent état sont des réponses immédiates aux demandes des sujets ou bien ils
expriment directement les désirs paysans la volonté du Roi et celle du Tiers tat étoit
on écrasât les châteaux et on emportât les girouettes ou bien ils recourent des
schémas plus ou moins complexes inversion des hiérarchies sociales inversion pure et
simple comme Perpezac où on parle de mettre les vicaires la place des curés
transformation populaire de pratiques seigneuriales comme celle du triage la loi martiale
consiste de trois seigneurs en brûler un de trois prêtres un Plus largement est ouverte
une période de franchise limitée selon certains trois mois où presque tout est permis
La croyance universelle parmi la populace et les gens de la campagne est que la présente
année est année du Jubilé universel et il est permis chacun de rentrer dans les
anciennes propriétés de famille note le conseil municipal de Maurs Auvergne en
janvier 179042
Ces bribes information activent impatience une paysannerie en effervescence
depuis plusieurs mois que la permanence de la crise économique soumet un traitement
de choc en rendant encore plus détestables les structures honnies On nous porte des
viles que assemblée de la nation veut que nous soyons libre et que notre terre soi nous
jusque présent est le contrere De cette contradiction que constatent les paisans
pauvres du bas limousin jaillit la révolte
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