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«L'Année Psychologique» dans la correspondance de Jean Larguier des Bancels - article ; n°4 ; vol.97, pg 643-663

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L'année psychologique - Année 1997 - Volume 97 - Numéro 4 - Pages 643-663
Summary: «L'Année Psychologique in Jean Larguier des Bancels' collection.
The correspondence which is conserved in the Larguier des Bancels' collection at the University of Lausanne shows a little known side of Binet's character : we see him running single-handedly the Année Psychologique, negotiating contracts with successive publishers, recruting collaborators — some of them were to become close friends — bringing all his influence to bear on the editorial orientations of his review even if that meant the occasional compromise with the publisher.
The loyal admiration which he inspired in a small circle of collaborators such as Simon and Larguier des Bancels lead them, after his death, to complete and carry out the volume he had been preparing, and to refuse to join the new team formed under Pieron, after 1912.
Key words : Alfred Binet, Jean Larguier des Bancels, Edouard Claparede, correspondence, L'Année Psychologique.
RESUME article retrace histoire des premières années de la revue Année Psy chologique 1894-1912 évolution de la revue est exposée travers une cor respondance inédite Alfred Binet entretenue avec Jean Larguier des Ban- cels son secrétaire de rédaction pendant la période 1902-1911 La première partie de article présente la biographie des deux plus proches collaborateurs de Binet au début du siècle Jean Larguier des Bancels 1876-1961 et Théo dore Simon 1873-1961 La seconde partie de article présente évolution de Année Psychologique changement éditeur de politique de publica tion etc. de 1903 1911 nécessitée par la survenue de problèmes éditoriaux La dernière partie de article retrace travers une correspondance entre Larguier des Bancels et Th Simon les derniers moments de la vie de Binet et les circonstances de rédaction du volume commémoratif de 1912 XVIII édité par ses deux collaborateurs Dès sa nomination comme directeur du Laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne en remplacement de Binet Henri Piéron assurera la continuité de la revue Mots-clés Année Psychologique Alfred Binet Jean Larguier des Ban cels Théodore Simon Henri Piéron histoire de la psychologie
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1997
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E. Chapuis
«L'Année Psychologique» dans la correspondance de Jean
Larguier des Bancels
In: L'année psychologique. 1997 vol. 97, n°4. pp. 643-663.
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Chapuis E. «L'Année Psychologique» dans la correspondance de Jean Larguier des Bancels. In: L'année psychologique. 1997
vol. 97, n°4. pp. 643-663.
doi : 10.3406/psy.1997.28986
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1997_num_97_4_28986Abstract
Summary: «L'Année Psychologique in Jean Larguier des Bancels' collection.
The correspondence which is conserved in the Larguier des Bancels' collection at the University of
Lausanne shows a little known side of Binet's character : we see him running single-handedly the
Année Psychologique, negotiating contracts with successive publishers, recruting collaborators — some
of them were to become close friends — bringing all his influence to bear on the editorial orientations of
his review even if that meant the occasional compromise with the publisher.
The loyal admiration which he inspired in a small circle of collaborators such as Simon and Larguier des
Bancels lead them, after his death, to complete and carry out the volume he had been preparing, and to
refuse to join the new team formed under Pieron, after 1912.
Key words : Alfred Binet, Jean Larguier des Bancels, Edouard Claparede, correspondence, L'Année
Psychologique.
Résumé
RESUME article retrace histoire des premières années de la revue Année Psy chologique 1894-1912
évolution de la revue est exposée travers une cor respondance inédite Alfred Binet entretenue avec
Jean Larguier des Ban- cels son secrétaire de rédaction pendant la période 1902-1911 La première
partie de article présente la biographie des deux plus proches collaborateurs de Binet au début du
siècle Jean Larguier des Bancels 1876-1961 et Théo dore Simon 1873-1961 La seconde partie de
article présente évolution de Année Psychologique changement éditeur de politique de publica tion etc.
de 1903 1911 nécessitée par la survenue de problèmes éditoriaux La dernière partie de article retrace
travers une correspondance entre Larguier des Bancels et Th Simon les derniers moments de la vie de
Binet et les circonstances de rédaction du volume commémoratif de 1912 XVIII édité par ses deux
collaborateurs Dès sa nomination comme directeur du Laboratoire de psychologie physiologique de la
Sorbonne en remplacement de Binet Henri Piéron assurera la continuité de la revue Mots-clés Année
Psychologique Alfred Binet Jean Larguier des Ban cels Théodore Simon Henri Piéron histoire de la
psychologieL'Année psychologique, 1997, 97, 643-663
NOTES HISTORIQUES
Groupe d'études pluridisciplinaires
d'histoire de la psychologie
Laboratoire de Psychologie clinique
sociale et développementale de l'Université Paris- Nord1
« L'ANNÉE PSYCHOLOGIQUE »
DANS LA CORRESPONDANCE
DE JEAN LARGUIER DES BANCELS
par Elisabeth CHAPUIS
SUMMARY: «L'Année Psychologique in Jean Larguier des Bancels'
collection.
The correspondence which is conserved in the Larguier des Bancels'
collection at the University of Lausanne shows a little known side of Binet's
character: we see him running single-handedly the Année Psychologique,
negotiating contracts with successive publishers, recruting collaborators — some
of them were to become close friends — bringing all his influence to bear on the
editorial orientations of his review even if that meant the occasional
compromise with the publisher.
The loyal admiration which he inspired in a small circle of collaborators
such as Simon and Larguier des Bancels lead them, after his death, to complete
and carry out the volume he had been preparing, and to refuse to join the new
team formed under Piéron, after 1912.
Key words : Alfred Binet, Jean Larguier des Bancels, Edouard
Claparède, correspondence, L'Année Psychologique.
Le fonds Larguier des Bancels déposé à la bibliothèque de
l'Université de Lausanne2 comporte environ 220 pièces, dont la
plupart ont été adressées par Alfred Binet à Jean Larguier des
Bancels entre 1900 et 1911 ; il contient également une corres-
1 . Département de Psychologie, avenue J.-B. Clément, 93430 Villeta-
neuse.
2. Je tiens à remercier Mme Mincio, responsable du département des
manuscrits de l'Université de Lausanne-Dorigny, pour avoir aimablement
accepté la reproduction et la diffusion de ces documents. 644 Elisabeth Chapuis
pondance adressée à Larguier, au moment de la mort de Binet
et dans les mois qui suivirent, par des collaborateurs de L'Année
Psychologique parmi lesquels Théodore Simon.
L'ensemble de cette correspondance a trait essentiellement à
l'Année Psychologique dont elle éclaire, nous semble-t-il, certains
aspects de la politique éditoriale. On y trouve aussi un témoi
gnage direct de l'inlassable activité de Binet et un regard parfois
inattendu sur ses relations avec ses collaborateurs.
C'est Thêta Wolf (1973) qui, dans sa biographie de Binet, a
signalé l'existence du fonds Larguier des Bancels, mais elle n'en
a exploré que les aspects se rattachant directement à l'œuvre ou
à la carrière de Binet, passant complètement sous silence les let
tres qu'il n'a pas signées.
L'inventaire du fonds permet de répertorier : 50 lettres et
141 cartes, écrites par Binet entre 1900 et 1911 ; 30 ou
cartes émanant de collaborateurs de la revue pour les
années 1911-1912, soit la période qui entoure ou qui suit la mort
de Binet.
Le centenaire de L'Année Psychologique en 1994, a suscité un
certain nombre de travaux, articles et communications qui ont
permis, sous des angles divers, de retracer son histoire jusqu'à
nos jours et qui ont pu mettre en évidence d'une part, le lien
entre l'apparition de la psychologie expérimentale en France et
la création de la revue et d'autre part, son rôle clé dans la cons
titution d'une nouvelle discipline et de son réseau.
Rappelons que L'Année Psychologique paraît pour la première
fois en 1895 (la date de rédaction est 1894), sous l'impulsion de
Beaunis et de Binet, comme l'organe du laboratoire de psycholog
ie physiologique de la Sorbonne, dont il assure, entre autres, la
diffusion des travaux expérimentaux. On apprend dans une
annonce publicitaire, parue dans le tome X de La Normandie
Médicale, daté du 1er mars 1895 (p. 114-116), la sortie imminente
de la nouvelle revue. Le texte de présentation est le suivant :
« Messieurs Beaunis et Binet ne cherchant aucun bénéfice dans
une publication qui est faite entièrement à leurs frais et sous leur
responsabilité, ont décidé que le prix du numéro serait de 10 F et
réduit à 7 F si l'achat se fait par souscription avant la sortie, soit
auprès d'Alcan, soit dans n'importe quelle librairie, »*
1 . Je remercie Jacqueline Carroy de m'avoir signalé cette annonce de la
Normandie Médicale. La correspondance de Jean Larguier des Bancels 645
II semblerait que pour la première publication, Alcan, qui
était un éditeur prestigieux, n'ait pas voulu prendre de risque
financier, et qu'il ait demandé à Beaunis et à Binet de faire
l'avance des frais d'édition. Binet, cette même année, prendra la
suite de Beaunis à la tête du laboratoire et assurera seul la direc
tion de la revue.
L'Année est la première revue française consacrée à la nouv
elle psychologie. Elle prend tout naturellement pour modèle les
publications françaises ou étrangères l'ayant précédée, comme
L'Année Archéologique, L'Année Biologique ou The American
Journal of Psychology que publie Stanley Hall aux États-Unis.
Mais comment s'organise le travail que supposent la prépa
ration et l'édition d'une revue de cette importance ? Certes
Binet est aux commandes et impulse une dynamique mais il dis
pose de très peu de moyens et fournit, à lui seul ou en collabora
tion — et quoique de façon assez irrégulière —, une très grande
quantité de mémoires originaux: un rapide calcul montre, en
effet, qu'il écrit en moyenne 175 pages par an pour la seule
Année ! il lui faut donc s'appuyer sur une équipe compétente et
dévouée ; Jean Larguier des Bancels en est un des piliers avec
Théodore Simon.
Un exemple significatif de l'attachement que Binet porte à
son équipe, nous est donné, dans cette lettre datée du
14 août 1904 : Binet y relate les circonstances d'un accident de
la circulation dont Henri vient d'être victime puis, évoquant
Simon, il le décrit surmené et fiévreux enfin, s'adressant à Lar
guier : «... puisque vous-même vous vous plaignez de votre
santé, je puis dire que mes trois meilleurs collaborateurs, ceux
que j'aime le plus, ou plutôt ceux-là seuls que j'aime, souffrent
dans leur santé. »
C'est donc autour d'un petit groupe de familiers que va s'or
ganiser le travail ; nous verrons comment sont réparties les
tâches et les responsabilités, et quels rôles vont jouer les interve
nants extérieurs à ce noyau.
Nous verrons d'autre part comment cette organisation du
travail peut s'articuler aux fluctuations de la politique éditoriale
de L'Année. Ces fluctuations qui ont déjà été signalées (Vermès,
1994), peuvent être repérées à la grande variabilité du nombre
des pages, à l'incertitude quant aux dates de parution, et sur
tout aux modifications de la répartition entre travaux originaux
et analyses bibliographiques. 646 Elisabeth Chapuis
La lecture de cette correspondance peu connue, contribue
selon nous à compléter ou à nuancer les analyses existantes, en
montrant le poids des contraintes qui, quotidiennement, pesaient
sur Binet, et ont pu infléchir ses choix éditoriaux : relations avec
les éditeurs successifs, préoccupations financières, liens avec les
collaborateurs, exigence de qualité sans cesse réaffirmée.
Lorsque commence cet échange de lettres, en 1900, Larguier
des Bancels travaille aux côtés de Binet, en compagnie notam
ment d'Henri, de Courtier et de Philippe. Il figure pour la pre
mière fois au sommaire de L'Année Psychologique en 1898, où il
signe, au titre d'élève du laboratoire, un mémoire original inti
tulé : « Essai de comparaison sur les différentes méthodes propos
ées pour la mesure de la fatigue intellectuelle. » Poussé par
Binet, il s'orientera par la suite vers la psychologie judiciaire,
dont il deviendra l'un des spécialistes. Larguier apparaîtra
comme secrétaire de rédaction au sommaire de L'Année Psycho
logique entre 1901 et 1909.
Larguier des Bancels est d'origine suisse et, lorsqu'en 1903, il
est nommé professeur, il doit regagner Lausanne. C'est de là
qu'il continuera à assumer ses diverses fonctions de collabora
teur de L'Année, d'où l'importance que revêt la correspondance
avec Binet à partir de cette époque et particulièrement
entre 1904 et 1907 où l'on compte la plus forte densité des
échanges (118 lettres ou cartes).
Ses tâches de secrétariat de rédaction supposent en effet un
échange permanent avec la parisienne pour la lecture
et la correction des manuscrits ; d'autre part, en tant qu'auteur,
Larguier fournit régulièrement à la revue des mémoires orig
inaux — on en comptera douze jusqu'au décès de Binet — ainsi
que de très nombreux comptes rendus bibliographiques d'ou
vrages ou d'articles, en provenance notamment des pays germa
niques. En effet, sa connaissance de l'allemand lui donne sans
doute là un rôle clé au sein de la revue : il traduit les correspon
dants allemands de Binet comme par exemple Griesbach (de
Leipzig) qui, comme auparavant, s'intéresse à l'esthésio-
métrie (17 mars 1904) : «... mon ami, vous savez ce que j'ai
demandé à Griesbach un compte rendu de ses expériences. Il me
semble qu'il a chargé son chat de me répondre. Soyez assez gent
il pour me dire en deux mots ce que signifie ce grimoire. » La
réponse de Griesbach déçoit sans doute l'attente de Binet qui,
par la suite, déplorera même sa grossièreté à son égard. correspondance de Jean Larguier des Bancels 647 La
Plus qu'un simple interprète, Larguier introduit auprès de
Binet des ouvrages auxquels celui-ci n'a pas directement accès,
permettant de cette façon l'ouverture de la revue à la psycholog
ie germanique, comme l'illustrent ces quelques demandes de
Binet : «... Pourriez- vous me dire en deux mots ce qu'il y a dans
la critique de Heymans ? » (carte non datée de 1907), ou encore
«... je n'ai point reçu de volume de Wundt. Pouvez-vous le
réclamer ?» (1er avril 1904) ; ou, le 20 juin : « ... voulez-vous que
nous fassions ensemble une revue générale sur La science du
témoignage ? Vous ferez toute l'histoire des travaux de Stern et
consorts... »
A maintes reprises, on trouvera, chez Binet, ce regret de ne
pas savoir l'allemand de façon courante, et notamment à travers
ses préoccupations philosophiques. Ainsi, en 1904, il prépare
l'âme et le corps, qu'il évoque, dans une lettre du 29 août, dans
ces termes : «... je continue à tresser mon petit cocon de méta
physique » ; c'est aussi l'année où il briguera, en vain, « contre
l'impitoyable Janet » (27 mai 1904), une chaire de philosophie
au Collège de France. Comme il n'a pas lu les grands classiques
de la philosophie allemande dans le texte, il s'adresse, là encore,
à Larguier (lettre du 21 septembre 1904) : «Je voudrais bien lire
Kant, mais je n'ose me lancer dans l'original sans avoir un
guide ; en connaissez-vous un ? » Sans doute, Larguier lui en
procure-t-il un, car deux ans plus tard, le 12 janvier 1906, il sera
à même de lui proposer: «Cher ami, savez-vous ce que j'ai
pensé ? qu'il serait charmant de faire ensemble une étude cr
itique sur cinq ou six grands philosophes, comme Kant, Hume,
Descartes, Leibnitz et Berkeley... »
Larguier est ainsi très souvent sollicité par Binet pour son
érudition comme pour son sens critique, puisque c'est encore lui
que Binet charge systématiquement de sélectionner les publica
tions allemandes que reçoit le laboratoire.
Henri aurait pu y contribuer, ayant en effet, travaillé à
Leipzig chez Wundt puis à Göttingen chez Müller, mais il est
trop souvent défaillant, s'absentant brusquement, sans respec
ter ses engagements antérieurs. Binet le note dès 1904, alors que
tous deux préparaient en commun «un nouveau programme de
psychologie individuelle » (lettre datée du 1er avril 1904),
qu'Henri devait présenter sous forme d'une communication en
allemand, à l'occasion du premier congrès germanique de psy
chologie expérimentale, au printemps 1904 ; mais, en avril, 648 Elisabeth Chapuis
Binet est sans nouvelles de lui : « ... je n'ai pas de nouvelles
d'Henri, on le dit à Nîmes. Je n'espère plus qu'il vienne à Gies-
sen. » Pourtant, selon Serge Nicolas, Henri, invité par Müller,
s'y rendra mais, semble-t-il, seul. Binet qui sait ne plus pouvoir
compter sur lui régulièrement, en brossera le portrait suivant :
« J'ai vu Henri quelques jours avant son départ à Villefranche.
Je ne peux lui en vouloir de me manquer si souvent de parole. Il
y a en lui un rouage qui manque. C'est un bien curieux sujet
d'étude. Intellectuellement, on n'est pas plus réfléchi, et plus
critique. Mais moralement et socialement, je ne connais rien de
plus intuitif, de plus emballé, de plus fiévreux (...). Certain
ement je veux faire sur lui une étude de psychologie indivi
duelle» (ibid.). Une carte datée de juillet, nous informe de son
retour, et d'une reprise du travail commun, mais cela restera
sans suite, et ils ne publieront désormais plus rien ensemble. Il
est vrai, comme le rapporte Serge Nicolas (1994), qu'Henri a
rejoint le laboratoire de physiologie de Dastre et qu'il y soutien
dra une thèse en 1903. Cela ne semble pas justifier en tout cas
l'ambiguïté des rapports qu'il entretient avec Binet. Lorsque,
pour la dernière fois, celui-ci mentionne Henri dans une carte du
15 janvier 1908, c'est pour apprendre à Larguier, quatre ans
après le sien, l'échec de la candidature d'Henri au Collège de
France. Le ton est peu amène : « Vous savez le désastre d'Henri
au Collège ? Vous connaissez aussi mon impression première sur
cette candidature. L'événement le confirme. »
Henri mis à part, Binet tient à ce noyau de collaborateurs
proches, ainsi qu'il le dit dans cette phrase joliment ambiguë
qu'il adresse à Larguier le 1er juin 1906 : «... que vous êtes gentil
d'être venu hier! Vraiment, les collaborateurs que j'ai su me
créer me forment une seconde famille. »
Binet a vainement tenté de recréer un groupe à quatre avec
Claparède, mais celui-ci, pris par d'autres obligations — il crée à
Genève, avec Flournoy, en 1902, Les Archives de Psychologie —,
ne peut participer qu'occasionnellement à L'Année, au vif regret
de Binet «... évidemment, il (Claparède) ne veut point s'enga
ger. Et c'est dommage, car à nous quatre il y avait quelque
chose à faire... » (carte du 8 octobre 1904).
Ces difficultés de mise en place d'un groupe de travail cohé
rent, contraindront Binet à écrire de multiples lettres d'appel à
collaboration sans toujours rencontrer le succès attendu. Sans
relâche il lui faut entretenir une fastidieuse correspondance, La correspondance de Jean Larguier des Bancels 649
ainsi qu'il s'en plaint, par exemple, le 14 juillet 1903 :
«... Comme collaborateurs français, je pense que nous aurons
Lalande, dont la réponse est presque une acceptation. Mais que
tout ce monde est dur à décider. J'ai passé tous ces temps-ci à
écrire, et souvent plusieurs lettres, sans aboutir à rien de précis.
Soury ne marche pas. Armand Gautier se fait tirer l'oreille... »
Tout cela n'est peut-être pas sans conséquence sur les choix
éditoriaux de Binet, comme nous le verrons plus loin.
La consultation des premiers volumes de L'Année montre,
nous l'avons dit, une grande disparité dans le nombre des pages.
Celles-ci oscillent entre 600 et 1 000, 1 010 même pour le second
volume qui paraît en 1896, chez Alcan. Cette année-là, c'est l'édi
teur Schleicher (C.-F. Nicolas) qui lui succède jusqu'au volume
daté de 19031 et, pendant cette période, les tomes compteront
de 660 à 900 pages environ. A partir de 1904, lorsque Masson
prend la relève, le nombre des pages va diminuer sensiblement, la
limitation du nombre des pages étant précisément l'une des condi
tions fixée dans le contrat initial avec cet éditeur. Nous faisons
l'hypothèse qu'un motif analogue a entraîné la rupture avec les
éditeurs précédents du fait de la lourdeur des coûts de fabrication,
démesurés en comparaison du chiffre des ventes, provenant pour
l'essentiel d'abonnements (cf. addendum).
C'est dans une carte de Binet, datée du 28 novembre 1903,
qu'on trouve la première allusion à une contrainte exercée par la
maison d'édition : « Dites-moi très exactement, écrit-il, combien
de pages vous remplirez avec vos analyses et travaux originaux,
car je commence à faire le calcul. Vous savez que Masson ne
veut pas plus de 700, il faut donc arriver juste. » Les ventes
étant restées décevantes — 312 exemplaires seulement — pour le
volume daté de 1904, Binet se désole et craint même que ce ne
soit le dernier2. Ainsi, lui-même se résout-il à suggérer, le 6 jan-
1 . Une carte à Larguier datée du 26 juin 1903 montre un Binet au ton de
conspirateur, qui écrit: «Mon cher ami, je reçois de S. une lettre aimable dans
laquelle il me dit: Je suis de votre avis. J'écris à M... Tout va bien, ce me
semble. Prévenez V. Henri. Vous allez quitter Paris, par conséquent, sur une
bonne impression. Mais n'en parlons à personne, avant que la chose soit signée.
Votre départ me chagrine, et je trouve la Suisse bien loin. Cordialement.
A. Binet. »
2 . On notera que dans une carte datée du 27 mai 1904, évoquant la paru
tion du premier numéro d'un concurrent, le Journal de Psychologie normale et
pathologique, de Janet et Dumas, Binet indique : « Rencontré Dumas, qui m'a
appris que son journal a tout juste 300 abonnés. C'est peu ! » 650 Elisabeth Chapuis
vier 1905, de réduire L'Année à 460 pages et Masson d'entériner
cette proposition, comme l'indique cette lettre du 9 mars 1906 :
« Faites vos analyses les plus courtes possibles, écrit Binet, car
la place va nous manquer, et d'après nos conventions (avec Mass
on), au-delà de 580 pages, c'est nous qui faisons les frais de la
composition. » Un an plus tard, le 7 août 1907, il écrit : « Mon
traité avec l'éditeur m'oblige à payer fort cher pour chaque page
supérieure à 500. » Binet reconnaît d'ailleurs : «... il est possible
que la forme annuelle de notre revue la rende un peu lourde»
(lettre du 17 octobre 1904). Tout dépassement est donc à sa
charge, et, s'il s'en plaint amèrement, il est contraint d'accepter
du fait que la revue se vend mal et que la situation financière au
moment de la reprise de L'Année par Masson était désastreuse.
Le contrat initial avec cet éditeur est à durée déterminée et
Binet craint son non-renouvellement : «... il ne faut pas s'endor
mir, écrit-il le 17 octobre 1904, et il faut songer que nous
sommes liés pour trois ans seulement avec Masson. » La même
crainte se renouvelle en 1908, lorsque, dans une lettre du
19 avril, Binet indique : « Ce qui est important c'est l'attitude
de Masson. J'arrive maintenant à fin de traité. Je lui propose de
lui garantir une vente de tant, et de prendre à mon compte les
volumes non vendus. Vous voyez que ça n'est pas très gai. Je
vous tiendrai au courant des pourparlers sérieux, qui n'auront
lieu que dans six semaines. » Cinq mois plus tard, le 14 sep
tembre, il annonce : « J'ai un nouveau traité avec Masson,
L'Année, pour la première fois, a fait un peu d'argent, on en
profite pour me proposer une convention très dure (mais juste),
qui a but de récupérer les 5 000 F de pertes subies en pré
judice. »
Dans ce contexte, Binet doit s'astreindre à calculer le
nombre de pages, et la tâche est extrêmement pénible «... c'est
un véritable casse-tête chinois de rester dans les 500 pages ! il
faut que je fasse un tas de combinaisons », écrit-il le
13 août 1907 et ainsi encore le 1er avril 1911 : «Mon cher ami,
j'ai un peu plus de place que je ne pensais dans L'Année; du
reste, vous n'imaginez pas combien c'est difficile à calculer ! »
II semblerait que l'une des solutions pour ajuster au mieux
ce nombre de pages soit de jouer sur le volume des analyses
bibliographiques ainsi que le recommande Binet, le
17 mars 1906 : « Réduisons les analyses au strict nécessaire. La
place manque. » Les choix sont difficiles et, faute de place, il