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L'Argot ou les mots de la pudeur - article ; n°1 ; vol.75, pg 85-96

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Langage et société - Année 1996 - Volume 75 - Numéro 1 - Pages 85-96
Françoise Mandelbaum-Reiner Argot, or words of modesty.
Argot is often conceived as vulgar, associated with swear-words, insults, and other expressions of lowly instincts. But looking more closely at its use shows that, on the contrary, it is often the expression of modesty by ordinary people. First of all, it is not used with everyone ; based on the assumption that the speakers are in league with each other, argot allows them to broach delicate subjects in a private way that excludes third parties, unless they commit some indiscretion. Next, argot is creative, applying understood metaphors which are all the opposite of using the crude right terms. Finally, the study shows that argots are all but closed systems, an incessant play on circumventing and reconstructing forms for the greater benefit of sociability.
L'argot est souvent vu comme grossièreté, conjoint aux injures, jurons insultes et autres expressions des bas instincts. Mais en ré-examinant les pratiques argotiques, on peut au contraire y voir une série de manifestations de la pudeur populaire. Dans son énonciation tout d'abord, c'est une pratique qui ne s'adresse pas à tout le monde. Supposant une connivence, l'argot permet d'aborder des sujets délicats dans un espace qui protège son statut privé, d'où le tiers est exclus ou ne peut comprendre que par indiscrétion. Dans son inventivité ensuite, faisant un large usage de métaphores convenues qui sont tout le contraire de la crudité du mot propre. Cet exercice permet de montrer que les argots ne sont pas des systèmes clos mais au contraire un jeu constant de détournement et de reconstruction des formes dans une sociabilité.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié par
Publié le 01 janvier 1996
Nombre de lectures 39
Langue Français

Exrait

Françoise Mandelbaum-Reiner
L'Argot ou les mots de la pudeur
In: Langage et société, n°75, 1996. pp. 85-96.
Abstract
Françoise Mandelbaum-Reiner Argot, or words of modesty.
Argot is often conceived as vulgar, associated with swear-words, insults, and other expressions of lowly instincts. But looking
more closely at its use shows that, on the contrary, it is often the expression of modesty by ordinary people. First of all, it is not
used with everyone ; based on the assumption that the speakers are in league with each other, argot allows them to broach
delicate subjects in a private way that excludes third parties, unless they commit some indiscretion. Next, argot is creative,
applying understood metaphors which are all the opposite of using the crude "right" terms. Finally, the study shows that argots
are all but closed systems, an incessant play on circumventing and reconstructing forms for the greater benefit of sociability.
Résumé
L'argot est souvent vu comme grossièreté, conjoint aux injures, jurons insultes et autres expressions des bas instincts. Mais en
ré-examinant les pratiques argotiques, on peut au contraire y voir une série de manifestations de la pudeur populaire. Dans son
énonciation tout d'abord, c'est une pratique qui ne s'adresse pas à tout le monde. Supposant une connivence, l'argot permet
d'aborder des sujets délicats dans un espace qui protège son statut privé, d'où le tiers est exclus ou ne peut comprendre que par
indiscrétion. Dans son inventivité ensuite, faisant un large usage de métaphores convenues qui sont tout le contraire de la crudité
du mot propre. Cet exercice permet de montrer que les argots ne sont pas des systèmes clos mais au un jeu constant
de détournement et de reconstruction des formes dans une sociabilité.
Citer ce document / Cite this document :
Mandelbaum-Reiner Françoise. L'Argot ou les mots de la pudeur. In: Langage et société, n°75, 1996. pp. 85-96.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lsoc_0181-4095_1996_num_75_1_2730Françoise MANDELBAUM-REINER
UFR de linguistique générale et appliquée
Université de Paris V René Descartes
L'argot ou les mots de la pudeur '
([...] voiler de pudeur, par nos mots imagés, nos chagrins,
nos malheurs, nos deuils, nos misères, nos désespoirs. »
Auguste Le Breton,
« Prélude à des mots verts »,
L'argot des vrais de vrais, p. 1 2
« Et la discrétion, alors ?[...] dans l'usage du langage. »
Alphonse Boudard
« Fragilité et solidité des argots »,
La Méthode à Mimile, p. 1 7
< Les paroles envolées demeurent muettes si l'on ne prend
pas soin de les recueillir, non pour en faire un musée,
mais pour retrouver, au creux de leur légèreté,
la profondeur grave des révoltes et des consentements
jaillis de bouches auxquelles jamais
on ne demandait (ni n'autorisait) la parole. »
Ariette FARGE,.
Dire et mal dire, l'opinion publique au XVIIIe siècle, p. 9
1. Je ne peux plus imaginer de parler d'argot sans rendre hommage à l'œuvre d'Auguste le
Breton qui est sans doute le premier à avoir mis l'accent sur cette fonction de pudeur et dont
la sincérité des témoignages est le phare me gardant de perdre le cap sur cette réalité.
© Langage et société n° 75 - mars 1996 86 FRANÇOISE MANDELBAUM-REINER
A fréquenter des argotiers, j'ai rencontré leur "pudeur" ou la "dis
crétion", sa variante, jusque dans l'usage créatif des fameux mots
d'argots, soit le langage de cette "chevalerie du trottoir", si chère à
Auguste Le Breton (1975 : 313). Mais qu'on ne s'y trompe pas ! En
privilégiant cette fonction pudique, il ne s'agit pas, ici, d'édulcorer
l'usage provocateur d'une parole libératrice de subversion dans le
vocabulaire sage des convenances. Le but est plutôt de montrer
comment, par ces mots de la pudeur, les argotiers passent outre le
mépris rejetant et la honte isolante, de même qu'ils ne se privent pas
d'exprimer des sentiments et réflexions, dont la noblesse n'étonne
que les profanes de la conception populaire de la dignité. La prime
du parcours serait d'entamer des certitudes erronnées, sans autre
fondement que des amalgames, confusions, ignorances. . ., qui courent
sur la socialite argotique.
CE QUE L'ARGOT N'EST PAS
Le goût actuel pour l'expression argotique - 1. qui ne date pas de la
dernière pluie, - 2. dont l'usage signale encore des gens "incorrects"
aux gens "polis", - 3. qui a toujours été considérée comme une indi
gnité sinon une monstruosité ou même un exotisme langagier à
portée de bouche, serait-il l'indice d'une réconciliation avec l'argot et
les argotiers ? Ne confondons pas vitesse et précipitation. J'entends si
souvent : « L'argot ? Ah, oui! les grossièretés, la vulgarité, les injures. . . ».
Et ben, non ! l'argot c'est pas ça. Car il ne suffit pas de jurer comme un
beauf pour parler argot. Et je ne connais pas d'autre vulgarité que
l'hypocrisie2 qui ne peut pas faire bon ménage avec cette franchise
de la spiritualité populaire qui donne à l'argot qu'elle produit : saveur,
2. Comme celle des "snobs" (Sans NOBlesse), qui s'emparent irrésistiblement de quelques
mots d'argot, en guise d'ornement, juste pour s'encanailler, telle la bourgeoise du
XVI e arrondissement qui ne connaissant rien de ce qu'est la "galère" ni la "misère"
actuelle des smicards, chômeurs, prisonniers. . . s'offrirait un luxe de plus en s'appro-
priant un vocabulaire qui la ridiculise : "Ah! là, là! j'ai galéré toute l'après-midi pour
trouver un p'tit' cashmire gris assorti à mon fut'. J'te dis pas la misère!", quand bien
même le lexique n'est la propriété de personne. L'ARGOT OU LES MOTS DE LA PUDEUR 87
verdeur, truculence et légèreté, d'où un Cocteau (1956) pouvait dire
« plutôt que verte, l'argot est une langue rouge et comestible », soit
autre chose que la lourdeur de la de bois des hâbleurs profes
sionnels. Enfin, la grossièreté ne concerne que la pensée prétentieuse
et étriquée de ceux qui n'attribuent l'argot qu'aux "malfaiteurs, voyous,
truands" et qui, copiant le lexique des soupçons policiers, n'arrivent à
dresser qu'une image unidimensionnelle de l'argotier hors des para
mètres de la réalité sociale de sa condition populaire, laquelle mérite
de retenir autrement l'attention que cette arrogance préalable à sépa
rer indûment des semblables3 et à mêler des personnes radicalement
différentes4. Le vivant des mots d'argot est bien plus riche en subtil
ité que ces voisins lexicaux, au demeurant intéressants à étudier pour
les linguistes et à reformuler pour les créateurs d'argots.
ET L'ARGOT DANS TOUT ÇA ?
Du dehors de sa sphère d'emploi, la spécificité de la parole argotique
n'est certes pas facile à établir tant sont floues les limites entre français
châtié, populaire, vulgaire, familier et argot, qu'il faut encore préciser
ici français, car il en existe dans d'autres langues - existe-t-il une
langue sans argot ? Pourtant ceci qu'oral avant tout, l'argot n'est pas
une langue mais, en français, « le vocabulaire argotique est à peu près
la seule chose par quoi l'argot diffère du parler populaire » (Alphonse
Boudard et Luc Etienne, 1990 : 22). Mais, contrairement à ce qu'on
peut lire, son usage ne se réduit pas à « doubler le vocabulaire
commun ». L'anthropologue de la ville, Colette Petonnet, montre bien
3. « Un chauffeur de taxi, un titi parisien, un couvreur sur son toit, un mécanicien dans
son garage, etc. usent couramment de la langue verte. Bien souvent, ce sont eux qui
l'ont enrichie en créant un mot qui, ayant fait mouche, a aussitôt été adopté par le
peuple des faubourgs, ce peuple à qui l'on est redevable, et à lui seul, de I'argot.
D'ailleurs, pourquoi l'ouvrier ne comprendrait-il pas le parler d'un truand, alors qu'ils
sont issus du même milieu social, que des souvenirs d'école, de régiment ou de famille
les lient la plupart du temps ? » Auguste Le Breton, "Avant-propos", L'argot des vrais
de vrais , 1975 : 7.
4. Auguste Le Breton, Le mitan, Note, op.cit. : 314-315, sa réflexion sur les activités distinctes
dans ce groupage et le rôle irréversible de la guerre 39-45 dans son éclatement. 88 FRANÇOISE MANDELBAUM-REINER
que "moche", argotique, ne double pas "laid", français commun, dont
il ne saurait être le synonyme, quand elle dit que "moche" ouvre à
d'autres séries associatives et répond à d'autres nécessités. D'où je
dirais que l'argot est un vocabulaire marqué par la nécessité de créer
le mot pour l'interprétation populaire de la réalité que le lexique
conventionnel ignore. Ainsi peut-on mieux comprendre la difficulté
à traduire des mots ou expressions argotiques.
Si, pour dire son mot, l'argotier fait feu de tout ce qui traîne dans
la langue de base, il faut insister sur son savoir exorbitant concernant
le mécanisme de la formation des mots ainsi que sur son talent à le faire
fonctionner à sa guise. Parce qu'y sont en question la fiabilité et la
solidarité entre clandestins, marginaux, tous ceux que réunit l'insé
curité, leur lien social s'ancre sur cette parole d'argotier assurant la
double aptitude : 1- du taire conforme à la "loi du silence" du "n'avoue
jamais" à l'oppresseur patenté, 2- du dire argotique servant l'identi
fication mutuelle des interlocuteurs. Donc un code qui s'inscrit dans
un mode de penser, de vivre et de communiquer, mais qui ne s'en
seigne surtout pas à l'école, encore moins à l'université ni dans les
livres. Il s'attrape plutôt par contact dans la rue, le bistrot, le boulot,
le métro, la cantine, l'armée ; ou par nécessité, pour "organiser" une
aire de liberté dans des lieux humiliants : les dalles de béton et les
caves des cités dortoirs, les prisons, et tous les lieux de clandestinité
délinquante ou politique. En quoi se justifie que pour approcher la
réalité argotique, il faille un minimum de "sympathie" (Esnault, 1965),
d'ouverture de cœur et d'oreilles ... les conditions élémentaires d'accès
à l'ordinaire de la culture.
Comment parler d'argot vivant sans évoquer celui d'hier et d'avant
hier, ses ancêtres présents dans le lexique actuel ? Ainsi "vaisselle de
fouille" que vous comprenez bien pour des pièces de monnaie, date
du XVIe siècle et "prendre son pied" avait déjà cours au XVe siècle, chez
les pirates, pour nommer la "longueur" de la part à "prendre" par
chacun dans le butin aligné sur le pont du bateau. Or, il pèse sur cet
usage périphérique du français cette sorte de mythe insistant d'un
âge d'or perdu, qui fait dire aux nostalgiques qu'il n'y a plus d'argot
parce que le pur, le vrai, celui qui traînait à Paris, dans les populat
ions des Halles, de Montmertre, des lafs, de Ménilmuche, de la Butte L'ARGOT OU LES MOTS DE LA PUDEUR 89
aux Cailles, dans les cellules des droits communs ou des politiques,
ailleurs, dans les goulags ou les camps de la mort nazis, comme chez
les gens du voyage et des métiers ambulants, la voix de ces gens-là
« étant couverte par "l'argot des média" » - Allons bon ? - bref ! s'étant
tues, le moule serait cassé. N'y voit-on pas plutôt à l'œuvre, comme
dans les tentatives actuelles de désargotisation (Mandelbaum-Reiner,
1992) la haine séculaire du populo et de sa jactance ?
LA PUDEUR EN QUESTION
La pudeur agit, ici, sur deux plans : 1 - l'expérience (réfèrent) d'un
rapport subjectif à la honte de dévoiler l'intimité (sexualité, misère,
mort. . .) soit « la gène qu'éprouve toute personne délicate devant ce
que sa dignité semble lui interdire » (Petit Robert, 1968) tels que ses
contraires : indécence et cynisme ou encore « discrétion, retenue qui
empêche de dire ou de faire ce qui peut blesser la décence, spécial
ement en ce qui concerne les questions sexuelles ; réserve de quelqu'un
qui évite de choquer le goût des autres, de les gêner moralement ;
délicatesse » (Petit Larousse illustré, Paris, 1991) où trouvent leur place :
tabou, interdit, ce que l'argotier veut "voiler" ; 2 - l'activité langa
gière (vocabulaire) jouant de tous les procédés qui modifient la forme
commune des mots : du masque total (louchébèm, javanais, verlan)
au réemploi sans modification de mots connus auxquels l'argotier ne
change que la valeur significative, en passant par des déformations part
ielles telles que troncations de fin de mots (apocope de queue) ou de
début (aphérèse) jusqu'à la siglaison, ou encore l'allongement par des
suffixations typiques, masquante ou gratuite (Mandelbaum-Reiner,
1991 : 106-112) voire la dérivation par les deux bouts y compris le recours
à une écriture qui, se riant de l'orthographe, produit un écrit-écran
("croc" pour "maquereau"), et bien sûr l'usage partiel ou complet
d'emprunts à d'autres langues. Les produits lexicaux issus de ces
procédures élaborées de deformation-reformation des mots de la
langue d'origine constituent les fameuses créations des maîtres argo-
tiers. Ces procédés formels participent de la pudeur en produisant
du dire atténué qui n'a plus qu'à négocier sa valeur entre une parole 90 FRANÇOISE MANDELBAUM-REINER
claire pour l'initié et l'opacité du silence de sens pour les ignorants
de cette conduite populaire de production lexicale, sous déguisement,
qui fait suffisamment illusion, pour détourner l'attention du non-init
ié pendant que le mot passe à son destinaire.
PETITE PLUIE APERITIVE DE MOTS D'ARGOTIERS EN SITUATION
Entendez-vous : « Ziva! Prends ton zonblou, on s'checra d'ici. J'ai
p'us de deflui. » ? N'appelez pas un rééducateur du langage pour
remettre tout ça en bon français, correct pis tout ; cherchez le jeune
et sa culture du verlan réactualisé. Pour un "J'vois plus." ne sortez pas
l'adresse de votre ophtalmologiste préféré, trouvez "plutôt la femme
qui dit seulement qu'elle n'a plus ses règles et, selon son âge, s'inquiète
d'être enceinte ou ménopausée. Sur un "donnez un coup de
plumeau aux ailes des anges" ne concluez pas trop vite que parle ici
un homme de ménage stylé ; le jean et les cheveux longs est l'habit
du dominicain argotisant la confession des moniales. Si frappe à
votre oreille « Quand un lèkmé à lotékès de loimé pi d'mon lopain-
kès i'nous fait lièch, on larlépèm largomuche du louchébèm et le
lèkmé i'iomprenkès lapuch5 », n'en déduisez pas que c'est une langue
étrangère avec quelques emprunts au français, i'y a seulement du
louchébèm dans l'air. Ne prenez pas trop vite non plus "matricien"
ou "ancien combattu" pour une faute de français hexagonal car, chez
ce jeune Noir, assis près de vous dans le métro, c'est le vocabulaire étu
diant de l'université d'Abidjan pour désigner le cancre et le redoub
lant. « J'ai pas arrêté d'mettre des pains sur la grille. J'étais à la boul
angerie. A un moment je me suis même retrouvé tacet » ne révèle
pas un boulanger parlant latin mais vos voisins de table musiciens de
jazz jactant métier entre eux. Pas de panique : "Se faire bousiller des
pointillés" n'est pas une malveillance pour vous empêcher de déta
cher le coupon d'un jeu publicitaire, déposé dans votre boîte à lettres,
5. « Quand un mec, à côté de moi pis d'mon copain, i'nous fait chier, on parle l'argot du
boucher, et l'mec i'comprend pas » ( J'ai relevé ces propos auprès de jeunes bouchers
parisiens en 1987). L'ARGOT OU LES MOTS DE LA PUDEUR 91
mais, dans les mots des taulards, une séance de tatouage en prison. Et
si, dans "ntm", "jt", "ldcdlm", vous reconnaissez ces sigles qui mar
quent de modernité le langage dit branché et que vous savez déployer
le premier en "Nique Ta Mère", grâce au succès du groupe de rap-
peurs qui a pris comme nom de scène cette insulte majeure dans la
tradition méditerranéenne, vous peinez peut-être sur les deux autres
qui désignent respectivement "journal télévisé" et "la drogue c'est de
la merde" comme vous calez sur Francis et Pascal, qui ne sont pas les
noms de mes fils mais les acronymes de deux banques de données
centrales des Sciences Humaines. Ne vous laissez pas agacer par ces
métaphores hors contexte : "faire pleurer l'aveugle", "arroser le persil",
"mettre une cravate à Gustave","descendre à la cave", "aller aux
renseignements", "se mettre une fausse barbe", "le café du pauvre",
etc, qui cachent ce qu'elles désignent; Alphonse Boudard (1990 : 9) les
offre comme exemples typiques de l'art de lever les tabous et de dire
"les choses de la conjonction des sexes", en argot sans un mot d'argot.
De même Robert Giraud (1968), en a d'autres qui réussisent à "le
dire avec des fleurs" : "C'est mes oignons", ce sont mes affaires pri
"cornichon" pour vées ; "c'est pas tes oignons", ça ne te regarde pas ;
un individu niais, le sexe masculin, le téléphone ou le porte-voix ;
un "navet" sera une très mauvaise œuvre artistique ou un film sans
intérêt mais, dans "le champ de navets", le nom du légume permet
d'atténuer celui de cimetière comme dans "la sapinière" qui conti
nue le filage de la métaphore de "costard en sapin" pour ne pas dire
cercueil ; si un "poireau" y est un vieillard amoureux parce qu'il a la
tête blanche et la queue verte, c'est aussi une désignation voilée du
sexe mâle ; dans le vocabulaire masculin, "abricot" et "figue" sont les
noms argotiques du sexe féminin, quand "framboise", "grain de
café" ou "bouton de rose" ceux du clitoris ; la "cerise" désigne aussi
bien la malchance que "moi" dans "ma cerise" et la santé dans "se
refaire la cerise" valant pour "reprendre du poil de la bête" ; "Tiens !
Mèmène va aux asperges !" n'indique pas l'activité agricole fémi
nine de la cueillette de ce légume mais, pour une prostituée, juchée
sur ses talons aiguilles, qu'elle se met à la recherche de clients. Sans
doute, faut-il au profane une certaine liberté avec les convenances
pour comprendre que "pleurer ses péchés" c'est, pour un homme, 92 FRANÇOISE MANDELBAUM-REINER
avoir une chaude-pisse et "prix à réclamer" une femme très laide.
Ceci étant, ne vous écartez pas des clients bien abreuvés qui, au
comptoir du bistrot où vous attendez la monnaie de votre Vichy-
fraise, diraient : "II a dévissé son billard", "fermé son parapluie",
"déposé son bilan", "tourné le coin", etc., car vous venez de croiser
l'extrême délicatesse avec laquelle ces pochetrons évoquent la mort
d'un copain. Ne vous méprenez pas non plus sur la valeur de "garce !"
ou "saalope !": seul le décalage dans l'intonation, que l'écrit ne peut
restituer, indique ici que, loin d'être l'injure machiste que ces mots
peuvent aussi véhiculer, un homme cache et dévoile qu'il vient d'être
ravi par la beauté d'une femme qui passe. Enfin, vous afficheriez
votre ignorance en jugeant vulgaire et insultant un salut du type
« j'te retourne l'anus comme une vieille manche d'anorak6 », qui n'est
qu'une des expressions de la pudeur volant à l'aide de la difficulté
communément partagée à dire "tu me plais" ou "je t'aime".
LOGIQUE DE LA COMMUNICATION ARGOTIQUE
Le motif majeur de la parlure argotique étant une réaction défensive
des argotiers, il donne sa cohérence à l'intention de communiquer
selon un jeu social d'un autre type que celui de la conversation habit
uelle. En effet, le recours à l'argot se fait dans la double direction :
- pour une intercompréhension rapide entre initiés ; - contre un tiers à
exclure de ce qu'il y a à comprendre, soit une logique de la communic
ation que j'appelle jeu du tiers exclu, où la présence de ce tiers à
exclure est seule à provoquer l'emploi de l'argot. Si deux commis bou
chers veulent se dire quelle quantité de viande coupée il reste à écoul
er, en présence des clients qu'ils doivent priver de reformation, ils pas
sent du français commun au louchébèm (Mandelbaum-Reiner, 1991),
leur argot spécifique et reviennent au français de tous pour les banal
ités de la conversation de boutique. Ni vu ni connu j't'embrouille et
le client n'y entendra que du bleu. Mais à exclusion, exclusion et demi.
6. Propos de Didier Roussir», musicien, signifiant "Au revoir, Cher ami. A bientôt.",
relevé en octobre-novembre 1988, et signalé par Alain Bouchaux (1988 : 3-4). L'ARGOT OU LES MOTS DE LA PUDEUR 93
L'argot déclenche aussi des réactions de défense secondaire chez ces
tiers exclus tel qu'un imaginaire galopant qui conforte rejet, mépris. . .
Mais comme l'argotier semble aussi trouver un malin plaisir à ériger
en système l'irrespect des convenances verbales, par transfert de
l'ethnologie, je nomme parenté à plaisanteries7 la théatralité de ces
relations verbales par dire masqué interposé.
Retenant que deux argotiers en exercice appellent très plaisam
ment "blaireau" ce tiers à tenir à distance et lui assignent le rôle du
niais, quand j'entends dire maintenant que "l'argot est mort" et
surtout cela vient sous la plume ou sur la langue de ceux qui
se veulent experts en la matière, je me dis que les argotiers actuels
ont réussi leur coup et que, si nouvel argot il y a, il fonctionne si bien
qu'il n'a pas encore été repéré par les blaireaux que nous sommes.
Le moment arrivera où à force d'être dits ces mots d'argot se feront
repérer et seront même répétés. Cet argot daté y perdra un peu de sa
fonction de voile, mais l'activité argotique n'en continuera pas moins
son petit bonhomme de chemin, dans le cercle des personnes liées
par une communauté d'enjeux vitaux et d'intérêts suffisants à de
nouvelles créations .
7. « La "parenté à plaisanteries" est une relation entre deux personnes dans laquelle
l'une est autorisée par la coutume, et dans certains cas, obligée, de taquiner l'autre
ou de s'en moquer ; l'autre de son côté, ne doit pas en prendre ombrage. On en
distingue deux variétés principales : dans l'une, la relation est symétrique,
chacune des deux personnes se moque de l'autre ; dans l'autre, la relation est asy
métrique : A fait des plaisanteries aux dépens de B et B accepte la moquerie avec
bonne humeur et sans y répondre; ou bien A plaisante B autant qu'il lui plaît,
tandis que B ne plaisante A que très discrètement. De nombreuses variétés de cette
forme de parenté existent dans diverses sociétés. Dans certains cas la moquerie ou
la plaisanterie est seulement verbale, dans d'autres, un élément de brutalité entre
dans le jeu ; parfois, même, une certaine obscénité intervient dans la plaisanterie.
[...] La parenté à plaisanteries est une combinaison singulière de bienveillance et
d'antagonisme. Dans tout autre contexte social, ce comportement exprimerait et
éveillerait l'hostilité ; en réalité, il ne signifie rien de sérieux et ne doit pas être pris
comme tel. Cette hostilité apparente est la contrepartie d'une amitié réelle. Autrement
dit, la relation implique la possibilité de manquer de respect. » A.R. Radcliff-Brown
(1940 /1968) : 169-170.