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L'Encyclopédie méthodique et l'organisation des connaissances - article ; n°1 ; vol.12, pg 59-70

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Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie - Année 1992 - Volume 12 - Numéro 1 - Pages 59-70
Kathleen H. Doig: The Encyclopédie Méthodique and the Organization of Knowledge.
The alphabetical arrangement in the Paris Encyclopédie and been greatly criticized. In 1782 Charles-Joseph Panckoucke published the first parts of what was vaunted as a more logical encyclopedia since it consisted of subject dictionaries. Other innovations aimed at making information more accessible and coherent: more complete discipline nomenclatures would be provided, and various supplementary tools would help restore coherence to individual subjects and to the whole. Of these latter, many analytical and reading tables were produced, but the comprehensive Vocabulaire universel never appeared. Problems inherent in the methodical arrangement, such as the number of subject dictionaries to admit and the allocation of material among them, proved especially difficult to solve as the production of the encyclopedia stretched over 50 years.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1992
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Langue Français
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Kathleen Hardesty Doig
L'Encyclopédie méthodique et l'organisation des connaissances
In: Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, numéro 12, 1992. pp. 59-70.
Abstract
Kathleen H. Doig: The Encyclopédie Méthodique and the Organization of Knowledge.
The alphabetical arrangement in the Paris Encyclopédie and been greatly criticized. In 1782 Charles-Joseph Panckoucke
published the first parts of what was vaunted as a more logical encyclopedia since it consisted of subject dictionaries. Other
innovations aimed at making information more accessible and coherent: more complete discipline nomenclatures would be
provided, and various supplementary tools would help restore coherence to individual subjects and to the whole. Of these latter,
many analytical and reading tables were produced, but the comprehensive Vocabulaire universel never appeared. Problems
inherent in the methodical arrangement, such as the number of subject dictionaries to admit and the allocation of material among
them, proved especially difficult to solve as the production of the encyclopedia stretched over 50 years.
Citer ce document / Cite this document :
Doig Kathleen Hardesty. L'Encyclopédie méthodique et l'organisation des connaissances. In: Recherches sur Diderot et sur
l'Encyclopédie, numéro 12, 1992. pp. 59-70.
doi : 10.3406/rde.1992.1159
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rde_0769-0886_1992_num_12_1_1159Kathleen H. DOIG
Encyclopédie méthodique
et l'organisation des connaissances
du Balzac salon Au remarque moment Grandet que de auraient l'arrivée les points été du assez imprimés cousin nombreux par Charles les pour mouches dans ponctuer Eugénie sur les Y Grandet, Encycloboiseries
pédie méthodique1. On peut croire que les lecteurs de 1833 savaient
apprécier cette référence à une œuvre dont les débuts remontaient à
1782, et qui avait survécu à la Révolution pour enjamber le siècle et
s'achever seulement en 1832, avec plus de deux cents volumes. Les
milliers de points noirs qui tachaient le salon d'un avare deviennent une
métonymie du contenu de la plus ambitieuse des encyclopédies du xvme
siècle ; ce sont les principes qui ont présidé à l'organisation de ce même
contenu qui nous concernent dans la présente étude.
Malgré l'indéniable mérite de V Encyclopédie de Paris en tant que
collection et étalage de connaissances techniques, beaucoup de critiques
la trouvaient une réalisation imparfaite de l'encyclopédie idéale, et cela
pour des raisons épistémologiques autant que politiques. La forme de
l'œuvre fut le premier compromis. L'arrangement selon l'alphabet, qui
remontait en fait au Moyen Age, s'était répandu assez récemment2, ce
qui peut nous surprendre car il déviait des normes rationnelles de l'époque
classique avec ses confusions et son disparate. Le premier grand théoricien
de l'encyclopédie, Leibniz, relégua l'encyclopédie alphabétique au
troisième rang, bien au-dessous des collections pratiques et morales et
celles, les plus haut placées dans sa hiérarchie, qui seraient capables de
représenter complètement le monde s'il arrivait à inventer un calcul qui
1. Eugénie Grandet, éd. Garnier, 1965, p. 55. Balzac fait mention aussi du Moniteur,
autre grande publication de Charles-Joseph Panckoucke.
2. Frank A. Kafker, « La Place de Y Encyclopédie dans l'histoire des encyclopédies »,
dans L'Encyclopédisme: Actes du Colloque de Caen 12-16 janvier 1987, sous la direction
d'Annie Becq, Klincksieck, 1990, p. 100.
Recherches sur Diderot et sur Y Encyclopédie , 12, avril 1992 60 KATHLEEN H. DOIG
comprenne tous les concepts possibles3. Diderot et D'Alembert parta
geaient l'avis de leur prédécesseur quant à l'infériorité de l'ordre alpha
bétique, mais ils choisirent tout de même de l'adopter étant donné sa
popularité et le but de rendre l'ouvrage aussi commode que possible. En
plus, le nombre limité de volumes qu'ils projetaient présageait un
minimum d'embarras pour le lecteur. L'organisation selon l'alphabet fut
cependant parmi les aspects de l'entreprise les plus sévèrement critiqués.
Principalement en vue de pallier le «vice abécédaire», Charles-
Joseph Panckoucke conçut V Encyclopédie méthodique comme une
collection de dictionnaires divisés par matières4. Il ne contournait
cependant que partiellement la difficulté, puisque l'ordre dans chaque
partie devait rester alphabétique. Dès le début certains éditeurs mettaient
en cause cette orientation fondamentale du projet, étant donné le public
visé et sa préférence d'un ordre non-fragmenté où les liaisons entre les
branches d'un sujet seraient clairement rendues. Louis-Marie Blanquart
de Septfontaines dans Forêts & Bois est formel : l'arrangement alphabé
tique convient pour ceux qui connaissent déjà une discipline, mais il est
« tout à fait incommode quand on veut s'instruire », car rien ne se trouve
à sa place. L'éditeur cite l'article racine, qui aurait dû figurer en tête du
volume en question, mais se trouve évidemment vers la fin. L'ordre
alphabétique rend donc impossible une approche systématique, et les
renvois doivent se multiplier5. Autre exemple moins éclatant, c'est
Géographie physique, dont l'éditeur Nicolas Desmarest avoue sa préfé
rence pour l'ordre chronologique dans les notices biographiques qui
ouvrent le dictionnaire, puisqu'il montrerait logiquement les filiations
intellectuelles entre les personnages ; Desmaret accepte cependant de se
plier aux exigences éditoriales de Panckoucke pour que la section ne soit
pas trop dissemblable des autres (I, 2). Roland de la Plâtière dans Arts
& Métiers et Félix Vicq d'Azyr éditeur de Système anatomique furent
moins dociles. Ils ont rejeté l'ordre alphabétique pour présenter enti
èrement leurs sujets sous forme de traités. Les deux dictionnaires, sur des
sujets de première importance dans le regroupement effectué dans la
Méthodique qui reprend, comme nous le verrons, celui de l'époque, se
heurtent à des difficultés et s'exposent à des reproches permanents dus
au choix d'un arrangement incommode.
3. Catherine Wilson, Leibniz' s Metaphysics : A Historical and Comparative Study,
Princeton, 1989, p. 11-19, discute les conceptions encyclopédiques de Leibniz.
4. Pour de plus amples renseignements sur Panckoucke, voir surtout Georges B.
Watts, «Charles Joseph Panckoucke, "l'Atlas de la librairie française", SVEC, 68, 1969
et Suzanne Tucoo-Chala, Charles-Joseph Panckoucke et la librairie française, 1726-1798,
Pau et Paris, 1977.
5. forêts & bois, t. I, iv, dans V Encyclopédie méthodique, 201 1/2 tomes, Paris, 1782-
1832. Les références futures seront citées dans le texte. \J ENCYCLOPÉDIE MÉTHODIQUE 61
Celui-ci d'ailleurs ne donne aucune garantie sur la facilité de la
recherche des termes, car les articles soumis en retard furent souvent
reportés sous des titres parfois ambigus aux volumes non parus. Un
dernier piège de l'organisation selon l'alphabet, que Panckoucke croyait
sans doute éviter en publiant l'encyclopédie assez rapidement (un délai
de cinq ans était prévu) : les premières lettres de l'alphabet sont souvent
et d'une façon disproportionnée plus touffues que les dernières. C'était
le cas dans le Supplément à V Encyclopédie où le Tome IV couvre les
lettres N à Z. En l'occurrence certaines séries de la Méthodique, surtout
celles qui traînaient jusqu'au xixe siècle, se révélèrent également
asymétriques.
La plupart des éditeurs suivent néanmoins l'arrangement alphabétique
sans discussion, soit qu'ils répugnent à critiquer un élément fondamental
de l'entreprise, ou bien qu'ils jugent peu praticable une collection
composée de traités. Ce sont l'éditeur en chef et quelques collaborateurs
seulement qui entreprennent une justification explicite du choix abécéd
aire. D'après Panckoucke, il existe beaucoup moins de bons dictionnaires
que de bons travaux sur un sujet isolé (Beaux- Arts, I, iv)6. L'auteur du
prospectus sur les Beaux- Arts fait ressortir un avantage plus subtil.
L'ordre alphabétique est la meilleure présentation pour les «product
ions du génie, surtout dans les Beaux- Arts, [parce] qu'elle proscrit
tout esprit de système, esprit non moins funeste aux Arts qu'aux Sciences »
en exigeant la définition exacte ou au moins l'histoire des mots {Beaux-
Arts, I, xliv). Enfin, Vicq d'Azyr, le premier éditeur de Médecine,
remarque que moyennant l'ordre alphabétique on est sûr de ne pas
oublier de termes (Médecine, I, avertissement).
Car la permanence de l'ordre est étroitement liée au
désir de compléter la nomenclature, d'effectuer un contrôle primitif à
une époque pré-informatisée. Pour établir la liste de termes techniques
dans chaque matière, il fallait puiser dans des œuvres spécialisées, et
parfois assigner de nouveaux noms plus précis. L'insuccès de VEncyclo-
pédie de Paris à réussir cette tâche avait inspiré une critique acerbe.
Quoique la Méthodique complimente son grand prédécesseur pour les
améliorations qu'il apporta dans ce domaine, les louanges sont atténuées
et servent principalement à introduire le sujet de la nécessité d'une
révision et d'une amplification. Certains chiffres appuient la déclaration.
Que Diderot sautait 30 à 40 mots à la fois, c'était parce qu'il ne disposait
pas d'un vocabulaire universel, partie intégrante de la Méthodique
(Histoire, V, 7). L'auteur de Jurisprudence illustre la relative pauvreté
de Y Encyclopédie de Paris en relevant un cas précis, que la seule lettre
6. Le prospectus fut réimprimé en tête de ce volume paru en 1788. D'autres comptes
rendus de la Méthodique furent publiés avec Mathématiques , III ; Histoire, t. V ; et Manuf
actures, t. III. 62 KATHLEEN H. DOIG
« A » de jurisprudence compte 500 termes dans l'ancienne Encyclopédie
pour 1200 dans la Méthodique (Mathématiques, III, 26). On pourrait
encore citer Nicolas-Sylvestre Bergier, éditeur de Théologie, qui prétend
que le quart de ses articles sont nouveaux. Compte tenu des exagérat
ions faites surtout au moment de lancer l'affaire, les nomenclatures
sont plus complètes dans la nouvelle encylcopédie. Cependant l'agra
ndissement est devenu un obstacle à son achèvement, car les 100000
entrées supplémentaires dont Panckoucke se vantait (Histoire, V, 7)
nécessitèrent une grosse augmentation du nombre des volumes.
Dans certains dictionnaires, il s'agissait au contraire de mettre en
ordre une surabondance de termes déjà existants. La botanique présenta
le plus grand défi, avec ses variations régionales de noms communs, plus
les termes latins et scientifiques. La tâche de l'éditeur était donc de veiller
à ce que toutes les expressions soient incluses tout en mettant le lecteur
à même de les repérer sans difficulté. Le premier éditeur, Jean-Baptiste-
Pierre- Antoine de Lamarck, proposa un index qui devait classer les trois
types de noms. Ce lexique, en apparence des plus simples, malgré
l'étendue envisagée, ne fut jamais réalisé sous sa forme définitive à
cause de l'explosion des découvertes botaniques. Le supplément paru
en 1810 fut lui-même suppléé en 1818, quand Lamarck jeta les armes en
admettant que l'œuvre n'était toujours pas complète. Son échec illustre
le mieux l'incapacité de la forme encyclopédique, ainsi que V Encyclopédie
l'avait définie, de contenir des domaines de connaissances qui paraissaient
désormais sans bornes. De même, les efforts de Vicq d'Azyr pour
simplifier l'immense ensemble de termes en anatomie furent voués à
l'échec. En revanche, grande réussite dans le perfectionnement d'une
nomenclature scientifique qui est présentée dans le dictionnaire de
chimie. L'éditeur, Louis-Bernard Guyton de Morveau, aidé des principaux
chimistes de l'époque dont Lavoisier, venait de créer une nouvelle
terminologie chimique. Son vocabulaire de quelques 500 termes, qui
sont toujours courants à l'époque actuelle, fut présenté au grand public
pour la première fois dans la Méthodique.
Cependant une liste de termes ne constitue pas une encyclopédie,
du moins dans la conception de Panckoucke. Pour restituer une cohé
rence aux termes brouillés par l'alphabet et demeurés sans vie en forme
d'un index, il a conçu plusieurs supports qui figurent au premier plan
dans la publicité pour la Méthodique. Parmi eux se trouvent un grand
nombre de tables et de tableaux du type que Michel Foucault disait
endémiques au Classicisme7, y compris ceux que Panckoucke avait
spécialement demandés aux éditeurs, des vues générales taxonomiques
et des «tables de lecture» ou tables analytiques. Le lecteur qui étudiait
7. Les mots et les choses: une archéologie des sciences humaines, Gallimard, 1966,
p. 86-91. ^ENCYCLOPÉDIE MÉTHODIQUE 63
les articles mentionnés dans celles-ci selon l'ordre indiqué était censé
posséder le moyen d'assembler des traités méthodiques sur un grand
nombre de sujets. Les tables transformaient donc des listes dressées en
suivant l'ordre alphabétique en des œuvres organisées. L'encypclopé-
diste ne prépare pas une collection à consulter tout simplement, il
situe les phénomènes dans une ligne continue où leur identité dépend
plutôt des rapports à d'autres faits que de leur singularité.
Dans certains dictionnaires les éditeurs n'ont fourni que des réper
toires alphabétiques (Art aratoire , par exemple), ce qui accorde d'ailleurs
les séries composées seulement de traités au reste de l'encyclopédie.
Pour la plupart des autres matières cependant, de véritables tableaux
favorisent un contrôle rigoureux de la vaste quantité de faits. L'apparat
simplifié dans Botanique peut encore servir d'exemple, en ce que
Lamarck se prononce formellement sur l'usage de l'œuvre comme ency
clopédie aussi bien que dictionnaire. Pour l'utiliser comme un dictionnaire
contenant les trois types de noms, le lecteur n'a qu'à consulter la table
complète. Pour en composer un traité, il doit rapprocher certains articles
importants. En plus, plusieurs tableaux méthodiques à la fin du dernier
volume doivent permettre à l'herboriseur d'identifier toute plante
inconnue (I, avertissement). C'était à peu près la même vision organisat
rice qui présidait à l'élaboration des dictionnaires non-scientifiques. La
vue d'ensemble proposée par l'éditeur de Jurisprudence, un certain
Lerasle, énonce ce que Panckoucke envisageait pour toutes les parties
de la Méthodique : « un tableau ou plutôt un système complet du Droit. . .
[qui] formera un corps complet de Jurisprudence & montrera l'ensemble
& la liaison de toutes ses parties » ; un traité émergera si l'on suit l'ordre
de lecture, l'ouvrage sert ainsi en même temps de dictionnaire, collection
de droit, et collection de traités (I, vii).
La valeur, voire la possibilité de réaliser les tableaux et autres
supports furent mises en question par un petit nombre d'éditeurs. Les
uns proclamaient que le moment n'était pas venu de composer des tables
globales (Logiques & Métaphysique, I, xv). D'autres estimaient que
leur matière, trop diffuse à certains égards, manquait la liaison nécessaire
pour des traités (Musique, I, viii). Des discours préliminaires devaient
expliciter les tables et tableaux ; certains ne furent pas exécutés, bien
que promis en guise de conclusion. Dans un dictionnaire tel que Théologie,
dont le texte fut terminé avant que la Révolution n'ait causé des pertur
bations dans le plan de l'encyclopédie, l'absence du discours fait peut-
être preuve du dégoût de l'éditeur déviant une tâche pénible. Pour
Jacques-Philibert Rousselot de Surgy, l'éditeur de Finances, le manque
de supports s'explique d'une autre manière. Il récuse toute aspiration
encyclopédique, peut-être à cause du danger inhérent à une exposition
du système fiscal, insistant sur le fait qu'il offre au public un groupe de
mots et non pas un «corps de doctrine irréfragable pour les financiers, 64 KATHLEEN H. DOIG
ni un système parfait pour les financiers » (I, 9), c'est-à-dire que la série
n'offre pas un ordre de lecture. L'éditeur d'Histoire, Gabriel-Henri
Gaillard, lui aussi se désintéresse du plan de lecture. Il se dispense de
fournir un tableau d'analyse basé sur le seul ordre encyclopédique
possible en histoire, la géographie et la chronologie, puisque ces rense
ignements entrent nécessairement dans chaque article, et d'ailleurs
l'histoire complète d'une nation ou d'une période ne pourrait pas émerger
d'un tel schéma (I, 184). La notion sous-entendue ici a entravé beaucoup
d'éditeurs qui cherchaient à enchaîner des faits presque innombrables :
ils croyaient à l'existence d'un ordre général où tout était lié, mais déses
péraient de le démontrer en face de la multiplication des connaissances.
L'impossibilité d'accumuler tous les morceaux qui révéleraient le dessin
de la mosaïque est évoquée par Louis- Jean-Marie Daubenton, éditeur
d'Histoire naturelle des animaux. Que le scientifique comble les lacunes,
cela n'avance à rien, car de nouvelles découvertes ouvrent de nouvelles
ruptures. Une « méthode » n'est donc point un vrai tableau de la nature,
conclut-il dans une phrase liminaire qui ébranle l'édifice métaphysique
de la nouvelle encyclopédie, «ce n'est qu'une invention de l'art» (His
toire naturelle des animaux, I, iv-v).
L'histoire de la publication de la Méthodique explique l'absence
d'autres compléments. On peut citer Médecine à titre d'exemple. Les
éditeurs envisageaient dès le début un plan et un ordre de lecture aussi
bien qu'un discours préliminaire que tous les collaborateurs comptaient
rédiger ensemble (I, avertissement). Le premier volume de la série
parut en 1787, le dernier 43 ans plus tard, après de nombreuses vici
ssitudes et un personnel changeant qui comptait en tout au moins 60
collaborateurs, sans qu'aucun des outils supplémentaires ne fût publié.
Dans le cas d'autres dictionnaires, la table de lecture ne consistait à la
fin que de quelques références à un groupe banal d'articles, le guide que
compilerait un éditeur ennuyé devant une corvée fastidieuse. Il convient
toutefois de remarquer que la plupart des dictionnaires terminés avant
la Révolution comprennent une ou plusieurs des additions, soigneusement
préparées. Les obstacles soulevés par les troubles ont sans doute empêché
l'achèvement d'autres encore. Mais du moment où l'entreprise devint
relativement rentable sous Henri Agasse, gendre et héritier de
Panckoucke, la suppression de supports au fond peu chers suggère
l'abandon des principes philosophiques qui les avaient inspirés.
Reste le grand complément, celui qui effacerait les ruptures dans
V Encyclopédie méthodique, le Vocabulaire universel — «sans vocabulaire
point d'Encyclopédie» répétait Panckoucke aux collaborateurs {Histoire,
V, 10). D'après la publicité, le devait relever tous les termes
importants de l'encyclopédie qui figuraient dans les titres ou méritaient
une mention dans un article, et rendrait l'énorme œuvre facile à consulter
en situant tous les termes traités dans plus d'un dictionnaire. Le Vocabu- L1 ENCYCLOPÉDIE MÉTHODIQUE 65
laire serait aussi le dictionnaire le plus complet de la langue française et
le moyen de remédier aux défauts causés par les nombreux délais dans la
publication, car le Vocabulaire inclurait les suppléments ajoutés à
beaucoup de séries. En tête du volume, qui deviendrait le premier de la
Méthodique , Panckoucke comptait graver les portraits de Diderot et
D'Alembert et une réduction du frontispice de l'ancienne Encyclopédie,
avec le «Discours préliminaire», les deux arbres des connaissances par
Bacon et Diderot, les différentes préfaces, et une histoire de toutes les
éditions de la grande entreprise. L'ensemble de la documentation
soulignait évidemment la légitimité de la Méthodique, descendant
officiel de la première édition. Pour des raisons que nous ignorons, ni
ces ornements ni le Vocabulaire lui-même ne furent jamais réalisés. La
lignée encyclopédique semblait-elle moins importante avec le passage
des décennies ? Ou bien les éditeurs postérieurs, peu soucieux de rendre
commode la consultation de plusieurs dictionnaires périmés, ont-ils
tacitement avoué que la Méthodique n'était plus un tout?8 Là où
Y Encyclopédie de Paris avait voulu restituer l'unité encyclopédique par
le système figuré, par les rubriques ajoutées aux titres, et par de
fréquents renvois, pour ne pas parler du «Discours préliminaire» et de
l'article encyclopédie, la Méthodique promet seulement un index
aléatoire et des correspondances sommaires parmi les dictionnaires.
L'indigence marque un changement fondamental dans la conception
d'une encyclopédie. Jean Ehrard parle de la transition vers l'âge positif
du XIXe siècle, où il n'était «plus question de faire se refléter dans
l'ordre du savoir l'ordre universel des choses»9. Le cercle des connais
sances a fait place aux tableaux et autres schémas qui résument les dans une seule matière. Les sujets voisinants y figurent certes,
mais avec ceux de plus loin il ne reste plus que le titre général en commun.
La répartition des connaissances au sein du cercle encyclopédique
fut effectuée avec une certaine difficulté par Panckoucke et ses éditeurs.
De quelle façon distribuer le savoir commun à plus d'un sujet? quels
rapports « naturels » relever, tels que ceux entre la chimie et les mathé
matiques ? Et surtout, comment éviter les répétitions, en vue des repro
ches faits à Y Encyclopédie sur ce compte? Le défi était d'autant plus
grand dans une encyclopédie arrangée par ordre de matières où des
liaisons se multipliaient parmi des disciplines isolées chacune dans son
dictionnaire. Certains types de répétitions s'avérèrent en effet inévitables,
parce que la Méthodique acceptait de réduire l'importance de l'enchaî-
8. Une autre explication serait de nature commerciale : le Vocabulaire aurait
coûté cher, et Agasse risquait de ne pouvoir le vendre. La discussion du Vocabulaire
universel passe sous silence le grand prédécesseur de l'index, la Table de Y Encyclopédie et
du Supplément préparée par Pierre Mouchon et publiée en 1780.
9. «De Diderot à Panckoucke: deux pratiques de l'alphabet», L'Encyclopédisme,
p. 248. 66 KATHLEEN H. DOIG
nement encyclopédique au profit de la commodité 10. L'abbé Alexandre-
Henri Tessier, éditeur d'Agriculture, se fait sans doute le porte-parole
pour bon nombre de collègues quand il signale trois types de répétitions
nécessaires dans son propre dictionnaire : quelques sujets qui sont à
peine trop minces pour figurer dans des dictionnaires à part et qui
doivent nécessairement être traités dans plusieurs (l'exemple cité est
l'apiculture), d'autres qu'il faut aborder par plusieurs biais, d'autres
encore qui appartiennent d'une façon essentielle à plusieurs domaines
(I, avant-propos, 306). Il était donc indispensable de circonscrire chaque
sujet et d'encourager une collaboration étroite parmi les auteurs (Beaux-
Arts, I, v-vi). Toujours conscients du syndrome des répétitions, les
éditeurs soulignent dans le prospectus leur intention de s'astreindre à
leur propre matière, et jusqu'en 1791 Panckoucke protestait que tout
empiétement n'était qu'apparent (Histoire, V, 7). Les éditeurs qui
tenaient à se justifier déclarent le plus souvent avoir abordé les aspects
subordonnés avec juste le détail nécessaire pour être clairs, sachant que
le lecteur avoit sous la main de plus amples développements dans d'autres
volumes. Ils auraient pu relever la contrepartie comme supériorité de
l'arrangement méthodique, c'est-à-dire qu'il permet de raccourcir les
volumes parce que les sujets apparentés sont déjà analysés dans d'autres
dictionnaires. Marine est typique, avec ses renvois aux mathématiques,
à l'astronomie, et à la physique pour les renseignements de base utiles à
l'officier de navire. Il est vrai que cette économie ne semble pas plaire à
certains collaborateurs (Bergier dans Théologie, par exemple). Mettre
sa confiance en ce qui allait être publié dans d'autres dictionnaires
demandait aussi un acte de foi au début puisque personne ne savait
comment chacun s'acquitterait de ses responsabilités. Ce qu'on ne
pouvait point deviner en 1782, c'était l'importance de savoir à quel
moment les collaborateurs finiraient par s'en acquitter.
La première division des matières a largement évolué au cours de la
publication. Tout au début du projet méthodique, Panckoucke chargea
son beau-frère, l'académicien Jean-Baptiste Antoine Suard, de découper
deux exemplaires de V Encyclopédie et du Supplément en regroupant les
articles par matières. De là les 26 dictionnaires annoncés dans le pros
pectus, essentiellement dérivés du système figuré11. Le plan fut bientôt
étendu, soit que les directeurs avaient oublié quelques sujets import
ants, soit que la face de la science s'était transformée, car plusieurs
dictionnaires importants font preuve de la réorganisation qui se produisait
précisément durant les 50 ans que couvre la publication de la Méthodique.
10. Ibid., p. 247-248, J. Ehrard relève la citation suivante de Tessier.
11. Robert Darnton, The Business of the Enlightenment : A Publishing History ofthe
Encyclopédie, 1775-1800, Cambridge, Mass., 1979, Ch. VIII, retrace les origines de
P Encyclopédie méthodique. L'ENCYCLOPÉDIE MÉTHODIQUE 67
La fluidité entre les frontières est particulièrement marquée dans le
cas de plusieurs disciplines. Un éditeur de Chirurgie, Daniel de La
Roche, bien qu'obligé de maintenir la séparation séculaire d'avec la
médecine, se prononce fermement pour l'amalgamation déjà entamée
quand le premier volume parut en 1790. Il consacre le discours préliminaire
à prouver que la division en deux parties n'était ni naturelle ni histor
iquement fondée (I, 3-13). Chymie est appuyée au commencement de la
métallurgie et la pharmacie ; celle-ci disparaît dans le dernier volume
(1805) pour s'intégrer entièrement à la médecine. Grammaire et littérature,
c'est toujours une série à deux branches sans toutefois beaucoup d'art
iculation entre elles, ce qui préfigure la démarcation naissante entre la
linguistique en tant que science et le côté esthétique de la littérature. La
botanique arrive à se libérer de la médecine, réclamant sa propre
théorie et méthode dans un ouvrage à part qui comptait finalement
13 volumes plus des planches. De même le rôle grandissant que jouaient
les canons dans la stratégie militaire des années 1780 fit accorder un
nouveau dictionnaire à l'artillerie. Quelques matières occupent des coins
traditionnels dans l'œuvre mais sous une optique qui semble les isoler.
Tel est le cas surtout de Philosophie ancienne & moderne, qui ne traite
au fond que du matérialisme de son auteur Jacques- André Naigeon.
Certains dictionnaires n'ont manifestement pas droit à une place à
part, tels Pêches, Chasses, Jeux mathématiques et le Dictionnaire des
Jeux ; ils répondaient au but commercial de Panckoucke, qui visait des
groupes spéciaux d'acheteurs. La Méthodique témoigne donc de la
quête, et non pas de la découverte, d'un ordre nouveau aux ramifications
pratiques et philosophiques s'inscrivant tout d'abord sur le dos des
volumes, puis à l'intérieur de séries en pleine évolution.
Le problème qui s'ensuit de la répartition, fût-elle constante ou
variable, était celui de l'ampleur à accorder à chaque dictionnaire.
Diderot l'avait déjà rencontré : « Comment établir une juste proportion
entre les différentes parties d'un si grand tout ? Quand ce tout serait
l'ouvrage d'un seul homme, la tâche ne serait pas facile ; qu'est-ce donc que
cette tâche, lorsque le tout est l'ouvrage d'une société nombreuse?»
(encyclopédie, Encyclopédie). Répondre à sa question n'est pas plus
simple dans la Méthodique , plusieurs fois plus grande que son prédécesseur.
Comment elle résout la difficulté aux niveaux philosophique et pratique
dans tous les domaines exigerait un long développement. Le seul
exemple de l'histoire peut illustrer quelques principes suivis là où il
s'agissait de sujet vastes et envahissants. L'ancienne Encyclopédie avait
systématiquement exclu l'histoire, mais elle se trouve néanmoins
partout dans l'ouvrage, car la recherche des origines caractérise la
pensée des Lumières. Gaillard, éditeur du dictionnaire d'histoire, souli
gne encore l'étendue de la matière, la définissant «l'Encyclopédie des
faits de tous les temps & de tous les pays», peu susceptible donc d'être