30 pages
Français

L'ordre du rituel et l'ordre des choses : l'entrée royale d'Henri II à Rouen - article ; n°2 ; vol.56, pg 479-505

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Annales. Histoire, Sciences Sociales - Année 2001 - Volume 56 - Numéro 2 - Pages 479-505
L'ordre du rituel et l'ordre des choses : l'entrée royale d'Henri II à Rouen (M. Wintroub). En 1550, Henri II fit son entrée royale dans la ville de Rouen. Dans le cadre de cette entrée, qui comprenait la participation d'une cinquantaine d'authentiques Brésiliens, les Rouennais construisirent l'exacte réplique d'un village brésilien. L'article explore le contexte culturel et social dans lequel cette entrée fut écrite et jouée. Il se focalise, en particulier, sur le lien entre la représentation du Brésil et les pratiques qui animaient les cabinets de curiosités. Il montre également que les collections, les entrées royales et les pratiques de rhétorique peuvent être comprises sous l'angle de stratégies de distinctions sociales et d'auto-définition propres à l'ascendance d'une nouvelle élite urbaine en France.
The Order of Ritual and the Order of Things: Henri II's Royal Entry in Rouen. As part of the celebrations that accompanied Henri II's royal entry into Rouen, an exact reproduction of a Brazilian village (including fifty Brazilian cannibals) was created. This article explores the social and cultural contexts within which the royal entry was written and enacted. In particular, it focuses on the relationship between the entry's representation of Brazil and contemporaneous practices of collecting and display. It will argue that cabinets of curiosity, royal entry festivals and rhetorical practices were all linked to common epistemological strategies of distinction and s elf- definition related to the ascendancy of new urban elites in France.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 2001
Nombre de lectures 107
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Michael Wintroub
L'ordre du rituel et l'ordre des choses : l'entrée royale d'Henri II à
Rouen
In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 56e année, N. 2, 2001. pp. 479-505.
Résumé
L'ordre du rituel et l'ordre des choses : l'entrée royale d'Henri II à Rouen (M. Wintroub).
En 1550, Henri II fit son entrée royale dans la ville de Rouen. Dans le cadre de cette entrée, qui comprenait la participation d'une
cinquantaine d'authentiques Brésiliens, les Rouennais construisirent l'exacte réplique d'un village brésilien. L'article explore le
contexte culturel et social dans lequel cette entrée fut écrite et jouée. Il se focalise, en particulier, sur le lien entre la
représentation du Brésil et les pratiques qui animaient les cabinets de curiosités. Il montre également que les collections, les
entrées royales et les pratiques de rhétorique peuvent être comprises sous l'angle de stratégies de distinctions sociales et d'auto-
définition propres à l'ascendance d'une nouvelle élite urbaine en France.
Abstract
The Order of Ritual and the Order of Things: Henri II's Royal Entry in Rouen.
As part of the celebrations that accompanied Henri II's royal entry into Rouen, an "exact" reproduction of a Brazilian village
(including fifty Brazilian cannibals) was created. This article explores the social and cultural contexts within which the royal entry
was written and enacted. In particular, it focuses on the relationship between the entry's representation of Brazil and
contemporaneous practices of collecting and display. It will argue that cabinets of curiosity, royal entry festivals and rhetorical
practices were all linked to common epistemological strategies of distinction and self- definition related to the ascendancy of new
urban elites in France.
Citer ce document / Cite this document :
Wintroub Michael. L'ordre du rituel et l'ordre des choses : l'entrée royale d'Henri II à Rouen. In: Annales. Histoire, Sciences
Sociales. 56e année, N. 2, 2001. pp. 479-505.
doi : 10.3406/ahess.2001.279958
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_2001_num_56_2_279958DU RITUEL ET L'ORDRE DES CHOSES : L'ORDRE
l'entrée royale d'Henri II à Rouen (1550)
Michael Wintroub
La saison avait été pluvieuse. Depuis l'arrivée d'Henri II au prieuré
de Bonnes-Nouvelles, le 27 septembre, une pluie battante n'avait cessé de
tomber. La fête prévue pour son entrée à Rouen avait dû être remise à plus
tard. Le roi et sa suite franchirent l'ancien pont de l'abbaye de Saint-Ouen
sans fanfare. En ce lieu, il présida les cérémonies solennelles de l'ordre
des Chevaliers de Saint-Michel1. Quatre jours plus tard, il traversa à nouveau
le pont en sens inverse pour se diriger vers les terres du prieuré de Sainte-
Catherine de Grandmont.
L'air était limpide et calme, et un léger vent que les marins appelaient
le Levant soufflait en provenance de l'Orient. Au dire des chroniqueurs,
c'était là, sans conteste, un signe de Dieu et des étoiles, que le temps
changeât de façon aussi radicale le jour prévu pour la célébration de la
«joyeuse entrée » d'Henri II2. De façon plus terre à terre, les habitants de
Rouen étaient tout aussi désireux d'honorer et de recevoir leur roi, « non
par simulachres, ou platte peinture, ains par Г effect des choses vives &
mouvantes [...]3 ». À midi ils étaient prêts à l'accueillir.
Henri II trouva son trône dans une galerie élevée sur des colonnes
ioniques et décorées avec son emblème : une lune croissante. Du haut de
son siège, il regardait sa ville parader devant lui, le clergé en tête, suivi
des dignitaires royaux et municipaux, des négociants, des avocats et des
1. Anonyme, C'est la deduction du Somptueux ordre, plaisantz spectacles et magnifiques
theatres dresses et exhibes, par les citoiens de Rouen, ville métropolitaine du pays de
Normandie, a la Sacrée Majesté du très Christien Roy de France Henry second leur soverain
seigneur, et a très illustre Dame, Ma Dame, Katherine de Medicis, La Royne son espouse,
lors de leur triumphant, joyeulx et nouvel advenement en icelle ville, qui fut es jours de
mercredy et jeudy premier et second jour d'octobre, Mil cinq cens cinquante, Rouen, Robert
Le Hoy-Robert et Jehan dictz DuGord, 1551, fol. Bii (r).
2. Ibid., fol. Mii (r).
3.fol. Diii (r).
479
Annales HSS, mars-avril 2001, n° 2, pp. 479-505. LA ROYAUTÉ FRANÇAISE
commerçants. C'était là une vivante taxinomie des gens de la cité, une
chaîne humaine dont l'extrémité était scellée par une démonstration de
force : les juges vêtus d'écarlate suivis par trois cents archers, quinze cents
soldats portant l'emblème du roi, un groupe de « gladiateurs romains »
simulant une bataille avec des épées tenues à deux mains ainsi qu'un
régiment de cinquante chevaliers de Normandie des plus estimés, dont les
exploits, accomplis lors des conquêtes des « forts & opulentz » royaumes
de Naples, de Sicile et d'Angleterre, avaient été immortalisés à la fois par
les chroniqueurs et les historiens4.
Leur passage indiquait le début de la seconde phase des festivités : une
entrée triomphale calquée sur celles des anciens empereurs romains. Che
vaux ailés, licornes et éléphants ; prisonniers enchaînés, chars et Turcs, ce
triomphe défila devant le roi. Tout d'abord le char de la Gloire traînant la
Mort enchaînée. Ensuite Vespa, la déesse de la religion. Puis Fortune, en
équilibre sur une roue d'argent et tenant une couronne impériale en or au-
dessus de la tête d'un acteur qui figurait le roi. Et enfin, ce fut au souverain
d'attirer l'attention de tous les regards. Il descendit de son trône et, avec
sa suite, parcourut les rues de Rouen. Au milieu des couleurs brillantes que
revêtaient les princes de sang, Henri II apparut devant la foule réunie sur
la prairie dans une tenue simple, en velours noir, rehaussée de motifs en
argent, et paré de bijoux. Il se dirigea vers la Seine.
De tous les lieux que vit Henri au long de son itinéraire dans et autour
de Rouen, aucun n'égala celui qu'il découvrit sur les rives de la Seine juste
à l'extérieur des murs de la ville, à hauteur du faubourg Saint-Sever. Depuis
l'estrade spécialement construite pour lui offrir une vue étendue, son regard
pouvait embrasser à la fois l'Ancien et le Nouveau Monde, puisque, devant
lui, sur une petite bande de terre de deux centsv pas de long et de trente-
cinq de large, se trouvait un village brésilien5. À chaque extrémité du pré
se dressaient des demeures bâties à l'aide de troncs grossièrement équarris,
couvertes d'un toit composé de rameaux feuillus et entourées de pieux
pointus. « Des genestz, genieures, buys, & leurs semblables, entreplantez
de taillis espes », avaient été peints en rouge pour ressembler à des arbres
du Brésil. « Des perroquetz, esteliers, & moysons de plaisantes & diverses
couleurs volletoient & gazoulloient dans les branches et des guennonez
marmotes et sagouyns grimpaient. » Le village n'avait pas de nom, mais
trois cents personnes l'habitaient — hommes et femmes — - tous entièrement
nus : « sans aucunement couvrir la partie que nature commande6 ». Cin
quante étaient d'authentiques « sauvages » amenés du Brésil par un mar
chand bourgeois de Rouen. Leurs joues, lèvres et oreilles étaient percées
et ornées de longues pierres polies de couleur blanche ou d'un vert éme-
raude. Les autres étaient des marins normands qui jouaient aux sauvages.
4. Ibid., fol. Diii (r).
5.fol. Kiii (v).-Kiv (r).
6. La présence de femmes autant que d'hommes est attestée dans L'Entrée du Roy nostre
sire faict en sa ville de Rouen, Rouen, Robert Masselin, 1550, fol. Biii (v), réimprimé par
A. Beaucousin, Rouen, Société des Bibliophiles Normands, 1882.
480 M. WINTROUB HENRI II A ROUEN
On assura le roi que leur portrait était tout à fait authentique, car non
seulement ces hommes avaient sillonné les terres du Brésil, mais ils avaient
également appris à parler la langue des natifs et avaient adopté leurs mœurs
avec une telle acuité qu'on ne pouvait plus les «distinguer» des vrais
sauvages7.
Fasciné, le roi observait les «Brésiliens » tirer à l'arc des oiseaux, se
reposer à l'ombre, se balancer dans leurs hamacs et chasser les singes.
D'autres coupaient du bois du Brésil et l'acheminaient vers un fort édifié
le long de la Seine où ils le troquaient contre des haches, des hameçons et
des ciseaux en fer avec les marins français. Le précieux bois (« le bois de
braise »), dont le Brésil tire son nom et à partir duquel on obtenait les
meilleures teintures rouges, était chargé sur un bateau amarré près de la
rive8. Ondulant légèrement dans la brise, ses voiles étaient ornées de croix
blanches et d'une fleur de lys dorée sur champ d'azur.
Tout à coup, un groupe de sauvages qui se faisaient appeler Tabagerres
(Tobajara) se rassembla autour de leur chef qu'ils appelaient Morbicha dans
leur langue. Ils s'accroupirent et écoutèrent très attentivement ses paroles.
S 'exprimant de manière passionnée et avec de grands gestes, le roi sauvage
les haranguait et leur faisait des remontrances. Quand il eut terminé, ils se
relevèrent et, sans hésitation, se lancèrent au combat. À grands coups de
matraques et lançant des flèches, ils attaquèrent furieusement une bande
rivale, les Toupinabaulx (Tupinambas). Les deux tribus se livrèrent une lutte
sans pitié. Les mirent rapidement en déroute leurs assaillants et,
non contents d'une simple victoire, réduisirent les habitations des Tabagerres
en cendres. Cette bataille s'avéra si fidèle à la réalité que, parmi les assis
tants, ceux qui avaient voyagé dans le pays du Brésil et des « Canyballes »
jurèrent de bonne foi que cette reconstitution revêtait « certain simulachre
de la vérité9 ».
Le contexte et l'enjeu de l'entrée royale d'Henri II
Les festivités de l'entrée royale constituaient un rite monarchique majeur
à l'époque de la Renaissance10. Le rituel de cette célébration organisée pour
7. C'est la deduction..., op. cit., fol. Kiii (v).
8. Voir John Hemming, Red Gold. TJie Conquest of the Brazilian Indians, Londres, Macmillan,
1978, p. 8.
9. C'est la deduction..., op. cit., fol. Kiv (r). Quant à ce qu'il advint des habitants de ce
village sans nom, rien n'est dit. Je me contenterai d'indiquer que, depuis le début du siècle,
des indigènes d'Amérique étaient fréquemment ramenés en Normandie. Ainsi, par exemple,
Jean Ango, le fameux marchand du Nouveau Monde, hébergeait un contingent d'indigènes
dans son château normand, « La Pensée », dans les années 1530 et 1540 ; de même, quoique
légèrement plus tard, il y a le fameux récit de Montaigne relatant sa rencontre avec plusieurs
Brésiliens amenés à Rouen lors de la visite de Charles IX en 1562. Au sujet ď Ango, voir Eugène
Guenin, Ango et ses pilotes d'après des documents inédits, Paris, Imprimerie nationale, 1901.
10. Pour une bonne analyse d'ensemble de l'entrée royale, se reporter à Lawrence Bryant,
The King and the City in the Parisian Royal Entry Ceremony: Politics, Ritual, and Art in the
Renaissance, Genève, Droz, 1986 et à Roy Strong, Art and Power. Renaissance Festivals,
1450-1650, Woodbrigde, Boydell Press, 1984, pp. 7-11.
481 LA ROYAUTÉ FRANÇAISE
accueillir un roi qui venait juste d'être sacré, lors de sa première visite
dans une ville, était structuré — dans la terminologie que Mauss a rendue
familière — comme un don. Par conséquent, un investissement considérable
de temps et d'argent était consacré à la création d'une splendide manifesta
tion pour signifier la reconnaissance de l'autorité royale par la municipalité ;
en retour, on attendait du roi qu'il réaffirme (au moins) les droits et les
privilèges habituels des citoyens et du clergé de la ville11.
Simples cérémonies au départ, les entrées royales devinrent de plus en
plus élaborées au fur et à mesure que les villes qui les promouvaient
prenaient de l'importance. En tant qu'événements célébrant la culture et
l'identité municipale, les festivités ne servaient pas seulement de moyens
de pression sur les rois, mais aussi d'armes dans les luttes symboliques
que se livraient les centres urbains rivaux du royaume12. Ainsi les festivités
liées à l'entrée du roi à Rouen n'avaient-elles pas pour seul dessein d'impres
sionner Henri II ; elles voulaient surpasser les prestigieuses cérémonies que
lui avaient réservées Lyon (1548) et Paris (1549). Selon ses chroniqueurs,
l'entrée à Rouen fut parmi les plus spectaculaires jamais réalisées. Elle
comporta des gladiateurs en action, des éléphants, des licornes ; représenta
des batailles navales entre des vaisseaux français et portugais ; proposa une
parade de prisonniers capturés lors des récentes victoires sur les Anglais ;
offrit un spectacle avec des dieux romains, des nymphes et des muses, ainsi
qu'un large éventail de représentations exotiques et magnifiques d'une
dimension jamais atteinte auparavant. Néanmoins, dans la perspective du
lecteur moderne, la minutieuse reconstitution du Brésil est bien l'aspect le
plus frappant de l'entrée royale d'Henri IL En effet, notre fascination pour ce
qui paraît constituer un exemple précoce de raisonnement anthropologique
découle, en partie du moins, de notre souci de pointer les origines sociales
et historiques de nos propres modes de représentation. Envisagée de cette
façon, l'exquise reproduction d'un village brésilien dans une ville provin
ciale française du XVIe siècle semble constituer un jalon dans l'évolution
des idées et des pratiques qui vinrent nourrir le développement de la pensée
ethnologique et de l'histoire naturelle. Que l'on puisse établir une connexion
entre la parade des Brésiliens et les efforts ultérieurs pour collecter, classer
11. Parmi les études qui analysent les festivités de cette entrée royale, les plus détaillées
sont celles d'André Pottier, « Entrée de Henri II à Rouen », Revue de Rouen, nouvelle série,
5, 1835, pp. 29-43 et 85-108 ; Josèphe Chartrou, Les entrées solennelles et triomphales à la
Renaissance, 1484-1551, Paris, PUF, 1928 ; Margaret Mcgowan, « Forms and Themes in
Henri II's Entry into Rouen », Renaissance Drama, 1, 1968, pp. 199-252 ; Victor E. Graham,
« The Entry of Henry II into Rouen in 1550: A Petrarchan Triumph », in К. Eisenbichler et
A. Iannucci (éds), Petrarch's Triumphs, Allegory and Spectacle, Ottawa, Dovehouse Éditions,
1990, pp. 403-413, et Ivan Cloulas, Henri II, Paris, Fayard, 1985, pp. 274-294.
12. En ce sens, les entrées royales impliquent plus que la relation éphémère du potlatch
décrite par Mauss ; en effet, les dépenses exigées de la part des citoyens étaient telles qu'il
fallait en contraindre plus d'un à participer au coût des festivités sous peine d'être envoyé
en prison.
482 M. WINTROUB HENRI II A ROUEN
et représenter les mondes humains et naturels semble, en effet, une éventual
ité intéressante13.
Cette possibilité comporte néanmoins des risques considérables pour
l'historien, en ce qu'elle suscite un penchant anachronique pour repérer
l'émergence de genres pré-modernes d'idéaux modernes tels que l'objecti
vité et la taxinomie scientifique. J'adopterai ici une approche plus modeste ;
au lieu de chercher à découvrir au xvie siècle les signes historiques précur
seurs de l'objectivité, je privilégierai plutôt les problèmes qui créent ses
conditions de possibilité14. Je serai dès lors soucieux de replacer la mise en
scène du Nouveau Monde à Rouen dans le contexte profondément inquiétant
(et sans précédent, du moins en sa portée et son échelle) du relativisme
religieux, social et épistémologique de l'époque plutôt que de mettre en évi
dence ses significations emblématiques en vue d'établir une préhistoire de
l'objectivité. Je m'efforcerai ainsi de replacer la mise en scène rouennaise
du Brésil dans le large contexte narratif de l'entrée d'Henri II et, simultané
ment, de situer cette séquence narrative dans le contexte social et culturel
spécifique qui encadre l'organisation, la promulgation et la réception de
l'entrée royale. Ce faisant, je pense être à même de montrer non seulement
la façon dont la catégorie culturelle de l'Autre est intervenue dans la construc
tion de l'identité de l'élite française à la Renaissance, mais aussi dans
l'existence d'un plausible lien généalogique entre les Brésiliens de l'entrée
d'Henri II et les tentatives ultérieures cherchant à spécifier et à articuler
les notions d'ordre, d'identité et de différence constitutives de disciplines
distinctes (histoire naturelle et ethnologie) et leurs pratiques correspondantes
(classification et taxinomie).
Le roi et les sauvages ; une élite redéfinie
Si les Brésiliens présentés devant Henri II en 1550 n'étaient certainement
pas les premières personnes du Nouveau Monde à être exhibées en Normand
ie (ainsi, par exemple, sept furent montrés en 1508 à Rouen lors de l'entrée
royale de Louis XII15), ils n'étaient pas alors de simples curiosités mais
inscrits dans la complexe trame narrative du rituel de l'entrée royale. En
ce sens, ils constituaient un moment crucial dans une histoire plus large qui
articulait l'affirmation du pouvoir royal, la construction d'une mythologie
13. Il y a eu récemment de nombreuses et complexes tentatives d'écrire une telle « préhistoire
de l'objectivité », en particulier l'importante série d'articles de Lorraine Daston, « Marvelous
Facts and Miraculous Evidence in Early Modern Europe », Critical Inquiry, 18, 1991, pp. 93-
124, « Objectivity and the Escape from Perspective », Social Studies of Science, 22, 1992,
pp. 597-618, et « Baconian Facts, Academic Civility, and the Prehistory of Objectivity », in
A. Megill (éd.), Rethinking Objectivity, Durham, Duke University Press, 1994, pp. 37-63.
14. Voir Steven Shapin et Simon Schaffer, Leviathan and the Air Pump: Hobbes, Boyle
and the Experimental Life, Princeton, Princeton University Press, 1985, ainsi que Anthony
Pagden, The Fall of Natural Man. The American Indian and the Origins of Comparative
Ethnology, Cambridge, Cambridge University Press, 1986, et ses commentaires introductifs.
15. Robert Gaguin, La mer des Cronicques et Mirouer Hystorial de France, Paris, Pierre
Desrey, 1536, fol. cccxxxi (v)-ccxxxii.
483 LA ROYAUTE FRANÇAISE
nationale et les intérêts locaux des organisateurs des festivités16. Cela est
visible lorsque l'on rejoint Henri II quelques instants après qu'il eut assisté
à la guerre que se livrèrent les deux clans rivaux du Brésil. Alors qu'il
franchissait le vieux pont pour entrer dans Rouen, le roi allait, en effet,
admirer une autre bataille, cette fois entre un vaisseau français et une
caravelle portugaise. L'affrontement commença lorsque les Portugais att
aquèrent le vaisseau français encore amarré au large du village brésilien.
Selon le chroniqueur, ils se battirent avec fureur comme s'il en allait de
leur vie. À la fin néanmoins (ce qui n'est pas pour nous surprendre), les
Français mirent les Portugais en déroute et incendièrent leur bateau. Henri II
regarda, non sans joie, l'équipage abandonner le navire qui sombrait et nager
pour sa survie17.
Aucunement mentionnée par les récits contemporains de l'entrée
d'Henri II, la juxtaposition de ces deux représentations guerrières rend
pourtant explicite les alliances qui existaient entre les habitants du Nouveau
Monde et leurs conquérants de l'Ancien : elle étaient courantes — en fait,
vitales — et connues de tous ceux qui voyageaient au Brésil18. Ainsi donc,
à l'instar des Français qui répondirent à l'attaque sans sommation des
Portugais, les Toupinabaulx, qui étaient alliés aux Français, répondirent à
celle des Tabagerres, amis des Portugais. Tout comme les Français défirent
sans pitié leurs ennemis en brûlant et coulant leur vaisseau, les Tupinambas
écrasèrent en réduisant leurs demeures en cendres. La simili
tude des structures narratives de ces deux batailles met en évidence les
efforts des organisateurs de l'entrée royale afin d'élever leur intérêt local
pour le commerce avec le Nouveau Monde à un niveau national ; pour cela,
ils le relièrent, d'une part, aux conflits européens en cours, et, d'autre part,
aux ambitions impériales d'Henri II, connues de tous. Cependant, d'autres
raisons plus subtiles que celle du simple intérêt économique existent pour
expliquer le sens de la représentation rouennaise du Nouveau Monde.
Le rituel de l'entrée d'Henri II permit, en effet, de faire entendre le
discours spécifique des marchands locaux, des officiers municipaux, du
clergé et des savants qui composèrent, organisèrent et réalisèrent les festi
vités. Des neuf personnes responsables de l'entrée royale que mentionnent
les archives municipales de Rouen, toutes appartenaient explicitement à la
16. Il existe toute une série de travaux qui analysent la mise en scène du Brésil comme un
événement plus ou moins isolé. Ferdinand Jean Denis, Une fête brésilienne célébrée à Rouen
en 1550, Paris, J. Techener, 1850 ; J.-M. Massa, «Le monde luso-brésilien dans la joyeuse
entrée de Rouen », in J. Jacquot (éd.), Fêtes de la Renaissance, Paris, Éditions du CNRS,
1956-1975, vol. 3, pp. 105-116 ; et Steven Mullaney, « Strange Things, Gross Terms, Curious
Customs: The Rehearsal of Cultures in the Late Renaissance », in S. Greenblatt (éd.),
Representing the English Renaissance, Berkeley, University of California Press, 1988, pp. 65-
92. On peut aussi trouver une brève étude dans les études classiques de Gilbert Chinard,
L'exotisme américain dans la littérature française au xvie siècle, Paris, Hachette, 1911,
pp. 105-106.
17. C'est la deduction..., op. cit., fol. M (v).
18. Voir par exemple, Hans Staden, Nus, féroces et anthropophages, Paris, Le Seuil, [1837]
1990, p. 104.
484 M. WINTROUB HENRI M A ROUEN
noblesse de robe19. À l'accession de ce groupe à des rôles socialement
influents correspondent d'immenses efforts pour promouvoir des modes de
représentation et de perception culturellement distincts, afin de légitimer
leur nouveau rang au sein de la société20. Ces efforts peuvent être repérés,
par exemple, dans l'émergence et la prolifération ď œuvres ayant pour
thème la rhétorique, la grammaire, l'éloquence et la courtoisie ; ou encore,
dans la mise en scène d'une entrée royale.
Le rituel de l'entrée du roi peut être interprété comme l'expression,
manifestée par l'élite rouennaise des gens de robe, d'une redéfinition de
l'identité de la noblesse selon des termes conformes à ses propres valeurs
et idéaux. De cette manière, elle lie et par là-même stabilise son statut de
nouvelle élite aux valeurs apparemment immuables et transcendantes qui
définissent non seulement le sens que revêtent la royauté et l'ordre social,
mais aussi l'univers lui-même. L'itinéraire du roi, tel qu'il fut retracé dans
le récit de son entrée, fut organisé, en ce sens, comme un voyage allégorique
susceptible d'établir un rapprochement entre deux conceptions opposées de
la noblesse au XVIe siècle — celle, féodale, de la noblesse d'épée et celle
de la nouvelle noblesse urbaine de robe21.
Pour revenir une fois de plus à l'entrée de 1550, je reprendrai à nouveau
la narration à son début, à savoir au Brésil. Selon le chroniqueur, Henri II
s'enthousiasma de la bataille mise en scène par les Brésiliens22. Son plaisir
n'était pas seulement dû à la victoire des Français et de leurs alliés du
Nouveau Monde sur les Portugais, mais également au fait qu'il pouvait
s'identifier avec l'esprit martial si admirablement incarné par les sauvages
du Brésil ; car lui aussi était un guerrier. Comme le dit le seigneur de
Brantôme : le roi est « tout martial, [il] aime ardemment faire la guerre23 ».
À l'image de son roi, la vieille noblesse militaire française s'identifiait
également à ces idéaux, comme l'indique le succès que rencontrèrent à la
cour des œuvres comme Le roman de la rose et Amadis de Gaule24. Les
19. Bibliothèque municipale de Rouen [BMR], délibérations, A-16, fol. 78.
20. Ces mots et façons d'être qui remplirent de plus en plus la fonction symbolique que
jouait par le passé la force des armes est caractéristique de ce que Norbert Elias appelle le
« processus de civilisation » (The Civilizing Process: The History of Manners, New York,
Pantheon Books, 1978, par exemple, pp. 271, 280). Voir également Ullrich Langer, « A
Courtier's Problematic Defense: Ronsard' s "Responce aux injures" », Bibliothèque d'huma
nisme et Renaissance, 46, 1984, Genève, Droz, pp. 343-355.
21. Je n'identifie pas simplement la noblesse de robe à une position ou à un rang social,
mais à la possession d'un ensemble de dispositions, de valeurs et de capacités culturelles. Ce
point sera développé plus en détail par la suite.
22. C'est la deduction..., op. cit., fol. L (r).
23. Ces arguments sont développés plus en détails dans Michael Wintroub, « Civilizing
the Savage and Making a King: The Royal Entry Festival of Henri II (Rouen, 1550) », The
Sixteenth-Century Journal, XXIX-2, 1998, pp. 467-496. Sur ce point spécifique, voir Pierre
de Brantôme, Œuvres complètes du seigneur de Brantôme, t. 2, Vies des hommes illustres et
grands capitaines français, Paris, Foucault, 1822, p. 330.
24. Ibid., pp. 103-104, et Edouard Bourciez, qui décrit Amadis de Gaule comme le « bré
viaire, où la Cour de Henri II apprit à penser et à exprimer ses sentiments » (Les Mœurs Polies
et la Littérature de Cour sous Henri II, Genève, Slatkin Reprints, 1967, p. 63). Voir aussi
Arthur A. Tilley, The Literature of the French Renaissance, New York, Hafner, 1959, p. 162.
485 ROYAUTÉ FRANÇAISE LA
cannibales brésiliens amenés à Rouen pour l'entrée du roi excellaient préc
isément à incarner ces valeurs chevaleresques qu'exaltaient ces ouvrages
fameux. Comme l'explique le chroniqueur de l'entrée royale, leur habileté
et leur courage surpassaient même ceux des anciens héros de Troie dont
les Français étaient les descendants25. Cette opinion était partagée par
Montaigne qui, narrant sa rencontre avec quelques Brésiliens lors d'un
séjour à Rouen en 1562, soulignait que « leur guerre est toute noble et
généreuse, et a autant d'excuse et de beauté que cette maladie humaine en
peut recevoir : elle n'a autre fondement parmy eux que la seule jalousie de
la vertue26 ».
En dépit de ces jugements « positifs », ces êtres guerriers et sauvages
du Nouveau Monde étaient pourtant considérés depuis l'époque de leur
« découverte » à la fin du XVe siècle comme des barbares incultes et ignor
ants. Que tel soit le cas n'est peut-être pas surprenant ; ce qui l'est, néan
moins, c'est qu'au xvie siècle les Français se voyaient souvent décrits de la
même façon27. Ainsi, par exemple, en 1509, Claude de Seyssel affirmait en
termes tranchants que « les Italiens reputoyent iadis les François Barbares
tant en meurs, qu'en langage28 ». Castiglione affiche quelque temps plus
tard un point de vue similaire en disant que les Français « ne reconnaissent
que la noblesse des armes et considèrent tout le reste comme sans valeur ;
et qu'ils n'estiment par conséquent pas le monde des lettres mais l'abhorrent,
pensant que toute personne de lettres est indigne29 ». Quant à Érasme, il
affirme à son tour que :
Un enfant allemand peut facilement apprendre le français en quelques
mois presque inconsciemment tout en étant absorbé par d'autres activités.
[Et] s'il est possible d'apprendre avec une telle facilité une langue aussi
barbare et irrégulière que le français, où l'orthographe et la prononciation
diffèrent, qui a des sons durs et des accents qui s'inscrivent difficilement
dans le domaine de la parole humaine, alors à quel point devrait-on être
capable d'apprendre le grec et le latin ?30
25. C'est la deduction..., op. cit., fol. Kiii (v).
26. Michel de Montaigne, Essais, Genève, Slatkine, 1976, t. 1, p. 318.
27. BMR, Y. 28 décrit les Français comme étant « tout belliqueux et martiaulx », voir
fol. 14. Parmi les Français, les Normands étaient perçus comme particulièrement sauvages ;
cf. A. Pagden, The Fall of Natural Man, op. cit., pp. 15, 24 et 50 ; quant à leur réputation
de guerriers, voir G. A. Austin, Concepts of Secular Greatness in Normandy: ca. 1000-1150,
PhD, Los Angeles, University of California, 1977, particulièrement pp. 66-97.
28. Ferdinand Brunot, « Un Projet d'"enrichir, magnifier et publier" la langue française
en 1509 », Revue d'histoire littéraire de la France, 31, 1894, pp. 27-37 (spécialement p. 31).
29. Baldassarre Castiglione, The Book of the Courtier, New York, Anchor Books, 1959,
p. 67. Voir aussi André Chastel, Culture et demeures en France au xvie siècle, Paris, Julliard,
1989, pp. 19-20, et Anne Denis, Charles VIII et les Italiens : histoire et mythe, Genève, Droz,
1979, p. 110.
30. Desiderius Erasmus, « A Declaration on the Subject of Early Liberal Education for
Children », in E. Rummel (éd.), The Erasmus Reader, Toronto, University of Toronto Press,
1990, p. 86 (c'est nous qui soulignons).
486 M. WINTROUB HENRI II A ROUEN
Cette accusation de barbarie n'était cependant pas seulement le fait d'étran
gers, mais constituait une opinion que les savants français partageaient.
Ainsi, par exemple, Pierre-Robert Olivetan, dans la préface à sa traduction
de la Bible en langue vernaculaire, affirme que le français était tout juste
supérieur à un jargon barbare31. De son côté, le grand humaniste Guillaume
Budé, une des figures dominantes du Collège de France, en vient à se
lamenter que ses compatriotes pensent qu'ils sont « inaptes aux lettres,
contrairement aux italiens, dont le ciel et le sol ont permis même aux nourris
sons de pousser des gémissements de façon poétique et avec eloquence32 ».
En dépit de sa virulence, ou peut-être grâce à elle, l'accusation de
barbarie culturelle provoqua une forte réaction « nationaliste », parmi les
hommes de lettres en France33. Des personnalités telles que Tory, Dolet,
Lemaire de Belge, Estienne, Budé et du Bellay prirent dès lors à leur
compte la tâche de réformer, d'uniformiser et plus généralement de civiliser
l'orthographe, la grammaire, la ponctuation et l'usage de leur langue matern
elle. Dolet résume bien l'objet de cette mission :
Prendre ce mien labeur en gré, & s'il ne reforme totallement nostre
langue, pour le moyns pense, que c'est commencement, qui pourra parvenir
à fin telle, que les estrangiers ne nous appellerons plus Barbares34.
Les festivités de l'entrée d'Henri П à Rouen participaient de ce programme. Les
hommes qui le rédigèrent et l'organisèrent s'efforçaient, tout comme leurs
célèbres homologues de la cour, de réformer et de civiliser la France en
persuadant leur souverain de faire siens les idéaux de cette « nouvelle
érudition » avec laquelle ils s'identifiaient si étroitement. Ce souci de
persuasion commença dès qu'Henri II eut quitté le Brésil pour s'approcher
du vieux pont qui, par-dessus la Seine, menait à l'intérieur de Rouen.
31. Voir la préface de Pierre-Robert Olivetan, La Bible [...] translatez en Françoys...,
Neufchastel, 1535.
32. Samuel Kinser, « Temporal Change and Cultural Process in France », in A. Molho et
J. A. Tedeschi (éds), Renaissance Studies in Honor of Hans Baron, Dekalb, Northern Illinois
University Press, 1971, p. 748 ; Jacques de Beaune, Discours comme une langue vulgaire se
peult perpétuer, Lyon, 1548, adopte une attitude identique, fol. В iiij. Voir aussi Joseph
Burney Trapp, Essays on the Renaissance and Classical Tradition, Aldershot, Variorum, 1990,
particulièrement pp. 8-21. Sur la tentative de modeler le discours et les manières sur l'exemple
que constituent les Italiens, voir É. Bourciez, Les mœurs polies..., op. cit., pp. 268-299. Sur
la compétition culturelle entre Français et Italiens, se reporter à Franco Simone, The French
Renaissance, Medieval Tradition and Italian Influence in Shaping the Renaissance in France,
H. G. Hall (trad, par), Londres, Macmillan, 1969, particulièrement pp. 79-104.
33. Cinthia J. Brown, The Shaping of Histoiy and Poetiy in Late Medieval France. Propa
ganda and Artistic Expression in the Works of the Rhétoriqueurs, Birmingham, Summa
Publications, 1985, p. 153.
34. Estienne Dolet, La Manière de bien traduire d'une langue en aultre, Lyon, Estienne
Dolet, 1540, pp. 4-5. Pour des points de vue similaires, voir Joachim du Bellay, La Deffence
et illustration de la langue françoy se, fac-similé de l'édition originale de 1549, Genève, Droz,
1949 ; Thomas Sebillet, Art Poétique Françoys, Paris, E. Cornély, 1910, p. 16 ; Pierre Du
Val, Le Printemps de Madame Poesie chanté par les vrays amantz au Theatre de magnificense,
Lyon, 1551, fol. Dv-Dvi ; et Geoffroy Tory, Champ fleury, Paris, G. Tory et G. Gourmont,
1529, p. 3.
487