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La condition sociale des affranchis privés au Ier siècle après J.-C. - article ; n°5 ; vol.50, pg 1011-1043

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Annales. Histoire, Sciences Sociales - Année 1995 - Volume 50 - Numéro 5 - Pages 1011-1043
The Social Condition of Private Freedmen in the 1st century A.D. LOS. Under the High Roman Empire in Italy what place did freedmen occupy and in particular, the elite freedmen with respect to the hierarchy of ingénus (free-born citizens). This question has given rise to several models of which those of Veyne and Alfödi. Literary texts provide an indication of everyday life. Funeral inscrip- lions attest that the 1st century. A.D mixed marriages between freedmen and ingénus were not uncommon. On the tablets found at Pompei, the order of witnesses' names enables us to study precisely the prestige of certain freedmen and the limits of this prestige. After the 2nd century A.D this prestige as well as the influence of the freedmen most certainly declined.
33 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1995
Nombre de lectures 44
Langue Français
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Andrzej o
Xavier Chantry
La condition sociale des affranchis privés au Ier siècle après J.-
C.
In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 50e année, N. 5, 1995. pp. 1011-1043.
Abstract
The Social Condition of Private Freedmen in the 1st century A.D.
Under the High Roman Empire in Italy what place did freedmen occupy and in particular, the elite freedmen with respect to the
hierarchy of "ingénus" (free-born citizens). This question has given rise to several models of which those of Veyne and Alfödi.
Literary texts provide an indication of everyday life. Funeral inscrip- lions attest that the 1st century A.D. mixed marriages
between freedmen and "ingénus" were not uncommon. On the tablets found at Pompei, the order of witnesses' names enables
us to study precisely the prestige of certain freedmen and the limits of this prestige. After the 2nd century A.D. this prestige as
well as the influence of the freedmen most certainly declined.
Citer ce document / Cite this document :
Łoś Andrzej, Chantry Xavier. La condition sociale des affranchis privés au Ier siècle après J.-C. In: Annales. Histoire, Sciences
Sociales. 50e année, N. 5, 1995. pp. 1011-1043.
doi : 10.3406/ahess.1995.279416
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1995_num_50_5_279416LA CONDITION SOCIALE DES AFFRANCHIS PRIVES
AU 1er SI CLE APR J.-C
Andrzej
Arms écrit il une dizaine années que les grands affran
chis dans les hiérarchies municipales étaient plutôt côté de aristocratie
municipale au-dessous elle Selon lui la structure sociale du monde
romain se présentait davantage comme un continuum que comme une
hiérarchie La thèse du chercheur américain pas fait long feu2
Arms pourtant eu le mérite indubitable essayer de renouveler les
recherches sur les affranchis romains Le milieu des anciens esclaves comme
celui des ingénus était fort hiérarchisé On peut les représenter graphique
ment sous forme de deux pyramides dont les sommets sont occupés par les
élites Si on essayait de dessiner axe vertical de la hiérarchie sociale et de
situer nos deux pyramides sur celui-ci tout le monde admettrait que la
figure représentant les hommes de naissance libre doit se situer un niveau
considérablement plus élevé que celle qui représente les affranchis Mais il
serait beaucoup plus difficile de déterminer quel niveau de la première
pyramide on doit placer le sommet de la seconde On pourrait dire en sim
plifiant que tout le problème de la condition sociale des affranchis trouve
rait sa solution dans la réponse cette question
Le milieu de Trima Icion mythe et réalité
La place du citoyen romain dans la société dépendait de la dignitas
Celle-ci était déterminée par trois facteurs origine familiale et géogra-
exprime ici ma reconnaissance Jean Andreau qui depuis quelques années indul
gence de témoigner de intérêt pour mes recherches sur les affranchis et encouragé
écrire cet article Je tiens remercier aussi MM Kotula et Kolendo pour leurs précieuses
suggestions Les erreurs et les fautes qui subsistent ne relèvent bien entendu que de auteur
ARMS 1981 148
Voir par exemple la critique de ANDREAU 1985 375 ss
ion
Annales HSS septembre-octobre 1995 no pp 1011-1043 ANTIQUE ECONOMIE
phique le richesse et les mérites personnels3 En rapport étroit avec la digni-
tas se trouvaient le rang est-à-dire appartenance un ordre ordo qui
déterminait la possibilité de participer la vie politique et le statut Ceux-ci
étaient en quelque sorte les deux aspects de la dignitas Le rang réglait tous
les comportements du Romain dans la vie publique tandis que le statut se
manifestait dans sa vie privée La place où on asseyait au théâtre ou
table lors des repas officiels dépendait du rang le statut quant lui déci
dait du nombre de participants la cérémonie de salutatio du nombre de
gens présents aux cérémonies enterrement de la place occupée table
pendant les repas privés du statut matrimonial etc.4
être social des affranchis était compliqué Il est pas possible de le
définir en se servant de la notion Ordo parce on réserve généralement
ce terme aux sénateurs et chevaliers éventuellement aussi aux décurions
toutefois certains ouvrages font remarquer que pour les Romains Vordo
avait plusieurs sens5 Qui plus est on peut trouver dans les sources des
exemples emploi de expression ordo libertinorum pour désigner tous les
affranchis6 Il est certain que compris dans ce sens le terme àOrdo plus
rien de commun avec la dignitas Il en va par contre tout autrement pour
expression ordo augustalium également attestée par les sources7 Les
augustales représentaient élite des anciens esclaves En signe de reconnais
sance pour leur générosité il était pas rare que on attribue diverses sortes
de privilèges tels que le droit occuper une place honneur au théâtre ou
amphithéâtre bisellium) les marques extérieures du décurionat orna
menta decurionalia) ou le droit de construire un tombeau sur un terrain
appartenant la cité Ces privilèges élevaient les augustales dans la vie
publique non seulement au-dessus des affranchis moyens mais aussi au-
dessus des plébéiens ingénus8
NicoLET 1984 15 ss
Cf GARNSEY SALLER 1987 121 ss
NICOLET 1984 passim
TLL 961 23-24
1892 120 CIL 4760
Voir VEYNE 1961 229 ANDREAU 1974 204 ss DUTHOY 1974
ARMS 1981 pp 121-148 La prééminence sociale des augustales est attestée une
manière convaincante par le témoignage une tablette Herculanum ARRANGIO Ruiz
PUGLIESE CARATELLI Tabulae Herculanenses La Parola del passato 1955 pp 460-466
sur ce document voir aussi ARRANGIO-RUIZ Lo status di Venidio Ennico ercolanese
dans Droits de antiquité et sociologie juridique Mélanges Lévy-Bruhl Paris 1953 pp 9-24
Il découle du texte du document un Venidius Ennychus été accusé par un magistrat
municipal de ne pas avoir le ius honorum proposé son adversaire de
choisir un disceptator arbitre parmi les dix décurions et augustales il lui présentait Le dis-
ceptator attesterait que se Ennychus honoris ius emere La solution de la controverse sug
gérée par accusé prouve que les augustales étaient considérées avec les décurions comme les
plus dignes de confiance parmi les citoyens Herculanum Aussi une inscription CIL 1881
de Misene et non de Pouzzoles prouve-t-elle que les augustales occupaient dans la société
municipale une position bien plus élevée que la plupart des ingénus Nous apprenons du texte
de inscription un curator augustalium Licinius Primitivus distribua une somme argent
parmi les citoyens de Misene Il accorda 12 sesterces aux decuriones aux augustales aux
ingenui et veterani et aux mun cipes Le schéma de la distribution montre clairement que les
augustales jouissaient de plus grand prestige que la majorité des citoyens de naissance libre de
Misene
1012 LA CONDITION SOCIALE DES AFFRANCHIS
Le statut était une catégorie moins précise que le rang et par conséquent
plus difficile définir Comme nous avons déjà rappelé est dans la vie
privée il se manifestait Il était beaucoup plus que le rang déterminé par
la situation financière la richesse était une condition suffisante pour avoir
beaucoup de clients mais en soi elle octroyait aucun droit exercer une
charge publique Les recherches sur le statut des affranchis se heurtent de
sérieux obstacles La difficulté majeure réside dans le manque informa
tions sur des cérémonies de la vie privée des anciens esclaves telles que les
salutationes présentées par des clients des patrons ayant le statut affran
chis ou les pompes funéraires des libertini On trouve la seule allusion la
cérémonie de funérailles des anciens esclaves dans la Cena Trimalchionis Le
maître du banquet avoué aux convives il désirait avoir des obsèques
grandioses ego gloriosus volo afferri ut totus mihi populus bene imprecetur9
Les mots totus populus suggèrent que Trimalcion espérait que de nombreux
habitants de la ville où il vivait participeraient son enterrement Les fastes
du convoi funéraire prouveraient sans nul doute que le défunt jouissait un
grand respect Mais outre le nombre de participants la position que ceux-ci
occupaient dans la société comptait aussi Il était donc pas indifférent pour
Trimalcion de savoir si dans son futur convoi funèbre il aurait presque
que des affranchis comme son banquet ou si un plus large éventail de la
société locale serait représenté Ainsi il est difficile de donner une réponse
univoque nos questions sur la base de la lecture de la Cena Trimalchionis
Pour Veyne il est impossible de comprendre la situation des affranchis
romains sans se plonger dans le monde préindustriel le monde des statuts
des catégories juridiques précisément définis des liens personnels et des
valeurs aristocratiques semblables ceux qui prévalaient sous Ancien
Régime Ceci ne suffit cependant pas pour embrasser la problématique de la
condition sociale des ex-servi de la Rome antique il existait en effet sous
les monarchies de Europe moderne aucune catégorie sociale comparable
aux affranchis Les libertini étaient beaucoup plus exotiques que les bour
geois gentilshommes et contrairement aux nouveaux riches sous Ancien
Régime ils ne purent jamais intégrer dans la bonne société 10 Dans
éventail de rôles que la société romaine offrait jouer Trimalcion en
avait trouvé aucun qui lui convienne Selon Veyne le ty îï en mon
trant le vide dans lequel les riches affranchis romains se trouvaient montre
la réalité de époque Il ainsi considéré cette uvre comme un excellent
document histoire
Dupont ne partage pas cette opinion son avis la lecture du texte de
Pétrone nous introduit dans le monde de la fiction littéraire Il essayé de
prouver que le Satyricon est pas un reflet fidèle du monde de son auteur
mais une représentation un monde irréel et imaginaire Il constitue une
partie de histoire de ce genre littéraire et philosophique dont le sujet est le
banquet Selon Dupont les affranchis aspiraient participer un banquet
platonique mais ils étaient pas en mesure de réaliser ce rêve En effet ils
Petr Sat 78
10 VEYNE 1961 pp 236-247
11 Ibid. 213
1013 ANTIQUE CONOMIE
ne savaient pas comment il convient de boire ils arrivaient pas aimer ils
avaient aucune idée de la forme que doit recouvrir une discussion Ils ne
participaient donc une parodie de banquet Bref ils avaient besoin un
maître12
interprétation de Dupont est très séduisante ce qui ne signifie pas
elle soit convaincante Son opinion sur la valeur documentaire de la Cena
Trimalchionis suscite des doutes sérieux Le scepticisme général en cette
matière ne empêche pas de croire que Pétrone en se moquant de igno
rance et du primitivisme de Trimalcion et de ses compagnons caractérisé
avec propos le niveau intellectuel du milieu des riches affranchis Toute
fois de nombreux ex-esclaves exer aient des professions que nous appelons
hui libérales et même les sénateurs les plus haut placés ne rougis
saient pas avoir été les élèves de affranchi Epictète De même son statut
affranchi pas empêché Remmius Palem être considéré comme un
des plus grands grammairiens de son temps13
La Cena Trimalchionis avait un caractère satirique univoque Le rapport
entre image du milieu des riches affranchis présenté dans cette uvre et la
réalité est semblable celui une personne face son reflet dans un miroir
déformant Le texte de Pétrone était une caricature par excellence du
monde des nouveaux riches origine servile dessinée par un représentant
de la bonne société Or ce est pas facile de déduire la réalité unique
ment sur la base une caricature Il ne faut pas perdre de vue cette vérité
on interprète la Cena Trimalchionis Nous ne sommes par
conséquent pas en mesure de deviner ce que Trimalcion entendait par totus
populus agissait-il de tous les citoyens de Trimalchiopolis de la plèbe ou
des affranchis et des esclaves
Posons maintenant la question fondamentale est-ce que les convives des
banquets offerts par des affranchis étaient uniquement anciens esclaves
comme était le cas au banquet de Trimalcion Pour Andreau il ne fait
aucun doute que les sénateurs et les chevaliers ne asseyaient pas table en
compagnie affranchis Mais il est pas sûr que les notables municipaux
se soient comportés de la même manière Aussi cet auteur conclut-il avec
prudence que leur conduite variait dans certaines cités les préjugés envers
les ex-servi pouvaient être très marqués tandis que dans autres la situa
tion pouvait être tout fait opposée15 Duff affirme que le rejet des
affranchis était nettement plus fort Rome que dans les cités Italie et de
provinces16 Mais il se peut que certains aristocrates romains aient pas tou
jours refusé la compagnie des libertini Pour appuyer cette hypothèse on
voit dans un fragment du ty îï Trimalcion enorgueillir des liens
ïhospitium qui unissent une personnalité importante qui vient même
12 DUPONT Le plaisir et la loi Paris Fran ois Maspéro 1977 passim et notamment
pp 91-151
13 SU TONE De gramm 23 Voir aussi KOLENDO léments courants et exceptionnels de
la carrière un affranchi le grammairien Remmius Palem Index 13 pp 177-187
14 Cf ARMS 1981 97 ss
15 ANDREAU 1989 206
16 DUFF 1928 69 ss
1014 LA CONDITION SOCIALE DES AFFRANCHIS
peut-être de ordre sénatorial17 On ne peut évidemment pas exclure que
Pétrone ait ici cherché obtenir un quelconque effet comique qui ne nous
apparaît pas très clairement
En tout cas il semble que les Romains bien nés aient fréquenté que
rarement les maisons des affranchis Il est tout fait certain que la grande
majorité des aristocrates romains osaient même pas envisager la possibilité
de nouer des contacts étroits avec des affranchis mis part bien sûr les
leurs Mais toute règle peut avoir des exceptions
est avec moins de certitude on peut se prononcer sur attitude
envers les affranchis des ingénus appartenant pas au milieu aristocratique
La lecture des poésies de Martial et Juvenal donnent impression que les
citoyens romains moyens de naissance libre étaient encore moins favorables
aux affranchis que les sénateurs et les chevaliers18 En effet les succès
sociaux des affranchis inquiétaient pas les aristocrates pour qui ils ne
représentaient aucune concurrence un affranchi ne pouvait de toute fa on
pas devenir sénateur Et les cas affranchis élevés la dignité de chevalier
étaient très rares attitude des aristocrates égard des affranchis était un
mélange de condescendance et de protection19 La carrière des anciens
esclaves ne les intéressait pas et ne les dérangeait pas Mais il en allait tout
autrement du respect par les affranchis de leurs obligations vis-à-vis de leurs
patrons aristocratiques Là les intérêts de ces derniers entraient en jeu
Andreau parfaitement cerné le problème en écrivant que était le liber-
tus et non le libertinus qui inquiétait les sénateurs et les chevaliers20
Le comportement des plébéiens ingénus envers les affranchis résultait de
facteurs fort divers Pour eux les anciens esclaves étaient de dangereux
rivaux Il ne agissait pas du tout de rivalité sur le plan économique Par
contre les deux groupes cherchaient arracher les faveurs des notables
Martial et peut-être aussi Juvenal étaient clients aristocrates dont les
faveurs étaient aussi briguées par des affranchis La compétition entre les
clients ingénus et les anciens esclaves pour se concilier les grâces de riches
sénateurs et chevaliers se terminait souvent par le succès de ces derniers21
Les poètes que nous avons cités ne firent pas carrière Rome Les
démarches ils entreprirent auprès de patrons puissants ne portèrent pas
leurs fruits est pourquoi ils apaisèrent leurs ranc urs par des poèmes
17 Petr Sat 77 Voir aussi VEYNE 1961 242 Trimalcion nomme cette personne Scau-
rus Parmi les porteurs du surnom Scaurus on trouve de nombreux sénateurs voir KAJANTO
1965 242
18 Voir MARACHE La revendication sociale chez Martial et Juvenal Rivista di
cultura classica medioevale 1961) pp 62-65 RARD Juvenal et la réalité contempo
raine Paris Les Belles Lettres 1976 chap GARRIDO-HORY Martial et esclavage
Annales littéraires Besan on 255 Paris 1981 pp 176-179 190 id. Enrichissement et affran
chis privés chez Martial pratiques et portrait xn colloque du GIREA Lecce 19-24 sep
tembre 1983 Index 13 1985) pp 223-271 CLOUD The Client-Patron Relationship
Emblem and Reality in Jhuvenalis First Book dans PAS pp 205-218 mis en doute la valeur
du témoignage de Juvenal Selon lui ce poète était moins réaliste que Martial Pour atteindre
des effets satiriques et moralisants Juvenal créait un monde plein de fiction Cloud conclut
que ses poèmes sont une most unreliable source for social history 216)
19 Cf ANDREAU 1989 211
20 Ibid. 210 ss
21 Sur ce problème voir ci-dessous 1030 ss
1015 ANTIQUE ECONOMIE
dans lesquels ils en prenaient aux riches autant leurs clients plus fortu
nés Martial et Juvenal ramassaient les miettes ailleurs parfois fort belles
qui tombaient de la table des maîtres Tous les plébéiens romains eurent
pas cette chance Dès lors ces malheureux ne considéraient-ils pas eux aussi
les libertini de haut Et on peut se demander ils auraient pas dédaigné
une invitation un banquet fastueux organisé par quelque affranchi riche et
influent Et attitude des plébéiens libres était-elle la même hors de Rome
que dans la capitale de Empire
Il serait vain de chercher la réponse ces questions dans les sources litté
raires Les inscriptions sont par contre plus utiles mais les informations qui
apparaissent sont malheureusement trop imprécises et incomplètes pour
on puisse sur leur base se risquer donner une réponse univoque aux
problèmes posés En partant des témoignages on peut par exemple essayer
examiner attitude des plébéiens ingénus vis-à-vis du mariage avec des
affranchis toutes les époques la politique des mariages fortement
dépendu des rapports sociaux dominants22 Dès lors si aversion des plé
béiens ingénus envers les affranchis était très forte leurs mariages avec
anciens esclaves devaient être extrêmement rares Or le témoignage des
inscriptions ne va pas tout fait dans ce sens
Dans les inscriptions de la ville de Rome Weaver trouvé 700
couples dont au moins un des conjoints était un affranchi analyse du sta
tut socio-juridique des conjoints anciens esclaves amené la conclusion
environ 15 des affranchis privés avaient pour épouse une ingénue Et
selon ses calculs la proportion hommes de naissance libre maris de femmes
affranchies était nettement plus élevée et atteignait 38 23 Weaver
considère que la différence résultait une attitude beaucoup plus libérale
que opinion publique vis-à-vis des mariages entre ingenui et libertinae
entre libertini et ingenuae24 Si donc Rome même les mariages entre
affranchis et individus nés libres avaient pas un caractère exceptionnel il
nous est permis de croire fortiori ils étaient pas très rares non plus
en dehors de la capitale de Empire Mais qui étaient ces affranchis qui
contractaient mariage avec des ingénus et qui ces ingénus
La lex lidia ae maritandis ordinibus de 18 apr J.-C interdisait aux
membres de familles sénatoriales épouser une affranchie25 Soulignons
au passage que la promulgation une telle loi tend prouver existence de
ce type de mariages au moins aux années antérieures la législation
Auguste bien ils fussent sans doute rares ailleurs la lex Julia auto
risait les ingenui/ae autres que ceux appartenant ordre sénatorial
contracter mariages avec des libertinae/i Donc en théorie les affranchis et
surtout les affranchies pouvaient avoir pour conjoint une personne apparte
nant une famille équestre En pratique il ne devait avoir un petit
nombre de mariages de ce type Il semble aussi que dans la majorité des cas
où ils se produisaient mais pas toujours les conjoints ingénus affranchis
22 Voir PSF passim
23 WEAVER 1972 pp 188-193
24 Ibid. 210
25 XXXIII 23 et 44 Cf FABRE 1981 pp 184-186
1016 LA CONDITION SOCIALE DES AFFRANCHIS
étaient eux-mêmes issus de familles où un des parents avait eu lui-même un
passé servile Pour les libertini/ae un mariage avec des ingenuae/i même des
cendant esclaves était toujours un succès social Il est donc vraisemblable
que surtout des affranchis riches et influents parvenaient
Les sources confirment cette supposition Weaver démontré
Rome les affranchis impénaux qui représentaient élite des anciens esclaves
contractaient mariage avec des ingenuae plus de quatre fois plus souvent que les
affranchis privés26 Cela invite la conclusion que la majorité des libertini privés
épousant les femmes de naissance libre appartenait élite des anciens esclaves
Les rares exemples de Pompei semblent apporter eux aussi des arguments en
faveur de cette hypothèse parmi les quatre affranchis ayant pour épouse une
femme ingénue ou vraisemblablement ingénue on en trouve aucun qui ne
puisse se compter au moins dans le groupe des individus de fortune moyenne
Ainsi Ceius Serapio époux Helvia f. était un riche banquier27
Terentius Primus pouvait avoir le même métier Sa femme appelait Vinullia
Maxima28 Popidius Ampliatus père un decuri faisait partie des affran
chis les plus influents Il est marié avec Corelia Celsa29 Istacidius Helenus
membre du collège pagani pagi Augusti Felicis suburbani enterré dans un
tombeau monumental du cimetière de la Porte Herculanum se distinguait
aussi par sa richesse30 Sa femme appelait Mesonia Satulla31
Enfin citons un exemple très instructif de Vibo Lucanie) celui de
Laberius Optatus un affranchi qui avant sa mort âge de 22 ans avait
réussi obtenir les ornamenta censoria est-à-dire les signes extérieurs de la
dignité de quinquennalis Il est évident que Laberius Optatus malgré son
très jeune âge appartenait élite des anciens esclaves de sa ville Il est
marié avec une femme ingénue Clutoria Quarta34
Par contre nous ne sommes malheureusement pas en mesure de dire
grand-chose des affranchies mariées des ingénus Nous pouvons seulement
supposer que les ingenui qui épousaient des libertinae étaient souvent guidés
plutôt par leurs sentiments que par la position sociale de leurs futures
partenaires
La proportion relativement élevée de femmes ingénues parmi les
épouses affranchis notés dans les inscriptions de la ville de Rome rappe
lons que selon les calculs de Weaver cette proportion atteint 15 pour les
affranchis privés montre que même dans la capitale de Empire tous les
ingenui avaient pas envers les anciens esclaves une attitude aussi dédai-
26 WEAVER 1972 pp 188-193
27 AMBROSIO DE CARO 1983 OS ANDREAU 1974 118 ss
28 CIL 1051
29 848 Sur la carrière de cet affranchi voir JONGMAN 1988 260 ss
30 CIL 1027-1028 Voir aussi KOCKEL 1983 98 ss
31 1027 Sur les augustales Ostie ayant pour épouse une femme ingénue voir
ARMS 1981 134
32 CIL 60
33 Les duumvirs quinquénaux de Vibo portaient le titre de quinquennalis censoria potestate
voir MOMMSEN dans CIL On trouve une allusion attribution des ornamenta censo
ria dans une autre inscription de Vibo CIL 52) mais le texte est très lacunaire en effet on
ignore qui re honneur
34 Cf les remarques de MORABITO tude de stratégies serviles dans PSF 444 ss
1017 ECONOMIE ANTIQUE
gneuse que Martial et Juvenal En dehors de Rome le mépris pour les liber
tini était peut-être encore plus faible Les exemples pompéiens adoption
de membres de familles aristocratiques par des affranchis peuvent nous ser
vir de base pour tirer cette conclusion35 Une semblable situation aurait été
impossible il avait eu dans aristocratie locale de forts préjugés contre les
anciens esclaves La puissance de argent diminua au moins dans les cités
italiennes aversion des notables pour les affranchis Si les descendants de
quelques bonnes familles qui perdaient leur influence mesure ils
appauvrissaient hésitaient pas entrer par adoption dans les familles des
affranchis ils devaient être autant plus enclins accepter les invitations
aux banquets offerts par anciens esclaves
Pourtant les ingénus ne pouvaient en aucun cas être présents au banquet
de Trimalcion et les raisons de leur absence ne venaient pas de leur attitude
égard des anciens esclaves Elles provenaient plutôt de la convention
adoptée par Pétrone Si le banquet de Trimalcion avait été honoré de la pré
sence de quelques citoyens respectables de la ville où il eut lieu cela aurait
signifié soit que ceux-ci étaient aussi vulgaires que le maître du banquet
et ses compagnons soit ils avaient pas une once de dignité Par
conséquent Pétrone aurait écrit au lieu une satire des affranchis une
satire de la société municipale Il est donc vraisemblable au moins
quelques notables de la ville de Trimalcion auraient pas dédaigné invita
tion un affranchi table ils auraient certainement occupé des places
honneur Aucun libertinus aurait pu avoir mieux Dans esprit un aris
tocrate même affranchi le plus riche était un parvenu qui en vérité
était parvenu rien la promotion était possible que pour celui qui avait
trouvé le chemin de la curie36 Trimalcion devait effacer même devant le
decuri le plus modeste qui aurait pu accepter son invitation sans jamais le
reconnaître pour un égal
Non seulement les riches affranchis mais aussi la grande majorité des
plébéiens ingénus ne pouvaient trouver le chemin de la curie Trimalcion
reconnaissait-il aussi leur primauté Il est plutôt probable il se compor
tait comme celui dont Horace se moque le propriétaire de mille iugera sur
Vager Falernus qui malgré son statut affranchi plastronnait au théâtre aux
places réservées aux chevaliers37 La supériorité de Trimalcion dans la vie
publique était ailleurs officiellement reconnue et garantie par sa fonction
augustalis38 Dans la vie privée il pouvait vraisemblablement se permettre
asseoir quelques ingenui invités son banquet des places moins hono
rables La Cena Tr malchionis montre la réalité sociale de époque julio-
claudienne de manière fort déformée La répartition sociale des participants
au banquet était sans doute plus variée il ne semble ressortir du texte de
Pétrone Toutefois il est difficile de trouver dans le texte du Banquet des
arguments en faveur de cette hypothèse
35 ANDREAU 1973 pp 222-225 1992 289 ss
36 est une allusion la phrase de VEYNE 1961 240 ce prétendu parvenu est
arrivé rien pas même la curie de sa cité
37 Hor Epod.
38 Sur les faveurs officielles accordées aux augustales voir VEYNE 1961 241 ss et
DuTHOY 1974
1018 LA CONDITION SOCIALE DES AFFRANCHIS
Le témoignage de Cena Trimalchionis est complété une certaine
manière par les quittances du célèbre banquier pompéien Caecilius
lucundus analyse profonde de archive amené Andreau la conclu
sion que les listes des témoins des transactions réalisées par le banquier
reflétaient ordre social39 Soulignons il prouvé de fa on convaincante
que dans la société pompéienne ceux qui jouissaient du plus grand prestige
étaient les notables municipaux Selon Andreau les ingénus appartenant
des familles qui étaient pas représentées dans ordo decurionum étaient
généralement mieux placés sur les listes des témoins que les affranchis40
Les conclusions auxquelles il parvient sont en principe légitimes mais
certaines entre elles demandent être un peu nuancées Nous prendrons
comme point de départ de notre analyse la liste de tous les témoins attestés
dans les quittances du banquier dressée par Jongman41 Ce dernier
quant lui partagé ceux-ci en quatre catégories decuriones ingenui
incerti et liberti Hormis les décurions le seul critère de qualification de ces
catégories particulières était la valeur sociale du surnom des témoins
Beaucoup de propositions de Jongman posent ici problème Nous ne
comprenons pas par exemple sur quelle base il estimé que des cognomina
tels que Aper Celer Firmus Maximus Saturnins ou Valens avaient une
coloration sociale incertaine ou franchement servile les témoignages épi-
graphiques de Pompei ainsi que autres cités italiennes prouvent unanime
ment que la grande majorité des porteurs de ces surnoms étaient des
ingénus42
Parmi les témoins des transactions effectuées par Caecilius lucundus
on peut distinguer 301 individus43 Les affranchis dominent 201 668
Figurent encore sur la liste 33 incerti 110) 19 notables municipaux
63 ) et 48 plébéiens ingénus 159 )44 Les membres de la classe diri
geante locale figurent le plus souvent en tête des listes des témoins Dans
une quittance pourtant deux affranchis figurent avant un magistrat45 Nous
39 ANDREAU 1974 pp 170-176 191-221
40 Ibid
41 JONGMAN 1988 pp 224-273
42 Voir KAJANTO 1965 pp 213 247-248 258 275-276 325 CASTREN 1985 pp 249
252 261 et DuTHOY 1989 tab
43 ai ajouté la liste de témoins établie par Jongman quelques noms que celui-ci
omis Nu ]misius Scamander 111 Su[... Soter ... Fuscus 35 ... Epictetus
Menand 104 er ... umanius 15 ...]rius Eros Nymphodotus 65 ... Gratus 73 110 ... Onesimus ... callius Hege 17 ... ... 132 Proculus ...
46 ...]lius Hyginus 28 et ...jsius h)ronimus 114 Ils identifient quasi certaine
ment avec les Fabius Proculus Nerius Hyginus et Messius Phronimus présents
comme témoins dans autres quittances de Caecilius lucundus Ma liste ne comprend pas
non plus les témoins dont le surnom est illisible car on ne peut dès lors pas déduire le statut
juridique de leurs porteurs ai omis enfin des témoins qui étaient clients débiteurs du ban
quier Ils figuraient très souvent la fin des listes de témoins Dans ces cas ultime position
avait rien voir avec un prestige social bas voir ANDREAU 1974 290
44 Comme Jongman ai attribué des témoins des groupes particuliers avant tout sur
base de la coloration sociale de leurs surnoms
45 Il agit de Licinius Romanus 87 Selon CASTREN 1983 182 118 il était le
père de son homonyme un candidat édilité Le chercheur finnois ne le considère pas comme
membre de la classe dirigeante de la cité Pourtant MOURITSEN 1988 210 455
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