La corruption politico-administrative : émergence, constitution et éclatement d'un champ d'étude ; n°4 ; vol.9, pg 333-354

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Déviance et société - Année 1985 - Volume 9 - Numéro 4 - Pages 333-354
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Publié le 01 janvier 1985
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Fernando Acosta
La corruption politico-administrative : émergence, constitution et
éclatement d'un champ d'étude
In: Déviance et société. 1985 - Vol. 9 - N°4. pp. 333-354.
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Acosta Fernando. La corruption politico-administrative : émergence, constitution et éclatement d'un champ d'étude. In: Déviance
et société. 1985 - Vol. 9 - N°4. pp. 333-354.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ds_0378-7931_1985_num_9_4_1455Déviance et Société, 1985, Vol. 9, No 4, pp. 333-354
Actualités bibliographiques:
LA CORRUPTION POLITICO-ADMINISTRATIVE:
ÉMERGENCE, CONSTITUTION
ET ÉCLATEMENT D'UN CHAMP D'ÉTUDES
F.ACOSTA*
La science politique contemporaine — note Padiôleau (1975 : 33) —
ne parle plus de corruption dans son acception classique, c'est-à-dire la
décomposition d'un régime politique. Ce sens, qui vient des oeuvres de
Platon et d'Aristote et qui a été repris, entre autres, par Machiavel,
Montesquieu, Rousseau, Proudhon et Weber, ne subsiste plus de nos jours
que dans de très rares écrits 1. Aujourd'hui, le terme corruption fait plutôt
référence à un rapport d'échange de faveurs, dans le sens le plus large du
mot. Échange de faveurs, bien entendu, entre au moins deux individus dont
l'un détient des responsabilités d'ordre public en raison de son apparte
nance au personnel de l'Etat 2.
Le passage du sens classique au sens moderne du terme a du même
coup transformé un champ d'études vraisemblablement délaissé en champ
de bataille de différentes définitions, conceptions, modèles d'analyse, théor
ies et, bien sûr, en lieu de querelles idéologiques le plus souvent courtoises.
Malgré la diversité d'affiliations disciplinaires qui caractérise les centaines
voire les milliers de titres qui portent sur ce thème, il nous apparaît possible
de les regrouper à l'intérieur d'une unité bibliographique que nous identi
fions sous l'appellation de littérature sur la corruption politico-administrat
ive.
L'examen schématique de cette littérature que nous proposons ici
vise, d'abord, à identifier et à analyser critiquement les étapes fondament
ales de l'évolution de l'étude de la corruption politico-administrative à tra
vers un considérable effort de recherche mené surtout à l'intérieur de la
science politique et de la sociologie américaines 3. Dans la deuxième partie
du texte, nous poserons un certain nombre de jalons qui devront permettre
d'évaluer la contribution de la criminologie d'allégeance sociologique à ce
même effort.
* Université d'Ottawa
333 I. Les pionniers, les savants et les autres
1. Une manière respectueuse et civilisée de faire des affaires
Apparemment tout le monde sait ce que corruption veut dire — c'est
la conclusion qui semble s'imposer lorsqu'on constate que beaucoup
d'auteurs, sans doute éblouis par le caractère indéniablement évocateur du
terme, ne prennent même pas la peine de problématiser sa définition, tandis
que d'autres, tourmentés par l'idée de lui en trouver une, le définissent de
différentes manières. En ce qui concerne ces derniers, on constate facil
ement que l'inflation défïnitionnelle a pris des proportions tellement import
antes que toute tentative de classification en cette matière est vouée en par
tant à l'échec. Les définitions suivantes, prises au hasard dans un certain
nombre de textes — certains classiques, d'autres plus récents — de ce
champ d'études, donne un aperçu de l'étendue de ce problème.
i. Rogow et Lasswell (1966 : 132/133) : un acte de corruption trahit la
responsabilité envers un système d'ordre public ou civique^ est incompatible
avec un tel système et risque de le détruire 4.
ii. Nye (1967 : 416) : la corruption est un comportement contraire aux
devoirs statutaires liés à une fonction publique (de nature élective ou autre)
en vue d'obtenir... un gain personnel ou améliorer une position sociale ; ou
qui viole les règles qui interdisent l'exercice de certaines formes d'influence
qui visent l'obtention d'avantages personnels 5.
iii. Rose-Ackerman (1978 : 1/2) : la corruption est l'utilisation de méca
nismes illégaux du marché, dans des décisions concernant l'affectation des
fonds publics, rejetée par le système politique démocratique 6.
iv. Sherman (1978 : 130) : la corruption est l'utilisation du pouvoir orga-
nisationnel pour l'obtention d'avantages personnels 7.
v. Benson (1978 : xiii) : corruption est toute utilisation illégale ou non
éthique de l'autorité gouvernementale en vue d'obtenir des gains personnels
ou politiques.
Ce mince échantillon de définitions de la corruption politico-administ
rative illustre sans doute la diversité de points de vue qui règne dans ce
champ d'études. Illégale (Nye, Rose-Ackerman et Benson), déviante (Nye),
non-éthique (Benson), manifestation d'opportunisme (Sherman), ou
même... subversive (Rogow et Lasswell), la corruption peut en outre être
envisagée tant du côté du corrompu que de celui du corrupteur. Pour le
premier, elle peut être source d'avantages matériels, politiques ou sociaux ;
pour le deuxième, elle s'avère le moyen d'obtenir une faveur, une «res
source rare» (scarce resource) ou encore un avantage (sous forme d'une
décision) qu'il n'aurait pas pu se procurer autrement. Le seul élément qui
semble faire l'unanimité parmi les auteurs cités c'est le fait que le corrompu
est une personne investie d'une fonction publique, ce qui n'est pas à propre
ment dire une grande constatation.
334 La solution classique à ce genre d'impasse consiste, comme on le sait,
à faire appel à l'ordre rassurant des classifications dites didactiques 8. L'util
ité de ces classifications demeure néanmoins sérieusement compromise car,
tout compte fait, elles ne réussissent à classer qu'un nombre restreint de
définitions dans un domaine où les tentatives en ce sens se comptent par
centaines.
Le nominalisme que cache cette vaste et inutile recherche de la bonne
définition de corruption — qui d'ailleurs n'est pas sans rappeler la quête
d'une « bonne définition de crime » 9 — a sans doute été illustré d'une
manière fort savoureuse par l'opinion d'un homme d'affaires de New
Delhi, personnage du roman de Prawer Ihabvala 10, qui tranche dans les
termes suivants les controverses en cette matière :
Pot de vin et corruption! Ce sont des mots étrangers, et les idées qu'ils
recèlent sont également étrangères. En Inde... personne ne connaît ces mots.
Donner des cadeaux et des pourboires aux fonctionnaires du gouvernement
est une forme de courtoisie indispensable, une manière respectueuse et civili
sée de faire des affaires (p. 721).
2. D'une chaire à l'autre : les étapes de la recherche sur la corruption poli
tico-administrative
L'évolution de la recherche (nord-américaine) sur la pol
itico-administrative s'inscrit dans une trajectoire à deux mouvements dis
tincts, chacun d'eux porteur d'une prétention particulière. Le premier mou
vement — le courant moraliste — dominera la littérature américaine sur ce
thème pendant les quarante premières années de ce siècle. Le deuxième —
le courant révisionniste — , dont les premières manifestations datent de la
deuxième moitié des années cinquante, ne deviendra véritablement hégémon
ique qu'au cours de la décennie suivante. Entre les deux, en divisant les
eaux, pas plus qu'une dizaine de pages de l'oeuvre principale de l'un des
bâtisseurs du modèle fonctionnaliste : Robert Merton. Peut-on y voir la
condition de possibilité du passage d'un mouvement à l'autre? A coup sûr,
mais de là à dire que Merton lui-même en était tout à fait conscient c'est
toute une autre histoire.
2.1 Les chasseurs de scandales
Dans son sens littéral, le mot composé muck-rake veut dire racloir à
boue, râteau à fumier, mais depuis le début du siècle on a fondu ces deux
éléments pour en faire un seul mot — muckrake — qui désigne le fait de
dévoiler des scandales. On attribue la paternité du terme au premier grand
muckraker de la littérature américaine, le journaliste Lincoln Steffens,
auteur d'un violent réquisitoire contre la présence de la corruption dans la
vie américaine intitulé The Shame of the Cities (Steffens, 1904). Animé par
un profond sentiment de réforme de la société de son temps u, Steffens a
écrit une série d'articles de journaux (postérieurement réunis dans le
volume de 1904), où il s'attaque aux patrons (bosses) des machines politi-
335 12 et à quelques grands potentats du monde des ques {political machines)
affaires aux États-Unis 13.
Les écrits de Steffens, au fond hautement apologétiques des fonde
ments du système social et économique américain, constituent les bases
d'une approche essentiellement moraliste, dans le débat sur la corruption,
qui a connu à son époque, et qui connaît encore aujourd'hui, de nombreux
partisans u. Au ton dénonciateur qui imprègne d'une façon marquée les
textes les plus représentatifs de ce courant, suit inévitablement l'élan prédi
cateur qui indique les voies à suivre pour « tuer le mal à la racine » ou tout
au moins arrêter « sa propagation alarmante ». A ce titre, la liste de remèdes
est d'ailleurs fort impressionnante : de l'augmentation du niveau d'éduca
tion de la population à l'accroissement des mesures punitives, en passant
par l'éducation religieuse et même la libération d'un pays du joug colonial,
pratiquement toutes les solutions ont été envisagées 15. Faut-il rappeler que
certaines de ces panacées avaient déjà été proposées, à maintes reprises, par
les éternels croisés des luttes contre le crime, le racisme, la pauvreté... et
nous en passons?
2.2 Le bon côté de la machine
Quoi qu'il en soit, il faut bien admettre que derrière cette vision
eschatologique de la corruption se cachait une importante quantité de
matériel empirique brut, concernant différents secteurs de la vie sociale,
politique et économique des États-Unis, désormais à la portée des milieux
académiques de ce pays. C'est sans doute ce qu'a compris Robert Merton,
dès la fin des années quarante, lorsqu'il consacrera quelques pages du cha
pitre III (« Manifest and latent functions ») de son Social Theory and Social
Structure aux fonctions latentes de la machine politique. En s'appuyant sur
certains faits recueillis par Lincoln Steffens, mais tout en laissant de côté ses
envolées moralisantes, Merton (1949 : 78/82) soutiendra que la machine
politique accomplit l'importante fonction de satisfaire certains besoins aux
quels les structures existantes (officiai structures) ne sont pas en mesure de
répondre adéquatement. Il s'agissait, on l'aura deviné, de l'application, dans
un cas concret, de l'idée selon laquelle le vide créé par les failles des « struc
tures existantes » est à l'origine de « structures alternatives » capables, elles,
de répondre plus efficacement à certaines demandes sociales. Le plus gros
des fonctions apparentes (manifestes) de la machine politique ayant déjà été
mis à nu, et dûment lapidés, par les muckrakers, il était maintenant question,
pour Merton, de lui rendre sa positivité cachée. Positivité, bien entendu, en
ce double sens : fonction que seul le regard scientifique (et point celui du
censeur) peut dévoiler, mais également — et peut-être surtout — fonction
utile, nécessaire au maintien/rétablissement de l'équilibre menacé/rompu.
Car, en fait, poursuit Merton, l'émergence concrète d'une machine polit
ique témoigne déjà — sans préjuger de ses origines historiques précises —
de l'existence d'une série de besoins inassouvis de certaines couches pauvres
de la société. Véritable réseau bâtard d'assistance sociale, la machine polit
ique mertonienne est avant tout un moyen efficace de résoudre, directement
336 dans la communauté, les problèmes auxquels ses membres les plus démunis
font face : emplois, aide alimentaire, assistance juridique, bourses d'étude et
encore bien d'autres.
Ce qui n'était, vraisemblablement, à l'origine, qu'une illustration —
certes impressionnante — de l'importance attribuée par Merton à la distinc
tion entre fonctions latentes et fonctions manifestes, prendra une toute
autre signification aux yeux de tous ceux/celles qui se gardaient bien
d'intervenir dans un domaine où la parole était aux muckrakers. En effet,
réhabilitée par le paradigme sociologique émergent de la fin des années
quarante, la machine politique — mais avant tout, ce dont elle était en quel
que sorte le symbole sinon la caricature — venait d'obtenir son accrédita
tion, en tant qu'objet d'étude, dans les milieux universitaires américains.
2.3 Le courant révisionniste
Les liens fraternels qui reliaient la machine politique, les grands capi
taines d'industrie et même le « crime organisé » 16 étaient bien sûr connus
depuis fort longtemps. C'est pourquoi il fut relativement aisé de généraliser
à toute l'entreprise de corruption qui, dit-on, traverse ce réseau complexe
de rapports sociaux les mêmes propriétés que Merton attribuait à l'organi
sation sociale (la machine) où sç$ rapports se condensaient. Les conditions
de possibilité d'une deuxième approche dans l'étude de la corruption poli
tico-administrative — la branche révisionniste — étaient ainsi données.
On verra alors le moralisme muckraker céder la place à la prétendue
objectivité d'un certain nombre de scholars américains soucieux de démont
rer, à grand renfort d'exercices quantitatifs parfois extrêmement laborieux,
l'apport positif de la corruption à la bonne marche de l'organisation sociale.
Ou pour employer une terminologie qu'ils affectionnent, comment la cor
ruption est une dysfonction (car produit du mauvais fonctionnement des
structures politiques) fonctionnelle (puisqu'elle contribue à une meilleure
intégration des structures sociales) 17.
Les travaux américains sur la corruption, dans la ligne révisionniste,
sont extrêmement nombreux et souvent redondants. A peu de différences
près, ils essayent de démontrer que la corruption est socialement utile dans
la mesure où elle contribue à la solution de trois problèmes majeurs : le
développement économique, l'intégration nationale et l'efficacité de l'appar
eil gouvernemental. Dans le premier cas, la corruption est vue comme une
véritable entreprise souterraine de rédistribution de la richesse qui procure,
aux plus démunis, un soulagement temporaire à leurs dures conditions
d'existence 18. Dans le deuxième, elle se transforme en moyen de participa
tion à la vie sociale pour ceux/celles que la société a contraint à la marginal
ité 19. Dernière vertu mais pas la moindre, on attribue à la corruption la
propriété de libérer la machine bureaucratique d'un certain nombre de
mécanismes qui traditionnellement l'entravent et de la rendre, par le fait
même, plus efficace 20. En se servant souvent — il fallait s'y attendre — des
pays sous-développés comme laboratoire de recherche, plusieurs chercheurs
américains se lanceront dans de véritables expéditions scientifiques pour
337 tester ce modèle, en particulier sa dimension économique. Le produit final
de cette coûteuse activité — la thèse de la modernisation 21 — se formule à
peu près dans les termes suivants : la corruption est un phénomène insépara
ble de la phase de transition d'une société archaïque à une société industrial
isée, et par conséquent, nécessaire et utile à cette transformation. Véritable
maladie infantile, elle est vouée à disparaître une fois que le pénible proces
sus de réajustement des structures aura connu son dénouement. La preuve,
les États-Unis eux-mêmes avaient vécu des choses semblables pendant une
certaine période de leur histoire, comme du reste les braves muckrakers
l'avaient largement démontré. En bref, la corruption ou bien c'est un pro
blème des pays périphériques ou bien — comme d'autres, en marge du cou
rant révisionniste, l'ont souligné — c'est le corollaire de la bureaucratie en
Union Soviétique 22. La manoeuvre de diversion aurait sans doute réussi s'il
n'y avait pas eu le Watergate.
3. L'éclatement du champ d'études de la corruption
Le traumatisme provoqué aux États-Unis par le scandale du
Watergate mettra fin au monopole de la parole sut la corruption détenu par
certains secteurs académiques. Les grandes manifestations d'indignation
morale suscitées par cette affaire seront promptement suivies d'un effort
massif et généralisé de recherche 23, et parfois de réflexion, sur ce que cer
tains appelleront {'American way of graft. A part quelques grandes fresques
historiques qui tendent à démontrer l'enracinement de la corruption dans la
vie politique du pays 24, la tendance sera désormais au ratissage, secteur par
secteur, de l'ensemble des institutions américaines. En commençant, bien
entendu, par celles qui incarnent si profondément cette composante essent
ielle de V ethos américain qui est la sacro-sainte représentativité : le Congrès
et le Président. La foi dans le « système », le degré de conscience politique
de l'électeur moyen, les perceptions des parlementaires et, surtout, la
confiance des jeunes à l'égard de ces institutions feront, à tour de rôle,
l'objet de dépouillements systématiques 25.
Parallèlement, et sous le haut patronage des principales agences amér
icaines de contrôle social (la Law Enforcement Assistance Administration en
tête de liste), on s'attaquera à la corruption municipale en la fractionnant
en une série de manifestations spécifiques : rapports avec le « crime orga
nisé », avec le monde des affaires, des services policiers, etc 26.
L'intervention de ces agences dans un domaine si controversé deviendra
bien plus intelligible lorsqu'on verra le produit de ces recherches se tran
sformer en manuels de contrôle (prévention, dépistage, répression) de la cor
ruption municipale qui connaîtront une large diffusion 27.
Dans le sillage des investigations autour du scandale du Watergate, le
sous-comité du Sénat sur les corporations multinationales enquêtera sur les
activités de quelque 200 entreprises américaines dans des pays étrangers. La
révélation, entre autres, des dizaines de millions de dollars versés à titre de
pot de vin par la compagnie Lockheed au Japon et au pays-Bas 28 amènera
le Congrès américain à amender le Securities Exchange Act de 1934 via le
338 Foreign Corrupt Practices Act, édité en 1977. Contrairement à la législation
des années trente, la loi de 1977 prévoit une série de dispositifs qui interdi
sent aux compagnies américaines de verser de l'argent à des fonctionnaires
et à des partis politiques étrangers. Du coup, un nouveau secteur de
recherche et de débat sur la corruption venait d'être créé aux États-Unis.
On verra alors se multiplier par centaines les analyses juridiques des pro
blèmes soulevés par l'application de la nouvelle loi mais, surtout, des textes
qui essaieront de démontrer la menace que ce type de contrôle fait planer
sur la capacité de compétition des compagnies américaines (face principal
ement aux entreprises européennes et japonaises) sur le marché internatio
nal ».
Dans le cadre de cette entreprise élargie de recherche sur la corrup
tion — dont l'utilitarisme est sans doute le trait le plus voyant et la démystif
ication d'un objet-tabou un effet collatéral inévitable — le criminologue,
jusque-là prudent et peu bavard, a retrouvé tout d'un coup sa voix.
II. La criminologie et la recherche sur la corruption
Les études sur la corruption directement utilisables pour les propros
d'une analyse criminologique — au sens le plus traditionnel du terme —
occupent à l'intérieur de ce vaste effort de recherche une place extrême
ment modeste. Grosso modo, elles se contenteront de l'aborder soit à tra
vers ses rapports avec le « crime organisé », soit dans certaines de ses manif
estations dans des secteurs bien circonscrits de l'administration de la justice
pénale.
1. Corruption et « crime organisé »
Les études classées sous cette rubrique ont en commun la tendance à
aborder la corruption en tant qu'épiphénomène des fameux « syndicats du
crime » et non comme objet spécifique d'analyse comme ce fut le cas dans
les recherches du courant révisionniste. Ce type d'approche renvoie bien sûr
à certains travaux parus avant la crise du Watergate dont l'oeuvre de
Cressey 30 est sans doute l'exemple le plus pertinent 30. A peu de différences
près, ces études postulent une rupture entre le « crime organisé » et les ins
tances politiques pour, ensuite, envisager la corruption à l'intérieur d'un
rapport qui se noue, dans la mesure des besoins, entre de sombres person
nages du monde interlope, d'une part, et des politiciens sans scrupules, de
l'autre 32. Il est évident qu'en attribuant à la corruption le statut simpliste de
manifestation aberrante de l'exercice du pouvoir on laisse dans l'ombre
toute une série de pratiques, sûrement moins spectaculaires, mais sans doute
plus fréquentes, qui s'inscrivent profondément dans le fonctionnement quot
idien de l'appareil de l'État. Sur ce point en particulier — justice soit faite
— certaines contributions du courant révisionniste étaient bien moins inno
centes. Dommage seulement qu'elles se soient tellement acharnées sur les
réalités complexes des pays du Tiers-Monde.
La tendance dissidente dans ce domaine se trouve bien représentée
par les analyses de Chambliss 33 sur le « crime organisé » dans la ville de
339 Seattle aux Etats-Unis. En poussant à l'extrême la méthode de l'observation
participante, Chambliss fréquentera pendant sept ans aussi bien les cabarets
et les prisons que les bureaux des hommes d'affaires et des politiciens, inte
rviewera des dizaines de personnes, participera personnellement à plusieurs
actes illégaux pour conclure, enfin, que le « crime organisé » n'est pas le fait
d'un quelconque syndicat italo-américain mais plutôt d'un vaste réseau de
corruption qui inclut aussi bien des délinquants identifiés que des opéra
teurs de l'appareil pénal, des hommes d'affaires, des politiciens et des chefs
syndicaux. Les liens qui les unissent ne sont pas, comme le soutient toute
une tradition de recherches, de nature fonctionnelle mais constitutifs de
cette forme de criminalité. En dépit de l'intérêt qu'en principe peut susciter
ce type d'approche, il est évident, tout compte fait, que l'auteur américain
ne réussit pas à échapper au piège où tant d'autres chercheurs, avant lui,
sont tombés à tour de rôle. Car à force de mettre l'accent sur les variantes
crapuleuses de la corruption (truands, syndicalistes, affairistes, gardiens de
l'ordre et politiciens, en joyeuse promiscuité), on finit inévitablement par
scotomiser et, du même coup, par la confiner au chapitre des péchés véniels
de la vie politique, la corruption civilisée, élégante, vraisemblablement bien
plus efficace et rentable, qui hante les rapports entre le pouvoir politique et
les grands intérêts privés.
2. Corruption et justice pénale
Dans le domaine de l'administration de la justice pénale, on peut dire
que les recherches se sont concentrées essentiellement sur la corruption au
niveau de la police 34. La possibilité de pouvoir les classer sous la rubrique
des travaux en matière de corruption administrative devient de plus en plus
problématique au fur et à mesure que l'on constate la tendance marquée de
ces recherches à aborder la corruption policière comme une défaillance
individuelle provoquée soit par des contraintes de l'environnement imméd
iat du policier, soit par des pressions sociales 35. Dans la première hypot
hèse, les facteurs soulevés sont nombreux : salaires insuffisants, mauvaises
conditions de travail, lourdeur bureaucratique, faibles chances de promot
ion, tensions dans les relations interpersonnelles, et nous en passons. Dans
la deuxième, on invoquera — en défense du policier — le double code de
moralité de la société, qui exige de lui une conduite que l'on ne saurait exiger
du citoyen ordinaire, ou alors le fait que, par son travail, il se voit exposé à
l'influence de milieux hautement « criminogènes » (encore le «crime orga
nisé »), et d'autres choses de la même étoffe. En bref, tout un discours qui
cache mal sa prétention étiologique et, encore moins, sa fonction de justif
ication des illégalismes commis par les représentants de l'ordre. Quoi qu'il
en soit, les résultats de ces travaux convergent d'une manière assez remar
quable : l'éradication ou, plus modestement, la diminution de la corruption
policière, conclut-on, dépend d'une part de la modification de l'environn
ement de travail des agents de la paix et, de l'autre, de leur contrôle par le
regard vigilant de la Justice.
340 La tendance de ces travaux à centrer l'analyse de la corruption poli
cière sur les défaillances individuelles ou à la circonscrire au périmètre de
leurs activités, a été remise en question par certaines recherches récentes qui
s'inspirent de l'approche dite de la déviance organisationnelle (organizatio
nal deviance) 36. C'est dans cette direction que s'orientent, par exemple, les
travaux de Scherman 37 où la corruption est analysée comme une résultante
à la fois des problèmes internes de l'organisation policière et de la main
mise, sur cette organisation, des intérêts du monde des affaires et des partis
politiques 38. Les exemples de l'utilisation de l'approche organisationnelle
dans le champ de la corruption sont toutefois trop peu nombreux pour que
l'on puisse y voir l'émergence d'un nouveau courant.
III. En guise de conclusion
L'examen schématique, que nous venons de faire, du développement
et des principaux secteurs d'incidence de la recherche sur la corruption
politico-administrative nous permet de formuler un certain nombre de
conclusions que les limites de ce travail obligent à être sommaires.
i. L'éventuelle utilisation, dans le cadre d'une criminologie sociologique
(au sens le plus large du terme), des produits des recherches sur la corrupt
ion, engagées dans le courant révisionniste, s'avère hautement problémati
que — et ne craignons pas d'ajouter qu'il vaut sans doute mieux qu'il en
soit ainsi. En effet, le manque de rigueur, au plan conceptuel, dont fait
preuve un grand nombre de ces études — où la corruption s'apparente
davantage à un phénomène naturel qu'à une catégorie juridico-pénale —
pose en partant des obstacles de taille à une telle entreprise. Dans le champ
couvert par ce terme, on peut retrouver aussi bien des pratiques — tantôt
passibles, tantôt exemptes d'incrimination — profondément enracinées
dans les coutumes d'une société que des formidables complots, à l'échelle
internationale, faisant l'objet de sanctions dans divers textes légaux. La
réinterprétation du volumineux matériel empirique rassemblé par les
tenants du courant révisionniste devient, dans pareilles circonstances, une
véritable gageure méthodologique.
Au plan théorique, la contribution de ces études à la compréhension
des mécanismes de contrôle de la corruption est, tout compte fait, nulle.
Axés, d'une manière irréductible, sur le modèle proposé par les analyses de
coûts et bénéfices (les bénéfices passant bien avant les coûts, et pour cause),
les travaux révisionnistes s'avèrent bien moins soucieux d'éclaircir les rap
ports constitutifs des actes de corruption (corrompus et corrupteurs versus
les instances de contrôle) que de faire l'apologie des avantages sociaux,
politiques et économiques reliés à la prolifération bienfaisante de ces illéga-
lismes. Inutile de s'attarder, nous semble-t-il, sur l'ineptie d'une thèse —
comme celle de la modernisation — qui, poussée à l'extrême, assignerait
sans doute aux opérations des multinationales dans le Tiers-Monde le qual
ificatif de bonnes oeuvres. Et penser qu'à l'encontre de leurs prédécesseurs
— les muckrakers — les révisionnistes ont sérieusement prétendu à la neut
ralité morale...
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