La démocratie sans le vote - article ; n°1 ; vol.140, pg 57-67

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 2001 - Volume 140 - Numéro 1 - Pages 57-67
proceso, ni en ese mismo momento ni diversas hipótesis explicativas subrayan la extrema de aceptar un debate incesantemente decir, una toma de decision que se dériva de identificación con la realidad social y politica.
Demokratie ohne Wahl. Die Frage der Entscheidungsfindung in der Résistance Am Beispiel der franzôsischen Résistance zwischen 1940 und 1944 geht dieser Aufsatz der Frage nach, wie kratisches Funktionieren ohne Wahl môglich ist. konnten die Anweisungen der Résistance wâhrend Untergrundkampfes, als die korrekte Ausubung tischer Spielregeln unterbunden war, auf lokaler, ler und nationaler Ebene ausreichende Legitimation gen, um in jeder Hinsicht souveràne Entscheidungen treffen, die militârisch schwerwiegend und weitreichend waren, ohne dass dièse Entscheidungen selben Moment oder im Nachhinein in Frage gestellt den? Die verschiedenen Erklârungsversuche unterstrei-
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2001
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Monsieur Laurent Douzou
La démocratie sans le vote
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 140, décembre 2001. pp. 57-67.
Citer ce document / Cite this document :
Douzou Laurent. La démocratie sans le vote . In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 140, décembre 2001. pp. 57-
67.
doi : 10.3406/arss.2001.2838
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_2001_num_140_1_2838Abstract
Non-voting democracy.
The question of decision-making in the Resistance.
This article inquires into how a non-voting democracy functions, examining the singular example of the
French Resistance between 1940 and 1944. How was it possible, in the midst of a clandestine struggle,
when the codified exercise of democracy was hobbled, for those leading the Resistance - at the local,
departmental, regional and national levels — to dispose of sufficient legitimacy to take sovereign (in all
senses of the word) decisions that were - militarily - extremely grave or which had - politically - far-
reaching implications, without this process, either at the time or later, coming under attack? The various
explanatory hypotheses underscore the extreme importance of accepting an ongoing debate, in other
words, a process of decision-making that resulted from a thorough immersion in social and political
reality.
Resumen
La democracia sin el voto.
El problema de la decisión en la Resistencia.
En este articulo se lleva a cabo una reflexión sobre la naturaleza del funcionamiento democrático sin
voto, explorando un ejemplo histórico singular: la Resistencia francesa entre 1940 y 1944. ¿Cómo es
posible que, durante un periodo de lucha clandestina en que el ejercicio codificado de la democracia
estaba lleno de obstáculos, las direcciones de la Resistencia -en sus distintos niveles jerárquicos: local,
departamental, regional y nacional- hayan podido gozar de una legitimidad suficiente para poder tomar
decisiones soberanas -en todas las acepciones de la palabra- de extrema gravedad (en lo militar) ? de
considerable alcance (en lo político) sin que se haya atacado dicho proceso, ni en ese mismo momento
ni ulteriormente? Las diversas hipótesis explicativas subrayan la trascendencia extrema de aceptar un
debate incesantemente renovado, es decir, una toma de decisión que se deriva de una profunda
identificación con la realidad social y política.
Zusammenfassung
Demokratie ohne Wahl. Die Frage der Entscheidungsfindung in der Résistance.
Am Beispiel der französischen Résistance zwischen 1940 und 1944 geht dieser Aufsatz der Frage
nach, wie demokratisches Funktionieren ohne Wahl möglich ist. Wie konnten die Anweisungen der
Résistance während des Untergrundkampfes, als die korrekte Ausubung demokra- tischer Spielregeln
unterbunden war, auf lokaler, regionaler und nationaler Ebene ausreichende Legitimation erlangen, um
in jeder Hinsicht souveräne Entscheidungen zu treffen, die militärisch schwerwiegend und politisch
weitreichend waren, ohne dass diese Entscheidungen im selben Moment oder im Nachhinein in Frage
gestellt wurden? Die verschiedenen Erklärungsversuche unterstrei- chen die ausserordentliche
Bedeutung einer ständig sich erneuernden Debatte, d.h. einer in der sozialen und politi- schen Realität
verankerten Entscheidungsfindung.
Résumé
La démocratie sans le vote.
La question de la décision dans la Résistance.
Cet article s'interroge sur la nature d'un fonctionnement démocratique sans vote en scrutant l'exemple
historique singulier de la Résistance française entre 1940 et 1944. Comment se peut-il qu'en période de
lutte clandestine, quand l'exercice codifié de la démocratie était entravé, les directions de la Résistance
- aux échelons local, départemental, régional, national - aient pu disposer d'une légitimité suffisante
pour pouvoir prendre souverainement — dans toutes les acceptions du terme - des décisions d'une
extrême gravité - militairement - ou d'une portée considérable - politiquement - sans que ce processus
soit, dans l'instant ou ultérieurement, attaqué? Les diverses hypothèses explicatives soulignent
l'extrême importance de l'acceptation d'un débat sans cesse renouvelé, c'est-à-dire d'une prise dedécision qui résulte d'une imprégnation profonde de la réalité sociale et politique.:
Laurent Douzou
LA DEMOCRATIE
SANS LE VOTE
La question de la décision dans la Résistance
différentes en même temps que concurrentes des
organisations syndicales, l'irruption spectaculaire de
courants préconisant une insubordination réfléchie
dans un État de droit, tout cela fait question. Enfin,
parce qu'il a existé et il existe, dans d'autres sociétés Le pratique consacré vote, représentait sans titre Maurice 1848 fait renvoyait, autre ou c'est-à-dire est l'apprentissage à de Agulhon que, considération l'histoire l'octroi la entre longtemps, démocratie de a ce de du autres, choisi de suffrage la qu'un la Deuxième on République, à d'intituler l'expérience l'exercice a universel âge assimilé à tous minimum République1. c'est volontiers les du un direct inouïe ainsi hommes droit ouvrage requis. effeque de Le la
et sous d'autres cieux que les nôtres, des processus de
prise de décision assis sur des mécanismes qui n'im
pliquent in fine aucun vote sans apparaître pour
autant comme moins démocratiques.
ctivement porté sur les fonts baptismaux en France par On voudrait ici approfondir ce questionnement d'un
la Révolution de 1848. Dévoyé par le Second Empire fonctionnement démocratique sans vote en scrutant
qui ne recula pas devant l'invention de la « candidat l'exemple historique singulier de la Résistance fran
ure officielle», le vote libre reconquit droit de cité çaise entre 1940 et 1944. Précisons d'emblée que les
avec la Troisième République. Depuis lors, le sombre acteurs de cet épisode n'ont pas explicitement, ni
consciemment posé la question comme nous allons épisode de Vichy excepté, jamais cet acquis n'a été
tenter de le faire3. Si elle peut être examinée aujourdremis en cause. Mieux, le suffrage universel, tardiv
ement élargi aux femmes en 1944, fait désormais 'hui, c'est bien à partir de l'histoire écoulée depuis, à
la lueur des remises en cause et des doutes que nous figure de clef de notre démocratie. Graduellement
codifiée (par l'invention des lieux et la définition de venons d'évoquer. C'est en conséquence à partir de
jours de vote) et réglementée (avec l'enveloppe et notre présent que nous projetons de penser ce passé
l'isoloir), cette pratique est entrée dans les mœurs. Un atypique qui suggère une question dont l'étude peut
lien de pure synonymie s'est établi entre le vote et la se révéler féconde comment se peut-il qu'en période
démocratie.
Est-ce à dire qu'il n'est pas de démocratie sans vote?
La question, apparemment iconoclaste, n'est pas sans 1 - Maurice Agulhon, 1848 ou l'apprentissage de la République, 1848- fondement. D'abord, à cause du climat de suspicion 1852, Paris, Seuil, Nouvelle Histoire de la France contemporaine,
t. VIII, 1973. qui pèse sur la politique comme sur les politiques, et
2 - Pour ne prendre qu'un exemple puisé dans l'actualité, au plus généralement sur l'exercice de la démocratie. Les moment où cet article était rédigé, Jean-Pierre Chevènement, dans sa
critiques ne manquent pas qui soulignent que des déclaration de candidature à l'élection présidentielle de 2002, déplor
ait la disparition du franc au profit de l'euro « sans que vous ayez échéances électorales scrupuleusement observées ne
été consultés sur une décision aussi capitale », Le Monde, 6 septembre sont nullement la garantie que les citoyens aient leur 2001.
mot à dire, c'est-à-dire qu'ils soient vraiment consult 3 - « Dans la Résistance, je ne m'interrogeais que sur des choses pra
tiques, techniques. C'est récemment, en lisant une thèse d'un jeune és2. Ensuite, parce que l'émergence de mouvements historien, que je me suis posé ce problème: quel type de groupe politiques, distincts des partis, l'apparition dans les social un mouvement de Résistance forme-t-il? », Jean-Pierre Ver-
phases de grande tension sociale de coordinations, nant, Entre mythe et politique, Paris, Seuil, 1996, p. 22.
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Laurent Douzou
de lutte clandestine, quand l'exercice codifié de la place et à pourvoir des postes laissés vacants du jour
démocratie était entravé, les directions de la Résis au lendemain, sans qu'on pût affirmer que les respon
tance - aux échelons local, départemental, régional, sables en étaient interchangeables. Cette tension entre
national - aient pu disposer d'une légitimité suffisante organisation et improvisation avait aussi une autre
pour pouvoir prendre souverainement - dans toutes origine, souvent négligée: les règles de fonctionne
les acceptions du terme - des décisions d'une extrême ment de la petite société clandestine furent tacites
gravité - militairement - ou d'une portée considé d'un bout à l'autre de son existence, nul texte ne les
ayant jamais formellement définies. Très poreux vis- rable - politiquement - sans que ce processus soit,
dans l'instant ou ultérieurement, attaqué? Ou, pour à-vis de la société environnante, le monde de la clan
formuler les choses autrement, comment penser une destinité se ressourça constamment à son contact. Il
démocratie clandestine alors même que la condition navigua, en somme, à l'estime pour épouser au mieux
sine qua non de l'exercice politique de la liberté paraît les évolutions foudroyantes d'une époque fertile en
être le débat mené au grand jour dans la transparence événements et en tournants brutaux.
et sanctionné par un vote? À leur façon, sans être nécessairement entendus ou
L'interrogation n'est pas dénuée de pièges parce compris, les résistants ont tenté, après guerre, d'atti
qu'elle n'est pas balisée par des études nourries4. On rer l'attention des historiens sur cette plasticité de la
risquera donc ici des hypothèses. On mettra bout à réalité qu'ils avaient contribué à modeler. Ils l'ont fait
en les mettant en garde contre les organigrammes bout des bribes et des notations éparses livrées au
compte-gouttes par la société clandestine, en espérant bien huilés qu'on pouvait tracer à partir des textes de
esquisser des pistes de réflexion propres à jeter un la clandestinité: «En réalité, ce n'était pas ce bel édi
regard décalé sur la nature de la crise démocratique fice que vous pouvez croire, c'était une faible toile
que les sociétés réputées avancées connaissent actuel d'araignée et nous, Pénélope infatigable, nous avons
lement, en abordant par un chemin buissonnier la passé notre temps en circulant à bicyclette ou comme
relation entre le vote et la démocratie. nous pouvions, à réparer cette toile d'araignée, à la
rapetasser, à renouer les fils, à remettre des hommes
L'invention de la Résistance là où ils étaient tombés»7. Cette mise en garde que
Pascal Copeau, un des dirigeants de la Résistance uni
Exclusivement composé de volontaires, l'univers fiée intérieure, adressait, trente ans après la Libérat
secret de la Résistance française a graduellement ion, aux historiens a souvent été interprétée comme
forgé, entre 1940 et 1944, une vaste communauté. le dépit amer d'un acteur eminent de ne pas voir célé
Tout y était à inventer, des formes aux buts de l'action brée, comme il l'eût souhaité, la geste de l'Armée des
en passant par les modalités d'organisation5. Cette ombres. C'est voir les choses par le petit bout de la
invention s'apparenta à une quête douloureuse, à lorgnette, quand bien même cette dimension n'était
cause de la répression bien sûr, mais aussi parce qu'il peut-être pas absente. Ce que disait ce cadre d'une
était hautement inconfortable d'avancer sans points démocratie souterraine depuis longtemps évanouie,
de repère. Les résistants ont bel et bien eu l'impres c'était la singularité profonde de l'action qui avait
sion de partir d'une tabula rasa. été conçue et menée à bien. « Rapetasser, réparer,
Quelque chose a pourtant été conçu et bâti ex nihilo renouer, remettre», autant de termes pour dire l'im-
en sorte que la tentation est forte rétrospectivement
d'affirmer que la Résistance a été marquée par « un
4 - II a cependant été abordé lors du colloque tenu à Cachan les 16- processus et une dynamique, par une marche de 18 novembre 1995, La Résistance et les Français: Villes, centres et l'improvisation à l'organisation»6. Qu'il y ait eu une logiques de décision, Laurent Douzou, Robert Frank, Denis Peschanski
puissante dynamique, voilà qui n'est pas douteux. En et Dominique Veillon (sous la dir. de), dont les pré-actes ont été
imprimés par l'Institut d'Histoire du Temps Présent (CNRS). Je fais revanche, on sera plus circonspect quant à la place ici mon miel des communications qui y ont été présentées. respective et à la fonction de l'improvisation et de 5 - Le cas du Parti communiste était singulier l'activité communiste
dans la période 1940-1941 mit en mouvement une culture politique, l'organisation. A-t-on glissé de l'une à l'autre? Assu
un mode de fonctionnement, établis depuis près de deux décennies. rément pas. Tout en définissant les conditions de son Or, cette culture privilégiait depuis toujours ce qu'elle appelait «les
fonctionnement, la Résistance n'a cessé d'organiser tâches d'organisation». Cependant, on ne saurait minimiser l'effet de
souffle de la signature du pacte germano-soviétique qui laissa désemet d'improviser simultanément. Elle a organisé en
parés nombre de cadres et de militants. improvisant, dans un va-et-vient incessant. Cette sou 6 - François Bédarida, «Sur le concept de Résistance», Mémoire et
plesse tenait évidemment aux conditions du combat, Histoire: la Résistance, Jean-Marie Guillon et Pierre Laborie (sous la
dir. de), Toulouse, Privât, 1995, p. 48. les coupes sombres opérées dans les rangs de la clan 7 - Pascal Copeau, La Libération de la France, actes du colloque interdestinité jusqu'au cœur du sanglant été 1944 ayant national tenu à Paris du 28 au 31 octobre 1974, Paris, CNRS, 1976,
obligé quotidiennement à revoir les dispositifs en p. 952.
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La démocratie sans le vote
provisation au jour le jour, l'élaboration, chemin fa rang de mouvements quand la diffusion de leurs jour
isant et sous l'empire de la nécessité, de pratiques qui naux leur valut enfin un semblant de crédibilité au
fussent conformes à une éthique exigeante et aux moment précis où elle obligeait à trouver des diffu
intérêts d'un combat qui était livré sans merci. seurs. Progressivement, ils diversifièrent leurs actions
Nous voilà prévenus la question de la démocratie en créant des services chargés des différents aspects de
clandestine est d'une rare complexité. Elle devient la lutte clandestine (secteur paramilitaire, propagande-
même insoluble si on s'assigne pour champ d'investi diffusion, aide sociale aux militant [e] s arrêté [e] s et à
gation la société souterraine dans son ensemble, c'est- leurs familles). Tel est le schéma qui, très grossière
à-dire ce qu'on appelle parfois, pour aller vite et clari ment, prévalut pour les mouvements.
fier une réalité multiforme, la résistance organisée et
la résistance inorganisée. De la seconde, on ne traitera Désignation tacite de la hiérarchie
pas ici. Et pourtant, ce qu'on dénommait volontiers
en 1944 «LA résistance» n'aurait pu se passer d'elle. Ce qui nous intéresse dans ce processus, c'est que
Reléguée à l'arrière-plan, voire aux oubliettes de des noyaux originels se dégagea, dans l'écrasante
l'histoire telle qu'elle s'écrivit, la visibilité de l'action majorité des cas11, un primus inter pares, expression
des «isolés»8, de la «résistance civile»9, a pâti de que nous employons à dessein parce qu'elle définit
l'anonymat dont ses actions se revêtaient nécessaire au plus près le statut du chef qui émergea assez vite
ment pour obtenir une sécurité relative, comme elle a dans le cercle dirigeant des mouvements à venir
souffert de la propension des autorités, pour d'évi semblable et égal à ses camarades, le personnage
dentes raisons de propagande, à taire les faits d'insou dominant exerça tout de même une primauté. Ce qui
mission. Une sorte de silence (complice et hostile tout valait pour la direction nationale n'était pas moins
à la fois) a tendu à effacer dans leur quasi-totalité ces vrai pour les échelons inférieurs. Or, dans cette hié
formes de lutte du récit de l'histoire. Les archives ne rarchie telle qu'elle se décanta assez vite, «l'élection»
permettent pas de les entrevoir aisément à l'œuvre. des responsables échappait aux critères et aux procé
Bien qu'elle soit fondamentale, cette résistance élargie dures du temps de paix. Mieux, elle les défiait. Ainsi,
du noyau originel qui fonda le mouvement Libérasera pour l'heure laissée de côté avec l'espoir d'y reve
nir quelque jour en articulant son examen avec celui tion de zone sud, c'est Emmanuel d'Astier de La
du petit monde de la résistance organisée et organisa- Vigerie qui émergea, damant le pion à des amis
tionnelle. Au demeurant, on peut momentanément, mieux lotis que lui au premier regard Lucie Aubrac,
sans états d'âme, la laisser sur le bord de la route agrégée d'histoire et militante chevronnée, Jean
parce que les actes isolés, épisodiques, ponctuels qui Cavaillès, philosophe déjà réputé et organisateur
ont marqué et nourri son existence (sifflets, lacéra hors pair, Georges Zérapha, banquier et dirigeant de
tions d'affiches, silence complice) étaient pensés et la Ligue internationale contre l'antisémitisme. En
temps de paix, la probabilité que d'Astier - qui avait exécutés sans que l'once d'une organisation fût nécess
aire. La question de la démocratie ne les concerne, tâté du journalisme, voulu être écrivain et brûlé la
par conséquent, pas directement.
Pour centrer le propos sur la résistance des organisa
tions, il importe de rappeler brièvement comment
8 - C'est ainsi que les instances officielles, à qui il incombe de reconelles ont vu le jour10. Dans un pays dévasté par la naître la qualité résistante des individus, dénomment les personnes
défaite et littéralement dé-couragé, quelques indivi qui n'avaient pas de liens suivis avec les mouvements et réseaux.
9 - Jacques Semelin, Sans armes face à Hitler. La résistance civile en dualités pensèrent, dès l'été 1940, à «faire quelque
Europe, 1939-1945, Paris, Payot, 1989 (rééd. 1998). chose». Après bien des échecs, des tentatives avort 10 - On distingue d'ordinaire les mouvements, organismes civils fon
ées, des tâtonnements, ces hommes et ces femmes dés par des individualités libres de toute attache et qui exécutent
surtout des tâches de propagande, des réseaux, militaires livrés à eux-mêmes et isolés nouèrent contact avec dépendant souvent de l'extérieur - le gouvernement britannique des gens qui réagissaient comme eux. Des noyaux pour l'Intelligence Service, la France Libre pour le Bureau central de
renseignements et d'action — et régis par une hiérarchie précise et virent ainsi le jour et menèrent des actions modestes
contraignante. Dans le cas qui nous occupe, la distinction n'est pas mais essentielles parce qu'elles contraignaient à aussi tranchée, bien des chefs de réseau exerçant sur leurs subordonns'organiser en même temps aguerrissaient à la és un ascendant allant très au-delà des formes d'obéissance clas
sique et hiérarchique. Consulter par exemple sur ce point Alya clandestinité (inscriptions à la craie dans les lieux
Aglan, Mémoires résistantes. Histoire du réseau Jade-Fitzroy, 1940-1944, publics, rédaction de papillons, impression de tracts, Paris, Cerf, 1994.
puis de feuilles clandestines, mais aussi mise sur pied 11 - C'est vrai des mouvements les plus importants de zone sud,
Combat, Libération, Franc-Tireur, comme de leurs homologues de de filières d'évasion, etc.). Beaucoup de ces noyaux zone nord, Défense de la France, l'Organisation civile et militaire. dépérirent sans laisser d'indices précis de leur chemi Mais ce n'est pas le cas de Libération de zone nord où aucun chef
n'émergea réellement. nement. Quelques-uns se fortifièrent et accédèrent au
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chandelle par les deux bouts, «bâillant sa vie sans Pascal Copeau commençait son hommage aux
but apparent»12— l'emportât sur ces fortes personnal obsèques de d'Astier, le 16 juin 1969, par ces mots:
ités - sur titres ou par le biais d'un concours - eût « Emmanuel d'Astier disparaît dans la fleur de l'âge
été nulle. C'est pourtant d'Astier qui s'imposa sans il était né véritablement en 1940. Non pas que des
qu'aucune procédure ne fût définie pour désigner un quarante premières années de sa vie fussent absents
chef, sans même qu'on décidât qu'il fallait un chef. Il cette intelligence, cette élégance, ce talent. Cepend
ant, sans le savoir, il attendait le foudroiement de la le fit naturellement, sans coup férir, c'est-à-dire sans
avoir à batailler. C'est au jour le jour qu'il s'imposa, transfiguration. Voici la débâcle, la démission géné
littéralement et métaphoriquement, sans discussion. rale chacun estime qu'il est urgent de se coucher.
Germaine Tillion, pionnière de la Résistance en zone Alors d'Astier déploie son grand corps, il choisit de se
lever»15. nord, avait relevé, il y a longtemps déjà, ce phéno
mène d'une sorte de désignation implicite par Quoi qu'il en soit, des individualités s'imposèrent
consentement mutuel et tacite « Un ou deux chefs donc tôt aux divers échelons d'une société résistante
étaient implicitement admis dans chaque "noyau", qui assignait à chacun une place bien définie. «Car
mais ils n'étaient pas nécessairement désignés - hié rien ne fut plus hiérarchisé que la Résistance. Aucune
rarchie spontanée qui n'a pas donné lieu à des société ne fut plus stratifiée que cette société à moitié
contestations, à l'inverse des hiérarchies formelles souterraine»16. À quelque niveau qu'on se situât, le
qui lui ont succédé»13. Or, exercer la direction d'une prestige et l'autorité des chefs n'étaient pas de vains
organisation clandestine dans une période où le rôle mots. Pour preuve, cette anecdote rapportée par Pas
des individualités était extrêmement important, cal Copeau: « C'était en août 1944. Un de mes agents
c'était assumer d'écrasantes responsabilités et détenir de liaison m'avait laissé une traction avant avec
une position de pouvoir considérable. laquelle il était venu me rejoindre à Entraygues, petite
Pourquoi Emmanuel d'Astier, Henri Frenay, Jean- cité de l'Aveyron dont le vin blanc pierre de fusil était
Pierre Levy, Philippe Viannay, Boris Vildé et quelques un enchantement. Pendant le trajet nocturne vers
autres dirigèrent-ils les mouvements qu'ils avaient Toulouse, je bavardais avec le très jeune chauffeur
contribué à créer? On ne peut que formuler des FFI. "Que fais-tu dans la Résistance?", me demande-
hypothèses. En premier lieu, celle de leur antériorité t-il. Cela me parut compliqué à expliquer et d'ailleurs
puisqu'ils avaient en commun d'avoir, les premiers, contre-indiqué. Je me contentai de répondre: "Je suis
le patron de Richard." C'était le pseudonyme de pensé une action et cherché à rallier à eux des gens
moins assurés d'un projet, fût-il chimérique. Cet l'agent de liaison. Un long silence suivit. Quand le
atout-là était supérieur à tout autre, il ne pouvait être garçon parla à nouveau, il me vouvoya! Je ris sous
gommé si le général de Gaulle supplanta des rivaux cape, comprenant que cet excellent Richard, répon
plus galonnés ou connus que lui, de Muselier à dant à la même question, avait dû à ce point fabuler
Giraud, c'est bien parce qu'il avait pris date dès le que, pour le petit chauffeur, je ne pouvais être que de
18 juin, vox clamantis in deserto. Deuxième hypothèse, Gaulle lui-même ou à peu près!»17. La hiérarchie
celle de la disponibilité. Les caciques de la Résistance n'était pas une donnée préétablie. Entraient dans la
étaient libres ou se rendirent libres afin de se consa façon dont elle se façonnait et fonctionnait des repré
crer pleinement à l'action, plongeant vite dans une vie sentations puissantes du pouvoir sur lesquelles
totalement clandestine. À certains égards, le général l'expérience relatée par Copeau attire opportunément
l'attention. de Gaulle proclamait ce principe de disponibilité
quand, dans son appel du 18 juin 1940, il dévoilait
son identité par cette surprenante phrase « Moi,
général de Gaulle, actuellement à Londres [...] » Troi
sième hypothèse le combat clandestin ne requérait 12 - Philippe Lamour, Le Cadran solaire, Paris, Robert Laffont, 1980, pas les mêmes qualités que celui des temps paisibles. p. 205.
13 - Germaine Tillion, «Première résistance en zone occupée Plus jeune et moins engagé politiquement que ses
(Du côté du réseau "Musée de l'Homme-Hauet-Vildé") », Revue camarades, Jean-Pierre Levy s'imposa à la tête de d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, 30, avril 1958, p. 13. Ce Franc-Tireur parce que, comme le disait après guerre remarquable article a été réédité par Esprit, 261, février 2000,
p. 106-124. un de ses compagnons de lutte, Auguste Pinton, «il
14 - Dominique Veillon, Le Franc-Tireur, Paris, Flammarion, 1977, avait surtout la volonté de faire grand et large. Nos p. 52.
accès temporaires de scepticisme se heurtaient à sa foi 15 — Discours inédit qui m'a été communiqué par Lucie Aubrac.
16 - Charles d'Aragon, La Résistance sans héroïsme, Paris, Seuil, 1977, constante et inébranlable»14. Dans des circonstances p. 38. exceptionnelles, des individus se révélèrent à eux- 17 - Dans sa préface à l'ouvrage de Fernand Rude, La Libération de
mêmes et aux autres. Témoin stupéfait de cette mue, Lyon et de sa région, Paris, Hachette, 1974, p. 8.
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La démocratie sans le vote
Un mode de fonctionnement « aristocratique » celle que donne le contact presque quotidien entre
personnes qui se font totalement confiance»20.
Claude Bourdet montrait, en 1975, qu'il y avait de Jean-Pierre Vernant, anthropologue de la Grèce
plus sérieuses entraves au fonctionnement de la ancienne mais aussi Compagnon de la Libération et
chef départemental FFI en Haute-Garonne, a plaidé démocratie clandestine que le poids des représentat
ions: «La vérité, c'est qu'il était impossible de diriger pour sa part pour une interprétation qui complète
démocratiquement un mouvement clandestin ; il y celle de Philippe Viannay. Pour Vernant, la société
avait toujours un décalage entre ceux qui prenaient clandestine était aristocratique, au sens historique et
les décisions au jour le jour et ceux auxquels on en culturel premier du terme : «[...] les gens qui étaient
rendait compte assez irrégulièrement. Ce genre de engagés dans la Résistance de façon très active avaient
difficulté existe dans les partis et mouvements légaux le sentiment qu'eux-mêmes et ceux qu'ils voyaient
[...]. Mais les choses sont pires dans la clandestinité, pour leur boulot étaient à part. Aristoi, diraient les
parce qu'il n'y a pas de courrier ou de téléphone, Grecs, les meilleurs, les bons»21. Dans cette situation que le comité directeur n'a aucun moyen de très particulière, le patron, celles et ceux qui l'entou
modifier l'exécutif, et se sent dès lors impuissant et raient, n'étaient pas élus, ils n'avaient pas fait cam
frustré, et aussi parce que le travail clandestin oblige pagne. Ils étaient adoubés en quelque sorte, cooptés.
souvent l'exécutif à prendre de subites décisions»18. Mais les patrons n'étaient pas seuls, jamais. L'impré
Cette analyse sans complaisance, émanant d'un re gnation jouait un rôle décisif dans la clandestinité. Une
sponsable résistant du plus haut niveau, devenu imprégnation qui opérait entre amis, on y reviendra.
ensuite un représentant respecté de la deuxième
gauche, doit être complétée. Une réalité sans cesse remodelée et débattue
Car un autre facteur intervient dans ce processus. La
prise de décision à caractère restreint, et souvent per Voilà pour la face visible de la réalité sur laquelle les
sonnel, n'était pas seulement accidentelle, liée en archives nous éclairent le mieux parce qu'elle
quelque sorte aux aléas de la clandestinité. En clair, concerne ce qu'on pourrait appeler la résistance des
les circonstances ne l'expliquaient pas seules. Elle chefs. Il importe cependant de ne pas focaliser sur un
tenait aussi au poids du chef, à son autorité morale, à individu ou sur un groupe d'individus. Les membres
son prestige. L'exercice solitaire du pouvoir était une des directions nationales sans cesse sur la brèche,
des composantes de la puissance des chefs des Mouv rompus à dormir debout dans des trains bondés, ren
ements. Mais cet exercice solitaire n'était concevable contraient très fréquemment les cadres régionaux et
et efficace qu'à la condition qu'une concertation départementaux. De plus, une profusion de circu
intense et jamais relâchée l'accompagnât. De cela, laires sur papier pelure irriguait, par un va-et-vient
Philippe Viannay, lui-même chef de Mouvement, don constant, l'organisation. Des discussions avaient lieu
nait une explication fort éclairante « L'autorité dans qui furent parfois porteuses de dissensions.
un mouvement clandestin ne peut s'appuyer sur Il y avait aussi des réunions générales. En font foi
aucun des supports et symboles qui existent dans la maints témoignages, parmi lesquels on privilégiera
vie civile ou militaire ordinaire. Tout se fonde sur la celui, suave et caustique, de Charles d'Aragon. Chargé
confiance ou la crainte que le responsable inspire. Si de veiller au bon déroulement pratique d'une import
la consigne ou l'ordre donnés sont jugés mutiles ou ante réunion qui se tint en 1942 dans le château de
sont négligés par l'exécutant, la chaîne est brisée19». la famille d'Aragon, il fut laissé dans l'ignorance de ce
Se fondant sur l'observation du pouvoir, au premier qui s'y disait. Henri Frenay s'étant plu à souligner
regard exorbitant, des chefs et de leurs entourages, dans ses mémoires qu'il s'était montré en cette occa
certains auteurs ont évoqué un fonctionnement de sion un «hôte exemplaire», d'Aragon commentait:
«En lisant ce texte flatteur, je pensais à l'entrevue de type monarchique. Philippe Viannay lui-même, réfl
échissant à ces pratiques singulières en rupture avec la fille de Swann avec le duc de Guermantes. Ce der
des usages privilégiant le vote, faisait valoir que les nier s'exclamait "Ah ! quel brave homme était votre
père !" On sentait, selon le narrateur, qu'il n'aurait pas apparences, en l'occurrence, étaient trompeuses
puisque les étroits cénacles dirigeants reposaient sur
un fonctionnement où la décision ne relevait pas
d'une foucade prise sous le coup d'une inspiration 18 — Claude Bourdet, L'Aventure incertaine. De la Résistance à la Res
subite et individuelle : « L'influence des autres pour tauration, Paris, Stock, 1975, p. 134.
19 - Philippe Viannay, Du bon usage de la France. Résistance. Journalformer le jugement, considérable dans mon cas, ne isme. Glénans, Paris, Ramsay, 1988, p. 72. s'était pas exercée jusque-là dans des délibérations 20 -Ibid., p. 93.
suivies de décisions, mais plutôt par imprégnation, 21 -Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique, op. cit., p. 28.
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Laurent Douzou
hésité à le recommander pour une place de jardinier. Pour le peu que nous parvenons à en entrevoir, cette
De même, le cher Frenay, que j'admire de tout mon société hiérarchisée constituée de volontaires fut tr
cœur, aurait sans balancer appuyé ma candidature au aversée de vives tensions internes. C'est vrai en France
grade de maréchal des logis fourrier»22. On pourrait où l'articulation entre le centre national et les éche
évidemment faire valoir que cette reconstruction a lons régional et départemental fut souvent délicate.
posteriori par un grand notable cultivé et distancié tr C'est aussi vrai des relations entre les résistances exté
aduisait au moins autant son état d'esprit quelque rieure et intérieure. La notion d'ordres venus d'en
trente ans après que ce qu'il avait pu ressentir à haut n'avait pas beaucoup de sens. Il fallait sans arrêt
l'époque qu'il relatait. La charge sonne cependant ménager les susceptibilités à tous les degrés d'organi
juste. sations dont les membres avaient une conception
On sait peu de chose de ces réunions. Il arrive heu volontiers ombrageuse de leur liberté de décision et
reusement que soient exhumés de vieux papiers qui d'action dans leur zone. Interrogé par les services
en rendent compte... Ce qu'on y lit accroît encore la secrets de la France Libre à Londres, Albert Kohan,
perplexité. Des papiers du Mouvement de Libération homme d'affaires de dimension internationale avant
nationale23 retrouvés à Toulouse établissent que les guerre et chef régional du Mouvement Libération-
recrues devaient, en septembre 1941, prêter serment: Sud, déclarait tout à trac, le 29 juin 1943: «Ne
«Sur le drapeau, je jure fidélité au Mouvement de comptant que des amis dans cette région, je ne sui
libération dont le manifeste m'a été communiqué. Je vais pas les ordres du centre. Le centre était composé
m'engage solennellement à obéir aux ordres de mes de gens de deuxième et quatrième ordre, des chefs du
chefs en tous temps et en tous lieux, fût-ce au péril Gouvernement ne pouvant pas supporter des gens
de ma vie. »24. Cette procédure fut prestement aban d'un rang plus élevé du point de vue capacité, possi
donnée tant elle était en discordance avec le type bilités, etc. Il leur fallait des gens qui étaient aux
d'engagement et de lutte menée. Les dirigeants qui ordres sans discuter. » Et de préciser « II y avait des
avaient d'abord pensé en ces termes changèrent leur discussions; j'avoue avoir été un peu un État dans
fusil d'épaule sans mot dire. On avait voulu organiser l'État. Mais comme il n'y avait pas d'État en réalité,
strictement en soulignant le principe hiérarchique. cette formule n'est pas tout à fait exacte»25. Le souci
Comme cela ne servait à rien, on fit machine arrière. d'indépendance que traduisaient les paroles d'Albert
La hiérarchie étant librement consentie, le serment Kohan se retrouve, peu ou prou, dans toutes les
était sans objet. On était entre égaux: les risques régions très jalouses de leur autonomie26.
étaient partagés et les objectifs communs. On constate Albert Kohan répondait à un interrogatoire mené par
la même évolution pour l'Ordre de la Libération que des services dont il avait toutes les raisons de penser
le général de Gaulle fonda en novembre 1940. Dans qu'ils sauraient garder la teneur secrète. Ce qu'il disait
un télégramme adressé de Brazzaville au colonel Font dans ces conditions jette une lumière crue sur l'envers
de l'exercice du pouvoir dans la clandestinité. Les dis- aine, le 15 novembre 1940, le chef de la France Libre
annonçait sa décision de créer l'Ordre dont, écrivait-
il, les membres distingués pour des actes de bravoure
exceptionnels porteraient le titre de « Croisés de la 22 - Charles d'Aragon, La Résistance sans héroïsme, op. cit., p. 93.
23 - Groupe dirigé par Berty Albrecht et Henri Frenay, qui contribua Libération». Quand l'ordonnance du 17 novembre fut
fortement à l'émergence du mouvement Combat. publiée en février 1941 au Journal officiel de Londres, 24 - «Les débuts de la Résistance à Toulouse et dans la région»,
les Croisés étaient devenus des «Compagnons». De Jean-Louis Cuvelliez, Mémoire et histoire: la Résistance, op. cit.,
p. 132. même, le Général avait d'abord songé à instituer des 25 — Archives nationales, 72 AJ 60. barres ou palmes en reconnaissance de nouveaux ser 26 - À Combat, en 1943, la toute-puissance de Frenay est remise en
vices rendus. En réalité, il n'y eut finalement ni dis cause par le conseil de la région lyonnaise dont il avait assimilé les
membres à un «soviet»: «Nous ne pensions pas que vous sous- tinction ni grade entre les Compagnons. La stricte entendiez également une obéissance aveugle à vous, Gervais, auquel égalité entre Compagnons, perçue aujourd'hui nous reconnaissons d'ailleurs le grand mérite d'avoir été l'un des pre
comme la caractéristique la plus profonde de l'Ordre, miers à vouloir créer un grand mouvement de lutte contre l'envahis
seur et d'avoir réussi avec l'aide de vos amis de la première heure à n'avait pas été pensée comme telle par son concepteur grouper autour de vous une cohorte importante. Mais reconnaissez à dès l'origine. Sous la pression des événements, elle votre tour que cela ne peut suffire à vous concéder ce blanc-seing
dont la possession seule pourrait expliquer le ton et la teneur de s'imposa d'elle-même jusqu'à en venir à définir le
votre dernière lettre. Les militants ont, en adhérant à Combat, type de combat engagé et les valeurs qui unissaient accepté librement l'éventualité du sacrifice de leur liberté et même
les combattants. Mais, si tous les Compagnons furent de leur vie, ce sont là des gages qui doivent, à notre avis, leur donner
un large droit de regard et de surveillance sur l'usage qui est fait de bien égaux, de Gaulle, seul Grand Maître de l'histoire l'arme que leur activité et leur dévouement ont permis de créer», de l'Ordre, en resta tout de même le primus inter Archives nationales, papiers Emmanuel d'Astier, 65 Mi 1, lettre en
date du 1er juin 1943. pares.
62 :
La démocratie sans le vote
sensions dont il se fait l'interprète furent monnaie démocratique. En effet, pour penser l'expérience fu
courante. Au niveau le plus élevé, les discussions les lgurante des mouvements dans la période 1940-1944,
plus fortes, celles qui ont le plus retenu l'attention il faut, au-delà des circonstances exceptionnelles
après guerre, portaient sur deux points majeurs. propres à cette phase historique, revenir à ce qui
D'abord, le thème du pouvoir confisqué par fonde la pratique démocratique dans les organisations
quelques-uns, utilisé par Jean Moulin contre les chefs qui entendent la promouvoir. Tel est bien le sens de
de mouvement, et inversement. Ensuite, l'action du l'analyse développée par Jean-Pierre Vernant qui puise
Conseil national de la Résistance et de son bureau dans sa connaissance de la Grèce antique pour réflé
permanent suspecté, au printemps 1944, de tolérer, chir à l'expérience qu'il vécut comme résistant.
voire de faciliter, le noyautage par les communistes
des organismes de la Résistance unifiée. Faute de
pouvoir être débattues au grand jour, ces questions Il existe en grec une sorte de sentence, un dicton qui donnèrent lieu à des rumeurs tenaces, à des polé exprime un consensus: entre amis, tout est commun. [...]
miques chuchotées mais ardentes. Pour qui en Pour qu'il y ait cité, il faut que ses membres soient unis
découvre aujourd'hui la trace dans les rapports du entre eux par les liens de la philia, d'une amitié qui les rend,
temps, l'erreur serait de n'y voir que le fruit de quereux, semblables et égaux. Dans l'espace privé que
elles subalternes, de questions de préséance et d'am dessinent les amis, tout est partagé entre égaux, tout est
bitions personnelles. Car, la rumeur, essentielle dans commun, comme dans l'espace public de la citoyenneté.
L'amitié se tisse à l'articulation du privé, du propre, le petit monde clos formé par ceux qui exerçaient une
du différent et du public, du commun, du même. [...] responsabilité clandestine, portait sur des questions
La philia consiste à rendre un groupe homogène, à l'unifier; politiques de première importance, analysées comme
mais en même temps il n'y a pas de philia sans rivalité, eris; telles en tout cas dans l'instant. Ainsi s'explique le sentiment profond de la communauté d'égaux inclut qu'elle ait pris des proportions énormes parce qu'elle toujours l'idée d'une compétition par le mérite, pour était un facteur politique de premier ordre. Elle était la gloire. Le point de vue aristocratique est présent
constitutive du débat même. à l'intérieur même d'une vision démocratique de la vie
Pour l'essentiel, cette rumeur avait trait aux processus sociale et de l'État, et, sans cette tension, ça ne marche
d'accaparement du pouvoir auxquels le fonctionne pas. La démocratie signifie la discussion, elle implique
ment interne de toute organisation est inévitablement aussi la possibilité du conflit, et l'unité de la cité contient
confronté. Il n'est pas d'organisation politique qui à chaque moment la possibilité d'une division. [...]
puisse fonctionner durablement sans qu'une hiérar Comment, dans une relation de type égalitaire, selon
cette dimension qui permettait aux Grecs de définir chie la structure. De plus, sans un représentant d'en
les amis, l'autorité et le prestige peuvent-ils se dégager? vergure, une organisation est marginalisée et cela ne
Comment, entre amis, quand tout est commun, vaut pas seulement pour la Cinquième République,
différents niveaux de responsabilités peuvent-ils se contrairement à ce qui est souvent affirmé. En
distinguer, et différents statuts, différentes stratégies, se somme, la clandestinité ne faisait que souligner des déterminer? La question se pose dans le cas des groupes traits qui sont aussi la marque de la vie politique des de Résistance. Comment se fait-il que, dès le départ, temps paisibles de démocratie à ciel ouvert. Mais, au- certains aient eu des fonctions de dirigeants pendant
delà de considérations liées à la conjoncture du que d'autres acceptaient d'obéir et risquaient leur peau,
temps, en quoi les Mouvements se différenciaient-ils alors que ceux qui leur donnaient des ordres ne tenaient
des partis politiques? En étaient-ils antinomiques? leur titre de commandement d'aucune institution?
Création de circonstance, répondant aux nécessités de On peut y trouver diverses raisons: quelquefois c'étaient
l'heure quand les partis étaient désorganisés, déso les qualités personnelles, quelquefois c'était l'habitude,
il fallait bien qu'il y eût un chef... Le rayonnement rientés, clivés, les mouvements ont d'autant plus
personnel, la confiance qu'on éprouve dans certaines prospéré que l'installation des partis dans les mœurs
circonstances pour accomplir telle ou telle tâche entrent politiques était récente. Et les mouvements portaient
aussi en jeu. [...] Dans la Résistance, certains m'ont autre chose que ce que pouvaient exprimer les partis
tout de suite donné le sentiment qu'avec eux on pouvait entre 1940 et 1944, en mai 1968 et depuis. Les struc y aller. Le problème est celui du fonctionnement tures partisanes n'étaient pas nécessairement les de l'autorité en l'absence de toute institution, de toute
mieux adaptées pour la période 1940-1944, ce que règle, de toute détermination par le statut social ou
les communistes comprirent en créant le Front Nation la naissance. Je ne vois pas de modèle institutionnel
al. Mais la spécificité la plus remarquable des mou me permettant de comprendre ce phénomène. Pourquoi
vements tient au fait que s'y dévoile et s'y exerce, avec est-ce tel individu qui exerce l'autorité? Ce peut être
une clarté peu commune, un principe fondamental de parce qu'il a supprimé ses concurrents, mais, s'il a pu le
ce que doit être un fonctionnement authentiquement faire, c'est avec l'appui d'autres qui, à un moment donné,
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