La protection chevaleresque ou les représentations masculines du traitement des femmes dans la justice pénale ; n°2 ; vol.10, pg 147-175

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Déviance et société - Année 1986 - Volume 10 - Numéro 2 - Pages 147-175
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Publié le 01 janvier 1986
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Colette Parent
La protection chevaleresque ou les représentations masculines
du traitement des femmes dans la justice pénale
In: Déviance et société. 1986 - Vol. 10 - N°2. pp. 147-175.
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Parent Colette. La protection chevaleresque ou les représentations masculines du traitement des femmes dans la justice
pénale. In: Déviance et société. 1986 - Vol. 10 - N°2. pp. 147-175.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ds_0378-7931_1986_num_10_2_1474Déviance et Société, 1986, Vol. 10, No 2, pp. 147-175
Actualités bibliographiques
LA PROTECTION CHEVALERESOUE
OU LES REPRÉSENTATIONS MASCULINES
DU TRAITEMENT DES FEMMES
DANS LA JUSTICE PÉNALE
C. PARENT*
Introduction
Le comportement criminalise féminin tout aussi bien que le traitement
des femmes dans la justice pénale ont constitué des thèmes longtemps igno
rés par les théoriciens et les chercheurs. La question criminelle étant essen
tiellement considérée comme une problématique «masculine», les travaux
et les recherches en regard des femmes ont marqué le pas. Aussi lorsque les
études autour du thème de la femme et la question criminelle ont connu un
essor durant les années 70, elles n'ont pu compter que sur un héritage limité
et déjà mal orienté. En effet, la production criminologique présentait déjà
nombre d'outils conceptuels et de grilles d'analyses adaptés à la réalité
« humaine », masculine. Leur capacité de rendre compte de la réalité vécue
par les femmes, faute d'être démontrée, prenait statut d'évidence. Qui plus
est, les quelques jalons déjà posés par les «hommes de science» en regard
du comportement criminalise féminin et de la prise en charge des femmes,
reflétaient les préoccupations masculines traditionnelles sur la « nature » des
femmes et leur rôle à l'intérieur de la société.
Aussi ne faut-il pas s'étonner de retrouver parmi les études publiées
depuis les vingt dernières années sur ce thème, de nombreuses contributions
qui sont demeurées prisonnières du passé, confinées dans une perspective
comparative (hommes vs femmes). Parmi les thèmes traités, nous identi
fions, en effet, l'insignifiance de la criminalité des femmes (le pôle de réfé
rence étant la criminalité masculine) et le traitement différentiel des femmes
au niveau de la justice pénale.
Le premier thème hante depuis toujours la production criminologique
sur les femmes 1. En effet, la comparaison statistique entre la criminalité
enregistrée chez les femmes et les hommes a joué le rôle d'une sirène pour
* Université d'Ottawa
147 les chercheurs : ce thème a suscité de nombreux débats et a réussi à se
renouveler périodiquement, au goût du jour. Depuis 1975, il s'alimente de
l'impact présupposé du mouvement de libération des femmes sur leur taux
de criminalité.
Le second thème, i.e. le traitement différentiel des femmes au niveau
de la justice pénale, ne sera véritablement introduit qu'en 1950 par Pollak.
Et là même, il faudra attendre les années 70 pour que soient entreprises un
certain nombre de recherches spécifiques sur ce thème. Elles porteront alors
sur différentes phases du processus pénal, des dispositions légales à l'exécu
tion de la sentence.
Dans ce travail, nous limiterons notre analyse aux recherches sur le
traitement différentiel des femmes au niveau de l'étape policière et du pro
cessus judiciaire, de l'arrestation à la sentence 2. En premier lieu, nous pré
senterons les origines et l'évolution des bases conceptuelles du questionne
ment autour du traitement différentiel des femmes au niveau de la justice
pénale. Ensuite, nous dégagerons les principaux résultats des recherches et
nous essaierons de déterminer dans quelle mesure elles ont permis de déga
ger des connaissances nouvelles sur le contrôle social des femmes au niveau
de la justice pénale, au delà du simple aspect comparitif. Nous conclurons
en nous interrongeant sur la pertinence et l'orientation future des
recherches autour de ce thème.
I. Les bases conceptuelles des recherches sur le traitement diffé
rentiel des femmes au niveau de la justice pénale
1. La justice « chevaleresque »
Le concept de chevalerie remonte au Moyen-Age occidental. Selon
PEncyclopaedia Universalis (1968 : 217), «une certaine manière de vivre et
l'éthique qui lui est liée constituent bien l'essence de la chevalerie ». Valeu
reux, loyal, non intéressé au profit, le chevalier se devait aussi d'être court
ois et au service de la dame élue afin de gagner son coeur. Il devait aussi
assistance à toutes les femmes et filles de chevaliers. Cette morale courtoise
qui bénéficia à une certaine classe de femmes, n'eut toutefois pas d'impact
sur la situation légale et économique de l'ensemble de celles-ci. Selon Millet
(1969: 51), le comportement chevaleresque aurait constitué à la fois une
concession du patriarcat envers les femmes et une technique destinée à mas
quer leur infériorité sociale.
Par ailleurs, si cette institution n'a pas survécu à son époque, elle a
influencé le code des bonnes manières qui régit les relations hommes/
femmes en Occident jusqu'à nos jours. En effet, beaucoup de femmes
reconnaîtront bénéficier de certaines marques de déférence des hommes,
attribuables à leur sexe. Mais pas plus qu'au Moyen-Age, la courtoisie ne
semble avoir exercé d'influence marquante au-delà de ces gestes de civilité.
Quoi qu'il en soit, certains chercheurs croiront retracer cette notion de che
valerie en regard du traitement des femmes au niveau de la justice pénale
dès 1907, dans l'oeuvre de Thomas. Celui-ci affirmait alors :
148 « L'homme est sans pitié pour la femme du point de vue de son comporte
ment personnel, et pourtant il l'exempte de tout en matière de moralité contract
uelle, ou voit ses fautes à ce niveau avec indulgence et même avec amusement».
(Thomas, 1907 : 234).
Ces propos, quant à nous, apparaissent indiquer plutôt une attitude
condescendante que chevaleresque et il nous faudra attendre jusqu'en 1950
pour une véritable introduction de la notion de chevalerie par Pollak. Selon
ce dernier, l'inégalité culturelle entre les sexes s'accompagne d'une attitude
masculine chevaleresque envers les membres du sexe « faible ». La socialisa
tion des hommes serait la clé explicative de leur attitude protectrice globale
envers les femmes.
Pollak affirmait donc que la courtoisie des hommes envers les
femmes, tangible au niveau des échanges de politesse, se répercutait sur la
pratique professionnelle des policiers, des procureurs de la Couronne, de
juges et des jurés. La chevalerie des bonnes manières permettrait ainsi
d'induire la chevalerie institutionnelle, du moins au niveau des appareils de
justice.
Cette élaboration théorique se heurte toutefois à quelques obstacles
importants. Premièrement, Pollak fait appel à un concept situé historique
ment, i.e. l'attitude chevaleresque, sans pour autant en délimiter les dimens
ions dans le cadre culturel qu'il étudie. En second lieu, en appliquant cette
qualité morale à tous les hommes, il unifie les valeurs culturelles des
hommes de son époque, quelle que soit leur classe sociale ou leur vision du
monde. Ensuite, il n'intègre pas ce concept dans le cadre plus large des rap
ports entre les sexes dans la société. Finalement, il ne tient pas compte du
fait qu'à travers l'administration de la justice, les relations hommes/femmes
sont médiatisées par l'impératif du contrôle social et par l'idéologie jur
idico-pénale. Car la femme qui est convoquée devant un juge est aussi une
justiciable, accusée ou reconnue coupable d'un délit. Aussi, si en regard des
bonnes manières, les règles du jeu entre hommes et femmes apparaissent
assez claires, on ne saurait les transposer telles quelles sans tenir compte de
la complexité des enjeux au niveau du fonctionnement de la justice pénale.
Le travail de Pollak ne réussira pas à soulever un intérêt immédiat
autour de ce thème mais sa thèse ne tombera pas dans l'oubli. Certains
ouvrages généreux de criminologie en feront mention dans leur chapitre
consacré à la femme justiciable (Mannheim, 1965, Walker, 1973). L'hypot
hèse chevaleresque sera notamment utilisée pour expliquer la faible repré
sentation des femmes parmi les justiciables et constituera un des points de
départ du questionnement sur le traitement différentiel des femmes durant
les années 70.
2. De la chevalerie à la «discrimination» paternaliste
Par ailleurs, vers la fin des années 60, on commença à reconnaître et à
dénoncer de façon plus systématique l'infériorité sociale et économique des
femmes. En regard de la justice pénale, on souligna, entre autres, la dispa-
149 rite des peines encourues pour une même infraction selon le sexe du justi
ciable. A ce titre, les dispositions légales prévoyant des sentences indétermi
nées pour les femmes dans plusieurs Etats américains pouvaient difficil
ement être qualifiées de «courtoises». Qui plus est, on se mit à établir des
comparaisons entre le statut des noirs et celui des femmes et à parler de di
scrimination. Cela appelait à une revision de la thèse de Pollak.
En 1971, Nagel et Weitzman distinguaient deux modèles de discrimi
nation au niveau du système de justice pénale. Le premier, le modèle préju
diciable, toucherait surtout les noirs, les pauvres et les illettrés et impliquer
ait un traitement défavorable à toutes les étapes du processus pénal. Le
second, le modèle paternaliste, s'adresserait surtout aux jeunes de moins de
21 ans et dans une large mesure, aux femmes. Il impliquerait un traitement
défavorable au niveau des garanties procédurales mais plutôt favorable au
niveau du cautionnement, du verdict et de la sentence. Le chevalier au ser
vice des dames cède alors le pas au père qui protège, certes, mais qui
contrôle et domine également. La relation de pouvoir hommes/femmes au
niveau de la justice pénale prend alors une certaine visibilité mais sans tou
tefois s'insérer dans le cadre plus spécifique des effets de l'idéologie juridi-
copénale ni dans le cadre plus étendu des rapports entre les sexes dans la
société. Qui plus est, ce type de relation tire une certaine légitimité du lien
affectif qui le traverse et des conséquences bénéfiques qu'en retirent, du
moins le croit-on l'ensemble des femmes.
3. Les deux thèses principales : le traitement paternaliste/courtois et la
réponse pénale discriminatoire à la « déchéance » féminine
Par ailleurs, les voix dénonçant la discrimination juridique et pénale
envers les femmes continueront à se faire entendre. Si bien qu'en 1975,
Simon distinguera deux thèses différentes sur le traitement des femmes au
niveau de la justice pénale. La première postule que les femmes bénéficient
d'un traitement préférentiel et sera nommée thèse paternaliste ou courtoise,
les deux termes glissant alors vers une seule et même signification. Elle
sous-tend que celles-ci reçoivent un traitement plus clément que les
hommes aux principales étapes du processus pénal. La seconde, au
contraire, implique que les femmes sont victimes de discrimination au
niveau de la justice. Ce traitement ne serait toutefois pas appliqué aux
femmes comme membres d'un groupe minoritaire, i.e., sans pouvoir, mais
plutôt réservé aux quelques « femmes déchues » qui entrent en conflit avec
la loi. Différentes de l'ensemble des femmes dont la nature telle que définie
par les hommes s'accomode mal de la déviance, elles feraient alors face à
l'intolérance masculine. En d'autres termes, en regard des membres du sexe
féminin, l'appareil de justice adopterait une tâche de contrôle, sanctionnant
lourdemnt tout écart à leur rôle traditionnel.
A partir de 1975, la presque totalité des recherches sur le traitement
des femmes au niveau de la justice pénale prendront comme point de départ
l'une ou l'autre thèse.
150 4. La justice chevaleresque : pour qui et à quel prix ?
Par ailleurs, rares seront les recherches qui s'attarderont à spécifier
l'approche théorique sur le thème du traitement préférentiel des femmes au
niveau de la justice pénale. Seuls les travaux de Moulds (1978) et de Visher
(1983) apporteront une contribution en ce sens.
Pour Moulds (1978), l'attention portée aux bénéfices que les femmes
peuvent retirer du comportement chevaleresque des hommes a détourné
l'attention de la relation de pouvoir qui l'accompagne, i.e. du paternalisme
exercé par les hommes envers les femmes. Selon elle, le paternalisme est un
concept beaucoup plus complexe qui implique une relation d'un supérieur
vis-à-vis un inférieur comme d'un père vis-à-vis son fils et qui repose sur
trois idées principales. D'abord, comme l'enfant est sans pouvoir et sans
biens, il nécessite aide et soutien. Ensuite, comme il n'est pas pleinement
conscient de son rôle et ne peut donc être tenu entièrement responsable, il
doit être guidé. Finalement, comme il est ignorant, il peut être trompé ou
même traité de façon à servir les intérêts de l'adulte, sans en être conscient.
Ce concept appliqué aux femmes serait responsable de leur statut
inférieur et de leur traitement différentiel au niveau de la justice pénale aux
Etats-Unis. En outre, si les lois sont les miroirs des normes régissant les rap
ports entre les sexes, elles exercent également une influence sur la format
ion et l'évolution de ces normes. A ce titre, les lois et les décisions des tr
ibunaux auraient contribué à donner le ton et à institutionnaliser la concept
ion des femmes comme des êtres inférieurs.
En somme, selon Moulds (1978), le paternalisme présent au niveau de
la justice pénale doit être compris dans une perspective plus large des rap
ports entre les sexes dans la société. Si les conséquences de ce rapport de
pouvoir peuvent apparaître bénéfiques aux femmes dans le cadre étroit de
leur contact avec la justice pénale 3, elles n'en sont pas moins globalement
désastreuses sur le plan social. Cette situation contredit les idéaux d'égalité
propre à une société démocratique et entraîne une perte de productivité
importante chez la mains d'oeuvre féminine. Le traitement différentiel se
révèle donc dysfonctionnel, conclut Moulds (1978), et doit être extirpé de
la justice pénale. Le prix à payer en est trop lourd.
Quelques années plus tard, Visher (1983) porte plutôt sa réflexion sur
le concept de chevalerie qui, selon lui, ne réfère pas uniquement à l'attitude
des hommes envers les femmes mais comprend aussi les notions d'interac
tion, de marché, d'échange entre les sexes. Ainsi, lorsqu'un policier, un pro
cureur ou un juge rencontre une justiciable, l'entretien entre l'agent de la
loi et celle-ci se transforme en rencontre entre un homme et une femme. A
ce moment, les attentes relatives à la conduite de la justiciable et sa
conduite proprement dite peuvent jouer un rôle plus important au niveau
de l'intervention pénale que les variables strictement légales. Si la femme
adopte une conduite appropriée aux rôles féminins, elle bénéficiera de l'att
itude chevaleresque des intervenants. Si elle refuse de se conformer à ces
rôles, elle se verra retirer ce privilège.
151 Selon Visher (1983), ce traitement préférentiel n'est pas redevable à
une conception des femmes comme des êtres inférieurs, ayant besoin de
protection, il se présente plutôt comme un instrument de négociation qui
assure le maintien des comportements reliés aux rôles sexuels. En somme, si
la chevalerie exercée au niveau de la justice pénale est le reflet des rapports
entre les sexes dans la société, elle contribue à perpétuer ces rapports. En ce
sens, elle n'est pas une concession à toutes les femmes mais le produit d'un
échange et est réservé aux femmes qui en acceptent les termes.
Si l'on résume ici l'évolution théorique autour de la thèse du trait
ement préférentiel, force est de réitérer en premier lieu, le nombre limité des
contributions. Qui plus est, jusqu'à date, celle-ci oscille entre deux concepts
de base, la courtoisie et le paternalisme, sans pouvoir en intégrer les diffé
rentes dimensions ni démontrer la supériorité théorique de l'un sur l'autre.
Au niveau des recherches empiriques, cette oscillation se traduira parfois
par une assimilation confuse des deux concepts.
Par ailleurs, en regard des différentes dimensions de la thèse, deux
remarques s'imposent. Premièrement, si au départ, on concevait que le tra
itement préférentiel s'adressait à toutes les femmes et impliquait un mouve
ment unilatéral des hommes par esprit chevaleresque (Pollak) ou paternal
iste (Moulds), on le présenta par la suite comme un marché entre hommes
et femmes (Visher), réservé à celles qui en acceptent les termes. Deuxièmem
ent, les formulations initiales de la thèse ne rendaient pas compte de la
relation de pouvoir entre hommes et femmes dans la société. En effet, le
traitement préférentiel fut d'abord attribué au mouvement généreux des
hommes en réponse à une situation de fait, l'infériorité sociale des femmes
(Pollak). Par la suite, la problématique fut insérée dans le cadre plus large
de la domination paternaliste des hommes sur les femmes (Moulds) ; puis,
finalement, la relation de pouvoir fut établie au coeur même du processus
de justice pénale (Visher).
Ceci dit, les recherches empiriques sur le traitement différentiel des
femmes au niveau de la justice se sont peu alimentées de ces considérations
théoriques. En effet, la plupart d'entre elles ont simplemnt pris appui sur
l'une ou l'autre des thèses principales telles qu'énoncées par Simon et ont
cherché à en vérifier la validité à une des étapes du processus pénal. Les sec
tions suivantes nous permettront de faire état des résultats obtenus.
II. Les recherches sur le traitement différentiel des femmes au
niveau de la police
La littéraire criminologique sur le traitement différentiel des femmes
au niveau de l'étape policière du processus pénal se distingue par sa modest
ie. En effet, le nombre de recherches spécifiques sur cette question et à ce
point réduit que l'analyse se doit de prendre appui sur différentes sources.
Nous avons donc inventorié les recherches qui traitent de la variable sexe
parmi les facteurs associés à la décision policière de procéder à une arresta
tion et les quelques recherches empiriques qui s'adressent directement à
cette question.
152 Une vue d'ensemble des résultats de ces diverses études nous indique
que la majorité d'entre elles ont conclu que les femmes bénéficiaient bel et
bien d'un traitement préférentiel au niveau de l'arrestation. Nous considé
rerons ici la portée et les limites de ces conclusions en regard des données
sur lesquelles elles s'appuient et nous tirerons de ces recherches d'autres
résultats qui peuvent apporter une contribution aux connaissances sur le
traitement des femmes au niveau de la justice pénale.
1. Les recherches sur les facteurs associés à l'arrestation policière
D'abord, en regard des recherches sur les facteurs associés à l'arresta
tion policière, soulignons que quatre études sur cinq ont porté sur une seule
infraction ; deux d'entre elles couvrent l'infraction d'ivresse sur la voie
publique (Lundman, 1974 ; Pastor, 1978) et deux autres les délits reliés aux
drogues (De Fleur, 1975 ; Johnson, 1977). Leurs conclusions, contradict
oires d'ailleurs en ce qui concerne l'infraction d'ivresse sur la voie publi
que, ne peuvent être généralisées à l'ensemble des délits. En outre, deux de
ces recherches (Lundman, 1974; Pastor, 1978) s'appuient sur des échantil
lons très réduits, ce qui ne permet pas de considérer leurs résultats comme
concluants.
Par ailleurs, les recherches de De Fleur (1975) et de Johnson (1977)
mettent en lumière d'autres caractéristiques propres aux dossiers qui impli
quent des femmes. En effet, De Fleur (1975) a observé que les femmes qui
réagissaient de façon attendue, stéréotypée à l'intervention policière, se
voyaient accorder un traitement préférentiel. En d'autre termes, lorsque les
justiciables criaient, pleuraient, comme il convient au « tempérament » fémi
nin, lorsqu'elles se présentaient en subordination à un homme dont elles
avaient subi l'influence, lorsqu'elles manifestaient de l'inquiétude pour le
sort de leurs enfants, respectueuses de leur rôle de mère, elles projetaient
alors une image telle que les agents de l'ordre ne sentaient pas la nécessité
de les soumettre à des poursuites criminelles, de resserrer davantage autour
d'elles les mailles du contrôle social.
Les résultats de ces deux recherches confirment donc le traitement
préférentiel dont bénéficient les femmes en regard des infractions reliées
aux drogues. Ils indiquent aussi que ce traitement semble obéir à des para
mètres spécifiques, reliés à la conception masculine du rôle et du tempéra
ment féminin ainsi qu'à l'espace social occupé par les femmes.
2. Les recherches empiriques sur le traitement différentiel des femmes au
niveau de la police
Les recherches empiriques qui portent spécifiquement sur le trait
ement des femmes au niveau de l'étape policière apportent à l'hypothèse du
traitement préférentiel des réponses plus élaborées et plus nuancées.
D'abord, l'étude de Moyer et White (1981) est la seule dont les résul
tats soient fermement négatifs. Mais il faut préciser qu'elle prend appui sur
les réactions des forces de l'ordre à des situations hypothétiques et mesure
davantage la réponse policière « idéale » que leur pratique quotidienne. En
153 les questionnaires ont été construits de façon à vérifier l'impact d'un outre,
nombre limité de variables et n'ont permis de rendre compte que d'un faible
pourcentage de variance au niveau des décisions policières.
Krohn (1983), pour sa part, assimile l'hypothèse du traitement préfé
rentiel à une situation de fait, du moins jusqu'à la montée du mouvement de
libération des femmes. Il entreprend alors de vérifier si la situation a connu
des changements entre 1948 et 1976 et porte son analyse sur les contacts
policiers de trois cohortes d'individus nés respectivement en 1942, 1949 et
1955 dans une même ville américaine d'environ 100000 habitants. Il
conclut que les femmes bénéficient encore d'un traitement chevaleresque
mais d'une portée de plus en plus réduite.
Sa recherche suscite toutefois quelques questions. D'abord, il adopte
comme postulat de départ une hypothèse, qui loin d'être démontrée, fait
encore l'objet de recherches et de controverses. Ensuite, ses résultats ne lui
permettent de rendre compte que d'un pourcentage modéré de variance
dans les décisions policières. Finalement, il attribue les changements obser
vés à une modification de l'attitude policière vis-à-vis les femmes alors
qu'on pourrait tout aussi bien les imputer soit à l'orientation des politiques
ou à l'augmentation des effectifs au sein des forces policières, soit encore à
des modifications au niveau de l'enregistrement des données ou de l'organi
sation des dossiers. En conséquence, si les résultats de cette étude peuvent
apparaître plausibles, ils ne peuvent être considérés comme concluants.
Les données de Tjaden et Tjaden (1981) confirment également
l'hypothèse du traitement préférentiel au niveau de l'arrestation mais ind
iquent que la portée en est limitée lorsqu'on considère les infractions pour
lesquelles les femmes sont traditionnellement appréhendées.
Finalement, la recherche de Visher (1983) apporte un éclairage nou
veau à l'hypothèse chevaleresque. En effet, ses données indiquent que les
policiers procèdent à l'arrestation d'un nombre comparable d'hommes
(20%) et de femmes (16%) mais appuient leurs décisions sur des critères dif
férents selon le sexe. Les femmes qui répondraient aux caractéristiques et
au comportement attendus des femmes de classe moyenne se verraient
accorder un traitement plus clément.
Dans l'ensemble, ces recherches empiriques confirment donc l'hypo
thèse du traitement préférentiel des femmes au niveau de la police. Elles
offrent également d'autres résultats qui stimulent la réflexion sur ce thème.
D'abord, nonobstant les limites méthodologiques déjà énoncées, les
recherhes de Moyer et White (1981), Tjaden et Tjaden (1981) et Visher
(1983) font ressortir l'importance de la nature du délit comme paramètre de
l'intervention policière tant auprès des femmes que des hommes. Selon
Moyer et White (1981), cette variable aurait plus de poids que la race, le
sexe ou le comportement du suspet. Tjaden et Tjaden (1981) précisent
qu'au niveau de la justice pénale, les hommes et les femmes se distinguent
davantage par la nature du délit que par le traitement qui leur est accordé.
Visher (1983), pour sa part, concède que la nature de l'infraction est une
variable déterminante mais apporte des données qui indiquent que la com
mission d'infractions de violence n'a pas d'impact au niveau de l'arresta-
154 Comme les « conflits domestiques » rendent compte de 50% des infraction.
tions de violence dont il fait état, quoi d'étonnant ? L'on connaît la répu
gnance policière à intervenir dans les problèmes « privés » des couples. Pour
rendre compte du comportement des policiers qui apparaît tout aussi éclai
rant, que la femme soit victime ou infracteur, il aurait été nécessaire de dis
tinguer ce type de situations problématiques. Que dire alors de l'esprit che
valeresque au niveau du système pénal : la femme n'a-t-elle pas autant
besoin de protection lorsqu'elle est victime de son propre mari que
lorsqu'elle doit faire face à la justice ? Le silence autour de ce problème
nous apparaît éloquent.
Quoi qu'il en soit, ces recherches mettent en lumière le poids des cri
tères légaux à cette étape du processus pénal. Avant d'être un échange entre
un homme et une femme, l'intervention policière se présente donc comme
une confrontation entre un agent de l'ordre et une justiciable. Et si cette
intervention contribue à la reproduction des rôles sexuels, son action
s'exerce par la médiation de l'idéologie juridico-pénale. Le maintien des
rapports hommes/femmes se doit donc d'être articulé ici en relation avec le
maintien de l'ordre et des rapports de domination globaux dans la société.
Par ailleurs, précisons qu'aucune de ces recherches ne réfère aux
infractions reliées à la prostitution. Dans ces cas, les femmes ne bénéficient
ni de la chevalerie, ni du paternalisme des hommes. Qui plus est, l'idéologie
juridico-pénale a du mal à rendre compte du double standard de traitement
réservé aux prostituées (femmes) et aux clients (hommes). La nature de
l'infraction ne peut alors servir à légitimer l'intervention policière, discrimi
natoire à l'égard des femmes.
Les recherches de Moyer et White (1981) et de Visher (1983) rendent
compte, en outre, des critères qui interviennent au niveau de l'arrestation
policière, selon le sexe du justiciable.
Pour Moyer et White (1981), la nature de l'infraction et le comporte
ment individuel aurait un impact plus direct sur la décision policière lorsque
la personne appréhendée est une femme. La réaction policière à l'égard des
hommes répondraient à des indices plus raffinés.
Pour Visher (1983), la décision des forces de l'ordre s'appuierait
essentiellement sur des critères différents selon le sexe de la personne en
présence. Premièrement, les femmes seraient traitées plus durement que les
hommes en regard des infractions mineures contre les biens. Il faut alors se
demander si cette attitude ne correspond pas justement à l'idée que ce type
d'infractions constituent les «crimes normaux» (Sudnow) pour lesquels
sont appréhendées un certains nombre de femmes. La réponse serait
d'autant plus standardisée que l'accusée répond aux stéréotypes en cette
matière. Pour les hommes, la commission d'un tel type d'infractions renverr
ait à une problématique plus élaborée. En second lieu, les décisions poli
cières en regard des femmes tiendraient compte de facteurs individuels
(race, âge, comportement) plutôt que de nombreux indices situationnels.
Comme l'image du « criminel type » dans l'esprit policier n'est pas de sexe
féminin, on peut penser que celui-ci est alors amené à modifier son
approche habituelle et à considérer la justiciable simplement à partir de
155